corps et âme
Premier tableau
Robert seul dans son appartement.
radio réveil bip bip bip
"bonjour Robert. la journée est commencée bip bip bip
silence
réveil radio bip bip bip
"bonjour Robert la journée...
Robert tape sur le réveil et l'arrête.
1
assis dans son lit, marmonne à moitié
endormi
commencer,
commencer.
qu'est-ce
que tu crois que je fais?
que
j'attends le bon dieu?
le
créateur du monde?
celui
qui est en retard?
aujourd'hui
comme hier
ce
matin comme chaque matin
demain
comme après demain.
il
n'est pas là allons-y
la
consigne est claire, tout faire à sa place.
sommes-nous
faits pour ça?
par
lui ... qui sait
notre
père la paresse
seigneur
de l'apathie
grand
maître du dédain
peut-être
pas, après tout
peut-être
sommes-nous lui
ou
alors toutes ses fonctionnalités
son
planning vivant
son
organe greffé au monde.
son
staff opérationnel
savoir...
on
saura
effacer
d'abord toutes les ambiguïtés
résoudre
les équivoques
déchirer
l'obscurité du monde
maîtriser
le chaos.
s'éveiller.
(radio réveil: musique martiale. bondit
du lit. émission de gymnastique)
radio ( rythme musical ): un,
deux, et un, et deux, et le bras gauche et le bras droit et les deux bras, et
les deux bras, un pas en avant, un pas en arrière, encore, encore, tournez à
gauche tournez à droite. et un, et deux, sautillez un deux un deux un deux
Robert ( même rythme que la radio, sorte de
contrepoint )
et bouger/ et bouger, /de l'avant, /en arrière, de
l'avant. /ne pas consentir. /Une minute/ la vie. /Une minute / la vie. / repos,
gaspillage/ s'arrêter, manque à gagner/
2
devant la fenêtre regarde vers le ciel,
vers la rue, alternativement.
clarté
blanche
Rien
que moi.
Tout
un monde à ma charge
j'assume!
je
fais le vide et j'avance
acte
par acte je chasse la providence.
la
rigueur est la nouvelle genèse
recouvre son lit
c'est
parti.
mise
en route
set
up.
remise
à neuf
retour
chariot
lit
propre comme ma pensée.
Pureté
immonde.
Abjecte
blancheur.
C'est
ici que tout commence.
Tous
les dieux naissent du néant.
moi
aussi.
3
coruscation de soleil aux baies vitrées.
( prend un dictaphone)
écoute la fin du dernier enregistrement,
cale la bande, parle)
dernier enregistrement:
"en quelque sorte pris par les
pieds, fers aux chevilles, talon percé, ma vie fut un interminable coup de pied
à la petite destiné qui m'était impartie. je saute, je monte. je ne sais pas
marcher."
je
ne relève que de ma propre force.
mais
moi, je le sais.
le
cordon ombilical est un faisceau, un réseau, une hydre, une pieuvre aux mille
bras.
douceur
et tendresse sont leurs tentacules les plus mortifères.
oublier.
sectionner. couper, partir.
en avant!
la
faiblesse est une chose du rêve qui s'éteint avec le rêve.
l'esprit
est un acide qui dissout les viscosités de la nuit
un
poison qui détruit les méduses noires du
sommeil.
moi
je suis moi
dressé
sur un socle de victoires ...
...moyennes.
victoires
tout de même
marathon
interentreprises du printemps, deuxième.
concours
général, troisième
trois
maîtresses consécutives et deux simultanées en très peu de temps.
très
peu de temps.
j'ai
fait mes preuves et j'ai tout à prouver.
c'est
ma condition et je l'accepte.
debout,
l'homme!
chevauche
les dieux.
ils
aiment ça.
4
entrouvre la fenêtre. lumière diurne.
bruits de la rue. sirène.
travaillons.
écoute la fin du dernier enregistrement,
cale la bande, parle.
dernier enregistrement:
"debout, l'homme! chevauche les
dieux. ils aiment ça"
le
bas et le haut, le désert et la terre promise, la vase et l'éden, l'éden et le
monde, nous sommes une ascension hoquetante. Un spasme vers le plus.
optimiser
le monde.
la
parole n'est pas la parole, c'est la confection d'un produit.
durer
est la gestion d'un stock
désirer
est valoriser un capital
seul
l'homme dynamique est un homme.
ceux
d'en bas, aplatis dans leur ombre de cancrelat endormi
ceux
d'en haut, statufiés dans leur image ne sont que des repères, des graphiques
des
minima et des maxima de ma courbe ascendante.
l'homme
d'action est le nouveau prophète
la
providence est la technique de vente
le
destin est la croissance
les
anges nouveaux ce sont les courtiers
c'est
fou ce que la désertion de dieu nous permet d'accomplir.
arrête l'enregistrement. réfléchit.
reprend l'enregistrement
ou
alors, c'est lui qui nous a inoculé au monde,
virus
miraculeux qui déclenche tous les processus.
arrête l'enregistrement et commente
ceci
vaut pour moi.
je
ne suis pas un dieu
même
pas un petit dieu
je
dois m 'annuler pour libérer l'action
il
ne faut pas que je m'interpose entre moi et mon pouvoir.
écoute la fin du précédent enregistrement:
"il ne faut pas que je m 'interpose
entre moi et mon pouvoir"
arrêt
du dictaphone
5
la
force d'abord!
esprit
opérationnel toujours
(déploie un tapis de sol, s'y installe
assis en tailleur, et finalement s'y allonge.
méditation. exercices respiratoires. relaxation. action ponctuée par un chronomètre sonore )
tout
d'abord j'arrête le temps
je
le laisse mourir dans le corps du mort
je
fais le mort
j'étale
la bête devant moi et je l'observe
le
temps n'avance pas.
la
bête se recroqueville, se love, s'abandonne.
mon
esprit quitte le temps comme un animal chaste.
6
chronomètre. mouvements très lents de
type yoga. grandes respirations.
je
suis dans le monde sans temps,
comme
avant de naître
comme
après la mort
mais
vivant.
dans
le seul présent qui existe
celui
qui n'est pas mordu aux talons par le chien du passé
ni
engloutit par devant
dans
la grande gueule du temps à venir
dans
le présent qui tue les dieux et les anges
moi
à la place de tout
une
sorte d'éternité
chronomètre. changement de posture.
allongé, état de relaxation
je
ne sens plus la limite
entre
mon corps et l'univers une mince feuille recto verso.
je
suis le fait et le signe
l'annonce
et l'aboutissement
et
même si je voulais bouger à la manière des bas exécutants
même
si je le voulais très fort j'en serais incapable.
je
touche le fond de ma force.
je
me dépouille sans m'abaisser.
je
ne m'annule pas, je me purifie
je
me décape, je m'épure
j'agence
l'outil magnifique que je suis.
7
chronomètre. se redresse: gymnastique de
type asiatique. respiration accompagnée de mouvements de bras, torsions,
oscillations de la tête etc.
le
souffle du destin souffle à travers mes narines.
je
suis responsable de la marche du monde.
n'oublie
pas que tu n'es pas ton corps
mais
si l'instrument de la production du monde.
tu
ajouteras de la plus value au simple fait d'exister.
va
et agis
il
n'y a pas d'autre histoire.
un
acte un but un accomplissement.
un
chantier ouvert
plutôt
la taupe que l'aigle.
les
hommes comme moi annulent le passé.
8
chronomètre. mouvements de Tai-chi.
tourné vers la fenêtre. tourne le dos au public.
oui,
mon frère le jour. tu ne commences pas
sans moi, je t'incorpore et tu
m'incorpores.
mon
corps est ta charpente
mon
désir est ton souffle vital
nous
gagnerons.
lumière
encore vierge
et
prête à nos épousailles.
la
clarté est mon royaume...
...maîtriser
chaque seconde.
sans
quoi elle se retourne et nous mord
jour
infesté de bêtes mortelles
la
moindre défaillance nous achève sans retour.
ma
journée, journée des autres
je
te traverse en majesté.
je
passe indemne
je
gagne
9
ablutions( douche commentée,
visible en ombre chinoise )
que
deviendrons-nous sans cette pratique
l'homme
naturel est épouvantable
je
ne souhaite pas ni l'être ni le rencontrer.
épouvantable
en sa tête, prête à fléchir et à céder
en
son visage ouvert à tous vents
terrain
vague où déposer des ordures
et
en ses mains qui désirent mendier
et
en ses jambes en ses pieds qui malaxent toujours le même désert, la même
désolation.
effrayant
par ses yeux par ses oreilles scorpions suicidaires.
stupéfiant
en ses organes bas
ventre
et genitalia
crevasses
béantes par où le monde s'engouffre.
un
dieu sale et couard a déposé en nous ce tas de déchets et de ratages.
il
nous revient de tout reconstruire.
ah!
sortir de la boue et du magma.
apparaître
tout entier.
réapparaît en peignoir, soigne les
ongles et les orteils.
si
ça ne tenait qu'à moi je ne retournerais pas dans ma vieille peau usagée
outragée
je
l'emporterais chez le teinturier comme un costume défraîchi.
suis-je
ma peau, ou bien l'homme qui se façonne lui-même, tout seul, juste avant le jour et ses désastres.
et
suis-je l'homme que je suis?
non,
je suis un vaste dispositif opérationnel.
je
suis mes dossiers mes fichiers
mon
attaché case mon ordinateur portable
une
case bien placée dans l'organigramme
et
tant d'autres organes au-delà du doute et de la cogitation.
10
me
voici paré de tous mes attributs
muni
de tous les artefacts
premièrement
ma tête
destinée
à gouverner
mes
mains qui soumettent le monde
mon
ventre et mes organes de plaisir qui asservissent la matière
et
qui la soumettent à mon bon vouloir
mes
jambes mes pieds qui méconnaissent la halte
totalement
libérés de la glaise initiale
nous
les décideurs, nous sommes exposés par nature
en
première ligne sous l'œil des autres gens.
adorés,
exécrés
honorés,
honnis
Toujours
sacrifiés.
Nous
sommes les saints martyrs du réel.
11
compléments d'hygiène, qui comporte:
après rasage, friction, déodorant, talc, crème, poils du nez et des oreilles
bain de bouche, gargarismes.
noli
me tangere
je
suis à l'abri
on
ne verra pas mon image de chair passible et vulnérable.
se laisse choir sur le lit, sur le dos,
membres étalés.
s'accoupler
à l'ancêtre et l'entraîner vers le champ de bataille.
sonder
les enfers
plonger
dans les sources de la force.
se
rouler sur le deuil comme un chien sur la charogne.
se
débusquer jusqu'au plus profond du tombeau
en
sortir indemne et entier
tout
seul,
par
mes propres œuvres
n'en
déplaise aux anciens
12
fin des ablutions. actes symboliques. se
parfumer, frictionner, coiffer,
s'habiller avec soin, mettre une goutte de collyre dans chaque œil brosser quelques grains de
poussière sur la manche de la veste,
pas
de répit dans la guerre contre la fosse.
nous
allons veiller
nous
les responsables nous sommes la veille
nous
sommes la tour de guet
nous
dirigeons d'une baguette ferme
l'orchestre des uns et des autres
voyons
voir
chausse des lunettes, ouvre son attaché
case, en extrait un gros dossier, se plonge dans sa lecture
les
chiffres sont bons
la
sveltesse des courbes me ravit.
mes
graphiques sont des colonnes en marche.
j'entends
jusqu'au bruit de bottes conquérant.
mes
stratégies sont au point
mes
bases de données craquent, pleines et juteuses comme des fruits tropicaux
tout
converge
je
maîtrise mon dossier.
je
coordonne.
je
suis tout
Homme,
femme. Chef, exécutant. Le haut et le bas, le pareil et le différent.
13
Assez
parlé. Retourner à ma langue naturelle.
Schémas,
tracés, chiffres, statistiques, taux boursier, c'est avec ça et seulement avec
ça que je dois m'exprimer
c'est
ma condition et c'est mon privilège.
malgré
les apparences, on ne parle pas aux gens.
on
les façonne au moyen d'informations objectives
extrêmement
objectives.
( sonnerie de portable )
oui,
monsieur le président. tout à fait tout à fait. c'est bien ce que je pense.
aujourd'hui. bien entendu, monsieur le Président. délais respectés.
OK.
By, Charles.
garde le téléphone à la main
Voici
ma raison d'être.
Ce
n'est pas moi l'acteur de mes exploits. c'est lui, le chef, le lointain, celui
qui anticipe notre avenir et qui stipule ce que nous pouvons être. Il donne. Il
distribue les bienfaits et les bénédictions. Des salaires pour ceux d'en bas,
des dividendes pour ceux d'en haut.
Moi
je circule de l'un à l'autre
je
vole d'en haut jusqu'en bas et du bas vers le haut.
comme l'ange intermédiaire , messager des
dieux et des hommes.
je
relie l'alpha à l'oméga,
je
garantis la pérennité du cycle
14
Faisons
donc ce qu'il veut
penché sur le grand dossier, en extrait
des pièces, qu'il dépose sur la table. peu à peu il rapproche le visage de ses
feuillets, jusqu'à l'y plonger entièrement.
Le
devoir embellit. Il me pousse des ailes.
Des
plumes colorées de coq et de paon.
Par
l'effet de sa parole je me transfigure.
Le
progrès enfle ma poitrine, la croissance coule dans mes veines.
Mes
muscles sont fait de titres, actions, obligations.
Tout
croît tout avance tout se développe
Les
réussites s'enchaînent.
les
performances s'additionnent.
à
partir de ce moment j'existe pour de bon.
L'unique
désir qui m'anime est de mesurer ma force.
(le visage entièrement plongé dans le
dossier ouvert, murmure comme on récite
une sorte de "mantra":)
rassembler.
unifier. une seule force. une seule cible.
rassembler.
unifier. une seule force. une seule cible.
( répétition sous la forme d'un murmure
incompréhensible )
15
Classe des documents dans des chemises
de couleurs variées
à
faxer. à classer. à envoyer. à distribuer. à présenter. à proposer. à défendre.
à suggérer. à imposer. à détruire. tout
le reste.
Habitat
de la bête.
écosystème
du prédateur.
je
bondis et je mords.
(regarde sa montre)
dans
dix minutes environ
s'écroule dans son fauteuil, ferme les
yeux, semble somnoler
Une
dernière fois, un bref instant, donnons à l'animal ce que l'animal réclame.
le
corps d'organes, de souffle et de sang.
rassasions
le dragon
fuir
est la seule issue.
16
se réveille en sursaut.
Merde!
mon rendez-vous! ma réunion! mon séminaire!
mon
congrès! l'assemblée générale! le cocktail!
...
se regarde dans la glace
...
Moi!
Moi,
ma première rencontre, mon premier projet, mon premier dossier.
Ma
première réussite
Transportons
ce grand cheval de Troie
à
l'intérieur de la citadelle.
Second tableau
dans l'entreprise
scène:
premier plan: salle de réunion. table,
chaises, fauteuil club, tableau papier. rétroprojecteur. écran. ordinateurs.
Fax.
au fond, estrade en demi-cercle, concave
à gauche et à droite, et convexe au centre, formant une sorte de petite scène
circulaire. Trois loges à gauche et trois loges à droite, représentant des
bureaux. schématiquement occupés par une table, un ordinateur, téléphone, et
une poupée de chiffons grandeur nature qui représente les divers employés. au
commencement de la pièce les loges sont dans le noir, et vides. devant ces six
loges l'estrade se présente comme un étroit corridor. au centre, trois portes, dont une porte centrale, et
deux portes latérales disposées de biais.
Au centre la porte du président, à gauche celle du cadre, à droite celle
de Antoinette.
aux deux extrémités de l'estrade, trois
marches permettent d'accéder au premier niveau (salle de réunion).
Les dialogues ont lieu soit sur le
petite scène au centre, soit dans la salle de réunion. Les personnages se
croisent comme par hasard, soit au centre de l'estrade soit dans la salle de
réunion.
Chaque fois que ce sera explicité, la
rencontre sera subordonné à d'autres circonstances.(par exemple appel au
haut-parleur)
17
salle de réunion. Robert devant le tableau papier trace des schémas et
des diagrammes, au moyen de feutres de couleur, page après page, en murmurant
une sorte de commentaire.
entrée de Antoinette, encore en habits
de ville. porte un très grand sac dans lequel elle fouillera fréquemment.
Robert
ah!
voilà Antoinette
Antoinette (en le saluant) inquiète:
il
est arrivé?
Robert
on
l'attend d'un moment à l'autre. nous
avons juste le temps.
puisque
je suis là, puisque vous êtes là, profitons-en
je
veux élucider avec vous, entre quatre yeux, un certain nombre de questions.
en
coulisse, si on peut dire
on
ne peut pas vraiment démarrer la journée.
mais
en attendant, nous pouvons parler.
nous
sommes depuis longtemps en retard d'un préambule
sautons
sur l'occasion.
levons
les malentendus
je
veux que vous appreniez le sens profond de ce que vous et les autres appellent
mon autorité.
Il
y a certes ma volonté, ma compétence
mais
il y a surtout le temps.
même
si nous ne faisons rien, il y a le temps qui nous meut
le
temps amorphe et indécis du dehors n'existe pas chez nous.
ici
le temps a un commencement un milieu et une fin
chaque
battement de cils s'inscrit dans le projet global.
se dirige vers le tableau papier
même
ce vide papier que sa blancheur défend.
qu'y
voyez-vous?
Antoinette
rien
Robert
non.
c'est le temps de l'entreprise qui ne s'arrête jamais.
dessine un point bien visible sur le
tableau
et
voilà
regardez
à présent
j'ai
tué le vide
observez
le petit noyau
le
germe, la tumeur, le déclenchement de la journée productive.
la
première pierre du gué pour traverser le marécage
l'infime
blessure dans l'indécision
la
première brûlure sur la peau blanche de la bête blanche
ce
que vous appelez liberté.
ce
n'est plus du blanc où tout se peut concevoir
c'est
du noir sur blanc qui ne prononce qu'un seul mot
à
partir d'ici et jusqu'à la fin.
nous
avons voyez-vous bien profité du temps.
et
maintenant c'est trop tard.
(Antoinette sort un bloc de son sac , après avoir fouillé
longtemps, chausse ses lunettes et note les propos du cadre)
pas
encore, pas encore,
on
ne fait que déblayer le terrain
c'est
l'indispensable transition,
l'arrêt
sur image
un
simple prologue.
il
s'agît, en quelque sorte
enfin,
par manière de parler
il
s'agît de camper nos personnages
vous,
encore toute parée de vos prestiges et de vos artefacts
imprégnée
des choses de la vie
moi,
encore humain, trop humain
et
même la journée qui baille aux corneilles et se frotte les yeux
voilà
la situation.
or,
ce temps là ne doit pas pénétrer dans l'entreprise il faut en assurer
l'étanchéité empêcher l'hémorragie et l'infection.
vous
êtes interloquée.
si,
si, et je comprends
c'est
vrai, mon style est pompeux
j'ai
tendance à dramatiser, à gonfler , à ornementer.
fermez
donc les yeux
imaginez
que nous sommes encore dans la nuit, et que nous sommes en train de rêver
dans
la vie réelle je suis quelqu'un
d'ordinaire, on peut même dire que je suis n'importe qui, n'importe quoi
ce
sont les circonstances qui me confèrent un
rôle à ma mesure.
dans
quelques minutes je serai le chef
je
produis et je contrôle une mutation radicale,
un tri implacable
ceux
du dedans d'un côté, et ceux du dehors de l'autre côté.
je
ferme la porte de l'histoire, et j'en maîtrise la réouverture.
se rapproche d'Antoinette
mais
je n'en demeure pas moins homme.
quelque
chose en moi rampe, sournois et lâche
l'homme
tout court rôde encore
18
Antoinette les yeux baissés
homme...,
femme...
voilà
des mots bien déplacés
j'ai
une fonction et une place dans la hiérarchie.
je
n'attends de vous que des directives clairement conçues et clairement
exprimées.
vous
comprenez, ce n'est pas avec mon corps que je veux aller jusqu'au bout de la
journée
mais
portée par des missions précises et définies.
des stratégies gagnantes dont vous avez le secret
j'abhorre
les préambules.
on
dirait que tout s'est interrompu.
et
moi là dedans?
l'équivoque
m'atterre
je
dois être supérieure à moi-même.
agissez
je vous prie.
que
j'y voie clair.
que
j'aille de l'avant
19
Robert
nous
y sommes, nous y sommes en plein.
et
pas vraiment grâce à moi
je
ne fais pas grand chose
je
prends possession d'un moment de votre vie, ici,
un
moment insignifiant
un
épisode hors normes
cet
instant détaché du temps utile
séparé
du temps réel
rappelez-vous
quand
vous arrivez avant l'heure, pour vous installer
vous
étirer sur votre fauteuil
remettre
en place le pot de fleurs et les photographies
jouir
de l'ordre qui règne sur votre bureau,
nettoyé
épousseté lavé rangé comme un signe de déférence.
mais
là, vous êtes avec moi.
ce
petit bout de temps est inclus dans le planning
gobé,
avalé, vomi.
une
poche de pus
un
fragment erratique du chaos initial.
m'avez-vous
compris?
je
vous soigne, je vous guéris, je vous libère.
le
temps vide est le cancer du temps.
irrespirable
pour des hommes comme moi.
beau
et entier comme le passé du monde
ça
fait partie de ma fonction
20
Antoinette (s'écarte vivement de
quelques pas)
Ce
n'est pas l'heure!
Nous
sommes encore dans la confusion des noms et des corps.
La
journée commence à peine.
Le
directeur n'arrive pas.
Que
voulez-vous faire?
Que
voulez-vous que je fasse?
Attendez
votre heure
Vous
n'êtes rien vous serez tout.
vous
serez celui qui sépare, distingue et organise.
Vous
êtes la lumière du jour.
Mais
pas tout de suite.
à
cette heure-ci la vie est un projet confus.
D'ailleurs
votre paper board est toujours vide.
21
Robert
Voilà.
(montre en main) quatre...trois...deux...un.
Top.
(les loges représentant des bureaux
s'allument. poupées de chiffon taille humaine. bruit de fond très faible:
sonneries de téléphone, frappe sur des claviers, murmures indistincts, portes
claquées, rires étouffés etc. Le volume de ce bruit de fond montera pendant les
transitions et les silences, et diminuera jusqu'à l'inaudible pendant les
dialogues.)
trace un diagramme sur le tableau papier
vous
êtes ici. (un point) je suis ici (deuxième point, relié par un trait au
premier) Vous passez par moi pour rejoindre les différents services ( traits divergents, en éventail,
reliant le point Robert à une colonne de
points ) auprès desquels vous me représentez. Direction générale, service
des commandes, bureau d'études, archives, international, communication et les
autres. Vous êtes mon incarnation, mais vivante et entreprenante.
Antoinette
et
le Directeur?
Robert
Le
directeur n'est pas dans le schéma. Il est partout et il n'est nulle part. Il
agît en existant, et chacun de nos actes provient de sa volonté. Il est la
cause et la finalité de ce que nous
faisons.
c'est
grâce à lui que je n'ai pas été ce que j'ai failli être.
Il
m'a par conséquent aidé à exister pour de bon.
Et
j'existe tant que je suis le meilleur.
En
dehors de ma valeur je ne suis rien.
Si
tant est que je ne suis pas mort.
22
Antoinette
Ce
n'est pas le bruit qui court.
dans
le différents services vous êtes très apprécié
on
vous dit humain, très très humain
compréhensif,
coulant, souple, indulgent
vous
laissez l'entière liberté de conception,
de décision et d'exécution à vos subordonnés.
vous
savez vous effacer à bon escient, quasiment à chaque fois.
vous
vous adaptez très vite aux desiderata de vos collaborateurs
certains
parlent même d'une certaine fragilité
Robert ( froid, cassant, hautain )
Les
pauvres enfants!
Ils
ne sont tout simplement pas assez qualifiés pour me juger
Ils
ne savent pas que du moment qu'on existe, on est ça
exposé,
en surplus, ajouté au nombre des vrais humains.
Tenez-le
vous pour dit.
La
fermeté de caractère n'exclut pas la prudence.
Et
si certains s'attendent à ce que je flanche, il en sont pour leurs frais!
Antoinette
pas
moi, pas moi!
pas
nous, les femmes du service sont unanimes
ce
sont les hommes
pas
tous
mais
enfin...
nous,
les femmes nous sommes partagées.
vous
nous soutenez, vous raffermissez notre résolution
mais
en même temps vous engendrez une sorte de honte
car
notre force vient de vous
vous
nous prêtez votre virilité
et
quelque part nous en souffrons
malgré
nous, nous traînons encore des choses
floues
la
honte de désirer et d'attendre
des
choses qui ne s'avouent pas.
( se saisit de sa main )
23
Robert ( pose son autre main sur la main
d'Antoinette)
Je
prends tout sur moi
Ne
réfléchissez pas à qui vous êtes
n'essayez
pas de comprendre ce que sont les autres.
ici,
le sommet de la hiérarchie, par mon intermédiaire, tranche.
je
distribue la valeur.
je
pourvoie à tout
ce
que vous êtes et ce que vous n'êtes pas
votre
grandeur et votre bassesse
votre
compétence et votre médiocrité
votre
beauté et votre laideur
ne
pensez pas.
Antoinette
se dégage et recule légèrement
certains
par contre vous redoutent.
vous
servez à ça en quelque sorte.
vous
nous calibrez.
vous
nous rapetissez, et ensuite vous nous laissez grandir, grandir.
comme
si...comme si...
non
, pas comme si, c'est cela exactement
en
intégrant votre équipe, nous recouvrons des racines
nous
retrouvons les racines de la vie, celles qui nourrissent notre ascension.
nous
régressons, nous nous infantilisons
vous
aussi, en quelque sorte, car cela vous procure du plaisir.
nous
jouons et nous croissons.
soupire
c'est
beau le travail.
Robert
Plus
beau que la vie.
Voici
vos dossiers
(pose sur les bras tendus de Antoinette
d'épais dossiers,l'un après l'autre, rangés dans des chemises de différentes
couleurs)
bureau
d'études
commandes
en attente
fournisseurs
sous-traitants
commerciaux
laboratoire
entretien
communication
divers
établissez
le planning
obtenez
des rendez-vous
relancez
contrôlez
rapportez.
Go!!
24
Antoinette
Vous
me donnez des ailes
( fait trois pas et laisse tomber
les dossiers. se met à genoux pour les ramasser)
C'est
parti. Comme un petit enfant.
Comme
une petite fille
Toute
petite à vos pieds.
(se lève et perfidement):
Vous
voilà vénéré
Je
suppose que vous appréciez.
Et
la journée ne fait que commencer.
Robert (l'aide à se soulever)
je
vous mets en garde, mon petit.
ressaisissez-vous
Je
vous soutiens
Je
vous éprouve paternellement
Je
ne cesserait pas de vous stimuler
Tenez ( pose
un nouveau dossier sur la pile que Antoinette supporte)
Et
maintenant partez
séparons-nous
partez
dans le vaste monde
et
pour commencer, le grand voyage
d'ici
jusqu'à votre bureau.
être
ici c'est votre premier exploit du jour.
Antoinette (du haut de la passerelle)
Et
quelle initiation!
le
corps l'esprit la matière, les artefacts d'entreprise
et
les autres épreuves qui me guériront de l'absurdité d'être là.
mieux
que la vie
mieux
que la foi et que l'amour.
c'est
bon, d'aboutir.
c'est
bon de commencer
disparaît dans son bureau (marche un peu
chorégraphique, un peut défilé de mannequin)
25
Entrée du grand directeur par la prote
de gauche
Haute taille. Esprit énergique sous une
apparence de placidité et détachement. Tous les artefacts du charme discret. Avance
nonchalamment.
Robert
Bonjour
Charles!
À
vos ordres Monsieur le Président
J'ai
pris toutes les mesures
j'ai
étudié le dossier à fond et mis au point un plan global
je
serais heureux de vous soumettre mes conclusions
accessoirement
votre adjointe planche sur le dossier annexe.
je
prends tout sur moi
je
m'engage
le Président
ah,
Robert (lui tend deux doigts
indifférents)
Justement,
je profite en passant
inutile
de vous rappeler
vous
savez ce qu'il en est
il
en va de
extrême
gravité
situation
critique n'est-ce pas
tout
un avenir
futur
de l'entreprise
personnel,
collaborateurs, co-équipiers
il
est de la première importance
vous
n'ignorez pas l'urgence absolue
Robert
je
n'ai que ça en tête
l'urgence
coule dans mes veines
j'anticipe
et j'aboutis
rien
ne m'arrêtera
mon
terrain de chasse est sans limites
même
si un absent plane au dessus de ma tête
monsieur
le président
vous
êtes l'absent que je vénère
la
source nocturne où je puise mon élan.
enfin,
je veux dire en clair
j'irai
jusqu'où me direz d'aller et même plus loin
beaucoup
plus loin.
26
Le Président
Vous
êtes donc au courant!
Vous
connaissez le problème, n'est-ce pas,
rumeurs,
affichages, réunions, regards de travers,
ça
se trame! ça se trame!
et
ils ne disent toujours rien
que
veulent-ils au juste?
nous
allons le savoir
vous
avez carte blanche
encore
et toujours carte blanche
je
dois tout savoir à l'avance
c'est
la clé de ma stratégie
Robert
OK
Charles!
certes
monsieur le président!
je
serai vos yeux et vos oreilles
et
si nécessaire votre main
s'il
faut sévir je serai là.
Le Président
laissez,
Robert, laissez
laissez-moi
mes yeux et mes oreilles
et
ma main et tout le reste
je
veux des faits, des noms, des nombres, des mots
vous
serez mon pourvoyeur
vous
nourrirez le dragon qui jamais ne dort.
je
resterai dans l'ombre
je
resterai fidèle à ma légende.
vous
savez, vous, ce qu'il en est.
il
n'est pas question de me décevoir.
27
Robert
et
quand ça?
jamais
je ne
je
n'ignore pas que quelques fois
mais
d'un autre côté, en toute rigueur,
et
puis, voilà:
que
sommes-nous somme toute?
chair
et os, Charles, chair et os
l'entreprise
a besoin de tout pour tenir debout
une
tête, des esprits, mais des jambes aussi, monsieur le président
des
jambes pour tenir debout
des
jambes pour marcher
du
poids, monsieur le président, du poids
mes
imperfections sont humaines et l'entreprise est humaine
faite
d'humains et de défauts
d'humains
couchés d'humains assis d'humains debout
comme
un grand corps qui vit et qui meurt
Je
ne sais pas mentir.
Le Président
il
le faudra
sinon
mentir, du mois sélectionner habilement ce qui se dit et ce qui ne se dit pas
ce
qui se montre et ce qui se cache
ce
que l'on monte en épingle et ce que l'on dissimule
démocratiquement.
car
c'est pour bientôt
il
n'y a pas de mauvaises lois
il
y a seulement nos négligences
nos
négligences accouchent d'une monstruosité législative.
revenez
sur terre, Robert
démenez-vous
tant qu'il est encore temps.
Robert
ce
sera fait
je
réactive mon réseau
je
payerai de ma personne
car
je suis retors, Charles
vous
savez à quoi vous tenir
je
sus un technicien froid
mais
je suis également un fin manoeuvrier.
je
connais le monde et je connais la vie.
la
vie ordinaire banale et sans objectif
j'y
ai mes entrées
je
me munis de mes masques et j'y descend
au
gré de vos désirs
je
suis enfin tout ce que monsieur le président voudra.
28
Le Président
Beaucoup
plus! beaucoup plus!
naviguez!
conquérez!
étendez
notre influence par delà les frontières
L'étranger,
Robert, l'étranger!
ce
capharnaüm de choses nuisibles
ce
gisement de profits
le
monde, Robert!
le
genre humain!
les
concurrents, les clients
les
fournisseurs, les travailleurs
les
sou traitants, les matières premières
les
matières premières, Bob!
les
exportateurs
les
importateurs
les
prospecteurs
tout
ce qui se tapit dans le lointain
voilà
votre champ d'action, cher Robert
notre
entreprise n'est qu'un cerveau avec un neurone central
moi.
mes
états d'humeur, mes intuitions profondes
mes
trais de génie et mes incompréhensions
comprenez-moi
robert
je
suis la catapulte, vous êtes le projectile.
foncez
sur la cible absente
quitte
à y laisser des plumes
armes
et bagages
corps
et biens.
et
ensuite revenez me raconter.
c'est
ainsi que je dirige.
Robert
toutefois
il
y a les dossiers en suspens les négociations en cours
les
chantiers inachevés.
je
suis irremplaçable, ici et maintenant.
je
maîtrise chaque fil de cet énorme écheveau
si
je le faisais pas, qui le ferait?
je
n'irai pas à Tombouctou.
Le Président
ici,
robert, ici
j'entends
bien que vous êtes indissociable de la bonne marche des affaires.
agissez
ici
battez
des ailes, déclenchez des ouragans en mer de chine!
imaginez
que je me mette à pleurer
supposez
un instant que je m'enivre
ce
serait le commencement du chaos
qu'adviendra-t-il
de l'entreprise
pouvez-vous
concevoir l'énormité du soubresaut qui en résulterait?
tout
le réseau perturbé.
tous
nos liens bousculés, de cet immeuble-ci
jusqu'aux lointains antipodes!
le
retour du chaos originel!
et
votre disparition.
29
Robert
Ah,
encore si j'étais seul!
mais
nous sommes nombreux
ils
sont nombreux.
avez-vous
vu les fourmis?
chacune
emporte un fragment infime de la proie.
une
parcelle dérisoire
une
bouchée de fourmi
négligeable,
presque nulle
et
quand on repasse, il ne reste rien.
quelques
os nettoyés tout au plus
voilà
exactement ce qui m'entoure
chacun
de nos collaborateurs, employés, techniciens, ouvriers
toutes
mes décisions, impulsions, instructions
sont
de proche en proche dépecées, dénaturées, englouties.
je
vois des nuages noirs obscurcir notre horizon
absentéisme
manque
de motivation
passivité
rancune
je
sais ce qu'ils veulent
ils
sollicitent un nouvel élan
et
une poigne de fer.
Le Président
tout
ce qui vous manque, mon pauvre Robert.
tout
ce qui vous manque
ceci
dit, je suis le premier à reconnaître vos grandes capacités.
votre
dévouement est indiscutable.
mais
vous traitez ces gens comme des gens
apprenez
qu'ils sont permutables et anonymes
ils
n'ont pas d'histoire, ils n'ont pas de visage
un
jour l'un, un jour l'autre.
c'est
la fonction qui prime
ils
sont ce à quoi ils servent.
point.
n'ayez
pas la cruauté de cultiver leurs illusions.
Robert
je
joue le jeux, Charles. Je joue le jeu.
S'ils
sont trop lourds, je lâche du lest.
Trop
légers, je leur mets du plomb dans la tête.
il
faut tout le temps être aux aguets.
mais
en ce moment, ils m'échappent
je
ne les sens pas.
ils
se cachent dans un labyrinthe de verre
je
peux seulement les voir.
je
suis le berger des ombres
je
dirige des absents.
et
pourtant ils sont là.
Le Président
soufflez
sur les ombres
vous
verrez bien ce qui reste.
soufflez.
c'est
plus intéressant que de brasser de l'air.
30
Le Président
dans
notre position nous connaissons ce qui est blanc et ce qui est noir
le
bon et le mauvais
l'efficace
et l'inefficace
le
profitable et le désastreux
l'utile
et l'inutile.
nous
sommes les seuls à détenir légitimement ce pouvoir.
la
stabilité de l'entreprise est à ce prix
et
même la stabilité du monde
peut-être
bien.
nous
avons affaire à des gens durs, butés, impitoyables.
songez
à la concurrence nationale et internationale
aux
trafics de tout ordre, contrefaçons, marché noir
vol
de brevets, espionnage, parasitage informatique.
corruption
en tout genre
politique,
policière, administrative
mais
oui ça existe
alors,
c'est à cela que nous devons nous mesurer
pas
à la béatitude de nos salariés.
Robert
et
la vie, Charles, et la vie?
ils
sont tout de même là
en
chair et en os
on
peut leur parler, on peut les toucher,
on
peut les sentir
c'est
tout de même la vie, ça
Le Président
ah,
je vous reconnaît bien là, cher Bob
vous
vous complaisez dans une sorte de délire
ce
n'est pas la vie
quand
ils sont ici ce n'est pas la vie parce qu'ils ne sont pas ailleurs
et
quand ils sont ailleurs ce n'est pas la vie parce qu'ils doivent retourner ici
mais
nous, Robert, nous avez-vous bien regardés?
quelle
vie, quelle grandeur?
pour
quoi, pour qui vivons-nous?
à
quoi utilisons-nous notre existence, unique, fugace, irremplaçable ?
à
qui à quoi vouons-nous nos jours et nos nuits?
à
la maison mère
à
la direction internationale.
à
l'administration
à
nos produits, à nos clients, à nos actionnaires.
et
dans quel but?
durer.
tenir. progresser. la carrière! la carrière!
et
vers quoi? le néant. la boue.
nous
rampons, Robert. Nous rampons.
Vous,
moi, nous tous.
Nous
rampons tous dans la même vasière.
31
Robert ( paniqué )
Je
ne vous suis pas très bien, Monsieur le Président.
Et
la société alors? que serait la société
sans l'entreprise?
Vous
en êtes, j'en suis.
J'y
puise ma vie, comme tout le monde
Comme
tout le monde ma vie est le soubassement secret de l'entreprise.
Nous
sommes dans la course,
Dans
le grand élan vers l'amélioration.
Vers
l'accroissement de la performance
humaine.
Nous
sommes tous les autres.
Et
les clients et les fournisseurs et les actionnaires, et les subordonnés, et les
chefs.
Nous
les côtoyons, nous les touchons, nous les aimons
Nous
les piétinons à l'occasion
Et
quelques fois nous les comblons.
C'est
cela la grande entreprise
il
n'y a pas la vie et le travail, le dedans et le dehors.
Il
n'y a pas de dehors.
Sinon,
qui accepterait d'être enfermé?
Il
y a nous et le chaos.
Le Président
Et la Direction Internationale.
Attendons
le fax.
On
saura alors qui vit et qui meurt
qui
reste dedans et qui sombre dans le chaos
comme
vous dites
Peut-être
vous, peut-être moi, peut-être la maison toute entière.
Le
destin communique par fax
Robert
Oui
certes Monsieur le président
Mais
comment arrêter?
à
quel moment?
reprenez-vous,
Charles
Je
vais préparer votre dossier pour l'assemblée générale
Et
rédiger votre discours aux actionnaires.
Même
pour être détruits
il
faut être quelque chose.
un
peu de panache!
32
Le Président
être
quelque chose
joli
but
pour
moi, siéger à la direction internationale
pour
vous siéger à ma place
y
arriverons-nous?
y
arriverons-nous plus vite qu'à la mort?
voilà
ce qu'il en est, Bob.
voilà
de quoi il retourne
( changement de ton: hautain et
coléreux )
voilà
pourquoi je ne saurais pas tolérer un jour de plus la baisse de productivité,
la rentabilité insuffisante
le
laxisme dans la gestion du personnel
je
vis sur des pieds d'argile
et
je refuse de m'écrouler
Robert
oui
Charles, des pieds d'argile peut-être
mais
vous chevauchez sur mes épaules
je
vous fais traverser le gué
à
mon modeste niveau j'assure la continuité
la pérennité peut-être
en
quelque sorte l'ordre du monde.
Le Président
il
faut bien jouer, Charles
Dieu
est un régisseur intraitable.
le
destin nous a fait naître sur les
tréteaux
nous
n'aurons jamais vécu
même morts, principalement morts
nous
jouons un personnage, un rôle, une scène.
toujours
enfermés dans un décor.
voilà
ce que vous prenez pour votre volonté et pour votre vie.
Allons,
Bob.
Sans
rancune.
Je
vais de ce pas pénétrer dans le bureau directorial.
Vous
allez concevoir notre stratégie immédiate, à moyen terme et à long terme
Vous
me ferez votre rapport.
Allez
En
scène tout le monde.
regagne son bureau. Claque la porte.
les bruits de bureau reprennent
Dispositif scénique pour les soliloques:
noir.
éclairage localisé
sur l'estrade surélevée, un faisceau de
lumière éclaire le visage du personnage évoqué par Robert
Antoinette et le Président sont assis dissimulés
sous une vaste tunique noire qui les
rend invisibles.
Leur figures éclairées seront livides et
redessinées au maquillage noir
Ils pourront remuer très lentement la
tête en combinant un hochement de tête affirmatif, un hochement de tête
négatif, fermer les yeux, ouvrir les yeux, air souriant, air triste, ne pas
remuer du tout.
aléatoirement (ad libitum) ou bien selon
la série suivante
1.
h+ hochement de tête affirmatif
2.
h- hochement de tête négatif
3.
y- yeux fermés
4.
y+ yeux ouverts
5.
triste
6.
souriant
7.
fixité
séquences:
1/3/5/71/4/6/72/3/5/72/4/6/7
h+/y-/t/fh+/y+/s/fh-/y-/t/f
Premier soliloque
s'écroule dans le fauteuil club, jambes
tendues, tête en arrière. soupire.
1-1
Robert
c'est
pourtant moi
bien
moi
fonctionnel
performant exercé en ordre de marche.
prêt
à tout. prêt au pire
prêt
à aller loin
aussi
loin que lui.
plus
loin que lui
même
ma respiration est porteuse de plus value.
même
mon sang
sang
fumant, entrailles souples, poumons ventilés
os
d'airain
plus
que mon corps c'est ma terre et ma planète
je
l'emporte partout avec moi.
mon
corps
le
grand gisement.
depuis
si longtemps
des
millénaires pour aboutir à moi
et
tant de corps!
avant
ma vie, pendant ma vie!
je
les englobe tous, ici, aujourd'hui
je
les incorpore comme un grand poisson carnivore
je
marche en tête de ma légion
mes
incarnations successives
je
commande.
ma
force me précède
une
force impressionnante
plus
forte que moi
je
m'accroche à ma force et je me laisse emporter.
vers
le haut comme l'ascension d'une étoile.
1-2
et
cela ne suffit pas!
il
en faut plus! il en faut plus!
dépasser
même mon corps
M'épuiser,
atteindre mes limites
course
d'obstacles, saut à l'élastique, tracking, flip-flap
marche
sur les braises,
enfantillages
à côté de la simple vie.
mon
corps est lui-même un sport de l'extrême.
être
ici est un exploit acrobatique
toujours
s'arc-bouter contre sa propre tendresse!
ce
flot ardent de désir et de bonté qui coule dans mes veines!
ce
dragon vivant dans mes cavernes!
je
vous dévorerais
pour
votre bien.
et
pourquoi cette expectative?
je
suis déjà un aboutissement
regardez-moi
rendez-vous
compte
cesser
de demander.
et
cependant je donne
ces
gens sont impitoyables
ils
m'affolent
ils
me mettent hors de moi.
le
message est clair
une
fois pour toutes
l'entreprise
me donne un sol, une terre, des racines
mais
ma poussée est mon œuvre
mon
élévation provient de moi
Je
ne dure pas
je
crois.
1.3
Et
Antoinette, Antoinette
je
ne veux pas penser à Antoinette
je
ne veux penser à aucune femme
je
veux prendre seulement leurs âmes, leurs
esprits, leurs compétences..
mieux
que leurs corps
plus
profondément que leurs corps.
il
ne m'en faut pas plus
elles
sont là
je
les tiens
couchées,
en effigie, devant moi
accessibles,
tangibles, prenables
possédées par contumace.
comme
si tout était fini
je
vous ai toutes franchies
toujours
au-delà de vous
une
à une et toutes ensemble.
je
suis arrivé à mon territoire
au-delà
de vous.
au-delà
d'Antoinette.
vous
étiez chacune le pas à franchir pour passer
vous
m'avez porté et vous m'avez perdu
je
ne veux plus voyager
1-4
mais
nous voyageons, Antoinette
pas
l'un avec l'autre
nous
allons ensemble, de plus en plus loin
d'un
même pas et vers le même leurre.
c'est
le seul désir que nous pouvons avoir.
je
désire tellement la faiblesse
j'aspire
tellement à l'abandon
couler,
flotter, dériver
ne
rien savoir du rivage où je dois échouer.
ah,
Antoinette
si
je pouvais fléchir...
je
me sens petit, roulé en boule
en
gestation dans vos mémoires.
vous
ne le savez pas
Antoinette
et les autres.
et
votre présence qui me contient et qui me méconnaît
cette
matrice diffuse qui peine à m'engendrer.
1-5
Si
vous saviez, Charles
vous,
celui qui existe
la
borne et le repère
seul,
au loin
le
jalon, la balise
le
conquérant
l'Attila
des nouveaux marchés.
Mais
rien de plus, Charles, rien de plus.
Vous
ne servez qu'à être dépassé.
Nous
te haïssons d'autant
Monsieur
le Président.
vous
soufflez la vie et la mort
votre
proximité me flanque la trouille
quand
vous me regardez je frissonne
mais
gare!
mon
humilité, mes rampements, ma soumission
mes
exploits sont une arme de guerre
les
broussailles où le fauve se tapit et attend
vous
êtes guetté, Charles.
vous
êtes guetté.
j'ai
si souvent bondi, Président
j'ai
traversé tant de chefs, tant de pères, tant de maîtres
qu'aujourd'hui
vous êtes grand ouvert devant moi
comme
un tunnel de montage
je te franchirai comme les autres.
vous
faites peur, Charles.
En
somme, qu'êtes-vous?
un
épouvantail, une grande poupée de chiffons
c'est
moi qui vous anime
je
vous souffle dans les narines
je
vous insuffle la vie
vous
êtes ma créature.
1-6
d'un
autre côté vous nous fournissez de l'avenir
cet
avenir dont nous sommes les esclaves
l'avenir!
tu
es le pourvoyeur de ça
et
aussi et de notre innocence
nous
pouvons être cruels et impitoyables en ton nom.
et
quelquefois nous te créditons d'un peu de faiblesse, d'un peu de bonté
d'un
peu d'humanité.
à
nos risques et périls.
vous
ne vous prenez pas pour vous-même
vous
ne vous prenez pas pour Charles, le Président National
nous
non plus
vous
êtes toujours le même, depuis d'innombrables siècles
vous
êtes le supérieur depuis l'éternité.
celui
qui accueille dans l'Éden et qui chasse de l'Éden
seul
l'enveloppe charnelle change
très
peu
le
moins possible.
merci
Charles
grâce
à vous nous relevons d'une certaine grandeur
soyez
grand, alléluia!
c'est
un ordre!
nous
ne voulons pas de votre faiblesse, ni de votre humanité, ni de votre bonté.
ce
qui nous manque c'est la force.
fermeté,
dureté, efficacité.
si
vous n'êtes qu'un homme nous serons humiliés.
33
Robert
Ah,
Antoinette.
Où
en sont mes dossiers?
Vous
avez une minute?
Je
voulais justement vous voir.
C'est
impératif, vous savez,
Avant
ce soir
Disons
ce soir.
Après
il sera trop tard
vous
serez absente et je serai absent
nous
serons réunis.
les
absents ont tous la même peau
je
lui ai dit aussi
( pourquoi
me rappelez-vous ma mère? )
je
lui ai dit aussi
chacun
dans sa vie
ton
temps à toi
mon
temps à moi quand ils se touchent disjonctent.
puis
c'était fini
je
m'étais transformé en sublime absent.
On
ne sort jamais de l'absence une fois qu'on y est rentré
alors
soyez au rendez-vous
Antoinette
si
vous y êtes j'y serai
et
puis...
nous
sommes semblables
mis
à part ce tout petit bout de monde je suis absente partout
songez,
la totalité du monde!
tous
les endroits qui existent!
je
ne vais quand même pas m'amuser à manquer un rendez-vous.
Robert
c'est
donc pour ça
c'est
donc pour ça que vous...
comment
dire...
que
vous attirez l'attention.
la présence, Antoinette c'est comme les
moustiques
au
dessus d'un marécage l'été
où
que vous soyez, il y a toujours un témoin
un
humain,un animal, une chose.
qui
vous sculpte, qui vous façonne, qui vous anime
qui
vous place là où vous êtes
du
matin au soir, jour et nuit.
regardez-nous, regardez-vous
chacun
a son révolver posé sur la tempe de l'autre
comme
dans les mauvais films policiers.
sans
parler des nôtres, des collègues
des
cadres, des chefs, des subordonnés
et
même des photographies de vos enfants,
des
cartes postales que vous épinglez au dessus de votre bureau.
alors, autant être là
in the right place at the
right time
à
ce soir.
34
Antoinette
vous
serez satisfait
j'ai
récolté une documentation impressionnante
des
statistiques inédites
une
revue de presse volumineuse
des
rapports secrets du Business International Business
une
pochette de CV valables
cotations
et taux de change
catalogue
des fournitures
analyse
de l'action syndicale
barèmes
de popularité
tout
ce que j'ai, prenez-le.
prenez
tout
je
me donne
je
vous seconde avec ferveur
sans
réserve et sans arrière pensée.
comme
la fiancée le fiancé
je
vis ma mission comme des épousailles.
Robert
le
travail vous magnifie
réussir
vous rend méconnaissable.
je
plains ceux qui ne vous voient pas dans l'exercice de vos fonctions
tous
vous vénèreraient.
Antoinette
ahah...
c'est
parce que vous le méritez.
vous
êtes si stimulant!
vous
nous exaltez
vous
alimentez notre feu.
vous encouragez
notre ardeur
notre
désir, grâce à vous, est opérationnel
il
ne manquera pas une pièce dans votre dossier.
35
Robert
Antoinette s'éloigne de quelques mètres.
pendant qu'il parle elle tourne très lentement sur elle-même.
mais
quand, mais quand?
j'ai
tellement attendu
ce
soir et encore ce soir
je
lui aurais dit reste absente
entière
et absente
enroulée
sur toi-même
comme
la terre
comme
le serpent de la terre
je
lui dirais ne me parle pas je t'écoute
Antoinette
ne
vous inquiétez pas
trois
heures encore
j'ai
le temps de parachever
de
peaufiner
de
mettre au propre.
de
vous donner satisfaction
Robert
je
lui dirais
je
donne corps à ton approche
parce
que je ne t'ai jamais parlé
même
les bras tendus je ne te touche pas
je
ne t'entame pas
rien
n'est plus entier que toi
je
te tiens.
36
Antoinette
ne
parlez pas aux absents, je suis là
c'est
différent
ce
que vous dites à l'absente est toujours intercepté
une
oreille humaine, un animal, une chose
une
pierre, un miroir.
avez-vous
la lionne lécher les plaies de ses proies?
elle
les lèche comme ses lionceaux
attentive
et tendre
c'est
ainsi que je vous écoute
c'est
ainsi que je me soumets à vos ordres
quels
qu'ils soient
c'est
ma fonction et c'est ma carrière.
mais
ne vous trompez jamais
ça
me déconsidèrerait.
Robert
vous
êtes nécessaire
vous
êtes unique et irremplaçable
qui
que vous soyez
où
que vous soyez.
ce
soir à mon bureau.
L'adjointe
vous
ne m'attendrez pas
j'y
serai en personne
j'y
serai toute entière
37
Robert
Antoinette s'assoit, et croise très haut les jambes
(Sharon Stone ou Marlène Dietrich) jupe remontée, cuisses nues.
Robert
à genoux pose son front sur le genou
d'Antoinette
oui,
je me souviens
cette
seule fois
je
me souviens
elle
s'offrait comme la terre aux pas de l'homme
elle
était sous-sol et nuit
elle
transformait le délire en corps
en
simple corps
humain
et présent
elle
me comblait de réalité.
l'égarement
devenait sensé.
sans
rien, elle traduit et elle déchiffre
le
mystère épelait
lettre
après lettre
jusqu'au
bout des doigts
jusqu'au
bout des orteils
jusqu'au
sommet de la tête
et
toute le peau était savoir
sa
respiration était réponse.
Antoinette
je
réponds à toutes vos requêtes
j'honore
touts vos sollicitations
je
rends lisibles vos projets
je
les rend articulés et susceptibles de discussion.
Robert
debout,
Antoinette!
vous
n'êtes que mon égal
mon
prochain et mon semblable
vous
êtes du côté de l'ignorance.
38
Antoinette
Vous
ne savez donc pas!
vous
méconnaissez ma passion
vous
mesurez mal mon attachement à l'entreprise
mon
violent désir de bien faire
ma ferveur au travail
mon
excitation au démarrage
je
travaille d'instinct
Robert
et
moi là-dedans?
ai-je
encore une fonction?
quelle
est mon utilité?
Antoinette
vous
êtes mon chef et mon mentor
vous
tirez sur mes nerfs comme sur les ficelles d'un pantin
vous
dites oui et vous dites non
vous
êtes le maître de mes pulsations
votre
rejet me déchire
votre
acceptation me comble
l'objet
de ma concupiscence est la mission accomplie
réussir
est ma jouissance.
et
vaincre est la décharge terminale
je
ne suis pas quelconque
je
ne suis pas les gens
je
suis le plus.
voilà
quel est le corps que j'ai.
39
Robert
non,
je ne vois pas
mais
si ça peut raffermir notre collaboration...
ayez
autant de corps que vous voudrez
tous
les corps que vous voudrez.
je
suis à mille lieues de ce genre de soucis
en
réalité nous ne nous verrons jamais l'un l'autre
nous
ne voyons ni les corps ni les trajectoires
nous
ne voyons que l'aboutissement
nous
sommes de la même race.
nous
sommes du même sang
nous
ne pouvons pas nous croiser.
Antoinette
ce
n'est pas pour autant que tout nous sépare
quelque
chose circule entre moi et vous
et
réciproquement
ordres,
instructions, comptes-rendus, courbes statistiques, chiffres,
palpitations
de clavier
le
bref râle téléphonique
c'est
quasiment charnel
Robert
j'entends
bien, j'entends bien que c'est quelque part charnel,
mais
en général et en absolu
c'est
la faiblesse du dispositif, mais c'est aussi ce qui le dynamise.
que
serait une roue dentée sans les encoches régulières qui la bordent?
et
ces vides sont le plein d'une autre roue
et
ainsi de suite.
tout
s'emboîte
disons
que je suis le plein
que
serais-je sans votre vide?
je
suis expert en vie, Antoinette, puisque j'organise un secteur de l'existence
humaine
modeste
certes, mais indispensable à l'ensemble.
organisateur,
je n'en suis pas moins homme
ni
martien, ni robot, ni ordinateur géant.
homme,
Antoinette
chair
et sang
je
mange et je procrée.
amarré
au monde par la mère et par l'épouse.
par
l'épouse, Antoinette.
amarré
au monde présent par son corps,
amarré
au monde à venir par sa fécondité.
je
suis homme, Antoinette.
Qu'on
se le dise.
40
Antoinette
je
comprends.
comme
je comprends
je
comprends votre colère sourde
vos
impatiences réprimées
votre
force retenue.
votre
agacement discret
votre
tristesse de roi déçu
Robert
arrêtez,
Antoinette
J'ai
horreur qu'on me déchiffre
c'est
mon privilège
cela
ne relève que de ma compétence
exclusivement
de ma propre compétence.
Antoinette
je
parle du passé
un
passé lointain
vous
n'êtes pas né Directeur Technique et Administratif.
ce
n'était pas votre origine, ni votre aboutissement.
suis-je
née, moi, adjointe à la direction
technique et administrative?
suis-je
née pour aboutir à ça?
vous
êtes comme moi, ni plus ni moins
nous
sommes captifs de ce qui nous fait naître
nous
subissons des choses
la
nostalgie, la tendresse, le lait, et tout le reste
c'est
notre fil à la patte
sans
ça, jusqu'où irions-nous?
( silence )
j'ai
terminé.
( tend un dossier au cadre, qui s'en
saisit )
Le président (quitte son bureau et
s'appuie à la balustrade centrale, comme perché sur une tribune)
tousse très fort
Robert
Un
fil à la patte, Charles. Un fil à la patte
Jusqu'où
irions-nous si les clients étaient fiables?
Je
les attend depuis une heure
Pas
de visiteur, pas de coup de fil, pas de fax, pas d'e-mail.
l'attente,
rien que l'attente.
Le Président
agissez,
robert!
allez
au contact
de
la poigne!
des
tripes!
payez
de votre personne
le
client doit jouir!
il
doit respirer le bonheur
il
doit renaître!
Robert
serai-t-il
pourri
serait-il
cadavéreux
je
me fais fort de le contenter
car
ils sont bienheureux, les clients
et
bénis soient les hargneux car ils retrouveront la douceur
heureux
les clients pressants
car
ils obtiendront la sérénité
heureux
les clients angoissés
car
ils recevront l'apaisement
heureux
les clients défaillants
ils
seront ramenés à la raison
et
ils se rachèteront
heureux les clients fourbes
et
heureux les clients virtuels
ils seront incarnés.
ne
privons pas le client de la satisfaction
profonde d'acquérir
ni
de la béatitude de posséder.
leur
désir est ma joie
je
m'y prête
je
m'y ploie
quitte
à ramper dans l'immonde
à
respirer l'odeur implacable du prochain
mon
chemin est la traversée de cette douce
vase
je
progresse à travers le sordide
nous
gagnerons, Charles
nous
gagnerons
42
le Président
je
gagnerai, moi, Robert.
et je vous hisserai ensuite sur mon char
triomphal
à
moi les rênes, à vous le fouet!
nous
sommes créés pour ça.
nous
fondons sur le monde comme la foudre du ciel!
nous
déferlons!
nous
conquérons les marchés
une
armée, Robert! une armée!
et
à la tête de notre armée, un chef
un
responsable
un
entrepreneur
un
créateur!
un
père!
Robert
vous,
Charles!
vous!
vous
qui animez, motivez, intéressez, dynamisez, mobilisez!
depuis
que la bourse baisse nous cœurs défaillent
et
le personnel se relâche.
Le Président
des
mollusques.
soyez
coquille, Robert!
et au dessus de tout ça je serai l'océan qui
vous recouvre.
vous
êtes la première valve de la hiérarchie!
et
valve après valve tout l'univers sera dedans
enclos
dans un seul organigramme
universel
et absolu!
(réfléchit)
ancré
sur du sable.
que
dit la bourse?
43
Robert
ça
va
ça
va comme la vie
à
court terme ça se tient
à
moyen terme ça monte et ça baisse
à
très très long terme tous les indices sont bons.
pour
toujours, Charles.
fini,
terminé, plus de fluctuations.
juste
l'éternité
le Président
un
bénéfice net incalculable
en
attendant il faut calculer.
Robert
tout
calculer! tout calculer!
matières
premières qui s'épuisent
coût
du travail qui ne cesse de croître
plus
value qui se raréfie!
les
taxes qui nous dépècent
qu'avons-nous
fait du monde, Charles!
une
source de profit
que
vaut un grain de sable sans valeur ajoutée?
le Président
vous
voilà le défenseur des grains de sable!
les
pâquerettes ne vous suffisent donc plus?
ni
les scorpions ni les oiseaux lyre?
Robert
et
nous-mêmes, Charles
et
nous-mêmes?
quel
bénéfice sommes-nous?
nous
voilà sur la terre et la terre nous porte
elle
nous a engendrés, et elle est toujours là
la
terre ne veut pas nous lâcher!
je
la fuis
je
la fuis, je le jure, je cours
je
progresse, je veux parvenir
ailleurs
et plus loin.
alors
que les autres me devancent sans même s'en rendre compte.
pourquoi?
tout
petit, j'étais déjà fonceur.
je
ne tenais pas en place.
j'ai
pris mon départ trop tôt
ma
force m'a desservit
me
voici l'éternel lièvre dépassé par toutes les tortues de la terre!
comment
avez-vous fait, Charles?
que
dois-je faire?
je
suis le meilleur, Charles
Mais
comment faire pour être meilleur que le meilleur?
C'est
quand même le minimum.
44
Le Président
cesser
de grimper, mon petit Bob
vous
avez assez couru comme ça
vous
n'avez que trop bondi
étalez-vous,
répandez-vous dans toutes les directions
couvrez
la terre entière comme l'ombre d'un nuage
étendez
votre empire
ramassez
le monde
serrez-le
dans votre poing
comme
ça
tout
est ici
nous
avons tout
matières
premières
matériel
humain
administrations
complaisantes
gouvernants
corrompus
ramassez,
robert
le
monde est labouré et semé
pourquoi
ne pas cueillir?
Cadre (songeur)
Comme
un nuage de criquets
jusqu'aux
dernières brindilles.
et
quand nous aurons mangé le monde, où irons-nous?
conquérir
quoi?
Le Président
nos
âmes, Robert.
après
la réussite finale
nous
verrons nos âmes face à face
c'est
le nerf de la guerre
constance
et volonté
volonté!
la
volonté passe avant le désir
la
volonté a des cibles
le
désir a des trappes.
Veuillez,
Robert. Veuillez!
Robert applaudit bruyamment
45
Robert
Ouf!
Ah,
Monsieur la Directeur
vous
m'en avez bouché un coin.
je
méconnaissais votre ferveur.
bon.
maintenant,
sérieusement.
d'homme
à homme si j'osais.
face
à face et les pieds sur terre.
où
va l'entreprise? où allons-nous?
devant,
toujours devant.
perchés
sur la croissance, les bénéfices, la bourse, les dividendes
toujours
devant, toujours mieux, toujours plus.
c'est
dur de suivre, Charles.
tout
ça ne fait pas un désir.
et
je désire, Charles, je désire contre mon gré.
la
vie, par exemple.
petit
désir petit destin
vous
êtes vous au-delà du désir.
Président
au-delà,
en deçà,
mon
désir comme vous dites, il est à sa juste place.
mon
frisson matinal provient des journaux financiers.
et
ce matin, Bob, je l'ai en berne.
Cession,
rachats, fusions, liquidations, OPA, délocalisations, agitation sociale,
actionnaires exigeants.
Robert
ne
sombrez pas, Charles. Pitié!
vous,
un dirigeant, vous êtes au-delà de ces péripéties
jouissez
de votre situation
vous
êtes la clarté, la joie, le plaisir.
songez
à nous, songez à moi
je
vous apporterai de merveilleux contrats
songez
à Antoinette
Elle
vous préparera de merveilleux dossiers.
46
Le Président
oh,
là! vous m'encerclez, mes bougres!
je
sens votre approche sournoise
et
Antoinette et Robert
et
Ursule et Ambroise
et
Bertrand et Annibal
Vous
rôdez, vous guettez
vous
me cernez de toutes parts
vous
cherchez à savoir ce que je sais
car
vous savez que j'en sais plus long que vous
et
que ce que je sais est la source de ma puissance.
je
connais votre destin quelques jours, quelques semaines, quelque mois avant
vous.
je
suis au courant des rouages les plus secrets de l'entreprise.
votre
ferveur m'amuse
vos
râles et vos sanglots d'hyène ne m'abusent pas
l'information,
messieurs, l'information
voilà
l'objet de vos convoitises.
pouvoir
et richesse
car
ça se détient, mais ça s'achète aussi, et ça se vend.
concurrents,
juges, mafias, multinationales, marché noir
le
monde grouille d'acheteurs
vous
tournoyez autour de moi comme des prêtres qui dansent autour d'un feu sacré.
C'est
un épouvantable rite, une chorégraphie infernale.
Cadre
Vénération,
Charles, vénération.
méritée,
justifiée.
vous
sentez bon le pouvoir
le Président
vous
sentez bon l'ambition.
nous
sommes beaux.
certains
jours.
l'esthétique
de nos rapports me ravit.
c'est
réconfortant et vénéneux à la fois.
Tout
ça, improvisations, scène à faire, entrées, coups de théâtre.
Tous
ceux: "et comment donc, Monsieur le président! Bien entendu, Charles!
Magnifique, Robert!
Bon
courage, Bob."
Et
la prudente synchronisation de nos états d'humeur!
Charles
sourit-il? Où est-ce que son front s'assombrit?
Sonder
l'autre, savoir ce qu'il en est, savoir ce qu'il sait
nous
sommes tous la proie de ce même désir.
Moi
en mode majeur,
vous
en mode mineur.
47
Robert
Ah,
Président! Nous savons.
nous
savons que vous êtes vide, et voilà l'origine de notre fascination
nous
gravitons autour de vous comme autour de l'être aimé
toutes
nos actions sont culte et prière
nos
angoisse, nos dépressions
nos
migraines, nos palpitations
nos
corps fourbus
nos
mains blessées, nos poumons grillés, nos muscles déchirés, nos os tordus.
ce
sont les rites secrets de notre amour
vous
êtes la fatalité
notre
haine est complaisante, notre détestation vous encense
le Président
Je
vois. Je vois
C'est
bien enveloppé, Robert
Plaintes
et doléances
Gémissements
et récriminations.
Sabotage
subreptice!
êtes-vous
de mèches avec les syndicats?
le
comité d'hygiène et de sécurité?
médecine
du travail?
et
tout ce ramassis d'incapables bien
décidés à envoyer par le fond toute l'économie nationale?
et
qui en payera le prix, Robert! les pauvres! les prolétaires!
toujours
le pauvres, toujours les prolétaires!
Robert
Sursum
corda, Monsieur le Président!
Ignorez
et régnez!
le
peuple d'entreprise qui grouille sous vos pas
qu'il
soit pour vous un chemin triomphal.
Vous
êtes ailleurs.
Nous
voulons que vous soyez ailleurs.
Le
regard fixé sur l'horizon.
Ignorant
vos faiblesses
méconnaissant
souverainement votre vulnérabilité!
Menez
ce combat au nom du peuple
au
nom de l'entreprise
au
nom de la patrie
48
Le Président
le
monde, Robert! il ne joue pas notre jeu
il
ne joue pas avec nous!
pensez
aux gens.
l'entreprise
est une chambre stérile
et
on l'utilise comme un couloir de métro.
ça
grouille d'intrusions.
les
gens, les gens de toute sorte.
les
gens intrus qui sont ici, entre nos murs.
dans nos têtes, en rêve, en image
en
chair et en os, vous n'avez qu'à compter
visiteurs,
réparateurs, inspecteurs, contrôleurs, observateurs!
représentants,
fournisseurs, candidats, stagiaires!
et
les nocturnes, Robert! les nocturnes!
dans
l'entreprise déserte, imaginez, l'entreprise déserte!
les
vigiles les surveillants, les gardiens, les chiens d'attaque,
les
équipes de nettoyage!
l'entreprise
est un monde qui nous échappe.
Chaque
matin nous convolons avec une épouse violée.
les
gens...
les
gens du dehors, les gens de là-bas
les
gens de la mort.
nous
sommes tous les gens de la mort.
Robert
Vous,
Charles? Vous?
Le Président
Non,
nous tous.
la
même entreprise la même journée de travail
une
seule.
puis
la fin.
nos
vies qui passent par profits et pertes.
en
clair nous mourrons, Robert.
Oui,
oui, je vous l'accorde, avec beaucoup d'égards
des
manières, des raffinement, des circonlocutions!
le
même rang, la même fonction.
pour
bien faire, nous devrions chaque jour nous pousser du coude et échanger des
clins d'œil.
adieu.
Travaillons.
rentre dans son bureau.
cf. dispositif scénique pour les
soliloques
2.1
je
n'ai qu'à suivre la bête, je suis mon vigoureux précurseur
mon
poids sur le sol sur la terre sur le monde a un sens perpétuellement déployé.
ma
force est la muraille qui sauve la communauté de la dispersion et de l'errance.
je
traverse le fleuve de la vie perché sur mes propres épaules. je suis de ceux
qui ne se noient pas.
2.2
me
dépasser sans cesse et être toujours en deçà, y compris de moi-même. courir
derrière ma propre force. ne pas m'atteindre
ma
puissance inamovible me fiche au plus profond de la réalité. on ne m'arrache
pas. je suis la borne du possible.
c'était
donc ça, la vie. j'aurais bien pu m'en abstenir. continuons cependant. les uns
avec les autres.
il
faut me rapatrier ma tête. baudruche à crever qui s'est élevée dans les airs,
et qui ne sait plus descendre. Je me donne trop de souci.
2.3
elles
ont la faiblesse du destin, la membrane à déchirer entre nous et notre propre
destin.
c'est
la terre qui la porte qu'il faut ensemencer
nous
avons croisé bien des créatures, bien des hommes, à côté de notre route, mais
celle-ci est agencée par des
femmes. Tout humain est une borne, toute femme un franchissement.
toute
femme est un pic du tracé de notre vie, que l'on monte et que l'on descend..
Son absence aussi.
2.4
vaincre
l'hostilité, l'indifférence, la malveillance qui nous barre un passage qui ne
mène même pas à rien.
la
grande bête fouisseuse qui creuse le sol sous nos pieds et rend le chemin
instable, l'avancée précaire.
chacune
de nos existences est captée dans un femme, et de l'une à l'autre nous traînons
d'interminables résurrections.
la
contrainte à être plus que nous est corrompue par le leurre du désir et de la
séduction.
2.5
vous
si fort vous si puissant vous si capable, vous êtes le mulet qui nous fait
escalader la vie comme une montagne à gravir.
vous
nous ouvrez la grande voie, faite de modestie, d'humilité, de dévouement.
nous
marchons dans vos traces, comme on relie le présent au passé, comme nous
avançons vers l'image des pères, des
aïeux, de tous les ancêtres. Vous êtes un spectre bienfaisant.
vous
êtes ce que nous ne sommes pas encore, et vous nous interdisez le doute sur ce
que nous serons.
2.6
mais
où diable êtes-vous, sauf en tant que fantôme, épais, charnel, odorant. vous ne
servez qu'à nous montrer que nous ne sommes pas à la place que vous remplissez.
vous
ne vous êtes jamais hissé que sur nos épaules, sur les épaules des hommes et
des femmes qui vous servent. Vous êtes un cul de jatte magnifique.
si
vous nous renvoyez, si vous devenez un jour notre passé, vous ne serez plus
qu'un objet de honte et de détresse.
vous
êtes le ciel toxique où notre feuillage s'épanouit et s'étiole. Mais vous ne
croissez pas.
lumière graduelle. Robert ne remarque pas l'entrée d'Antoinette.
49
Robert
Antoinette s'est rapproché de lui, dans son
dos. Robert se retourne vivement et
sursaute. Antoinette le regard fixement et sans expression, comme une chose.
Antoinette!
Comme vous lui ressemblez!
je
crois la voir
le
regard, la posture, l'absence.
l'apparition
et la disparition.
la
disparition
qu'elle
soit absente
et
que vous soyez là
c'est
exactement la même chose.
Antoinette
Présente,
Directeur! trop présente.
Car
je n'en viens pas à bout.
Comment
voulez-vous que je boucle mes dossiers ?.
Vos
données sont approximatives, les objectifs mal définis, les notes de réunion
illisibles!
Pour
ne rien dire des chiffres!
Parlons-en,
des chiffres!
dois-je
reprendre tout à zéro? moi? inventer au besoin?
Pour
vous sauver la mise, peut-être pour vous faire plaisir?
je
ne suis pas là pour ça.
ce
n'est pas ma fonction.
Robert
Vous
êtes tout! Vous pouvez.
Vous
détenez la clé de tous les codes obscurs.
Nous
désirons vous déchiffrer
Autant
que la mort.
Vous
savez.
50
Antoinette
j'aime
l'entreprise monsieur le directeur
je
ne m'extasie pas sur la beauté des uns et des autres
rien
que l'entreprise
la
terrible séduction de son building de
verre et d'acier
ce
ciel bleu à travers la verrière dans le bureau du Président
les
plantes vertes et les bas reliefs dans le hall
votre
costume cravate manifestement coûteux
et
les tableaux, les gravures, les photos originales
le
regard clair du Patron. comme le jour qui se lève
Robert
Et
vous, Antoinette!
Antoinette
Et
moi! Et moi.
moi,
oui, moi toute entière
moi
face visible de l'entreprise
moi
tout entière sans restriction et sans pudeur
je
me donne
comme
vous, comme les autres, comme chacun
mais
je ne me donne pas n'importe où
je
ne me donne pas à n'importe quoi.
ici,
ça a du sens.
pas
comme dans la vie.
je
me donne à l'action, aux objectifs, à la carrière
tout
entière, de la tête aux pieds.
âme
et sexe s'il le faut.
Regardez-moi
et retenez la leçon.
51
Robert
ici,
Antoinette, nous sommes tous le même
corps.
je
ne vous voit pas et vous ne me voyez pas
je
ne connais d'autre femme, ni d'autre mère ni d'autre épouse que ça
( grand geste tout autour )
ni
d'autre épouse que ça.
j'appartiens à l'entreprise
je
ne la vois pas, je la porte en moi
dans
ma tête, dans mon cœur et surtout, Antoinette
surtout
sur mes épaules
une
bête de somme, Antoinette!
J'ahane
et je m'arc-boute.
C'est
ainsi que nos affaires progressent!
de
l'avant, toujours de l'avant
Antoinette
derrière
le carrosse?
Robert
attelé,
Antoinette!
attelé.
Torturé
par les taons
blessé
par les caillasses
fouetté,
étrillé.
comme
un mulet
que
dis-je un mulet?
un
chien
un
rat
tout
ce qui s'obstine
tout
ce qui endure
tout
ce qui va vers un but
je
reste maître moi de cette bestialité
cette force qui fait se mouvoir le monde
voilà
pourquoi vous ne pouvez pas me voir.
vous
ne voyez que mes hardes.
52
Antoinette
tout
nu, Robert, tout nu!
nos
vous connaissions avant même que vous n'existiez
c'est
le privilège des femmes
connaître
les humains avant même qu'ils ne soient là
les
coulisses de chair, Robert.
et
puis ça continue
qu'êtes-vous,
en vérité, avant que je ne boucle vos rapports
et
où étiez-vous quand j'ai rectifié vos chiffres
actualisé
vos données
Tracé
les grandes lignes de vos argumentaires, reporté vos rendez-vous?
d'où
venez-vous? qui vous a donné naissance?
Robert
Sachez
Madame que je me construis moi-même, chaque jour.
Nul
ne m'a fait naître que je sache.
Je
proviens de moi.
Antoinette
Je
vois. La forme.
Corporelle,
mentale, morale, intellectuelle, psychologique, affective, sexuelle et tout le
reste.
Réfléchissez
donc, Directeur.
d'où
ça vient, tout ça?
où
étiez-vous avant même de pouvoir remuer?
vous
êtes passé par nous, comme tous les autres.
Oui,
Robert, Robert, fruit de nos entrailles!
Entrepreneur,
patron, directeur, chef d'entreprise,
et roi et commandeur et gendarme et voleur.
nous
avons dû porter le germe de tout ça.
y
avez-vous songé?
votre
maîtrise, force, compétence, vous l'avez tété à nos seins.
votre
mère, Robert, votre mère!
53
Robert
sacré
Antoinette, va!
j'ai
tout produit, chère amie, même ma mère.
il
a fallu que j'existe tout d'abord.
sinon
de quoi aurait-elle été la mère?
vous
voyez bien que je suis le roi de mon présent et de mon passé
de
tout mon passé aussi loin que l'on remonte.
je
me produis
ma
matrice est mon propre corps
la
peau les muqueuses, les sécrétions, les nerfs, les viscères, la chair
j'émane
de moi, tout ça me produit à chaque instant.
voilà
d'où provient l'homme que vous voyez devant vous.
Antoinette
je
vois, je vois. clarté lucidité clairvoyance, dynamisme, initiative
j'ai
lu votre C.V.
Robert
merci,
Antoinette
et
encore, tout ça c'est du provisoire, du primitif
songez
à la technologie, et dites-moi
allons-nous
continuer longtemps à nous engendre comme des bêtes?
l'électronique,
Antoinette, l'électronique
il
n'y aura plus de génération charnelle.
nous
ne sommes que des fossiles concupiscents.
cela
se fera, Antoinette
Quand
tous les géniteurs seront morts.
54
Antoinette
Conçu
sans péché!
je
me disais bien, que vous sentiez la vierge
l'époux
mystique de la boîte
et
si vous procréez, ce sera par parthénogenèse
des
cadres responsables, petits, mais performants.
ceux
qui gèrent leur vie, maîtrisent leur curriculum.
Robert
avez-vous
réussi vos enfants?
Antoinette
réussi! toujours réussir!
réussir
n'est pas toujours une réussite.
avez-vous
réussi vos collaborateurs?
les
femmes qui travaillent sous vos ordres?
les
avez-vous purifiées, domptés
guidées
sur le chemin de la pureté et de la
raison?
nous
avez-vous séparées de nos corps archaïques?
55
Robert
Nous
sommes doubles, Antoinette
L'être
vrai et le guignol
celui
qui peine, qui tremble, qui souffre,
qui
hésite, qui doute, qui biaise, qui sanglote
qui
sue à grosses gouttes, qui vomit d'angoisse.
qui
dissimule la haine, le désir
et
des centaines d'autres infimes secrets!
Antoinette (lui prend les mains)
Pauvre
Robert!
Robert (retire vivement ses mains)
pas
de contact physique
pas
de corps! pas de corps!
la
vérité
douleur
bannie, tristesse interdite
juste
la vérité
ici
c'est l'église
ici
les choses du corps sont absurdes
nous
n'avons pas de sang, Antoinette
ce
serait inconvenant.
et
les larmes n'en parlons pas.
totalement
inapproprié.
nous
avons d'autres buts que le corps ne connaît pas.
56
buts,
cibles, objectifs,
encore
du désir, encore du désir
se
surpasser, aller au-delà, toujours plus fort, toujours plus haut
qui
voulez-vous séduire, qui voulez-vous faire jouir avec ça?
Robert
voilà
bien des propos de femme
j'ai
le souci du projet commun, moi
je
l'enrichis et je le réalise.
Antoinette (rit)
où
ça, Monsieur le Directeur?
vous
avez des chantiers en route et des chantiers conclus
vous
préparez, vous commémorez.
où
sont les réalisations?
ce
qui est fait ne compte plus, ce qui est à faire est encore douteux.
Pauvre!
Si
on n'était pas ici, je vous dirais que vos objectifs
soit
désirés, soit dépassés
c'est
comme la femme pour l'homme et l'homme pour la femme
je
n'en dirai rien
quoi
qu'il en soit, c'est le travail qui
sauve.
Le Président quitte son bureau et
s'approche de la balustrade. Robert et Antoinette feignent de se plonger dans
l'étude d'un dossier avant de se séparer. Antoinette s'éclipse
Robert
Antoinette
met la dernière main aux dossiers.
j'attends
je
n'ai rien
je
ne suis rien
une
tache sur l'organigramme.
du
manque à gagner à chaque fois que je
respire.
l'optimisation
de tout est en panne.
et
je suis là
sans
dossiers, sans clients, sans fournisseurs, sans contrôleur fiscal, sans expert
comptable, sans député, sans inspecteur du travail, sans délégué syndical
les
clients ne sont pas venus
les
fournisseurs se font attendre.
le
député m'a fait faux-bond
pas
l'ombre d'un expert comptable
l'inspecteur
du travail a omis de prendre rendez-vous
le
délégué syndical n'a pas daigné comparaître.
je
suis dans le néant
je
suis un épouvantail
j'effarouche
la vie
je
tourmente Antoinette
et
je vous donne du souci.
le Président (sombre)
soyez
vous-même, Robert
tout
court
ne
feignez pas d'être autre chose
vous-même
sans plus.
tout
bêtement
cela
lèvera bien des équivoques.
Robert (angoissé)
Que
faire?
j'attends
de pied ferme
en
première ligne
entre
moi et le monde je dresse le mur de ma probité.
clients
défaillants fournisseurs fautifs
député
véreux
expert
comptable retors
inspecteur
du travail fouineur
délégué
syndical malveillant
je
suis une muraille
pas
moi tout bêtement
pas
Robert tout court
votre
forteresse immobile.
la
tête haute et les pieds sur terre.
58
Le Président
voilà
donc mon DRH qui embauche des forteresses!
je
vous y vois
haut
perché sur les remparts
indifférent
au travail de sape des troupes ennemies.
galeries,
tunnels, chausse-trappes, nous nous écroulons.
salaires,
Robert! taxes, impôts, prélèvements,
on
nous prend tout
les
sous-traitants nous égorgent
eux,
la horde barbare en marche!
ils
ont les albanais, les bulgares, les turcs, les marocains, les coréens, les
chinois, touts les autres!
un
empire, Robert, voilà ce que nous affrontons!
Robert
je
tiens tête!
y
perdrais-je mon revenu, mon rang, mes fonctions!
tout
seul s'il le faut!
j'écraserai
tout ça
les
salaires le prix les charges les taxes, les dons humanitaires.
je
poserai mon pied sur la tête du dragon!
le Président
vous
savez quoi, Bob?
nous
sommes des gugusses
nous
faisons un numéro de clowns, ici, entre nous
tout
se passe ailleurs
les
vrais auteurs de nos destins sont là
tout
en haut
perchés
sur des tours de verre et d'acier
la
haute direction centrale et internationale.
que
valons-nous?
beaucoup
sans doute
nous
sommes bons
vous
par exemple
bricoleur
hors pair
tennisman
haut de gamme
inégalable
conducteur de voitures !
moi-même,
vous savez que j'excelle dans les sports de l'extrême
mais
qu'ai-je à faire de vos dons?
qu'ont-ils
à faire de mes exploits?
le
destin n'obéit qu'au destin
nous
passons
59
Robert
je
ne veux pas!
je
m'accroche
je
freine des quatre fers.
j'ai
le moral
j'ai
un mental de mulet
regardez-moi
je
suis opérationnel jusqu'au bout des ongles
et
rien d'autre, et rien d'autre, Monsieur le Président
je
sombrerai avec l'entreprise
je
sombrerai même avant
je
croupirai dans la stupidité dans la honte et dans la mort.
vous
n'avez encore rien vu
je
me cours après, Charles
j'y
étais presque
j'allais
bientôt m'atteindre
être
moi
le Président
vous
voilà bien bouleversé mon petit Bob
je
dis ça comme ça
mais
enfin, ne lisez-vous jamais les journaux?
prenez
les bons, les professionnels, les spécialisés.
Tout
y est rumeur et calomnie.
Corruption,
dessous de table, pots de vin, blanchiment, faux bilans.
Des
têtes vont tomber.
Robert
Survivons,
Charles
Je
survivrais
j'en
prends l'engagement
pour
nous, pour vous, pour l'entreprise
j'enraie
le désastre
je
surmonte le déclin
pour
l'économie nationale
pour
la civilisation!
laissez-moi
faire
je
soumets le destin
je
décapite le hasard
je
préviens la détérioration
je
suis fort
regardez
moi
ma
parfaite forme physique
je
ne meurs pas comme ça
je
crois à l'éternité de ma fonction!
60
Le président
Fuyez
donc, Robert, fuyez sans tarder.
aller
voir ailleurs, voir autre chose et être autre chose
Il
suffit d'y aller. Le plus vite c'est le mieux.
vous,
vous mettez la charrue devant les bœufs
il
faut d'abord conquérir le monde et ensuite l'éternité.
allez-y
vous
êtes loin du compte.
mille
périls vous guettent
plus
d'entreprise, plus de Robert
sous
les ponts, mon vieux, sous les ponts
les
grilles du métro les halls d'immeuble
les
porches et les squats!
des
chiens et du carton ondulé
le
litron fatal, Robert.
Robert
et
l'espoir, Monsieur le président?
l'espoir
ça
s'est vu
redressement
spectaculaire
sauvetage
in extremis
coup
d'éclat
vous
en êtes capable, Charles
faites-le
le Président
je
le fais, Robert
je
le fais dans ma tête
tout
se fait dans la tête
même
les empires et les massacres.
dans
la tête d'abord
le
reste suit.
Un
coup de pub, Bob
une
campagne de communication!
la
réclame, Robert, la réclame
le
chant d'amour du prédateur qui attire ses proies.
chant
d'amour, chant d'amour!
seul
l'amour est vrai
la
publicité c'est de l'amour.
qui
résiste à l'amour?
moi,
vous, nous sommes de la réclame
regardez-nous
endurance
opiniâtreté, résistance physique
pas
d'effort stérile, efficacité, rentabilité
frugalité!
beauté!
la
trempe des chefs
nous
suscitons l'amour et la crainte.
(hausse les épaules. ton désabusé.
rapidement)
je
crois.
61
Robert
je
vis pour ça, Charles.
je
vis pour ça.
et
je me vante d'y parvenir
vos
avez en moi l'intermédiaire parfait
je
vous rapporte au monde des gens
quand
vous êtes l'esprit je suis votre corps
quand
vous êtes le corps je suis vos mains
quand
vous êtes vos mains je suis les autres membres.
je
vous incorpore
je
suis la série complète de vos incarnations.
le Président
temps
perdu, temps perdu
nous
sommes deux petites choses sous le regard des hauts dirigeants
ils
se soucient très peu des jeux que nous jouons.
Robert
il
faut les surprendre
injecter
du sang nouveau
leur
proposer de l'inédit!
des
gens! voilà.
des
gens!
des
gens du dehors que nous assimilerons
que
nous couverons
que
nous digèrerons
des
stagiaires
des
apprentis
des
vacataires
du
sang! du sang!
il
faut que ça circule
nous
allons exister, Charles!
même
pour eux, les hautes sphères
nous
allons exister!
62
le Président
du
sang! des gens!
mais
le monde en est plein!
la
moitié du monde peut nous être utile
mais
pas dans l'entreprise, dehors
misère,
maladie, catastrophe
voilà
les trois piliers les plus sûrs de notre rédemption!
le
don humanitaire
le
mécénat de la bonté
sponsorisons
la souffrance
notre
nom sera béni
des
milliers de bouches chanteront nos louanges.
Robert
et
la direction suprême, le siège international
notre
gloire rejaillira sur eux
et
ils cesseront de sévir.
le Président (mime de crise cardiaque.
râle, serre la poitrine à deux mains,
sort ensuite un spray de sa poche et l'applique dans la bouche. se ressaisit,
se racle la gorge, soupire)
oui?
ah! c'est vrai
la
souffrance, la grandeur
le
renom, la réputation
j'ai
l'impression que vous prêchez pour votre paroisse, Robert.
Robert
le grand si je dis oui
Robert
le petit si je dis non
je
vous grandis, je vous rapetisse à mon gré
c'est
de votre souffrance qu'il s'agît
et
c'est ma pitié que vous implorez
vous
n'apprendrez donc jamais?
priez,
priez
vous
me devez tout, même le pire
je
suis un père impossible.
63
Robert
redondance,
cher Président.
j'en
suis parfaitement conscient.
Chronos
est le bon père
bon
père, vous m'auriez dévoré
mis
à l'abri de tout dans vos entrailles
mais
vous et moi nous sommes unis
nous
nous rejoignons dans une funeste
fraternité
nous
sommes grignotés par les mêmes rats
sur
mon visage comme sur le vôtre les mêmes blattes s'agitent
nous
gémissions sous le même joug
le
même kapo et le même fouet
faire
plus, toujours plus
le
bénéfice!
l'actionnaire!
la
terreur!
le Président
l'espoir!
Robert, l'espoir!
sans
l'actionnaire nous ne serions rien.
c'est
lui, la taon qui nous perce le flanc
et
qui nous fait bondir au-delà de nous-mêmes
c'est
l'ange tenace qui nous harcèle
qui
nous force à être meilleurs
toujours
meilleurs
toujours
plus haut
Robert
les
poux qui nous dévorent
ceux
qui nous percent délicatement le cuir
et
qui pompent notre sang en toute sérénité.
c'est
peut-être votre horizon, Charles, et ils vous le rendent bien.
mais
moi, je franchis ce cercle
j'existe
au-delà des actionnaires
je
veux comparaître devant l'Être Humain
l'égal
des hommes, maître de moi
à
mon gré je me possède et je me donne
je
me possède et je me donne comme un cheval fougueux
une
voiture racée
un
produit de pointe
un
exploit technologique
S'ils
me voyaient, Charles!
Mais
je ne suis même pas sûr que vous me voyez vous-même
64
Le Président
nous
sommes bien petits, Robert
et
tout nous rapetisse.
rien
ne se soucie de nous, rien ne nous regarde
nous
sommes seuls entre nous, aussi loin que l'on cherche.
seuls,
entre nous, sans témoin
car
au-delà du cercle un autre cercle plus âpre se referme
et
ainsi de suite jusqu'au néant
après
les clients, après les actionnaires, il y a l'institution publique
quelle
qu'elle soit
le
monde, les autres
c'est
une immense bête qui nous digère étape par étape.
une
énorme machine à digérer.
nous en sommes seulement les reliefs.
et
c'est déjà pas si mal.
en
attendant.
Robert
le
monde est portant immense et les humains
innombrables
l'espoir
est tenace, Charles
je
sais que nous saurons les rejoindre
au-delà
de toute limite
au-delà
de toute contingence
le Président
mais
pas au-delà du contrôle fiscal
l'aviez-vous
oublié?
encore
un prédateur
un
rongeur insatiable
nous
franchirons tous les obstacles
mais
nous y laisserons notre peau.
tous
rassemblés dans le même désastre
le
même corps, la même terre.
nous serons pareils! nous serons pareils!
les
mêmes mains les mêmes pieds et tout le reste.
nous
serons identiques, vous et moi.
la
même boue les mêmes os
mais
en attendant je dirige et vous agissez
en
attendant jouons le jeu
Troisième
soliloque
3.1
laisse-moi
donc filer, artefact grinçant, je
m'occupe trop de te rendre présentable, viable, admirable. des muscles par ci,
du teint bronzé par là, et la haute
stature, et la prestance, l'aplomb, la
posture avantageuse. il faut changer de chantier.
je
t'aime malgré moi avec bestialité et répulsion,
la
grande trace, le grand déchet que je laisse derrière moi et qui est le monde,
respirations, sécrétions, mictions,
excréments, tremblements , fièvres, soubresauts. c'est de là que je viens.
trop
d'autonomie trop d'initiative de tout
ça, ma peau, mes membres, mes os, mes viscères. Je n'ai pas que ça à faire. La
merveilleuse machine finira par l'emporter.
3.2
demain
je sentirait mauvais, pour voir. une tache de graisse bien en évidence sur a
veste. un compère loriot violacé à l'œil, une posture soumise et craintive, je
sais faire tout ça. je saurai à quoi tient ma qualité et ma valeur. et je peux
même aller plus loin.
je
vais acquiescer. me je suis trop battu, je suis à bout. je vais plonger dans ma
tripaille, dans la crasse, la paresse, le sommeil, la gloutonnerie et le
stupre. après on verra.
de
combien de force musculaire, de neurones, de fatigues et de nausées n'ai-je pas
parsemé le chemin de la vie, et combien m'en reste-t-il?
tu
iras vers la gloire du cadavre, vers l'épopée de la décomposition, et moi , moi
je ne serai rien.
3.3
une
femme dans l'équipe a du bon et du moins bon; toute sa fonctionnalité consiste
à n'être rien, mais selon un protocole de prestige. et des fanfreluches et des
colifichets qui rongent la parole, qui
la distraient par la peau par l'odeur, par une expectative paralysante
3.4
femme
inaccessible parce que je l'ai déjà franchie. être au-delà est un désastre.
ici
je suis l'être sans chair, sans nerfs, sans concupiscence, pendu par le cou à
une branche de l'organigramme. il manque des yeux, ici, pour me voir autrement.
toujours
la même scène, le même don ambigu, les mêmes deux phases, éclosion et pourrissement, voilà d'où je suis
issu, femme après femme, depuis la première..
tu
sera déesse, tu seras sainte, tu seras démon, animal, ange pur, ciel et boue,
et rien d'autre. On ne peut pas tout avoir. On ne peut pas être tout.
3.5
une
hache au dessus de mon cou, son tranchant ne s'émousse jamais. malgré les jeux
et les oripeaux.
ma
honte porte une face humaine que je dois adorer.
comme
un enfant, il ne connaît pas la vie, il ne la connaît plus, il a franchit le
pas, il est au-delà de toute histoire et de toute biographie. c'est
irrémédiable. il n'entendra jamais la parole d'un homme qui a vécu.
comme
une grosse mouche collée au plafond, il stagne dans sa grandeur, pieds et
poings liés, juste pour être là et durer, durer, durer beaucoup, durer beaucoup
trop.
3.6
le
seigneur du néant et de la destruction. son pouvoir est de mort. et quand il
nous gave, c'est en vue du sacrifice final.
il
sollicite notre abaissement, nos gisements les plus bas. il nous veux complices dan la honte et dans
l'abjection, fraternité basse
une
présence d'ange de mort détruit toute notre histoire toute notre vie, tout ce
qui précède notre comparution.
sa
grandeur le transforme en cible, car nous devons tuer ce qui nous offense. ne
scandalisez pas les petits enfants
65
Antoinette se dirige vers le bureau du
Président. Robert lui coupe la route,
les bras levés.
Robert
je
ne vous le conseille pas
passez
par moi
vous
devez passer par moi.
je
vous filtre
je
vous canalise
je
vous purifie
je
vous sanctifie avant la présentation
avant
la comparution devant le Grand Maître
fils
aîné de la race des seigneurs
la
race des vrais humains
les
purs les réels.
ceux
qui sont au-delà des Autres
Nous
ne savons même pas ce qu'ils sont
nous
ne sommes vous et moi que nous-mêmes
moi
un peu plus
Antoinette
laissez-moi
passer
vous
n'avez pas le droit
mon
destin professionnel est en jeu
je
dois le voir
Robert
vous
ne le verrez pas
je
vais vous expliquer
là
haut ( montre la porte du bureau
présidentiel )
là
haut il n'y a personne
réjouissez-vous
de m'avoir
moi,
homme réel.
soyez
à mon service
si
vous ne préférez pas l'abjection
songez
à ce qu'il y a en haut de ces trois marches de rien
l'humain
ici
les
pas humain là bas
homme
et femme ils ont été créés.
toutes
les incarnations du Maître Androgyne
seigneur
de la terre
sa
grandeur repose sur nous
sur
nos épaules sur notre peine sur notre
désir
il
flotte au dessus de notre souffle vital!
Clair
et entier
à
l'abri de l'outrage.
66
Antoinette
gesticulation!
il
est ce qu'il veut
mais
c'est lui qui transforme notre agitation en travail
notre velléité
en acte réel
c'est
lui qui nous incarne
car
qu'est-ce qu'une chair sans fouet?
le
même fouet pour vous et pour moi
il
n'est que ça, le pauvre!
nous
prospérons sur son abaissement
nous
raffermissons notre sang au nectar de sa méchanceté
il
nous rassemble et il nous humanise
l'humain
est peu de chose à l'aune de sa grandeur
Robert
à
ce compte autant l'anéantir
le
virer, le trucider
nous
savons nous faire du mal tout seuls.
Antoinette
n'y
songez pas
il
est notre abcès de fixation
le
drain de nos purulences
sans
lui la méchanceté se disséminera partout
il
est le frein à la grande métastase
le
filtre imprégné de tous les poisons
humains
le
dompteur de nos sauvageries
il
nous guérit de la faiblesse et de la bonté
sans
lui nous serions déjà emmêlés vous et moi dans la même bouillasse
tout
serait amour et stupre au lieu de la vie réelle
67
Robert
C'est
après tout ça, la vie réelle
nous
y parviendrons
vous
êtes mon chemin
je
suis votre chemin
nous
sommes à l'état de l'attroupement
du
piétinement
de
la mêlée sanglante
du
tohu-bohu
nous
grimpons les uns sur les autres
comme
des fourmis sur une proie vivante.
nous
nous franchissons sans presque nous voir
et
les monstres qui nous appellent de loin
et
qui ricanent
Charles,
tenez!
Jusqu'où
nous mène-t-il?
et
dans quel but?
Antoinette
traverser!
vers
nous-mêmes!
au-delà
de nous-mêmes!
contre
nous-mêmes s'il le faut.
Robert
C'est
bon pour les gens qui ne sont qu'eux-mêmes
et
qui le demeureront de toute manière
être
autre, Antoinette!
être
autre!
vous
serez invulnérable!
ceux
qui vous frappent frapperont à côté.
ceux
qui vous sermonnent sermonneront du vent.
vous
passerez sans être vue.
on
barrera la voie à quelqu'un d'autre que vous
et
si vous les piétinez, vous ne piétinez rien.
auprès
de qui iraient-ils se plaindre?
à
part bien entendu le bon dieu
miséricordieux
le
seul à écouter ceux qui ne sont qu'eux-mêmes.
tos
les autres sont au loin et avancent
le
moindre retard change le destin
le
temps passé n'existe plus
le
temps perdu ne se rattrape jamais.
c'est
ainsi que sont les choses.
c'est
l'ordre du monde.
68
Antoinette
Oui
mais seulement après l'entretient d'embauche.
c'est
plus qu'une formalité
c'est
un acte obstétrique
nous-mêmes,
avant, nous n'étions qu'un ventre fécond
nous
en naissons, ici,
portant
le nom que l'on nous attribue
et
nous mourrons en couches
nous
sommes sacrifiés à la nouvelle créature.
vous
connaissez les films d'horreur
le
fils du diable
l'antéchrist
nous
le sommes tous, ici, dan l'entreprise
sous
le regard des Maîtres.
notre
forme humaine est un leurre
Robert
Ici,
nous n'avons pas de forme.
c'est
bon pour les gens
ils
n'ont que ça
des
innocents sans mission
conçus
sans faute et sans péché
Antoinette
exempts
de jugement dernier
exempts
de condamnation
nous
en revanche,
nous
qui avons tant à perdre
nous
vivons sous le poids d'un verdict imminent.
Vous
qui êtes en première ligne
Vous
qui le fréquentez,
Va-t-il
durer?
Son
estime nous sera-t-elle encore acquise
ce
soir ou demain?
69
Robert
regardez
dans mon regard si vous existez encore
vous
serez mieux préparée à affronter le président
et
tous les autres présidents qui veulent nous foudroyer
j'en
suis passé par là, Antoinette
j'ai
assumé, j'ai surmonté, j'ai dépassé
j'ai
franchi!
Tant
de géants tant de maîtres tant de juges!
je
regarde le monde à travers des cicatrices.
abritez-vous
dans mon regard
je
suis une forteresse
Antoinette
je
n'en ai que faire
je
ne me laisserai pas posséder
il
n'est pas né, celui qui sabotera ma carrière
Robert
c'est
ça le chemin, Antoinette
persévérez
regardez-moi
tel
que vous me voyez, je suis une épopée vivante
j'ai
terrassé bien des monstres
j'ai
dépassé bien des seigneurs
géniteurs
professeurs chefs patrons
au-delà, toujours au-delà
je
suis une fatalité
je
suis la mort de tout ce qui a été.
vous
êtes la mort de tout ce qui a été.
debout,
Antoinette!
écrasez
la peur
70
Antoinette s'approche du cadre, de face,
presque à le toucher. Parle d'une voix claire et sonore, comme une annonce.
Antoinette
Nous
sommes si peu de chose!
si
charnels, si précaires
fugaces
et éthérés
fugaces
comme un souffle
éthérés
comme un fantôme
qui
nous voit?
nous
sommes proches et indiscernables
ceux
d'en haut nous confondent
ceux
d'en bas nous méconnaissent
nos
sommes un seul être
nous
ne dépendons pas de nous mêmes
à
deux, nous ne faisons même pas un petit point
un
tout petit point dans l'univers.
Robert
et
pourtant on s'intéresse à nous.
nous
sommes encerclés, Antoinette
ce
sont des esprits malins
une
légion d'esprits malins
un
gigantesque regard froid et malveillant
je
les piétine
je
les harcèle
je
les oblige à jouer.
autour
de moi je ne veux pas de spectateurs
du
coeur, Antoinette!
faites
de même
ne
craignez personne!
ne
craignez pas le Président
Ne
craignez aucun président!
ne
me craignez pas!
Antoinette
nous
sommes drôles
nous
sommes attendrissants et pathétiques
nous
jouons comme deux petits enfants dans un recoin de la cour
nous
ne maîtrisons rien
eux,
les autres, ceux qui sont comme le président
c'est
eux qui tiennent les manettes de notre destin
ils
nous laissent exister comme ils veulent
ils
nous infantilisent
devant
leur redoutable bienveillance
nous
sommes comme un seul être
petits
et dépendants
émus
et pleins d'espoir
proches
comme deux jeunes époux
(fait mine de l'embrasser, rapidement et
superficiellement)
71
Robert
change de ton:. cassant et froid
à
ce sujet
avez-vous
fait des propositions quant au mobilier?
les
nouvelles armoires, les nouveau bureaux
les
installations sanitaires?
regardez
donc dans les catalogues.
en
voici quelques-uns
faites
pour le mieux
vous
m'en rendrez compte.
je
présenterai votre étude de marché au
Président.
Nous
n'avons pas de temps à perdre.
les
délais courent
le
temps est cruel, Antoinette
pas
moi, pas le président, le temps
Voilà
pourquoi nous vous dirigeons d'une main ferme
Antoinette
ce
n'est pas nécessaire, Monsieur le Directeur
je
connais mes responsabilités
je
suis là pour ça
certes,
vous soutenez mon ardeur
et
je vous en sait gré
Robert
n'exagérons
rien.
je
fais ce que je dois
je
n'en ai pas le choix
je
suis comme vous autres
nous
sommes tous un peut comme des putains
des
putains sacrées si vous aimez mieux
en
échange d'un droit de vivre
nous
nous vouons à la jouissance de toute une horde
nous
donnons du plaisir à une légion de démons concupiscents
Chefs,
Présidents, Actionnaires, Banquiers, Conseil d'administration,
mille
punaises lubriques qui sucent notre existence
et
qui aiment ça.
compulsez
donc les catalogues
rédigez
l'appel d'offres.
choisissez
le mieux offrant
72/ 96
Antoinette
ah
le délicieux frisson de la servitude
vous
ne pouvez pas savoir.
je
suis à vous
je
vous vois et vous ne me voyez pas
vous
êtes mon spectacle permanent
prenant
et bouleversant.
effrayant
et réconfortant
vous
me donnez beaucoup
dieu,
je ne sais pas
mais
il y a tant de petits dieux
des
milliers de petits dieux
emboîtés
les uns dans les autres comme des poupées russes
des
plus petits aux plus grands
vous
en êtes.
vous
le savez.
Robert
si
vous saviez comme c'est fatigant
rappelez-vous
les histoires que l'on raconte
ces
hommes qui périssent au bordel
épuisés
de jouissance.
je
n'en suis pas là
mais
si mon ascension continue
c'est
ainsi que je finirai
Antoinette
nous
par contre nous sommes éternels car nous ne sommes rien.
des
rats dans le labyrinthe, comme on dit communément.
peu
d'entre nous lèvent la tête pour vous voir
nous
connaissons par la peau
par
les os par les muscles
nous
découvrons l'extérieur de notre monde
quand votre main s'appesanti sur nous
quand
vous nous faites souffrir
de
peur, de honte, de détresse.
moi,
je parade à la frontière
une
parade de séduction
un
jour je prendrai votre place
s'appuie des deux mains sur les épaules
du cadre, le forçant à s'asseoir
nous
nous surveillons et ça nous fait tenir debout
veillons
Robert la bouscule et la force à s'asseoir sur ses
genoux. Entreprend de la peloter profondément
Antoinette se libère, bondit, s'enfuit,
revient, prend la pile de catalogues, et
part rapidement.
Antoinette part en emmenant la pile de
catalogues. Les bureaux s'éteignent.
Entrée du Président
73
la Cadre
C'est
fini! c'est fini, Charles
ma
journée est perdue
personne
n'est venu
le
soir tombe
les
fenêtres s'obscurcissent
l'éclairage
urbain s'allume
nous
sommes seuls
nous
ne nous parlons pas
nous
nous hélons du fond d'un désastre
malgré
notre détermination, notre impassibilité
notre
froideur notre méchanceté
notre
hargne, notre combativité
notre
habileté, notre ruse.
la
fin nous rattrape
le Président
ne
vous inquiétez pas
ce
n'est qu'un panne et nos techniciens sont à l'œuvre
nous
sommes déconnectés, l'informatique se plante, le téléphone borborygme
cela
vous étonne-t-il?
toute
cette technologie est une catastrophe potentielle.
Robert
l'être
humain, Charles!
l'être
humain voilà la catastrophe
l'accroc
dans cette machine délicate
faite
de technologie, de production, de transformation, de commercialisation.
c'est
le cauchemar du vrai progrès!
que
ne feraient-ils pas pour demeurer ce qu'ils sont!
ils
peinent à la tache
ils
souffrent de devoir faire plus
de
faire mieux
de
faire toujours mieux
de
se séparer de leur bassesse
de
tenir à distance leur propre infériorité
comme
on tient un mauvais chien au bout d'un bâton
ils
ne sont pas comme nous.
74
Le Président
mais
quelle jouissance rare de les voir agir!
si
petits, si démunis, si vulnérables si soumis
si
rageurs si haineux si révoltés!
une
vraie cantate faite de fausses notes.
hilarant
et attendrissant.
se
regardant entre eux comme nous les regardons
pleins
de haine et de dérision
fascinés
et méchants
séducteurs
et tourmenteurs
...
laissons là toute cette engeance., Bob
que
serons-nous demain nous-mêmes?
les
rumeurs sont alarmantes
le
conseil d'administration va accoucher
d'un dragon
qui
nous mangera tout crus.
l'assemblée
générale s'apprête à cracher sur nos
têtes
le
feu du ciel, les cendres de Pompéi, le souffre de Sodome et de Gomorrhe!
il
restera du vide
du
rien du tout qui aura notre nom et notre forme.
nous
serons des gens, Robert!
Vous
savez,
aller,
venir
boire
des demis, tondre le gazon, laver la voiture, bricoler son pavillon.
ni
vous, ni moi
des
gens, robert.
des
gens.
75
Robert
jamais
je
me vendrai
partout
où l'on achète, j'y serai
je
saurai mettre en valeur mes compétences
ma
motivation
mon
expérience
mon
implication dans le projet d'entreprise
mon
dévouement absolu
je
me vendrai tout entier
des
orteils
que
dis-je, des ongles de orteils
jusqu'à
l'extrémité des cheveux.
je
rejette les rejetés
je
honnis les perdants
j'exècre les vaincus
je
n'en serai jamais
Le Président
mais
ils nous tiennent
ils
vous tiennent, mon cher Robert
Avez-vous
songé aux clients?
et
les commandes, Robert, les commandes
avez-vous
étudié ce dossier?
mais
c'est accablant.
arrogance,
bêtise, méchanceté
des
commandes exorbitantes, mon vieux
veulent
tout, veulent la perfection, veulent l'excellence
et
les quantités, c'est effrayant les quantités.
on
serait morts à la tâche
ils
n'en seraient pas rassasiés.
et
les demandes excentriques,
tellement
excentriques,
qu'eux-mêmes
ils ne voudraient pas les voir satisfaites
et
tous ceux qui, manifestement ne veulent pas payer
ou
pas en totalité, ou pas tout de suite, ou pas du tout.
c'est
eux, les gens, qui mènent la danse.
on
n'en sortira pas.
Robert
brusquons
les choses, alors
passons
de l'autre côté
du
côté de gens réels du monde réel
moins
on agît plus on laisse faire le destin
moins
on a de mains, plus on est efficace.
nos
mille fonctionnalités
nos
bras de pieuvre
nous
épuisent pour rien
nous
sommes en exil, Charles.
devenons
vrais
de
simples humains sans histoire
représentant
bien ce que sont les hommes
et
touts les stades de l'évolution.
laissons-nous
emporter
flottons
au gré des vagues
soyons
comme la terre.
76
le Président
vous
serez boue
vous
savez bien
"tu
es poussière
tu
retourneras à la poussière
tu
es fait de la glaise du sol
et
tu retourneras dans la terre."
je
le connais bien, le marketing divin.
mort,
faiblesse, précarité
je
connais parfaitement ses arguments de vente
sa
campagne publicitaire ancestrale.
nous
allons le battre
le
coiffer sur le poteau.
de
l'agressivité, Bob
de
l'agressivité
marketing
impitoyable.
sponsoriser
tout et n'importe quoi
et
les savants, Robert!
ils
nous les faut
des
communications, des articles, des entrevues, des publications!
ils
savent démentir les rumeurs calomnieuses
nous
ne volons pas
nous
ne polluons pas.
nous
ne tuons personne
presque
personne
en
faire des paroles de chanson
convoquer
les stars du show business
c'est
quand même pas hors de prix
moi-même,
Bob, je prépare un ouvrage
un
petit traité à l'usage des entrepreneurs
voici
son titre
"corps
et âme, l'art de gérer."
c'est
irrémédiable, Robert
nous
ne sommes pas des gens
nous
sommes la cause.
Robert
leur
détresse est insuffisante.
consultez
seulement les statistiques de notre département pharmaceutique et
parapharmaceutique
les
essences d'essence biologique, les extraits de force vitale.
ils
n'en achètent pas!
il
faut inventer un fléau, le populariser, les en guérir.
le président
ça
se fera tout seul
nous
ou bien d'autres
en
attendant respectons les règles.
suivre
la demande!
avoir
un temps d'avance sur le besoin.
renoncer
à l'activisme
ne
pas les effaroucher
le
pouvoir est meilleur quand il n'a pas de mains.
77
Robert
je
suis vos mains
je
veux aller au contact
nous
sommes en bute à une hostilité générale
une
malveillance sanglante
il
faut acheter son ennemi
achetons,
Charles
achetons
tout ce qui vient nous contrecarrer!
achetons
les hommes, les villes, les administrations, les entreprises.
enrichissons-nous
à chaque achat, et achetons encore
nous
ne sommes rien
soyons
tout.
l'entreprise
sera le genre humain
le Président
et
naturellement c'est à vous que nous serons redevables de cet exploit.
l'aboutissement
de tout
la
fin de l'histoire
et
le progrès, Robert?
le
développement?
la
conquête permanente de nouvelles parts de marché?
l'avenir,
Robert, l'avenir
laissez-nous
donc un peu d'avenir.
il
en va de ma carrière.
pour
une fois que j'avais eu une grande pensée!
aussi
grande que les vôtres
enfin
car
il y a toute sorte de pensées
les
grandes, les petites, les encore plus petites
les
vôtres, les miennes
et
tout ça grouille et s'enchaîne
l'une
mangeant l'autre.
comme
des poissons carnivores dans la mare
comme
des rats cannibales au fond d'un puits
je
pense que c'est ce que vous appelez
progrès
mais
attendez seulement
juste
avant la fin
car
tout ça va mourir
toute
pensée sera engloutie dans toutes les pensées
il
n'y aura rien
la
mort, l'entreprise universelle
nous
serons touts dedans
nous
parlerons pour de bon
nous
cesserons de jouer
un
seul monde
une
seule entreprise.
C
Q F D!
78
Le Président
adieu,
Robert
avec
des idées comme celles-là vous feriez couler même une petite épicerie de
quartier.
à
vous en croire, vous êtes promis à une bien plus grande destinée
nous
avons les pieds sur terre, nous, Bob.
nous
voulons des choses
des
clients, des commandes, des actionnaires.
des
fournisseurs et des matières premières
du
bénéfice et des produits finis.
tout
ça.
j'attendrai
mes objectifs
même
s'il faut vous enjamber
vous
piétiner
vous
pulvériser
en
somme, vous licencier
Robert
oui
dansons
donc la dernière danse
disparaissons
enlacés dans les coulisses
comme
deux monstres mythiques.
deux
incarnations des dieux inférieurs.
vous
connaissez la fable de l'aigle et du ver de terre.?
non.
peu
importe. c'est fini.
arrêtons
de jouer, voulez-vous?
le Président
dommage.
je
commençais à y croire
nous
voilà en route sur le véritable chemin.
en
arrière, Bob, vers le pays des ancêtres
et
des ancêtres des ancêtres
les
vivants et les morts vont bientôt se rejoindre.
et
s'il y avait encore un espoir?
un
dernier recours?
79
Robert
que
des ennemis, Charles
des
bourreaux, des exécuteurs des basses œuvres
on
nous hait, Charles
on
nous saccage
on
nous assassine.
Tous
ces voleurs, utopistes, terroristes, humanistes.
il
faut les surveiller, Charles.
il
faut nous terrer.
des
vigiles des chiens des alarmes des caméras vidéo
des
mouchards des collaborateurs zélés
rien
n'est trop bon pour nous sauvegarder.
sauvons
la face avant la fin de tout
soyons
bons, compréhensifs, magnanimes
Cédons!
qu'ils
prennent tout ce qui déborde!
nos
installations, nos trésoreries
donnons
nos dirigeants aux chiens!
les
petits chefs au poteau! les Présidents au bagne
Et
ensuite récupérons la mise avec des bénéfices
J'ai
étudié, Charles
je
me suis formé dans les meilleures écoles de gestion
je
sais faire ça.
sauvons
l'essentiel
le Président
pas
un sou!
au
contraire
je
suis prêt à mendier
à
faire les poches de nos salariés
à
ramasser une épingle par terre
c'est
le fleuve qui nous désaltère
c'est
le sang qui remplit nos veines
des
centimes, Robert! des centimes
un
centime, des milliers, des millions
des
milliards de centimes!
c'est
tout ce qui existe.
Robert
et
nous, Charles, et nous
que
tout coule, que tout s'effondre
nous
sommes indestructibles!
les
gens ne sont finalement qu'eux-mêmes, voués à disparaître
nous,
nous sommes autre chose
nous
sommes les autres
des
artefacts, des dispositifs, des procédures
les
éternels
les
magnifiques
les
irremplaçables
enfin...
80
le président
pauvre
bob
je
reprends la main.
je
veux régner sur des humains, pas sur ça
vous
êtes un grand nerveux, Robert
un
grand nerveux
de
ceux qui détraquent la merveilleuse machine que je commande
je
veux des êtres humains
des
êtres de chair et de sang
je
veux leurs esprits
je
veux leurs cœurs.
mes
hommes et mes femmes seront des outils
de précision
leurs
âmes seront calibrées et dévouées
des
pur sang
d'éblouissants
zombies
imaginez,
bob, pour une fois
des
cellules psychologiques, des aumôniers, la boîte à idées
les
groupes de paroles, le salon de beauté
le
sauna
et
les excursions, les spectacles, les soirées.
et
pour certains mêmes,
les
cadres de vente
un
petit peu de prostitution
un
zest de casino.
ils
ne connaîtront plus le chemin du monde.
le
cadre
c'est
donc ça!
vous
m'avez usiné et calibré
vous
ou le destin, je ne sais plus être moi, dieu merci
façonné
par les égards, les rémunérations d'aristocrate
les
honneurs, le respect, la puissance
l'illusion
de puissance.
ce
qui me réconforte c'est que nous en sommes tous là.
le président
pas
tous, pas toujours
moi-même
le matin
vous
savez, au réveil, juste avant le réveil
celui
qui s'éveille n'est pas encore moi
il
n'est pas non plus lui-même
après
ça va très vite
les
modèles renaissent
les
fonctions s'organisent
moi
je deviens moi
vous,
vous devenez vous.
les
autres deviennent les autres.
c'est
ainsi.
plus
quelques mirages.
vous
êtes un mirage, Bob
partez
dans le siècle
démissionnez
adieu
mon vieux Robert.
je
vous vire!
Troisième soliloque
(même dispositif; immobilité complète
d'Antoinette et du Président ; plaie et coulée de sang sur le front de ce
dernier. aucune expression)
pendant tout ce soliloque, Robert brandira un revolver qu'il pose et reprend de
temps en temps
81
Robert
autant
que ça ne tarde pas.
que
ça ne dure pas.
survie
végétative du temps
aller
au plus court
couper
l'air
asphyxie
rapide
illusion
déchet opératoire.
de
nouveau la bête
scorpion
ou blatte
indestructible
et sur la terre
cheminer
dehors c'est tout.
82
se hausse sur la pointe des pieds, bras
levés
Grand!
Grand!
effrayant
tas de chair
lubrique
et glouton
mangeur
de temps
gavé
de vide
crimes
ajournés
forfaits
mal commis
haines
inachevées
tu
as aussi manqué le mal.
rampe
vers le pire
chevauche
l'irrémédiable
sors
du cercle
visite
les enfers
sois
César.
dans
la misère et dans l'abjection
83
Robert,
Bob, Directeur, rien.
avec
ça, je suis moi.
même
si c'est stupide, moi
même
si ça ne ressemble à rien, moi
bienheureux
les autres, les gens
ceux
qui restent là-bas
eux,
toujours eux-mêmes
j'aurai
dû sévir
quand
il était encore temps
leur
arracher le masque
puis
les mains
puis
la peau.
les
dépouiller de leurs faces éternelles.
84
attention
ressaisis-toi
tuer
passe encore
mais
il ne faut pas tuer n'importe quoi
tous
les morts ne sont pas bons à piétiner.
méfie-toi
le
public adore les assassins.
tant
qu'à faire de tuer l'autre, tue le meilleur d'entre eux
tue
le grand pitre
trahis
les liens du sang
tu
verras.
un
bouclier humain autour de toi
gendarmes
policiers juges bourreaux
paroi
entre toi et les autres.
préservé!
seul
et unique
ne
te trompe pas d'assassiné.
85
mon
sang est ma maison
et
dans le sang les mères
les
mortes
harpies
muettes
prêtresses
du renoncement
je
vais guidé par les femmes mortes
les
femmes mortes dans mon sang
pythies
à un seul mot
une
unique prophétie
que
je ne veux pas entendre!
que
je n'entends pas
je
te fuis
je
t'incorpore
je
te blesse.
86
je
me dresse très haut sur de mauvaises racines
je
torture la terre
je
veux torturer la terre
j'organise
le désert
j'administre
la mort
je
relance l'histoire
on
ma fait éclater comme une digue
on
m'a fait exploser comme un rocher dans la rivière
tout
s'écoule
tout
s'écoule pour toujours
la
malédiction un grand fleuve qui coule
je
ne sers plus à rien
je
ne fais pas obstacle
muscles
et organes
toute
ma chair est prévarication
la
honte
la
palpitation du mal.
87
morte
la proie mort le prédateur
mort,
le grand rat qui me barrait la route.
mortes,
les mères mortifères
et
leur engeance de rats qui se bousculent
l'âme
de tous les chefs a migré dans l'au-delà
dans
un troupeau de porcs peut-être bien
mais
ils ne sont plus ici.
88
demain
il n'y aura pas d'histoire
ni
après demain
ni
après demain
c'était
facile de passer au-delà
aussi
facile que de s'endormir et de se réveiller
et
de s'endormir encore
aussi
instantané qu'un coup de couteau
il
est facile de n'être nulle part
le
désert, ça se viole.
89
ils
vont venir
ils
me battront
ils
me ligoteront
très
peu de temps
néant
trop court
un
petit trou de rat pour y aller
méfie-toi
les
morts ne savent pas mourir fais vite
t'en
n'a pas trop de toute ta force.
c'est
le moment
90
ils
boiront à mon visage
la
dernière flaque d'eaux noire
la
saveur du mal
la
matrice des petits avortons du mal
l'enfer
à la petite semaine.
tout
s'est accompli
la
fin est une excellente performance.
la
mort est opérationnelle.
voilà
pourquoi je te tue.
91
voilà.
tout ça.
l'époque
des
entrailles cannibales
ça
digère lentement ce que j'étais
ça
le digère jusqu'à la nausée
lentement,
trop lentement
passé
miteux vomi
moi
avec
je
disparaîtrai avec la bête.
92
il
faut peu de chose pour faire crever le destin
un
petit acte
un
bon petit acte
petit
et indéniable
une
petite mort insignifiante et voilà un monde qui meurt
combien
de millions de mondes n'ont-ils pas crevé avec les millions de morts qu'il y a
eu!
peut-être
beaucoup plus
peu
importe c'est fait
un
petit acte surnuméraire
pas
de compte rendu pas de rapport à rendre
un
acte tout court
une
chose qui ne se dit pas.
93
mes
mains peut-être
bonnes
à préserver la vie
bonnes
à ôter la vie
bonnes
à mendier
bonnes
à cogner
incapables
de tuer
incapables
de couper le fil de la peur
me
voilà pour toujours à plat ventre
leur
main de fer des maîtres sur ma nuque
les
chefs qui m'écrasent
à
cause de ce que j'ai fait
à
cause de ce que je n'ai pas fait
nous
voilà inséparables
tant
qu'ils sont quelque part
l'allégeance est éternelle
94
pourquoi
pas la mort
ce
peu de chose
petite
fongosité
une
moisissure hideuse qui ronge le monde
un
chancre invisible sous nos peaux
un
désordre fondamental.
deux
morts pour chacun des hommes
la
mort minable
la
mort grandiose
on
peut choisir
on
peut se tromper.
95
ça
vient
membrane
après membrane la fatalité durcit.
ce
lieu est la momie d'un lieu
bouger
est piétiner la mort
les
talons cloués au sol
pour
fuir il faut d'abord déchirer le sceau du temps
arracher
le passé par lambeaux
repérer
les failles
pisser
sur la mémoire des autres
n'avoir
été rien
ni
moi
ni
Antoinette
ni
Charles
ni
rien.
96
juste
mon nom
mon
nom vaut mieux que moi.
il
m'a précédé et il me succède
je
suis dans mon nom comme le ver dans le fruit
mon
nom va me recracher et me survivre
je
saurai disparaître
vivant
et en plein jour
comme
un ver brûlé par le soleil
Charles,
Antoinette, disparaissez avec moi
venez.
l'éternité
nous réclame.
Robert recouvre le Président et Antoinette d'un voile
noir.
obscurité.
corps et âme
Premier tableau
Robert seul dans son appartement.
radio réveil bip bip bip
"bonjour Robert. la journée est commencée bip bip bip
silence
réveil radio bip bip bip
"bonjour Robert la journée...
Robert tape sur le réveil et l'arrête.
1
assis dans son lit, marmonne à moitié
endormi
commencer,
commencer.
qu'est-ce
que tu crois que je fais?
que
j'attends le bon dieu?
le
créateur du monde?
celui
qui est en retard?
aujourd'hui
comme hier
ce
matin comme chaque matin
demain
comme après demain.
il
n'est pas là allons-y
la
consigne est claire, tout faire à sa place.
sommes-nous
faits pour ça?
par
lui ... qui sait
notre
père la paresse
seigneur
de l'apathie
grand
maître du dédain
peut-être
pas, après tout
peut-être
sommes-nous lui
ou
alors toutes ses fonctionnalités
son
planning vivant
son
organe greffé au monde.
son
staff opérationnel
savoir...
on
saura
effacer
d'abord toutes les ambiguïtés
6résoudre
les équivoques
déchirer
l'obscurité du monde
maîtriser
le chaos.
s'éveiller.
(radio réveil: musique martiale. bondit
du lit. émission de gymnastique)
radio ( rythme musical ): un,
deux, et un, et deux, et le bras gauche et le bras droit et les deux bras, et
les deux bras, un pas en avant, un pas en arrière, encore, encore, tournez à
gauche tournez à droite. et un, et deux, sautillez un deux un deux un deux
Robert ( même rythme que la radio, sorte de
contrepoint )
et bouger/ et bouger, /de l'avant, /en arrière, de
l'avant. /ne pas consentir. /Une minute/ la vie. /Une minute / la vie. / repos,
gaspillage/ s'arrêter, manque à gagner/
2
devant la fenêtre regarde vers le ciel,
vers la rue, alternativement.
clarté
blanche
Rien
que moi.
Tout
un monde à ma charge
j'assume!
je
fais le vide et j'avance
acte
par acte je chasse la providence.
la
rigueur est la nouvelle genèse
recouvre son lit
c'est
parti.
mise
en route
set
up.
remise
à neuf
retour
chariot
lit
propre comme ma pensée.
Pureté
immonde.
Abjecte
blancheur.
C'est
ici que tout commence.
Tous
les dieux naissent du néant.
moi
aussi.
3
coruscation de soleil aux baies vitrées.
( prend un dictaphone)
écoute la fin du dernier enregistrement,
cale la bande, parle)
dernier enregistrement:
"en quelque sorte pris par les
pieds, fers aux chevilles, talon percé, ma vie fut un interminable coup de pied
à la petite destiné qui m'était impartie. je saute, je monte. je ne sais pas
marcher."
je
ne relève que de ma propre force.
mais
moi, je le sais.
le
cordon ombilical est un faisceau, un réseau, une hydre, une pieuvre aux mille
bras.
douceur
et tendresse sont leurs tentacules les plus mortifères.
oublier.
sectionner. couper, partir.
en avant!
la
faiblesse est une chose du rêve qui s'éteint avec le rêve.
l'esprit
est un acide qui dissout les viscosités de la nuit
un
poison qui détruit les méduses noires du
sommeil.
moi
je suis moi
dressé
sur un socle de victoires ...
...moyennes.
victoires
tout de même
marathon
interentreprises du printemps, deuxième.
concours
général, troisième
trois
maîtresses consécutives et deux simultanées en très peu de temps.
très
peu de temps.
j'ai
fait mes preuves et j'ai tout à prouver.
c'est
ma condition et je l'accepte.
debout,
l'homme!
chevauche
les dieux.
ils
aiment ça.
4
entrouvre la fenêtre. lumière diurne.
bruits de la rue. sirène.
travaillons.
écoute la fin du dernier enregistrement,
cale la bande, parle.
dernier enregistrement:
"debout, l'homme! chevauche les
dieux. ils aiment ça"
le
bas et le haut, le désert et la terre promise, la vase et l'éden, l'éden et le
monde, nous sommes une ascension hoquetante. Un spasme vers le plus.
optimiser
le monde.
la
parole n'est pas la parole, c'est la confection d'un produit.
durer
est la gestion d'un stock
désirer
est valoriser un capital
seul
l'homme dynamique est un homme.
ceux
d'en bas, aplatis dans leur ombre de cancrelat endormi
ceux
d'en haut, statufiés dans leur image ne sont que des repères, des graphiques
des
minima et des maxima de ma courbe ascendante.
l'homme
d'action est le nouveau prophète
la
providence est la technique de vente
le
destin est la croissance
les
anges nouveaux ce sont les courtiers
c'est
fou ce que la désertion de dieu nous permet d'accomplir.
arrête l'enregistrement. réfléchit.
reprend l'enregistrement
ou
alors, c'est lui qui nous a inoculé au monde,
virus
miraculeux qui déclenche tous les processus.
arrête l'enregistrement et commente
ceci
vaut pour moi.
je
ne suis pas un dieu
même
pas un petit dieu
je
dois m 'annuler pour libérer l'action
il
ne faut pas que je m'interpose entre moi et mon pouvoir.
écoute la fin du précédent enregistrement:
"il ne faut pas que je m 'interpose
entre moi et mon pouvoir"
arrêt
du dictaphone
5
la
force d'abord!
esprit
opérationnel toujours
(déploie un tapis de sol, s'y installe
assis en tailleur, et finalement s'y allonge.
méditation. exercices respiratoires. relaxation. action ponctuée par un chronomètre sonore )
tout
d'abord j'arrête le temps
je
le laisse mourir dans le corps du mort
je
fais le mort
j'étale
la bête devant moi et je l'observe
le
temps n'avance pas.
la
bête se recroqueville, se love, s'abandonne.
mon
esprit quitte le temps comme un animal chaste.
6
chronomètre. mouvements très lents de
type yoga. grandes respirations.
je
suis dans le monde sans temps,
comme
avant de naître
comme
après la mort
mais
vivant.
dans
le seul présent qui existe
celui
qui n'est pas mordu aux talons par le chien du passé
ni
engloutit par devant
dans
la grande gueule du temps à venir
dans
le présent qui tue les dieux et les anges
moi
à la place de tout
une
sorte d'éternité
chronomètre. changement de posture.
allongé, état de relaxation
je
ne sens plus la limite
entre
mon corps et l'univers une mince feuille recto verso.
je
suis le fait et le signe
l'annonce
et l'aboutissement
et
même si je voulais bouger à la manière des bas exécutants
même
si je le voulais très fort j'en serais incapable.
je
touche le fond de ma force.
je
me dépouille sans m'abaisser.
je
ne m'annule pas, je me purifie
je
me décape, je m'épure
j'agence
l'outil magnifique que je suis.
7
chronomètre. se redresse: gymnastique de
type asiatique. respiration accompagnée de mouvements de bras, torsions,
oscillations de la tête etc.
le
souffle du destin souffle à travers mes narines.
je
suis responsable de la marche du monde.
n'oublie
pas que tu n'es pas ton corps
mais
si l'instrument de la production du monde.
tu
ajouteras de la plus value au simple fait d'exister.
va
et agis
il
n'y a pas d'autre histoire.
un
acte un but un accomplissement.
un
chantier ouvert
plutôt
la taupe que l'aigle.
les
hommes comme moi annulent le passé.
8
chronomètre. mouvements de Tai-chi.
tourné vers la fenêtre. tourne le dos au public.
oui,
mon frère le jour. tu ne commences pas
sans moi, je t'incorpore et tu
m'incorpores.
mon
corps est ta charpente
mon
désir est ton souffle vital
nous
gagnerons.
lumière
encore vierge
et
prête à nos épousailles.
la
clarté est mon royaume...
...maîtriser
chaque seconde.
sans
quoi elle se retourne et nous mord
jour
infesté de bêtes mortelles
la
moindre défaillance nous achève sans retour.
ma
journée, journée des autres
je
te traverse en majesté.
je
passe indemne
je
gagne
9
ablutions( douche commentée,
visible en ombre chinoise )
que
deviendrons-nous sans cette pratique
l'homme
naturel est épouvantable
je
ne souhaite pas ni l'être ni le rencontrer.
épouvantable
en sa tête, prête à fléchir et à céder
en
son visage ouvert à tous vents
terrain
vague où déposer des ordures
et
en ses mains qui désirent mendier
et
en ses jambes en ses pieds qui malaxent toujours le même désert, la même
désolation.
effrayant
par ses yeux par ses oreilles scorpions suicidaires.
stupéfiant
en ses organes bas
ventre
et genitalia
crevasses
béantes par où le monde s'engouffre.
un
dieu sale et couard a déposé en nous ce tas de déchets et de ratages.
il
nous revient de tout reconstruire.
ah!
sortir de la boue et du magma.
apparaître
tout entier.
réapparaît en peignoir, soigne les
ongles et les orteils.
si
ça ne tenait qu'à moi je ne retournerais pas dans ma vieille peau usagée
outragée
je
l'emporterais chez le teinturier comme un costume défraîchi.
suis-je
ma peau, ou bien l'homme qui se façonne lui-même, tout seul, juste avant le jour et ses désastres.
et
suis-je l'homme que je suis?
non,
je suis un vaste dispositif opérationnel.
je
suis mes dossiers mes fichiers
mon
attaché case mon ordinateur portable
une
case bien placée dans l'organigramme
et
tant d'autres organes au-delà du doute et de la cogitation.
10
me
voici paré de tous mes attributs
muni
de tous les artefacts
premièrement
ma tête
destinée
à gouverner
mes
mains qui soumettent le monde
mon
ventre et mes organes de plaisir qui asservissent la matière
et
qui la soumettent à mon bon vouloir
mes
jambes mes pieds qui méconnaissent la halte
totalement
libérés de la glaise initiale
nous
les décideurs, nous sommes exposés par nature
en
première ligne sous l'œil des autres gens.
adorés,
exécrés
honorés,
honnis
Toujours
sacrifiés.
Nous
sommes les saints martyrs du réel.
11
compléments d'hygiène, qui comporte:
après rasage, friction, déodorant, talc, crème, poils du nez et des oreilles
bain de bouche, gargarismes.
noli
me tangere
je
suis à l'abri
on
ne verra pas mon image de chair passible et vulnérable.
se laisse choir sur le lit, sur le dos,
membres étalés.
s'accoupler
à l'ancêtre et l'entraîner vers le champ de bataille.
sonder
les enfers
plonger
dans les sources de la force.
se
rouler sur le deuil comme un chien sur la charogne.
se
débusquer jusqu'au plus profond du tombeau
en
sortir indemne et entier
tout
seul,
par
mes propres œuvres
n'en
déplaise aux anciens
12
fin des ablutions. actes symboliques. se
parfumer, frictionner, coiffer,
s'habiller avec soin, mettre une goutte de collyre dans chaque œil brosser quelques grains de
poussière sur la manche de la veste,
pas
de répit dans la guerre contre la fosse.
nous
allons veiller
nous
les responsables nous sommes la veille
nous
sommes la tour de guet
nous
dirigeons d'une baguette ferme
l'orchestre des uns et des autres
voyons
voir
chausse des lunettes, ouvre son attaché
case, en extrait un gros dossier, se plonge dans sa lecture
les
chiffres sont bons
la
sveltesse des courbes me ravit.
mes
graphiques sont des colonnes en marche.
j'entends
jusqu'au bruit de bottes conquérant.
mes
stratégies sont au point
mes
bases de données craquent, pleines et juteuses comme des fruits tropicaux
tout
converge
je
maîtrise mon dossier.
je
coordonne.
je
suis tout
Homme,
femme. Chef, exécutant. Le haut et le bas, le pareil et le différent.
13
Assez
parlé. Retourner à ma langue naturelle.
Schémas,
tracés, chiffres, statistiques, taux boursier, c'est avec ça et seulement avec
ça que je dois m'exprimer
c'est
ma condition et c'est mon privilège.
malgré
les apparences, on ne parle pas aux gens.
on
les façonne au moyen d'informations objectives
extrêmement
objectives.
( sonnerie de portable )
oui,
monsieur le président. tout à fait tout à fait. c'est bien ce que je pense.
aujourd'hui. bien entendu, monsieur le Président. délais respectés.
OK.
By, Charles.
garde le téléphone à la main
Voici
ma raison d'être.
Ce
n'est pas moi l'acteur de mes exploits. c'est lui, le chef, le lointain, celui
qui anticipe notre avenir et qui stipule ce que nous pouvons être. Il donne. Il
distribue les bienfaits et les bénédictions. Des salaires pour ceux d'en bas,
des dividendes pour ceux d'en haut.
Moi
je circule de l'un à l'autre
je
vole d'en haut jusqu'en bas et du bas vers le haut.
comme l'ange intermédiaire , messager des
dieux et des hommes.
je
relie l'alpha à l'oméga,
je
garantis la pérennité du cycle
14
Faisons
donc ce qu'il veut
penché sur le grand dossier, en extrait
des pièces, qu'il dépose sur la table. peu à peu il rapproche le visage de ses
feuillets, jusqu'à l'y plonger entièrement.
Le
devoir embellit. Il me pousse des ailes.
Des
plumes colorées de coq et de paon.
Par
l'effet de sa parole je me transfigure.
Le
progrès enfle ma poitrine, la croissance coule dans mes veines.
Mes
muscles sont fait de titres, actions, obligations.
Tout
croît tout avance tout se développe
Les
réussites s'enchaînent.
les
performances s'additionnent.
à
partir de ce moment j'existe pour de bon.
L'unique
désir qui m'anime est de mesurer ma force.
(le visage entièrement plongé dans le
dossier ouvert, murmure comme on récite
une sorte de "mantra":)
rassembler.
unifier. une seule force. une seule cible.
rassembler.
unifier. une seule force. une seule cible.
( répétition sous la forme d'un murmure
incompréhensible )
15
Classe des documents dans des chemises
de couleurs variées
à
faxer. à classer. à envoyer. à distribuer. à présenter. à proposer. à défendre.
à suggérer. à imposer. à détruire. tout
le reste.
Habitat
de la bête.
écosystème
du prédateur.
je
bondis et je mords.
(regarde sa montre)
dans
dix minutes environ
s'écroule dans son fauteuil, ferme les
yeux, semble somnoler
Une
dernière fois, un bref instant, donnons à l'animal ce que l'animal réclame.
le
corps d'organes, de souffle et de sang.
rassasions
le dragon
fuir
est la seule issue.
16
se réveille en sursaut.
Merde!
mon rendez-vous! ma réunion! mon séminaire!
mon
congrès! l'assemblée générale! le cocktail!
...
se regarde dans la glace
...
Moi!
Moi,
ma première rencontre, mon premier projet, mon premier dossier.
Ma
première réussite
Transportons
ce grand cheval de Troie
à
l'intérieur de la citadelle.
Second tableau
dans l'entreprise
scène:
premier plan: salle de réunion. table,
chaises, fauteuil club, tableau papier. rétroprojecteur. écran. ordinateurs.
Fax.
au fond, estrade en demi-cercle, concave
à gauche et à droite, et convexe au centre, formant une sorte de petite scène
circulaire. Trois loges à gauche et trois loges à droite, représentant des
bureaux. schématiquement occupés par une table, un ordinateur, téléphone, et
une poupée de chiffons grandeur nature qui représente les divers employés. au
commencement de la pièce les loges sont dans le noir, et vides. devant ces six
loges l'estrade se présente comme un étroit corridor. au centre, trois portes, dont une porte centrale, et
deux portes latérales disposées de biais.
Au centre la porte du président, à gauche celle du cadre, à droite celle
de Antoinette.
aux deux extrémités de l'estrade, trois
marches permettent d'accéder au premier niveau (salle de réunion).
Les dialogues ont lieu soit sur le
petite scène au centre, soit dans la salle de réunion. Les personnages se
croisent comme par hasard, soit au centre de l'estrade soit dans la salle de
réunion.
Chaque fois que ce sera explicité, la
rencontre sera subordonné à d'autres circonstances.(par exemple appel au
haut-parleur)
17
salle de réunion. Robert devant le tableau papier trace des schémas et
des diagrammes, au moyen de feutres de couleur, page après page, en murmurant
une sorte de commentaire.
entrée de Antoinette, encore en habits
de ville. porte un très grand sac dans lequel elle fouillera fréquemment.
Robert
ah!
voilà Antoinette
Antoinette (en le saluant) inquiète:
il
est arrivé?
Robert
on
l'attend d'un moment à l'autre. nous
avons juste le temps.
puisque
je suis là, puisque vous êtes là, profitons-en
je
veux élucider avec vous, entre quatre yeux, un certain nombre de questions.
en
coulisse, si on peut dire
on
ne peut pas vraiment démarrer la journée.
mais
en attendant, nous pouvons parler.
nous
sommes depuis longtemps en retard d'un préambule
sautons
sur l'occasion.
levons
les malentendus
je
veux que vous appreniez le sens profond de ce que vous et les autres appellent
mon autorité.
Il
y a certes ma volonté, ma compétence
mais
il y a surtout le temps.
même
si nous ne faisons rien, il y a le temps qui nous meut
le
temps amorphe et indécis du dehors n'existe pas chez nous.
ici
le temps a un commencement un milieu et une fin
chaque
battement de cils s'inscrit dans le projet global.
se dirige vers le tableau papier
même
ce vide papier que sa blancheur défend.
qu'y
voyez-vous?
Antoinette
rien
Robert
non.
c'est le temps de l'entreprise qui ne s'arrête jamais.
dessine un point bien visible sur le
tableau
et
voilà
regardez
à présent
j'ai
tué le vide
observez
le petit noyau
le
germe, la tumeur, le déclenchement de la journée productive.
la
première pierre du gué pour traverser le marécage
l'infime
blessure dans l'indécision
la
première brûlure sur la peau blanche de la bête blanche
ce
que vous appelez liberté.
ce
n'est plus du blanc où tout se peut concevoir
c'est
du noir sur blanc qui ne prononce qu'un seul mot
à
partir d'ici et jusqu'à la fin.
nous
avons voyez-vous bien profité du temps.
et
maintenant c'est trop tard.
(Antoinette sort un bloc de son sac , après avoir fouillé
longtemps, chausse ses lunettes et note les propos du cadre)
pas
encore, pas encore,
on
ne fait que déblayer le terrain
c'est
l'indispensable transition,
l'arrêt
sur image
un
simple prologue.
il
s'agît, en quelque sorte
enfin,
par manière de parler
il
s'agît de camper nos personnages
vous,
encore toute parée de vos prestiges et de vos artefacts
imprégnée
des choses de la vie
moi,
encore humain, trop humain
et
même la journée qui baille aux corneilles et se frotte les yeux
voilà
la situation.
or,
ce temps là ne doit pas pénétrer dans l'entreprise il faut en assurer
l'étanchéité empêcher l'hémorragie et l'infection.
vous
êtes interloquée.
si,
si, et je comprends
c'est
vrai, mon style est pompeux
j'ai
tendance à dramatiser, à gonfler , à ornementer.
fermez
donc les yeux
imaginez
que nous sommes encore dans la nuit, et que nous sommes en train de rêver
dans
la vie réelle je suis quelqu'un
d'ordinaire, on peut même dire que je suis n'importe qui, n'importe quoi
ce
sont les circonstances qui me confèrent un
rôle à ma mesure.
dans
quelques minutes je serai le chef
je
produis et je contrôle une mutation radicale,
un tri implacable
ceux
du dedans d'un côté, et ceux du dehors de l'autre côté.
je
ferme la porte de l'histoire, et j'en maîtrise la réouverture.
se rapproche d'Antoinette
mais
je n'en demeure pas moins homme.
quelque
chose en moi rampe, sournois et lâche
l'homme
tout court rôde encore
18
Antoinette les yeux baissés
homme...,
femme...
voilà
des mots bien déplacés
j'ai
une fonction et une place dans la hiérarchie.
je
n'attends de vous que des directives clairement conçues et clairement
exprimées.
vous
comprenez, ce n'est pas avec mon corps que je veux aller jusqu'au bout de la
journée
mais
portée par des missions précises et définies.
des stratégies gagnantes dont vous avez le secret
j'abhorre
les préambules.
on
dirait que tout s'est interrompu.
et
moi là dedans?
l'équivoque
m'atterre
je
dois être supérieure à moi-même.
agissez
je vous prie.
que
j'y voie clair.
que
j'aille de l'avant
19
Robert
nous
y sommes, nous y sommes en plein.
et
pas vraiment grâce à moi
je
ne fais pas grand chose
je
prends possession d'un moment de votre vie, ici,
un
moment insignifiant
un
épisode hors normes
cet
instant détaché du temps utile
séparé
du temps réel
rappelez-vous
quand
vous arrivez avant l'heure, pour vous installer
vous
étirer sur votre fauteuil
remettre
en place le pot de fleurs et les photographies
jouir
de l'ordre qui règne sur votre bureau,
nettoyé
épousseté lavé rangé comme un signe de déférence.
mais
là, vous êtes avec moi.
ce
petit bout de temps est inclus dans le planning
gobé,
avalé, vomi.
une
poche de pus
un
fragment erratique du chaos initial.
m'avez-vous
compris?
je
vous soigne, je vous guéris, je vous libère.
le
temps vide est le cancer du temps.
irrespirable
pour des hommes comme moi.
beau
et entier comme le passé du monde
ça
fait partie de ma fonction
20
Antoinette (s'écarte vivement de
quelques pas)
Ce
n'est pas l'heure!
Nous
sommes encore dans la confusion des noms et des corps.
La
journée commence à peine.
Le
directeur n'arrive pas.
Que
voulez-vous faire?
Que
voulez-vous que je fasse?
Attendez
votre heure
Vous
n'êtes rien vous serez tout.
vous
serez celui qui sépare, distingue et organise.
Vous
êtes la lumière du jour.
Mais
pas tout de suite.
à
cette heure-ci la vie est un projet confus.
D'ailleurs
votre paper board est toujours vide.
21
Robert
Voilà.
(montre en main) quatre...trois...deux...un.
Top.
(les loges représentant des bureaux
s'allument. poupées de chiffon taille humaine. bruit de fond très faible:
sonneries de téléphone, frappe sur des claviers, murmures indistincts, portes
claquées, rires étouffés etc. Le volume de ce bruit de fond montera pendant les
transitions et les silences, et diminuera jusqu'à l'inaudible pendant les
dialogues.)
trace un diagramme sur le tableau papier
vous
êtes ici. (un point) je suis ici (deuxième point, relié par un trait au
premier) Vous passez par moi pour rejoindre les différents services ( traits divergents, en éventail,
reliant le point Robert à une colonne de
points ) auprès desquels vous me représentez. Direction générale, service
des commandes, bureau d'études, archives, international, communication et les
autres. Vous êtes mon incarnation, mais vivante et entreprenante.
Antoinette
et
le Directeur?
Robert
Le
directeur n'est pas dans le schéma. Il est partout et il n'est nulle part. Il
agît en existant, et chacun de nos actes provient de sa volonté. Il est la
cause et la finalité de ce que nous
faisons.
c'est
grâce à lui que je n'ai pas été ce que j'ai failli être.
Il
m'a par conséquent aidé à exister pour de bon.
Et
j'existe tant que je suis le meilleur.
En
dehors de ma valeur je ne suis rien.
Si
tant est que je ne suis pas mort.
22
Antoinette
Ce
n'est pas le bruit qui court.
dans
le différents services vous êtes très apprécié
on
vous dit humain, très très humain
compréhensif,
coulant, souple, indulgent
vous
laissez l'entière liberté de conception,
de décision et d'exécution à vos subordonnés.
vous
savez vous effacer à bon escient, quasiment à chaque fois.
vous
vous adaptez très vite aux desiderata de vos collaborateurs
certains
parlent même d'une certaine fragilité
Robert ( froid, cassant, hautain )
Les
pauvres enfants!
Ils
ne sont tout simplement pas assez qualifiés pour me juger
Ils
ne savent pas que du moment qu'on existe, on est ça
exposé,
en surplus, ajouté au nombre des vrais humains.
Tenez-le
vous pour dit.
La
fermeté de caractère n'exclut pas la prudence.
Et
si certains s'attendent à ce que je flanche, il en sont pour leurs frais!
Antoinette
pas
moi, pas moi!
pas
nous, les femmes du service sont unanimes
ce
sont les hommes
pas
tous
mais
enfin...
nous,
les femmes nous sommes partagées.
vous
nous soutenez, vous raffermissez notre résolution
mais
en même temps vous engendrez une sorte de honte
car
notre force vient de vous
vous
nous prêtez votre virilité
et
quelque part nous en souffrons
malgré
nous, nous traînons encore des choses
floues
la
honte de désirer et d'attendre
des
choses qui ne s'avouent pas.
( se saisit de sa main )
23
Robert ( pose son autre main sur la main
d'Antoinette)
Je
prends tout sur moi
Ne
réfléchissez pas à qui vous êtes
n'essayez
pas de comprendre ce que sont les autres.
ici,
le sommet de la hiérarchie, par mon intermédiaire, tranche.
je
distribue la valeur.
je
pourvoie à tout
ce
que vous êtes et ce que vous n'êtes pas
votre
grandeur et votre bassesse
votre
compétence et votre médiocrité
votre
beauté et votre laideur
ne
pensez pas.
Antoinette
se dégage et recule légèrement
certains
par contre vous redoutent.
vous
servez à ça en quelque sorte.
vous
nous calibrez.
vous
nous rapetissez, et ensuite vous nous laissez grandir, grandir.
comme
si...comme si...
non
, pas comme si, c'est cela exactement
en
intégrant votre équipe, nous recouvrons des racines
nous
retrouvons les racines de la vie, celles qui nourrissent notre ascension.
nous
régressons, nous nous infantilisons
vous
aussi, en quelque sorte, car cela vous procure du plaisir.
nous
jouons et nous croissons.
soupire
c'est
beau le travail.
Robert
Plus
beau que la vie.
Voici
vos dossiers
(pose sur les bras tendus de Antoinette
d'épais dossiers,l'un après l'autre, rangés dans des chemises de différentes
couleurs)
bureau
d'études
commandes
en attente
fournisseurs
sous-traitants
commerciaux
laboratoire
entretien
communication
divers
établissez
le planning
obtenez
des rendez-vous
relancez
contrôlez
rapportez.
Go!!
24
Antoinette
Vous
me donnez des ailes
( fait trois pas et laisse tomber
les dossiers. se met à genoux pour les ramasser)
C'est
parti. Comme un petit enfant.
Comme
une petite fille
Toute
petite à vos pieds.
(se lève et perfidement):
Vous
voilà vénéré
Je
suppose que vous appréciez.
Et
la journée ne fait que commencer.
Robert (l'aide à se soulever)
je
vous mets en garde, mon petit.
ressaisissez-vous
Je
vous soutiens
Je
vous éprouve paternellement
Je
ne cesserait pas de vous stimuler
Tenez ( pose
un nouveau dossier sur la pile que Antoinette supporte)
Et
maintenant partez
séparons-nous
partez
dans le vaste monde
et
pour commencer, le grand voyage
d'ici
jusqu'à votre bureau.
être
ici c'est votre premier exploit du jour.
Antoinette (du haut de la passerelle)
Et
quelle initiation!
le
corps l'esprit la matière, les artefacts d'entreprise
et
les autres épreuves qui me guériront de l'absurdité d'être là.
mieux
que la vie
mieux
que la foi et que l'amour.
c'est
bon, d'aboutir.
c'est
bon de commencer
disparaît dans son bureau (marche un peu
chorégraphique, un peut défilé de mannequin)
25
Entrée du grand directeur par la prote
de gauche
Haute taille. Esprit énergique sous une
apparence de placidité et détachement. Tous les artefacts du charme discret. Avance
nonchalamment.
Robert
Bonjour
Charles!
À
vos ordres Monsieur le Président
J'ai
pris toutes les mesures
j'ai
étudié le dossier à fond et mis au point un plan global
je
serais heureux de vous soumettre mes conclusions
accessoirement
votre adjointe planche sur le dossier annexe.
je
prends tout sur moi
je
m'engage
le Président
ah,
Robert (lui tend deux doigts
indifférents)
Justement,
je profite en passant
inutile
de vous rappeler
vous
savez ce qu'il en est
il
en va de
extrême
gravité
situation
critique n'est-ce pas
tout
un avenir
futur
de l'entreprise
personnel,
collaborateurs, co-équipiers
il
est de la première importance
vous
n'ignorez pas l'urgence absolue
Robert
je
n'ai que ça en tête
l'urgence
coule dans mes veines
j'anticipe
et j'aboutis
rien
ne m'arrêtera
mon
terrain de chasse est sans limites
même
si un absent plane au dessus de ma tête
monsieur
le président
vous
êtes l'absent que je vénère
la
source nocturne où je puise mon élan.
enfin,
je veux dire en clair
j'irai
jusqu'où me direz d'aller et même plus loin
beaucoup
plus loin.
26
Le Président
Vous
êtes donc au courant!
Vous
connaissez le problème, n'est-ce pas,
rumeurs,
affichages, réunions, regards de travers,
ça
se trame! ça se trame!
et
ils ne disent toujours rien
que
veulent-ils au juste?
nous
allons le savoir
vous
avez carte blanche
encore
et toujours carte blanche
je
dois tout savoir à l'avance
c'est
la clé de ma stratégie
Robert
OK
Charles!
certes
monsieur le président!
je
serai vos yeux et vos oreilles
et
si nécessaire votre main
s'il
faut sévir je serai là.
Le Président
laissez,
Robert, laissez
laissez-moi
mes yeux et mes oreilles
et
ma main et tout le reste
je
veux des faits, des noms, des nombres, des mots
vous
serez mon pourvoyeur
vous
nourrirez le dragon qui jamais ne dort.
je
resterai dans l'ombre
je
resterai fidèle à ma légende.
vous
savez, vous, ce qu'il en est.
il
n'est pas question de me décevoir.
27
Robert
et
quand ça?
jamais
je ne
je
n'ignore pas que quelques fois
mais
d'un autre côté, en toute rigueur,
et
puis, voilà:
que
sommes-nous somme toute?
chair
et os, Charles, chair et os
l'entreprise
a besoin de tout pour tenir debout
une
tête, des esprits, mais des jambes aussi, monsieur le président
des
jambes pour tenir debout
des
jambes pour marcher
du
poids, monsieur le président, du poids
mes
imperfections sont humaines et l'entreprise est humaine
faite
d'humains et de défauts
d'humains
couchés d'humains assis d'humains debout
comme
un grand corps qui vit et qui meurt
Je
ne sais pas mentir.
Le Président
il
le faudra
sinon
mentir, du mois sélectionner habilement ce qui se dit et ce qui ne se dit pas
ce
qui se montre et ce qui se cache
ce
que l'on monte en épingle et ce que l'on dissimule
démocratiquement.
car
c'est pour bientôt
il
n'y a pas de mauvaises lois
il
y a seulement nos négligences
nos
négligences accouchent d'une monstruosité législative.
revenez
sur terre, Robert
démenez-vous
tant qu'il est encore temps.
Robert
ce
sera fait
je
réactive mon réseau
je
payerai de ma personne
car
je suis retors, Charles
vous
savez à quoi vous tenir
je
sus un technicien froid
mais
je suis également un fin manoeuvrier.
je
connais le monde et je connais la vie.
la
vie ordinaire banale et sans objectif
j'y
ai mes entrées
je
me munis de mes masques et j'y descend
au
gré de vos désirs
je
suis enfin tout ce que monsieur le président voudra.
28
Le Président
Beaucoup
plus! beaucoup plus!
naviguez!
conquérez!
étendez
notre influence par delà les frontières
L'étranger,
Robert, l'étranger!
ce
capharnaüm de choses nuisibles
ce
gisement de profits
le
monde, Robert!
le
genre humain!
les
concurrents, les clients
les
fournisseurs, les travailleurs
les
sou traitants, les matières premières
les
matières premières, Bob!
les
exportateurs
les
importateurs
les
prospecteurs
tout
ce qui se tapit dans le lointain
voilà
votre champ d'action, cher Robert
notre
entreprise n'est qu'un cerveau avec un neurone central
moi.
mes
états d'humeur, mes intuitions profondes
mes
trais de génie et mes incompréhensions
comprenez-moi
robert
je
suis la catapulte, vous êtes le projectile.
foncez
sur la cible absente
quitte
à y laisser des plumes
armes
et bagages
corps
et biens.
et
ensuite revenez me raconter.
c'est
ainsi que je dirige.
Robert
toutefois
il
y a les dossiers en suspens les négociations en cours
les
chantiers inachevés.
je
suis irremplaçable, ici et maintenant.
je
maîtrise chaque fil de cet énorme écheveau
si
je le faisais pas, qui le ferait?
je
n'irai pas à Tombouctou.
Le Président
ici,
robert, ici
j'entends
bien que vous êtes indissociable de la bonne marche des affaires.
agissez
ici
battez
des ailes, déclenchez des ouragans en mer de chine!
imaginez
que je me mette à pleurer
supposez
un instant que je m'enivre
ce
serait le commencement du chaos
qu'adviendra-t-il
de l'entreprise
pouvez-vous
concevoir l'énormité du soubresaut qui en résulterait?
tout
le réseau perturbé.
tous
nos liens bousculés, de cet immeuble-ci
jusqu'aux lointains antipodes!
le
retour du chaos originel!
et
votre disparition.
29
Robert
Ah,
encore si j'étais seul!
mais
nous sommes nombreux
ils
sont nombreux.
avez-vous
vu les fourmis?
chacune
emporte un fragment infime de la proie.
une
parcelle dérisoire
une
bouchée de fourmi
négligeable,
presque nulle
et
quand on repasse, il ne reste rien.
quelques
os nettoyés tout au plus
voilà
exactement ce qui m'entoure
chacun
de nos collaborateurs, employés, techniciens, ouvriers
toutes
mes décisions, impulsions, instructions
sont
de proche en proche dépecées, dénaturées, englouties.
je
vois des nuages noirs obscurcir notre horizon
absentéisme
manque
de motivation
passivité
rancune
je
sais ce qu'ils veulent
ils
sollicitent un nouvel élan
et
une poigne de fer.
Le Président
tout
ce qui vous manque, mon pauvre Robert.
tout
ce qui vous manque
ceci
dit, je suis le premier à reconnaître vos grandes capacités.
votre
dévouement est indiscutable.
mais
vous traitez ces gens comme des gens
apprenez
qu'ils sont permutables et anonymes
ils
n'ont pas d'histoire, ils n'ont pas de visage
un
jour l'un, un jour l'autre.
c'est
la fonction qui prime
ils
sont ce à quoi ils servent.
point.
n'ayez
pas la cruauté de cultiver leurs illusions.
Robert
je
joue le jeux, Charles. Je joue le jeu.
S'ils
sont trop lourds, je lâche du lest.
Trop
légers, je leur mets du plomb dans la tête.
il
faut tout le temps être aux aguets.
mais
en ce moment, ils m'échappent
je
ne les sens pas.
ils
se cachent dans un labyrinthe de verre
je
peux seulement les voir.
je
suis le berger des ombres
je
dirige des absents.
et
pourtant ils sont là.
Le Président
soufflez
sur les ombres
vous
verrez bien ce qui reste.
soufflez.
c'est
plus intéressant que de brasser de l'air.
30
Le Président
dans
notre position nous connaissons ce qui est blanc et ce qui est noir
le
bon et le mauvais
l'efficace
et l'inefficace
le
profitable et le désastreux
l'utile
et l'inutile.
nous
sommes les seuls à détenir légitimement ce pouvoir.
la
stabilité de l'entreprise est à ce prix
et
même la stabilité du monde
peut-être
bien.
nous
avons affaire à des gens durs, butés, impitoyables.
songez
à la concurrence nationale et internationale
aux
trafics de tout ordre, contrefaçons, marché noir
vol
de brevets, espionnage, parasitage informatique.
corruption
en tout genre
politique,
policière, administrative
mais
oui ça existe
alors,
c'est à cela que nous devons nous mesurer
pas
à la béatitude de nos salariés.
Robert
et
la vie, Charles, et la vie?
ils
sont tout de même là
en
chair et en os
on
peut leur parler, on peut les toucher,
on
peut les sentir
c'est
tout de même la vie, ça
Le Président
ah,
je vous reconnaît bien là, cher Bob
vous
vous complaisez dans une sorte de délire
ce
n'est pas la vie
quand
ils sont ici ce n'est pas la vie parce qu'ils ne sont pas ailleurs
et
quand ils sont ailleurs ce n'est pas la vie parce qu'ils doivent retourner ici
mais
nous, Robert, nous avez-vous bien regardés?
quelle
vie, quelle grandeur?
pour
quoi, pour qui vivons-nous?
à
quoi utilisons-nous notre existence, unique, fugace, irremplaçable ?
à
qui à quoi vouons-nous nos jours et nos nuits?
à
la maison mère
à
la direction internationale.
à
l'administration
à
nos produits, à nos clients, à nos actionnaires.
et
dans quel but?
durer.
tenir. progresser. la carrière! la carrière!
et
vers quoi? le néant. la boue.
nous
rampons, Robert. Nous rampons.
Vous,
moi, nous tous.
Nous
rampons tous dans la même vasière.
31
Robert ( paniqué )
Je
ne vous suis pas très bien, Monsieur le Président.
Et
la société alors? que serait la société
sans l'entreprise?
Vous
en êtes, j'en suis.
J'y
puise ma vie, comme tout le monde
Comme
tout le monde ma vie est le soubassement secret de l'entreprise.
Nous
sommes dans la course,
Dans
le grand élan vers l'amélioration.
Vers
l'accroissement de la performance
humaine.
Nous
sommes tous les autres.
Et
les clients et les fournisseurs et les actionnaires, et les subordonnés, et les
chefs.
Nous
les côtoyons, nous les touchons, nous les aimons
Nous
les piétinons à l'occasion
Et
quelques fois nous les comblons.
C'est
cela la grande entreprise
il
n'y a pas la vie et le travail, le dedans et le dehors.
Il
n'y a pas de dehors.
Sinon,
qui accepterait d'être enfermé?
Il
y a nous et le chaos.
Le Président
Et la Direction Internationale.
Attendons
le fax.
On
saura alors qui vit et qui meurt
qui
reste dedans et qui sombre dans le chaos
comme
vous dites
Peut-être
vous, peut-être moi, peut-être la maison toute entière.
Le
destin communique par fax
Robert
Oui
certes Monsieur le président
Mais
comment arrêter?
à
quel moment?
reprenez-vous,
Charles
Je
vais préparer votre dossier pour l'assemblée générale
Et
rédiger votre discours aux actionnaires.
Même
pour être détruits
il
faut être quelque chose.
un
peu de panache!
32
Le Président
être
quelque chose
joli
but
pour
moi, siéger à la direction internationale
pour
vous siéger à ma place
y
arriverons-nous?
y
arriverons-nous plus vite qu'à la mort?
voilà
ce qu'il en est, Bob.
voilà
de quoi il retourne
( changement de ton: hautain et
coléreux )
voilà
pourquoi je ne saurais pas tolérer un jour de plus la baisse de productivité,
la rentabilité insuffisante
le
laxisme dans la gestion du personnel
je
vis sur des pieds d'argile
et
je refuse de m'écrouler
Robert
oui
Charles, des pieds d'argile peut-être
mais
vous chevauchez sur mes épaules
je
vous fais traverser le gué
à
mon modeste niveau j'assure la continuité
la pérennité peut-être
en
quelque sorte l'ordre du monde.
Le Président
il
faut bien jouer, Charles
Dieu
est un régisseur intraitable.
le
destin nous a fait naître sur les
tréteaux
nous
n'aurons jamais vécu
même morts, principalement morts
nous
jouons un personnage, un rôle, une scène.
toujours
enfermés dans un décor.
voilà
ce que vous prenez pour votre volonté et pour votre vie.
Allons,
Bob.
Sans
rancune.
Je
vais de ce pas pénétrer dans le bureau directorial.
Vous
allez concevoir notre stratégie immédiate, à moyen terme et à long terme
Vous
me ferez votre rapport.
Allez
En
scène tout le monde.
regagne son bureau. Claque la porte.
les bruits de bureau reprennent
Dispositif scénique pour les soliloques:
noir.
éclairage localisé
sur l'estrade surélevée, un faisceau de
lumière éclaire le visage du personnage évoqué par Robert
Antoinette et le Président sont assis dissimulés
sous une vaste tunique noire qui les
rend invisibles.
Leur figures éclairées seront livides et
redessinées au maquillage noir
Ils pourront remuer très lentement la
tête en combinant un hochement de tête affirmatif, un hochement de tête
négatif, fermer les yeux, ouvrir les yeux, air souriant, air triste, ne pas
remuer du tout.
aléatoirement (ad libitum) ou bien selon
la série suivante
1.
h+ hochement de tête affirmatif
2.
h- hochement de tête négatif
3.
y- yeux fermés
4.
y+ yeux ouverts
5.
triste
6.
souriant
7.
fixité
séquences:
1/3/5/71/4/6/72/3/5/72/4/6/7
h+/y-/t/fh+/y+/s/fh-/y-/t/f
Premier soliloque
s'écroule dans le fauteuil club, jambes
tendues, tête en arrière. soupire.
1-1
Robert
c'est
pourtant moi
bien
moi
fonctionnel
performant exercé en ordre de marche.
prêt
à tout. prêt au pire
prêt
à aller loin
aussi
loin que lui.
plus
loin que lui
même
ma respiration est porteuse de plus value.
même
mon sang
sang
fumant, entrailles souples, poumons ventilés
os
d'airain
plus
que mon corps c'est ma terre et ma planète
je
l'emporte partout avec moi.
mon
corps
le
grand gisement.
depuis
si longtemps
des
millénaires pour aboutir à moi
et
tant de corps!
avant
ma vie, pendant ma vie!
je
les englobe tous, ici, aujourd'hui
je
les incorpore comme un grand poisson carnivore
je
marche en tête de ma légion
mes
incarnations successives
je
commande.
ma
force me précède
une
force impressionnante
plus
forte que moi
je
m'accroche à ma force et je me laisse emporter.
vers
le haut comme l'ascension d'une étoile.
1-2
et
cela ne suffit pas!
il
en faut plus! il en faut plus!
dépasser
même mon corps
M'épuiser,
atteindre mes limites
course
d'obstacles, saut à l'élastique, tracking, flip-flap
marche
sur les braises,
enfantillages
à côté de la simple vie.
mon
corps est lui-même un sport de l'extrême.
être
ici est un exploit acrobatique
toujours
s'arc-bouter contre sa propre tendresse!
ce
flot ardent de désir et de bonté qui coule dans mes veines!
ce
dragon vivant dans mes cavernes!
je
vous dévorerais
pour
votre bien.
et
pourquoi cette expectative?
je
suis déjà un aboutissement
regardez-moi
rendez-vous
compte
cesser
de demander.
et
cependant je donne
ces
gens sont impitoyables
ils
m'affolent
ils
me mettent hors de moi.
le
message est clair
une
fois pour toutes
l'entreprise
me donne un sol, une terre, des racines
mais
ma poussée est mon œuvre
mon
élévation provient de moi
Je
ne dure pas
je
crois.
1.3
Et
Antoinette, Antoinette
je
ne veux pas penser à Antoinette
je
ne veux penser à aucune femme
je
veux prendre seulement leurs âmes, leurs
esprits, leurs compétences..
mieux
que leurs corps
plus
profondément que leurs corps.
il
ne m'en faut pas plus
elles
sont là
je
les tiens
couchées,
en effigie, devant moi
accessibles,
tangibles, prenables
possédées par contumace.
comme
si tout était fini
je
vous ai toutes franchies
toujours
au-delà de vous
une
à une et toutes ensemble.
je
suis arrivé à mon territoire
au-delà
de vous.
au-delà
d'Antoinette.
vous
étiez chacune le pas à franchir pour passer
vous
m'avez porté et vous m'avez perdu
je
ne veux plus voyager
1-4
mais
nous voyageons, Antoinette
pas
l'un avec l'autre
nous
allons ensemble, de plus en plus loin
d'un
même pas et vers le même leurre.
c'est
le seul désir que nous pouvons avoir.
je
désire tellement la faiblesse
j'aspire
tellement à l'abandon
couler,
flotter, dériver
ne
rien savoir du rivage où je dois échouer.
ah,
Antoinette
si
je pouvais fléchir...
je
me sens petit, roulé en boule
en
gestation dans vos mémoires.
vous
ne le savez pas
Antoinette
et les autres.
et
votre présence qui me contient et qui me méconnaît
cette
matrice diffuse qui peine à m'engendrer.
1-5
Si
vous saviez, Charles
vous,
celui qui existe
la
borne et le repère
seul,
au loin
le
jalon, la balise
le
conquérant
l'Attila
des nouveaux marchés.
Mais
rien de plus, Charles, rien de plus.
Vous
ne servez qu'à être dépassé.
Nous
te haïssons d'autant
Monsieur
le Président.
vous
soufflez la vie et la mort
votre
proximité me flanque la trouille
quand
vous me regardez je frissonne
mais
gare!
mon
humilité, mes rampements, ma soumission
mes
exploits sont une arme de guerre
les
broussailles où le fauve se tapit et attend
vous
êtes guetté, Charles.
vous
êtes guetté.
j'ai
si souvent bondi, Président
j'ai
traversé tant de chefs, tant de pères, tant de maîtres
qu'aujourd'hui
vous êtes grand ouvert devant moi
comme
un tunnel de montage
je te franchirai comme les autres.
vous
faites peur, Charles.
En
somme, qu'êtes-vous?
un
épouvantail, une grande poupée de chiffons
c'est
moi qui vous anime
je
vous souffle dans les narines
je
vous insuffle la vie
vous
êtes ma créature.
1-6
d'un
autre côté vous nous fournissez de l'avenir
cet
avenir dont nous sommes les esclaves
l'avenir!
tu
es le pourvoyeur de ça
et
aussi et de notre innocence
nous
pouvons être cruels et impitoyables en ton nom.
et
quelquefois nous te créditons d'un peu de faiblesse, d'un peu de bonté
d'un
peu d'humanité.
à
nos risques et périls.
vous
ne vous prenez pas pour vous-même
vous
ne vous prenez pas pour Charles, le Président National
nous
non plus
vous
êtes toujours le même, depuis d'innombrables siècles
vous
êtes le supérieur depuis l'éternité.
celui
qui accueille dans l'Éden et qui chasse de l'Éden
seul
l'enveloppe charnelle change
très
peu
le
moins possible.
merci
Charles
grâce
à vous nous relevons d'une certaine grandeur
soyez
grand, alléluia!
c'est
un ordre!
nous
ne voulons pas de votre faiblesse, ni de votre humanité, ni de votre bonté.
ce
qui nous manque c'est la force.
fermeté,
dureté, efficacité.
si
vous n'êtes qu'un homme nous serons humiliés.
33
Robert
Ah,
Antoinette.
Où
en sont mes dossiers?
Vous
avez une minute?
Je
voulais justement vous voir.
C'est
impératif, vous savez,
Avant
ce soir
Disons
ce soir.
Après
il sera trop tard
vous
serez absente et je serai absent
nous
serons réunis.
les
absents ont tous la même peau
je
lui ai dit aussi
( pourquoi
me rappelez-vous ma mère? )
je
lui ai dit aussi
chacun
dans sa vie
ton
temps à toi
mon
temps à moi quand ils se touchent disjonctent.
puis
c'était fini
je
m'étais transformé en sublime absent.
On
ne sort jamais de l'absence une fois qu'on y est rentré
alors
soyez au rendez-vous
Antoinette
si
vous y êtes j'y serai
et
puis...
nous
sommes semblables
mis
à part ce tout petit bout de monde je suis absente partout
songez,
la totalité du monde!
tous
les endroits qui existent!
je
ne vais quand même pas m'amuser à manquer un rendez-vous.
Robert
c'est
donc pour ça
c'est
donc pour ça que vous...
comment
dire...
que
vous attirez l'attention.
la présence, Antoinette c'est comme les
moustiques
au
dessus d'un marécage l'été
où
que vous soyez, il y a toujours un témoin
un
humain,un animal, une chose.
qui
vous sculpte, qui vous façonne, qui vous anime
qui
vous place là où vous êtes
du
matin au soir, jour et nuit.
regardez-nous, regardez-vous
chacun
a son révolver posé sur la tempe de l'autre
comme
dans les mauvais films policiers.
sans
parler des nôtres, des collègues
des
cadres, des chefs, des subordonnés
et
même des photographies de vos enfants,
des
cartes postales que vous épinglez au dessus de votre bureau.
alors, autant être là
in the right place at the
right time
à
ce soir.
34
Antoinette
vous
serez satisfait
j'ai
récolté une documentation impressionnante
des
statistiques inédites
une
revue de presse volumineuse
des
rapports secrets du Business International Business
une
pochette de CV valables
cotations
et taux de change
catalogue
des fournitures
analyse
de l'action syndicale
barèmes
de popularité
tout
ce que j'ai, prenez-le.
prenez
tout
je
me donne
je
vous seconde avec ferveur
sans
réserve et sans arrière pensée.
comme
la fiancée le fiancé
je
vis ma mission comme des épousailles.
Robert
le
travail vous magnifie
réussir
vous rend méconnaissable.
je
plains ceux qui ne vous voient pas dans l'exercice de vos fonctions
tous
vous vénèreraient.
Antoinette
ahah...
c'est
parce que vous le méritez.
vous
êtes si stimulant!
vous
nous exaltez
vous
alimentez notre feu.
vous encouragez
notre ardeur
notre
désir, grâce à vous, est opérationnel
il
ne manquera pas une pièce dans votre dossier.
35
Robert
Antoinette s'éloigne de quelques mètres.
pendant qu'il parle elle tourne très lentement sur elle-même.
mais
quand, mais quand?
j'ai
tellement attendu
ce
soir et encore ce soir
je
lui aurais dit reste absente
entière
et absente
enroulée
sur toi-même
comme
la terre
comme
le serpent de la terre
je
lui dirais ne me parle pas je t'écoute
Antoinette
ne
vous inquiétez pas
trois
heures encore
j'ai
le temps de parachever
de
peaufiner
de
mettre au propre.
de
vous donner satisfaction
Robert
je
lui dirais
je
donne corps à ton approche
parce
que je ne t'ai jamais parlé
même
les bras tendus je ne te touche pas
je
ne t'entame pas
rien
n'est plus entier que toi
je
te tiens.
36
Antoinette
ne
parlez pas aux absents, je suis là
c'est
différent
ce
que vous dites à l'absente est toujours intercepté
une
oreille humaine, un animal, une chose
une
pierre, un miroir.
avez-vous
la lionne lécher les plaies de ses proies?
elle
les lèche comme ses lionceaux
attentive
et tendre
c'est
ainsi que je vous écoute
c'est
ainsi que je me soumets à vos ordres
quels
qu'ils soient
c'est
ma fonction et c'est ma carrière.
mais
ne vous trompez jamais
ça
me déconsidèrerait.
Robert
vous
êtes nécessaire
vous
êtes unique et irremplaçable
qui
que vous soyez
où
que vous soyez.
ce
soir à mon bureau.
L'adjointe
vous
ne m'attendrez pas
j'y
serai en personne
j'y
serai toute entière
37
Robert
Antoinette s'assoit, et croise très haut les jambes
(Sharon Stone ou Marlène Dietrich) jupe remontée, cuisses nues.
Robert
à genoux pose son front sur le genou
d'Antoinette
oui,
je me souviens
cette
seule fois
je
me souviens
elle
s'offrait comme la terre aux pas de l'homme
elle
était sous-sol et nuit
elle
transformait le délire en corps
en
simple corps
humain
et présent
elle
me comblait de réalité.
l'égarement
devenait sensé.
sans
rien, elle traduit et elle déchiffre
le
mystère épelait
lettre
après lettre
jusqu'au
bout des doigts
jusqu'au
bout des orteils
jusqu'au
sommet de la tête
et
toute le peau était savoir
sa
respiration était réponse.
Antoinette
je
réponds à toutes vos requêtes
j'honore
touts vos sollicitations
je
rends lisibles vos projets
je
les rend articulés et susceptibles de discussion.
Robert
debout,
Antoinette!
vous
n'êtes que mon égal
mon
prochain et mon semblable
vous
êtes du côté de l'ignorance.
38
Antoinette
Vous
ne savez donc pas!
vous
méconnaissez ma passion
vous
mesurez mal mon attachement à l'entreprise
mon
violent désir de bien faire
ma ferveur au travail
mon
excitation au démarrage
je
travaille d'instinct
Robert
et
moi là-dedans?
ai-je
encore une fonction?
quelle
est mon utilité?
Antoinette
vous
êtes mon chef et mon mentor
vous
tirez sur mes nerfs comme sur les ficelles d'un pantin
vous
dites oui et vous dites non
vous
êtes le maître de mes pulsations
votre
rejet me déchire
votre
acceptation me comble
l'objet
de ma concupiscence est la mission accomplie
réussir
est ma jouissance.
et
vaincre est la décharge terminale
je
ne suis pas quelconque
je
ne suis pas les gens
je
suis le plus.
voilà
quel est le corps que j'ai.
39
Robert
non,
je ne vois pas
mais
si ça peut raffermir notre collaboration...
ayez
autant de corps que vous voudrez
tous
les corps que vous voudrez.
je
suis à mille lieues de ce genre de soucis
en
réalité nous ne nous verrons jamais l'un l'autre
nous
ne voyons ni les corps ni les trajectoires
nous
ne voyons que l'aboutissement
nous
sommes de la même race.
nous
sommes du même sang
nous
ne pouvons pas nous croiser.
Antoinette
ce
n'est pas pour autant que tout nous sépare
quelque
chose circule entre moi et vous
et
réciproquement
ordres,
instructions, comptes-rendus, courbes statistiques, chiffres,
palpitations
de clavier
le
bref râle téléphonique
c'est
quasiment charnel
Robert
j'entends
bien, j'entends bien que c'est quelque part charnel,
mais
en général et en absolu
c'est
la faiblesse du dispositif, mais c'est aussi ce qui le dynamise.
que
serait une roue dentée sans les encoches régulières qui la bordent?
et
ces vides sont le plein d'une autre roue
et
ainsi de suite.
tout
s'emboîte
disons
que je suis le plein
que
serais-je sans votre vide?
je
suis expert en vie, Antoinette, puisque j'organise un secteur de l'existence
humaine
modeste
certes, mais indispensable à l'ensemble.
organisateur,
je n'en suis pas moins homme
ni
martien, ni robot, ni ordinateur géant.
homme,
Antoinette
chair
et sang
je
mange et je procrée.
amarré
au monde par la mère et par l'épouse.
par
l'épouse, Antoinette.
amarré
au monde présent par son corps,
amarré
au monde à venir par sa fécondité.
je
suis homme, Antoinette.
Qu'on
se le dise.
40
Antoinette
je
comprends.
comme
je comprends
je
comprends votre colère sourde
vos
impatiences réprimées
votre
force retenue.
votre
agacement discret
votre
tristesse de roi déçu
Robert
arrêtez,
Antoinette
J'ai
horreur qu'on me déchiffre
c'est
mon privilège
cela
ne relève que de ma compétence
exclusivement
de ma propre compétence.
Antoinette
je
parle du passé
un
passé lointain
vous
n'êtes pas né Directeur Technique et Administratif.
ce
n'était pas votre origine, ni votre aboutissement.
suis-je
née, moi, adjointe à la direction
technique et administrative?
suis-je
née pour aboutir à ça?
vous
êtes comme moi, ni plus ni moins
nous
sommes captifs de ce qui nous fait naître
nous
subissons des choses
la
nostalgie, la tendresse, le lait, et tout le reste
c'est
notre fil à la patte
sans
ça, jusqu'où irions-nous?
( silence )
j'ai
terminé.
( tend un dossier au cadre, qui s'en
saisit )
Le président (quitte son bureau et
s'appuie à la balustrade centrale, comme perché sur une tribune)
tousse très fort
Robert
Un
fil à la patte, Charles. Un fil à la patte
Jusqu'où
irions-nous si les clients étaient fiables?
Je
les attend depuis une heure
Pas
de visiteur, pas de coup de fil, pas de fax, pas d'e-mail.
l'attente,
rien que l'attente.
Le Président
agissez,
robert!
allez
au contact
de
la poigne!
des
tripes!
payez
de votre personne
le
client doit jouir!
il
doit respirer le bonheur
il
doit renaître!
Robert
serai-t-il
pourri
serait-il
cadavéreux
je
me fais fort de le contenter
car
ils sont bienheureux, les clients
et
bénis soient les hargneux car ils retrouveront la douceur
heureux
les clients pressants
car
ils obtiendront la sérénité
heureux
les clients angoissés
car
ils recevront l'apaisement
heureux
les clients défaillants
ils
seront ramenés à la raison
et
ils se rachèteront
heureux les clients fourbes
et
heureux les clients virtuels
ils seront incarnés.
ne
privons pas le client de la satisfaction
profonde d'acquérir
ni
de la béatitude de posséder.
leur
désir est ma joie
je
m'y prête
je
m'y ploie
quitte
à ramper dans l'immonde
à
respirer l'odeur implacable du prochain
mon
chemin est la traversée de cette douce
vase
je
progresse à travers le sordide
nous
gagnerons, Charles
nous
gagnerons
42
le Président
je
gagnerai, moi, Robert.
et je vous hisserai ensuite sur mon char
triomphal
à
moi les rênes, à vous le fouet!
nous
sommes créés pour ça.
nous
fondons sur le monde comme la foudre du ciel!
nous
déferlons!
nous
conquérons les marchés
une
armée, Robert! une armée!
et
à la tête de notre armée, un chef
un
responsable
un
entrepreneur
un
créateur!
un
père!
Robert
vous,
Charles!
vous!
vous
qui animez, motivez, intéressez, dynamisez, mobilisez!
depuis
que la bourse baisse nous cœurs défaillent
et
le personnel se relâche.
Le Président
des
mollusques.
soyez
coquille, Robert!
et au dessus de tout ça je serai l'océan qui
vous recouvre.
vous
êtes la première valve de la hiérarchie!
et
valve après valve tout l'univers sera dedans
enclos
dans un seul organigramme
universel
et absolu!
(réfléchit)
ancré
sur du sable.
que
dit la bourse?
43
Robert
ça
va
ça
va comme la vie
à
court terme ça se tient
à
moyen terme ça monte et ça baisse
à
très très long terme tous les indices sont bons.
pour
toujours, Charles.
fini,
terminé, plus de fluctuations.
juste
l'éternité
le Président
un
bénéfice net incalculable
en
attendant il faut calculer.
Robert
tout
calculer! tout calculer!
matières
premières qui s'épuisent
coût
du travail qui ne cesse de croître
plus
value qui se raréfie!
les
taxes qui nous dépècent
qu'avons-nous
fait du monde, Charles!
une
source de profit
que
vaut un grain de sable sans valeur ajoutée?
le Président
vous
voilà le défenseur des grains de sable!
les
pâquerettes ne vous suffisent donc plus?
ni
les scorpions ni les oiseaux lyre?
Robert
et
nous-mêmes, Charles
et
nous-mêmes?
quel
bénéfice sommes-nous?
nous
voilà sur la terre et la terre nous porte
elle
nous a engendrés, et elle est toujours là
la
terre ne veut pas nous lâcher!
je
la fuis
je
la fuis, je le jure, je cours
je
progresse, je veux parvenir
ailleurs
et plus loin.
alors
que les autres me devancent sans même s'en rendre compte.
pourquoi?
tout
petit, j'étais déjà fonceur.
je
ne tenais pas en place.
j'ai
pris mon départ trop tôt
ma
force m'a desservit
me
voici l'éternel lièvre dépassé par toutes les tortues de la terre!
comment
avez-vous fait, Charles?
que
dois-je faire?
je
suis le meilleur, Charles
Mais
comment faire pour être meilleur que le meilleur?
C'est
quand même le minimum.
44
Le Président
cesser
de grimper, mon petit Bob
vous
avez assez couru comme ça
vous
n'avez que trop bondi
étalez-vous,
répandez-vous dans toutes les directions
couvrez
la terre entière comme l'ombre d'un nuage
étendez
votre empire
ramassez
le monde
serrez-le
dans votre poing
comme
ça
tout
est ici
nous
avons tout
matières
premières
matériel
humain
administrations
complaisantes
gouvernants
corrompus
ramassez,
robert
le
monde est labouré et semé
pourquoi
ne pas cueillir?
Cadre (songeur)
Comme
un nuage de criquets
jusqu'aux
dernières brindilles.
et
quand nous aurons mangé le monde, où irons-nous?
conquérir
quoi?
Le Président
nos
âmes, Robert.
après
la réussite finale
nous
verrons nos âmes face à face
c'est
le nerf de la guerre
constance
et volonté
volonté!
la
volonté passe avant le désir
la
volonté a des cibles
le
désir a des trappes.
Veuillez,
Robert. Veuillez!
Robert applaudit bruyamment
45
Robert
Ouf!
Ah,
Monsieur la Directeur
vous
m'en avez bouché un coin.
je
méconnaissais votre ferveur.
bon.
maintenant,
sérieusement.
d'homme
à homme si j'osais.
face
à face et les pieds sur terre.
où
va l'entreprise? où allons-nous?
devant,
toujours devant.
perchés
sur la croissance, les bénéfices, la bourse, les dividendes
toujours
devant, toujours mieux, toujours plus.
c'est
dur de suivre, Charles.
tout
ça ne fait pas un désir.
et
je désire, Charles, je désire contre mon gré.
la
vie, par exemple.
petit
désir petit destin
vous
êtes vous au-delà du désir.
Président
au-delà,
en deçà,
mon
désir comme vous dites, il est à sa juste place.
mon
frisson matinal provient des journaux financiers.
et
ce matin, Bob, je l'ai en berne.
Cession,
rachats, fusions, liquidations, OPA, délocalisations, agitation sociale,
actionnaires exigeants.
Robert
ne
sombrez pas, Charles. Pitié!
vous,
un dirigeant, vous êtes au-delà de ces péripéties
jouissez
de votre situation
vous
êtes la clarté, la joie, le plaisir.
songez
à nous, songez à moi
je
vous apporterai de merveilleux contrats
songez
à Antoinette
Elle
vous préparera de merveilleux dossiers.
46
Le Président
oh,
là! vous m'encerclez, mes bougres!
je
sens votre approche sournoise
et
Antoinette et Robert
et
Ursule et Ambroise
et
Bertrand et Annibal
Vous
rôdez, vous guettez
vous
me cernez de toutes parts
vous
cherchez à savoir ce que je sais
car
vous savez que j'en sais plus long que vous
et
que ce que je sais est la source de ma puissance.
je
connais votre destin quelques jours, quelques semaines, quelque mois avant
vous.
je
suis au courant des rouages les plus secrets de l'entreprise.
votre
ferveur m'amuse
vos
râles et vos sanglots d'hyène ne m'abusent pas
l'information,
messieurs, l'information
voilà
l'objet de vos convoitises.
pouvoir
et richesse
car
ça se détient, mais ça s'achète aussi, et ça se vend.
concurrents,
juges, mafias, multinationales, marché noir
le
monde grouille d'acheteurs
vous
tournoyez autour de moi comme des prêtres qui dansent autour d'un feu sacré.
C'est
un épouvantable rite, une chorégraphie infernale.
Cadre
Vénération,
Charles, vénération.
méritée,
justifiée.
vous
sentez bon le pouvoir
le Président
vous
sentez bon l'ambition.
nous
sommes beaux.
certains
jours.
l'esthétique
de nos rapports me ravit.
c'est
réconfortant et vénéneux à la fois.
Tout
ça, improvisations, scène à faire, entrées, coups de théâtre.
Tous
ceux: "et comment donc, Monsieur le président! Bien entendu, Charles!
Magnifique, Robert!
Bon
courage, Bob."
Et
la prudente synchronisation de nos états d'humeur!
Charles
sourit-il? Où est-ce que son front s'assombrit?
Sonder
l'autre, savoir ce qu'il en est, savoir ce qu'il sait
nous
sommes tous la proie de ce même désir.
Moi
en mode majeur,
vous
en mode mineur.
47
Robert
Ah,
Président! Nous savons.
nous
savons que vous êtes vide, et voilà l'origine de notre fascination
nous
gravitons autour de vous comme autour de l'être aimé
toutes
nos actions sont culte et prière
nos
angoisse, nos dépressions
nos
migraines, nos palpitations
nos
corps fourbus
nos
mains blessées, nos poumons grillés, nos muscles déchirés, nos os tordus.
ce
sont les rites secrets de notre amour
vous
êtes la fatalité
notre
haine est complaisante, notre détestation vous encense
le Président
Je
vois. Je vois
C'est
bien enveloppé, Robert
Plaintes
et doléances
Gémissements
et récriminations.
Sabotage
subreptice!
êtes-vous
de mèches avec les syndicats?
le
comité d'hygiène et de sécurité?
médecine
du travail?
et
tout ce ramassis d'incapables bien
décidés à envoyer par le fond toute l'économie nationale?
et
qui en payera le prix, Robert! les pauvres! les prolétaires!
toujours
le pauvres, toujours les prolétaires!
Robert
Sursum
corda, Monsieur le Président!
Ignorez
et régnez!
le
peuple d'entreprise qui grouille sous vos pas
qu'il
soit pour vous un chemin triomphal.
Vous
êtes ailleurs.
Nous
voulons que vous soyez ailleurs.
Le
regard fixé sur l'horizon.
Ignorant
vos faiblesses
méconnaissant
souverainement votre vulnérabilité!
Menez
ce combat au nom du peuple
au
nom de l'entreprise
au
nom de la patrie
48
Le Président
le
monde, Robert! il ne joue pas notre jeu
il
ne joue pas avec nous!
pensez
aux gens.
l'entreprise
est une chambre stérile
et
on l'utilise comme un couloir de métro.
ça
grouille d'intrusions.
les
gens, les gens de toute sorte.
les
gens intrus qui sont ici, entre nos murs.
dans nos têtes, en rêve, en image
en
chair et en os, vous n'avez qu'à compter
visiteurs,
réparateurs, inspecteurs, contrôleurs, observateurs!
représentants,
fournisseurs, candidats, stagiaires!
et
les nocturnes, Robert! les nocturnes!
dans
l'entreprise déserte, imaginez, l'entreprise déserte!
les
vigiles les surveillants, les gardiens, les chiens d'attaque,
les
équipes de nettoyage!
l'entreprise
est un monde qui nous échappe.
Chaque
matin nous convolons avec une épouse violée.
les
gens...
les
gens du dehors, les gens de là-bas
les
gens de la mort.
nous
sommes tous les gens de la mort.
Robert
Vous,
Charles? Vous?
Le Président
Non,
nous tous.
la
même entreprise la même journée de travail
une
seule.
puis
la fin.
nos
vies qui passent par profits et pertes.
en
clair nous mourrons, Robert.
Oui,
oui, je vous l'accorde, avec beaucoup d'égards
des
manières, des raffinement, des circonlocutions!
le
même rang, la même fonction.
pour
bien faire, nous devrions chaque jour nous pousser du coude et échanger des
clins d'œil.
adieu.
Travaillons.
rentre dans son bureau.
cf. dispositif scénique pour les
soliloques
2.1
je
n'ai qu'à suivre la bête, je suis mon vigoureux précurseur
mon
poids sur le sol sur la terre sur le monde a un sens perpétuellement déployé.
ma
force est la muraille qui sauve la communauté de la dispersion et de l'errance.
je
traverse le fleuve de la vie perché sur mes propres épaules. je suis de ceux
qui ne se noient pas.
2.2
me
dépasser sans cesse et être toujours en deçà, y compris de moi-même. courir
derrière ma propre force. ne pas m'atteindre
ma
puissance inamovible me fiche au plus profond de la réalité. on ne m'arrache
pas. je suis la borne du possible.
c'était
donc ça, la vie. j'aurais bien pu m'en abstenir. continuons cependant. les uns
avec les autres.
il
faut me rapatrier ma tête. baudruche à crever qui s'est élevée dans les airs,
et qui ne sait plus descendre. Je me donne trop de souci.
2.3
elles
ont la faiblesse du destin, la membrane à déchirer entre nous et notre propre
destin.
c'est
la terre qui la porte qu'il faut ensemencer
nous
avons croisé bien des créatures, bien des hommes, à côté de notre route, mais
celle-ci est agencée par des
femmes. Tout humain est une borne, toute femme un franchissement.
toute
femme est un pic du tracé de notre vie, que l'on monte et que l'on descend..
Son absence aussi.
2.4
vaincre
l'hostilité, l'indifférence, la malveillance qui nous barre un passage qui ne
mène même pas à rien.
la
grande bête fouisseuse qui creuse le sol sous nos pieds et rend le chemin
instable, l'avancée précaire.
chacune
de nos existences est captée dans un femme, et de l'une à l'autre nous traînons
d'interminables résurrections.
la
contrainte à être plus que nous est corrompue par le leurre du désir et de la
séduction.
2.5
vous
si fort vous si puissant vous si capable, vous êtes le mulet qui nous fait
escalader la vie comme une montagne à gravir.
vous
nous ouvrez la grande voie, faite de modestie, d'humilité, de dévouement.
nous
marchons dans vos traces, comme on relie le présent au passé, comme nous
avançons vers l'image des pères, des
aïeux, de tous les ancêtres. Vous êtes un spectre bienfaisant.
vous
êtes ce que nous ne sommes pas encore, et vous nous interdisez le doute sur ce
que nous serons.
2.6
mais
où diable êtes-vous, sauf en tant que fantôme, épais, charnel, odorant. vous ne
servez qu'à nous montrer que nous ne sommes pas à la place que vous remplissez.
vous
ne vous êtes jamais hissé que sur nos épaules, sur les épaules des hommes et
des femmes qui vous servent. Vous êtes un cul de jatte magnifique.
si
vous nous renvoyez, si vous devenez un jour notre passé, vous ne serez plus
qu'un objet de honte et de détresse.
vous
êtes le ciel toxique où notre feuillage s'épanouit et s'étiole. Mais vous ne
croissez pas.
lumière graduelle. Robert ne remarque pas l'entrée d'Antoinette.
49
Robert
Antoinette s'est rapproché de lui, dans son
dos. Robert se retourne vivement et
sursaute. Antoinette le regard fixement et sans expression, comme une chose.
Antoinette!
Comme vous lui ressemblez!
je
crois la voir
le
regard, la posture, l'absence.
l'apparition
et la disparition.
la
disparition
qu'elle
soit absente
et
que vous soyez là
c'est
exactement la même chose.
Antoinette
Présente,
Directeur! trop présente.
Car
je n'en viens pas à bout.
Comment
voulez-vous que je boucle mes dossiers ?.
Vos
données sont approximatives, les objectifs mal définis, les notes de réunion
illisibles!
Pour
ne rien dire des chiffres!
Parlons-en,
des chiffres!
dois-je
reprendre tout à zéro? moi? inventer au besoin?
Pour
vous sauver la mise, peut-être pour vous faire plaisir?
je
ne suis pas là pour ça.
ce
n'est pas ma fonction.
Robert
Vous
êtes tout! Vous pouvez.
Vous
détenez la clé de tous les codes obscurs.
Nous
désirons vous déchiffrer
Autant
que la mort.
Vous
savez.
50
Antoinette
j'aime
l'entreprise monsieur le directeur
je
ne m'extasie pas sur la beauté des uns et des autres
rien
que l'entreprise
la
terrible séduction de son building de
verre et d'acier
ce
ciel bleu à travers la verrière dans le bureau du Président
les
plantes vertes et les bas reliefs dans le hall
votre
costume cravate manifestement coûteux
et
les tableaux, les gravures, les photos originales
le
regard clair du Patron. comme le jour qui se lève
Robert
Et
vous, Antoinette!
Antoinette
Et
moi! Et moi.
moi,
oui, moi toute entière
moi
face visible de l'entreprise
moi
tout entière sans restriction et sans pudeur
je
me donne
comme
vous, comme les autres, comme chacun
mais
je ne me donne pas n'importe où
je
ne me donne pas à n'importe quoi.
ici,
ça a du sens.
pas
comme dans la vie.
je
me donne à l'action, aux objectifs, à la carrière
tout
entière, de la tête aux pieds.
âme
et sexe s'il le faut.
Regardez-moi
et retenez la leçon.
51
Robert
ici,
Antoinette, nous sommes tous le même
corps.
je
ne vous voit pas et vous ne me voyez pas
je
ne connais d'autre femme, ni d'autre mère ni d'autre épouse que ça
( grand geste tout autour )
ni
d'autre épouse que ça.
j'appartiens à l'entreprise
je
ne la vois pas, je la porte en moi
dans
ma tête, dans mon cœur et surtout, Antoinette
surtout
sur mes épaules
une
bête de somme, Antoinette!
J'ahane
et je m'arc-boute.
C'est
ainsi que nos affaires progressent!
de
l'avant, toujours de l'avant
Antoinette
derrière
le carrosse?
Robert
attelé,
Antoinette!
attelé.
Torturé
par les taons
blessé
par les caillasses
fouetté,
étrillé.
comme
un mulet
que
dis-je un mulet?
un
chien
un
rat
tout
ce qui s'obstine
tout
ce qui endure
tout
ce qui va vers un but
je
reste maître moi de cette bestialité
cette force qui fait se mouvoir le monde
voilà
pourquoi vous ne pouvez pas me voir.
vous
ne voyez que mes hardes.
52
Antoinette
tout
nu, Robert, tout nu!
nos
vous connaissions avant même que vous n'existiez
c'est
le privilège des femmes
connaître
les humains avant même qu'ils ne soient là
les
coulisses de chair, Robert.
et
puis ça continue
qu'êtes-vous,
en vérité, avant que je ne boucle vos rapports
et
où étiez-vous quand j'ai rectifié vos chiffres
actualisé
vos données
Tracé
les grandes lignes de vos argumentaires, reporté vos rendez-vous?
d'où
venez-vous? qui vous a donné naissance?
Robert
Sachez
Madame que je me construis moi-même, chaque jour.
Nul
ne m'a fait naître que je sache.
Je
proviens de moi.
Antoinette
Je
vois. La forme.
Corporelle,
mentale, morale, intellectuelle, psychologique, affective, sexuelle et tout le
reste.
Réfléchissez
donc, Directeur.
d'où
ça vient, tout ça?
où
étiez-vous avant même de pouvoir remuer?
vous
êtes passé par nous, comme tous les autres.
Oui,
Robert, Robert, fruit de nos entrailles!
Entrepreneur,
patron, directeur, chef d'entreprise,
et roi et commandeur et gendarme et voleur.
nous
avons dû porter le germe de tout ça.
y
avez-vous songé?
votre
maîtrise, force, compétence, vous l'avez tété à nos seins.
votre
mère, Robert, votre mère!
53
Robert
sacré
Antoinette, va!
j'ai
tout produit, chère amie, même ma mère.
il
a fallu que j'existe tout d'abord.
sinon
de quoi aurait-elle été la mère?
vous
voyez bien que je suis le roi de mon présent et de mon passé
de
tout mon passé aussi loin que l'on remonte.
je
me produis
ma
matrice est mon propre corps
la
peau les muqueuses, les sécrétions, les nerfs, les viscères, la chair
j'émane
de moi, tout ça me produit à chaque instant.
voilà
d'où provient l'homme que vous voyez devant vous.
Antoinette
je
vois, je vois. clarté lucidité clairvoyance, dynamisme, initiative
j'ai
lu votre C.V.
Robert
merci,
Antoinette
et
encore, tout ça c'est du provisoire, du primitif
songez
à la technologie, et dites-moi
allons-nous
continuer longtemps à nous engendre comme des bêtes?
l'électronique,
Antoinette, l'électronique
il
n'y aura plus de génération charnelle.
nous
ne sommes que des fossiles concupiscents.
cela
se fera, Antoinette
Quand
tous les géniteurs seront morts.
54
Antoinette
Conçu
sans péché!
je
me disais bien, que vous sentiez la vierge
l'époux
mystique de la boîte
et
si vous procréez, ce sera par parthénogenèse
des
cadres responsables, petits, mais performants.
ceux
qui gèrent leur vie, maîtrisent leur curriculum.
Robert
avez-vous
réussi vos enfants?
Antoinette
réussi! toujours réussir!
réussir
n'est pas toujours une réussite.
avez-vous
réussi vos collaborateurs?
les
femmes qui travaillent sous vos ordres?
les
avez-vous purifiées, domptés
guidées
sur le chemin de la pureté et de la
raison?
nous
avez-vous séparées de nos corps archaïques?
55
Robert
Nous
sommes doubles, Antoinette
L'être
vrai et le guignol
celui
qui peine, qui tremble, qui souffre,
qui
hésite, qui doute, qui biaise, qui sanglote
qui
sue à grosses gouttes, qui vomit d'angoisse.
qui
dissimule la haine, le désir
et
des centaines d'autres infimes secrets!
Antoinette (lui prend les mains)
Pauvre
Robert!
Robert (retire vivement ses mains)
pas
de contact physique
pas
de corps! pas de corps!
la
vérité
douleur
bannie, tristesse interdite
juste
la vérité
ici
c'est l'église
ici
les choses du corps sont absurdes
nous
n'avons pas de sang, Antoinette
ce
serait inconvenant.
et
les larmes n'en parlons pas.
totalement
inapproprié.
nous
avons d'autres buts que le corps ne connaît pas.
56
buts,
cibles, objectifs,
encore
du désir, encore du désir
se
surpasser, aller au-delà, toujours plus fort, toujours plus haut
qui
voulez-vous séduire, qui voulez-vous faire jouir avec ça?
Robert
voilà
bien des propos de femme
j'ai
le souci du projet commun, moi
je
l'enrichis et je le réalise.
Antoinette (rit)
où
ça, Monsieur le Directeur?
vous
avez des chantiers en route et des chantiers conclus
vous
préparez, vous commémorez.
où
sont les réalisations?
ce
qui est fait ne compte plus, ce qui est à faire est encore douteux.
Pauvre!
Si
on n'était pas ici, je vous dirais que vos objectifs
soit
désirés, soit dépassés
c'est
comme la femme pour l'homme et l'homme pour la femme
je
n'en dirai rien
quoi
qu'il en soit, c'est le travail qui
sauve.
Le Président quitte son bureau et
s'approche de la balustrade. Robert et Antoinette feignent de se plonger dans
l'étude d'un dossier avant de se séparer. Antoinette s'éclipse
Robert
Antoinette
met la dernière main aux dossiers.
j'attends
je
n'ai rien
je
ne suis rien
une
tache sur l'organigramme.
du
manque à gagner à chaque fois que je
respire.
l'optimisation
de tout est en panne.
et
je suis là
sans
dossiers, sans clients, sans fournisseurs, sans contrôleur fiscal, sans expert
comptable, sans député, sans inspecteur du travail, sans délégué syndical
les
clients ne sont pas venus
les
fournisseurs se font attendre.
le
député m'a fait faux-bond
pas
l'ombre d'un expert comptable
l'inspecteur
du travail a omis de prendre rendez-vous
le
délégué syndical n'a pas daigné comparaître.
je
suis dans le néant
je
suis un épouvantail
j'effarouche
la vie
je
tourmente Antoinette
et
je vous donne du souci.
le Président (sombre)
soyez
vous-même, Robert
tout
court
ne
feignez pas d'être autre chose
vous-même
sans plus.
tout
bêtement
cela
lèvera bien des équivoques.
Robert (angoissé)
Que
faire?
j'attends
de pied ferme
en
première ligne
entre
moi et le monde je dresse le mur de ma probité.
clients
défaillants fournisseurs fautifs
député
véreux
expert
comptable retors
inspecteur
du travail fouineur
délégué
syndical malveillant
je
suis une muraille
pas
moi tout bêtement
pas
Robert tout court
votre
forteresse immobile.
la
tête haute et les pieds sur terre.
58
Le Président
voilà
donc mon DRH qui embauche des forteresses!
je
vous y vois
haut
perché sur les remparts
indifférent
au travail de sape des troupes ennemies.
galeries,
tunnels, chausse-trappes, nous nous écroulons.
salaires,
Robert! taxes, impôts, prélèvements,
on
nous prend tout
les
sous-traitants nous égorgent
eux,
la horde barbare en marche!
ils
ont les albanais, les bulgares, les turcs, les marocains, les coréens, les
chinois, touts les autres!
un
empire, Robert, voilà ce que nous affrontons!
Robert
je
tiens tête!
y
perdrais-je mon revenu, mon rang, mes fonctions!
tout
seul s'il le faut!
j'écraserai
tout ça
les
salaires le prix les charges les taxes, les dons humanitaires.
je
poserai mon pied sur la tête du dragon!
le Président
vous
savez quoi, Bob?
nous
sommes des gugusses
nous
faisons un numéro de clowns, ici, entre nous
tout
se passe ailleurs
les
vrais auteurs de nos destins sont là
tout
en haut
perchés
sur des tours de verre et d'acier
la
haute direction centrale et internationale.
que
valons-nous?
beaucoup
sans doute
nous
sommes bons
vous
par exemple
bricoleur
hors pair
tennisman
haut de gamme
inégalable
conducteur de voitures !
moi-même,
vous savez que j'excelle dans les sports de l'extrême
mais
qu'ai-je à faire de vos dons?
qu'ont-ils
à faire de mes exploits?
le
destin n'obéit qu'au destin
nous
passons
59
Robert
je
ne veux pas!
je
m'accroche
je
freine des quatre fers.
j'ai
le moral
j'ai
un mental de mulet
regardez-moi
je
suis opérationnel jusqu'au bout des ongles
et
rien d'autre, et rien d'autre, Monsieur le Président
je
sombrerai avec l'entreprise
je
sombrerai même avant
je
croupirai dans la stupidité dans la honte et dans la mort.
vous
n'avez encore rien vu
je
me cours après, Charles
j'y
étais presque
j'allais
bientôt m'atteindre
être
moi
le Président
vous
voilà bien bouleversé mon petit Bob
je
dis ça comme ça
mais
enfin, ne lisez-vous jamais les journaux?
prenez
les bons, les professionnels, les spécialisés.
Tout
y est rumeur et calomnie.
Corruption,
dessous de table, pots de vin, blanchiment, faux bilans.
Des
têtes vont tomber.
Robert
Survivons,
Charles
Je
survivrais
j'en
prends l'engagement
pour
nous, pour vous, pour l'entreprise
j'enraie
le désastre
je
surmonte le déclin
pour
l'économie nationale
pour
la civilisation!
laissez-moi
faire
je
soumets le destin
je
décapite le hasard
je
préviens la détérioration
je
suis fort
regardez
moi
ma
parfaite forme physique
je
ne meurs pas comme ça
je
crois à l'éternité de ma fonction!
60
Le président
Fuyez
donc, Robert, fuyez sans tarder.
aller
voir ailleurs, voir autre chose et être autre chose
Il
suffit d'y aller. Le plus vite c'est le mieux.
vous,
vous mettez la charrue devant les bœufs
il
faut d'abord conquérir le monde et ensuite l'éternité.
allez-y
vous
êtes loin du compte.
mille
périls vous guettent
plus
d'entreprise, plus de Robert
sous
les ponts, mon vieux, sous les ponts
les
grilles du métro les halls d'immeuble
les
porches et les squats!
des
chiens et du carton ondulé
le
litron fatal, Robert.
Robert
et
l'espoir, Monsieur le président?
l'espoir
ça
s'est vu
redressement
spectaculaire
sauvetage
in extremis
coup
d'éclat
vous
en êtes capable, Charles
faites-le
le Président
je
le fais, Robert
je
le fais dans ma tête
tout
se fait dans la tête
même
les empires et les massacres.
dans
la tête d'abord
le
reste suit.
Un
coup de pub, Bob
une
campagne de communication!
la
réclame, Robert, la réclame
le
chant d'amour du prédateur qui attire ses proies.
chant
d'amour, chant d'amour!
seul
l'amour est vrai
la
publicité c'est de l'amour.
qui
résiste à l'amour?
moi,
vous, nous sommes de la réclame
regardez-nous
endurance
opiniâtreté, résistance physique
pas
d'effort stérile, efficacité, rentabilité
frugalité!
beauté!
la
trempe des chefs
nous
suscitons l'amour et la crainte.
(hausse les épaules. ton désabusé.
rapidement)
je
crois.
61
Robert
je
vis pour ça, Charles.
je
vis pour ça.
et
je me vante d'y parvenir
vos
avez en moi l'intermédiaire parfait
je
vous rapporte au monde des gens
quand
vous êtes l'esprit je suis votre corps
quand
vous êtes le corps je suis vos mains
quand
vous êtes vos mains je suis les autres membres.
je
vous incorpore
je
suis la série complète de vos incarnations.
le Président
temps
perdu, temps perdu
nous
sommes deux petites choses sous le regard des hauts dirigeants
ils
se soucient très peu des jeux que nous jouons.
Robert
il
faut les surprendre
injecter
du sang nouveau
leur
proposer de l'inédit!
des
gens! voilà.
des
gens!
des
gens du dehors que nous assimilerons
que
nous couverons
que
nous digèrerons
des
stagiaires
des
apprentis
des
vacataires
du
sang! du sang!
il
faut que ça circule
nous
allons exister, Charles!
même
pour eux, les hautes sphères
nous
allons exister!
62
le Président
du
sang! des gens!
mais
le monde en est plein!
la
moitié du monde peut nous être utile
mais
pas dans l'entreprise, dehors
misère,
maladie, catastrophe
voilà
les trois piliers les plus sûrs de notre rédemption!
le
don humanitaire
le
mécénat de la bonté
sponsorisons
la souffrance
notre
nom sera béni
des
milliers de bouches chanteront nos louanges.
Robert
et
la direction suprême, le siège international
notre
gloire rejaillira sur eux
et
ils cesseront de sévir.
le Président (mime de crise cardiaque.
râle, serre la poitrine à deux mains,
sort ensuite un spray de sa poche et l'applique dans la bouche. se ressaisit,
se racle la gorge, soupire)
oui?
ah! c'est vrai
la
souffrance, la grandeur
le
renom, la réputation
j'ai
l'impression que vous prêchez pour votre paroisse, Robert.
Robert
le grand si je dis oui
Robert
le petit si je dis non
je
vous grandis, je vous rapetisse à mon gré
c'est
de votre souffrance qu'il s'agît
et
c'est ma pitié que vous implorez
vous
n'apprendrez donc jamais?
priez,
priez
vous
me devez tout, même le pire
je
suis un père impossible.
63
Robert
redondance,
cher Président.
j'en
suis parfaitement conscient.
Chronos
est le bon père
bon
père, vous m'auriez dévoré
mis
à l'abri de tout dans vos entrailles
mais
vous et moi nous sommes unis
nous
nous rejoignons dans une funeste
fraternité
nous
sommes grignotés par les mêmes rats
sur
mon visage comme sur le vôtre les mêmes blattes s'agitent
nous
gémissions sous le même joug
le
même kapo et le même fouet
faire
plus, toujours plus
le
bénéfice!
l'actionnaire!
la
terreur!
le Président
l'espoir!
Robert, l'espoir!
sans
l'actionnaire nous ne serions rien.
c'est
lui, la taon qui nous perce le flanc
et
qui nous fait bondir au-delà de nous-mêmes
c'est
l'ange tenace qui nous harcèle
qui
nous force à être meilleurs
toujours
meilleurs
toujours
plus haut
Robert
les
poux qui nous dévorent
ceux
qui nous percent délicatement le cuir
et
qui pompent notre sang en toute sérénité.
c'est
peut-être votre horizon, Charles, et ils vous le rendent bien.
mais
moi, je franchis ce cercle
j'existe
au-delà des actionnaires
je
veux comparaître devant l'Être Humain
l'égal
des hommes, maître de moi
à
mon gré je me possède et je me donne
je
me possède et je me donne comme un cheval fougueux
une
voiture racée
un
produit de pointe
un
exploit technologique
S'ils
me voyaient, Charles!
Mais
je ne suis même pas sûr que vous me voyez vous-même
64
Le Président
nous
sommes bien petits, Robert
et
tout nous rapetisse.
rien
ne se soucie de nous, rien ne nous regarde
nous
sommes seuls entre nous, aussi loin que l'on cherche.
seuls,
entre nous, sans témoin
car
au-delà du cercle un autre cercle plus âpre se referme
et
ainsi de suite jusqu'au néant
après
les clients, après les actionnaires, il y a l'institution publique
quelle
qu'elle soit
le
monde, les autres
c'est
une immense bête qui nous digère étape par étape.
une
énorme machine à digérer.
nous en sommes seulement les reliefs.
et
c'est déjà pas si mal.
en
attendant.
Robert
le
monde est portant immense et les humains
innombrables
l'espoir
est tenace, Charles
je
sais que nous saurons les rejoindre
au-delà
de toute limite
au-delà
de toute contingence
le Président
mais
pas au-delà du contrôle fiscal
l'aviez-vous
oublié?
encore
un prédateur
un
rongeur insatiable
nous
franchirons tous les obstacles
mais
nous y laisserons notre peau.
tous
rassemblés dans le même désastre
le
même corps, la même terre.
nous serons pareils! nous serons pareils!
les
mêmes mains les mêmes pieds et tout le reste.
nous
serons identiques, vous et moi.
la
même boue les mêmes os
mais
en attendant je dirige et vous agissez
en
attendant jouons le jeu
Troisième
soliloque
3.1
laisse-moi
donc filer, artefact grinçant, je
m'occupe trop de te rendre présentable, viable, admirable. des muscles par ci,
du teint bronzé par là, et la haute
stature, et la prestance, l'aplomb, la
posture avantageuse. il faut changer de chantier.
je
t'aime malgré moi avec bestialité et répulsion,
la
grande trace, le grand déchet que je laisse derrière moi et qui est le monde,
respirations, sécrétions, mictions,
excréments, tremblements , fièvres, soubresauts. c'est de là que je viens.
trop
d'autonomie trop d'initiative de tout
ça, ma peau, mes membres, mes os, mes viscères. Je n'ai pas que ça à faire. La
merveilleuse machine finira par l'emporter.
3.2
demain
je sentirait mauvais, pour voir. une tache de graisse bien en évidence sur a
veste. un compère loriot violacé à l'œil, une posture soumise et craintive, je
sais faire tout ça. je saurai à quoi tient ma qualité et ma valeur. et je peux
même aller plus loin.
je
vais acquiescer. me je suis trop battu, je suis à bout. je vais plonger dans ma
tripaille, dans la crasse, la paresse, le sommeil, la gloutonnerie et le
stupre. après on verra.
de
combien de force musculaire, de neurones, de fatigues et de nausées n'ai-je pas
parsemé le chemin de la vie, et combien m'en reste-t-il?
tu
iras vers la gloire du cadavre, vers l'épopée de la décomposition, et moi , moi
je ne serai rien.
3.3
une
femme dans l'équipe a du bon et du moins bon; toute sa fonctionnalité consiste
à n'être rien, mais selon un protocole de prestige. et des fanfreluches et des
colifichets qui rongent la parole, qui
la distraient par la peau par l'odeur, par une expectative paralysante
3.4
femme
inaccessible parce que je l'ai déjà franchie. être au-delà est un désastre.
ici
je suis l'être sans chair, sans nerfs, sans concupiscence, pendu par le cou à
une branche de l'organigramme. il manque des yeux, ici, pour me voir autrement.
toujours
la même scène, le même don ambigu, les mêmes deux phases, éclosion et pourrissement, voilà d'où je suis
issu, femme après femme, depuis la première..
tu
sera déesse, tu seras sainte, tu seras démon, animal, ange pur, ciel et boue,
et rien d'autre. On ne peut pas tout avoir. On ne peut pas être tout.
3.5
une
hache au dessus de mon cou, son tranchant ne s'émousse jamais. malgré les jeux
et les oripeaux.
ma
honte porte une face humaine que je dois adorer.
comme
un enfant, il ne connaît pas la vie, il ne la connaît plus, il a franchit le
pas, il est au-delà de toute histoire et de toute biographie. c'est
irrémédiable. il n'entendra jamais la parole d'un homme qui a vécu.
comme
une grosse mouche collée au plafond, il stagne dans sa grandeur, pieds et
poings liés, juste pour être là et durer, durer, durer beaucoup, durer beaucoup
trop.
3.6
le
seigneur du néant et de la destruction. son pouvoir est de mort. et quand il
nous gave, c'est en vue du sacrifice final.
il
sollicite notre abaissement, nos gisements les plus bas. il nous veux complices dan la honte et dans
l'abjection, fraternité basse
une
présence d'ange de mort détruit toute notre histoire toute notre vie, tout ce
qui précède notre comparution.
sa
grandeur le transforme en cible, car nous devons tuer ce qui nous offense. ne
scandalisez pas les petits enfants
65
Antoinette se dirige vers le bureau du
Président. Robert lui coupe la route,
les bras levés.
Robert
je
ne vous le conseille pas
passez
par moi
vous
devez passer par moi.
je
vous filtre
je
vous canalise
je
vous purifie
je
vous sanctifie avant la présentation
avant
la comparution devant le Grand Maître
fils
aîné de la race des seigneurs
la
race des vrais humains
les
purs les réels.
ceux
qui sont au-delà des Autres
Nous
ne savons même pas ce qu'ils sont
nous
ne sommes vous et moi que nous-mêmes
moi
un peu plus
Antoinette
laissez-moi
passer
vous
n'avez pas le droit
mon
destin professionnel est en jeu
je
dois le voir
Robert
vous
ne le verrez pas
je
vais vous expliquer
là
haut ( montre la porte du bureau
présidentiel )
là
haut il n'y a personne
réjouissez-vous
de m'avoir
moi,
homme réel.
soyez
à mon service
si
vous ne préférez pas l'abjection
songez
à ce qu'il y a en haut de ces trois marches de rien
l'humain
ici
les
pas humain là bas
homme
et femme ils ont été créés.
toutes
les incarnations du Maître Androgyne
seigneur
de la terre
sa
grandeur repose sur nous
sur
nos épaules sur notre peine sur notre
désir
il
flotte au dessus de notre souffle vital!
Clair
et entier
à
l'abri de l'outrage.
66
Antoinette
gesticulation!
il
est ce qu'il veut
mais
c'est lui qui transforme notre agitation en travail
notre velléité
en acte réel
c'est
lui qui nous incarne
car
qu'est-ce qu'une chair sans fouet?
le
même fouet pour vous et pour moi
il
n'est que ça, le pauvre!
nous
prospérons sur son abaissement
nous
raffermissons notre sang au nectar de sa méchanceté
il
nous rassemble et il nous humanise
l'humain
est peu de chose à l'aune de sa grandeur
Robert
à
ce compte autant l'anéantir
le
virer, le trucider
nous
savons nous faire du mal tout seuls.
Antoinette
n'y
songez pas
il
est notre abcès de fixation
le
drain de nos purulences
sans
lui la méchanceté se disséminera partout
il
est le frein à la grande métastase
le
filtre imprégné de tous les poisons
humains
le
dompteur de nos sauvageries
il
nous guérit de la faiblesse et de la bonté
sans
lui nous serions déjà emmêlés vous et moi dans la même bouillasse
tout
serait amour et stupre au lieu de la vie réelle
67
Robert
C'est
après tout ça, la vie réelle
nous
y parviendrons
vous
êtes mon chemin
je
suis votre chemin
nous
sommes à l'état de l'attroupement
du
piétinement
de
la mêlée sanglante
du
tohu-bohu
nous
grimpons les uns sur les autres
comme
des fourmis sur une proie vivante.
nous
nous franchissons sans presque nous voir
et
les monstres qui nous appellent de loin
et
qui ricanent
Charles,
tenez!
Jusqu'où
nous mène-t-il?
et
dans quel but?
Antoinette
traverser!
vers
nous-mêmes!
au-delà
de nous-mêmes!
contre
nous-mêmes s'il le faut.
Robert
C'est
bon pour les gens qui ne sont qu'eux-mêmes
et
qui le demeureront de toute manière
être
autre, Antoinette!
être
autre!
vous
serez invulnérable!
ceux
qui vous frappent frapperont à côté.
ceux
qui vous sermonnent sermonneront du vent.
vous
passerez sans être vue.
on
barrera la voie à quelqu'un d'autre que vous
et
si vous les piétinez, vous ne piétinez rien.
auprès
de qui iraient-ils se plaindre?
à
part bien entendu le bon dieu
miséricordieux
le
seul à écouter ceux qui ne sont qu'eux-mêmes.
tos
les autres sont au loin et avancent
le
moindre retard change le destin
le
temps passé n'existe plus
le
temps perdu ne se rattrape jamais.
c'est
ainsi que sont les choses.
c'est
l'ordre du monde.
68
Antoinette
Oui
mais seulement après l'entretient d'embauche.
c'est
plus qu'une formalité
c'est
un acte obstétrique
nous-mêmes,
avant, nous n'étions qu'un ventre fécond
nous
en naissons, ici,
portant
le nom que l'on nous attribue
et
nous mourrons en couches
nous
sommes sacrifiés à la nouvelle créature.
vous
connaissez les films d'horreur
le
fils du diable
l'antéchrist
nous
le sommes tous, ici, dan l'entreprise
sous
le regard des Maîtres.
notre
forme humaine est un leurre
Robert
Ici,
nous n'avons pas de forme.
c'est
bon pour les gens
ils
n'ont que ça
des
innocents sans mission
conçus
sans faute et sans péché
Antoinette
exempts
de jugement dernier
exempts
de condamnation
nous
en revanche,
nous
qui avons tant à perdre
nous
vivons sous le poids d'un verdict imminent.
Vous
qui êtes en première ligne
Vous
qui le fréquentez,
Va-t-il
durer?
Son
estime nous sera-t-elle encore acquise
ce
soir ou demain?
69
Robert
regardez
dans mon regard si vous existez encore
vous
serez mieux préparée à affronter le président
et
tous les autres présidents qui veulent nous foudroyer
j'en
suis passé par là, Antoinette
j'ai
assumé, j'ai surmonté, j'ai dépassé
j'ai
franchi!
Tant
de géants tant de maîtres tant de juges!
je
regarde le monde à travers des cicatrices.
abritez-vous
dans mon regard
je
suis une forteresse
Antoinette
je
n'en ai que faire
je
ne me laisserai pas posséder
il
n'est pas né, celui qui sabotera ma carrière
Robert
c'est
ça le chemin, Antoinette
persévérez
regardez-moi
tel
que vous me voyez, je suis une épopée vivante
j'ai
terrassé bien des monstres
j'ai
dépassé bien des seigneurs
géniteurs
professeurs chefs patrons
au-delà, toujours au-delà
je
suis une fatalité
je
suis la mort de tout ce qui a été.
vous
êtes la mort de tout ce qui a été.
debout,
Antoinette!
écrasez
la peur
70
Antoinette s'approche du cadre, de face,
presque à le toucher. Parle d'une voix claire et sonore, comme une annonce.
Antoinette
Nous
sommes si peu de chose!
si
charnels, si précaires
fugaces
et éthérés
fugaces
comme un souffle
éthérés
comme un fantôme
qui
nous voit?
nous
sommes proches et indiscernables
ceux
d'en haut nous confondent
ceux
d'en bas nous méconnaissent
nos
sommes un seul être
nous
ne dépendons pas de nous mêmes
à
deux, nous ne faisons même pas un petit point
un
tout petit point dans l'univers.
Robert
et
pourtant on s'intéresse à nous.
nous
sommes encerclés, Antoinette
ce
sont des esprits malins
une
légion d'esprits malins
un
gigantesque regard froid et malveillant
je
les piétine
je
les harcèle
je
les oblige à jouer.
autour
de moi je ne veux pas de spectateurs
du
coeur, Antoinette!
faites
de même
ne
craignez personne!
ne
craignez pas le Président
Ne
craignez aucun président!
ne
me craignez pas!
Antoinette
nous
sommes drôles
nous
sommes attendrissants et pathétiques
nous
jouons comme deux petits enfants dans un recoin de la cour
nous
ne maîtrisons rien
eux,
les autres, ceux qui sont comme le président
c'est
eux qui tiennent les manettes de notre destin
ils
nous laissent exister comme ils veulent
ils
nous infantilisent
devant
leur redoutable bienveillance
nous
sommes comme un seul être
petits
et dépendants
émus
et pleins d'espoir
proches
comme deux jeunes époux
(fait mine de l'embrasser, rapidement et
superficiellement)
71
Robert
change de ton:. cassant et froid
à
ce sujet
avez-vous
fait des propositions quant au mobilier?
les
nouvelles armoires, les nouveau bureaux
les
installations sanitaires?
regardez
donc dans les catalogues.
en
voici quelques-uns
faites
pour le mieux
vous
m'en rendrez compte.
je
présenterai votre étude de marché au
Président.
Nous
n'avons pas de temps à perdre.
les
délais courent
le
temps est cruel, Antoinette
pas
moi, pas le président, le temps
Voilà
pourquoi nous vous dirigeons d'une main ferme
Antoinette
ce
n'est pas nécessaire, Monsieur le Directeur
je
connais mes responsabilités
je
suis là pour ça
certes,
vous soutenez mon ardeur
et
je vous en sait gré
Robert
n'exagérons
rien.
je
fais ce que je dois
je
n'en ai pas le choix
je
suis comme vous autres
nous
sommes tous un peut comme des putains
des
putains sacrées si vous aimez mieux
en
échange d'un droit de vivre
nous
nous vouons à la jouissance de toute une horde
nous
donnons du plaisir à une légion de démons concupiscents
Chefs,
Présidents, Actionnaires, Banquiers, Conseil d'administration,
mille
punaises lubriques qui sucent notre existence
et
qui aiment ça.
compulsez
donc les catalogues
rédigez
l'appel d'offres.
choisissez
le mieux offrant
72/ 96
Antoinette
ah
le délicieux frisson de la servitude
vous
ne pouvez pas savoir.
je
suis à vous
je
vous vois et vous ne me voyez pas
vous
êtes mon spectacle permanent
prenant
et bouleversant.
effrayant
et réconfortant
vous
me donnez beaucoup
dieu,
je ne sais pas
mais
il y a tant de petits dieux
des
milliers de petits dieux
emboîtés
les uns dans les autres comme des poupées russes
des
plus petits aux plus grands
vous
en êtes.
vous
le savez.
Robert
si
vous saviez comme c'est fatigant
rappelez-vous
les histoires que l'on raconte
ces
hommes qui périssent au bordel
épuisés
de jouissance.
je
n'en suis pas là
mais
si mon ascension continue
c'est
ainsi que je finirai
Antoinette
nous
par contre nous sommes éternels car nous ne sommes rien.
des
rats dans le labyrinthe, comme on dit communément.
peu
d'entre nous lèvent la tête pour vous voir
nous
connaissons par la peau
par
les os par les muscles
nous
découvrons l'extérieur de notre monde
quand votre main s'appesanti sur nous
quand
vous nous faites souffrir
de
peur, de honte, de détresse.
moi,
je parade à la frontière
une
parade de séduction
un
jour je prendrai votre place
s'appuie des deux mains sur les épaules
du cadre, le forçant à s'asseoir
nous
nous surveillons et ça nous fait tenir debout
veillons
Robert la bouscule et la force à s'asseoir sur ses
genoux. Entreprend de la peloter profondément
Antoinette se libère, bondit, s'enfuit,
revient, prend la pile de catalogues, et
part rapidement.
Antoinette part en emmenant la pile de
catalogues. Les bureaux s'éteignent.
Entrée du Président
73
la Cadre
C'est
fini! c'est fini, Charles
ma
journée est perdue
personne
n'est venu
le
soir tombe
les
fenêtres s'obscurcissent
l'éclairage
urbain s'allume
nous
sommes seuls
nous
ne nous parlons pas
nous
nous hélons du fond d'un désastre
malgré
notre détermination, notre impassibilité
notre
froideur notre méchanceté
notre
hargne, notre combativité
notre
habileté, notre ruse.
la
fin nous rattrape
le Président
ne
vous inquiétez pas
ce
n'est qu'un panne et nos techniciens sont à l'œuvre
nous
sommes déconnectés, l'informatique se plante, le téléphone borborygme
cela
vous étonne-t-il?
toute
cette technologie est une catastrophe potentielle.
Robert
l'être
humain, Charles!
l'être
humain voilà la catastrophe
l'accroc
dans cette machine délicate
faite
de technologie, de production, de transformation, de commercialisation.
c'est
le cauchemar du vrai progrès!
que
ne feraient-ils pas pour demeurer ce qu'ils sont!
ils
peinent à la tache
ils
souffrent de devoir faire plus
de
faire mieux
de
faire toujours mieux
de
se séparer de leur bassesse
de
tenir à distance leur propre infériorité
comme
on tient un mauvais chien au bout d'un bâton
ils
ne sont pas comme nous.
74
Le Président
mais
quelle jouissance rare de les voir agir!
si
petits, si démunis, si vulnérables si soumis
si
rageurs si haineux si révoltés!
une
vraie cantate faite de fausses notes.
hilarant
et attendrissant.
se
regardant entre eux comme nous les regardons
pleins
de haine et de dérision
fascinés
et méchants
séducteurs
et tourmenteurs
...
laissons là toute cette engeance., Bob
que
serons-nous demain nous-mêmes?
les
rumeurs sont alarmantes
le
conseil d'administration va accoucher
d'un dragon
qui
nous mangera tout crus.
l'assemblée
générale s'apprête à cracher sur nos
têtes
le
feu du ciel, les cendres de Pompéi, le souffre de Sodome et de Gomorrhe!
il
restera du vide
du
rien du tout qui aura notre nom et notre forme.
nous
serons des gens, Robert!
Vous
savez,
aller,
venir
boire
des demis, tondre le gazon, laver la voiture, bricoler son pavillon.
ni
vous, ni moi
des
gens, robert.
des
gens.
75
Robert
jamais
je
me vendrai
partout
où l'on achète, j'y serai
je
saurai mettre en valeur mes compétences
ma
motivation
mon
expérience
mon
implication dans le projet d'entreprise
mon
dévouement absolu
je
me vendrai tout entier
des
orteils
que
dis-je, des ongles de orteils
jusqu'à
l'extrémité des cheveux.
je
rejette les rejetés
je
honnis les perdants
j'exècre les vaincus
je
n'en serai jamais
Le Président
mais
ils nous tiennent
ils
vous tiennent, mon cher Robert
Avez-vous
songé aux clients?
et
les commandes, Robert, les commandes
avez-vous
étudié ce dossier?
mais
c'est accablant.
arrogance,
bêtise, méchanceté
des
commandes exorbitantes, mon vieux
veulent
tout, veulent la perfection, veulent l'excellence
et
les quantités, c'est effrayant les quantités.
on
serait morts à la tâche
ils
n'en seraient pas rassasiés.
et
les demandes excentriques,
tellement
excentriques,
qu'eux-mêmes
ils ne voudraient pas les voir satisfaites
et
tous ceux qui, manifestement ne veulent pas payer
ou
pas en totalité, ou pas tout de suite, ou pas du tout.
c'est
eux, les gens, qui mènent la danse.
on
n'en sortira pas.
Robert
brusquons
les choses, alors
passons
de l'autre côté
du
côté de gens réels du monde réel
moins
on agît plus on laisse faire le destin
moins
on a de mains, plus on est efficace.
nos
mille fonctionnalités
nos
bras de pieuvre
nous
épuisent pour rien
nous
sommes en exil, Charles.
devenons
vrais
de
simples humains sans histoire
représentant
bien ce que sont les hommes
et
touts les stades de l'évolution.
laissons-nous
emporter
flottons
au gré des vagues
soyons
comme la terre.
76
le Président
vous
serez boue
vous
savez bien
"tu
es poussière
tu
retourneras à la poussière
tu
es fait de la glaise du sol
et
tu retourneras dans la terre."
je
le connais bien, le marketing divin.
mort,
faiblesse, précarité
je
connais parfaitement ses arguments de vente
sa
campagne publicitaire ancestrale.
nous
allons le battre
le
coiffer sur le poteau.
de
l'agressivité, Bob
de
l'agressivité
marketing
impitoyable.
sponsoriser
tout et n'importe quoi
et
les savants, Robert!
ils
nous les faut
des
communications, des articles, des entrevues, des publications!
ils
savent démentir les rumeurs calomnieuses
nous
ne volons pas
nous
ne polluons pas.
nous
ne tuons personne
presque
personne
en
faire des paroles de chanson
convoquer
les stars du show business
c'est
quand même pas hors de prix
moi-même,
Bob, je prépare un ouvrage
un
petit traité à l'usage des entrepreneurs
voici
son titre
"corps
et âme, l'art de gérer."
c'est
irrémédiable, Robert
nous
ne sommes pas des gens
nous
sommes la cause.
Robert
leur
détresse est insuffisante.
consultez
seulement les statistiques de notre département pharmaceutique et
parapharmaceutique
les
essences d'essence biologique, les extraits de force vitale.
ils
n'en achètent pas!
il
faut inventer un fléau, le populariser, les en guérir.
le président
ça
se fera tout seul
nous
ou bien d'autres
en
attendant respectons les règles.
suivre
la demande!
avoir
un temps d'avance sur le besoin.
renoncer
à l'activisme
ne
pas les effaroucher
le
pouvoir est meilleur quand il n'a pas de mains.
77
Robert
je
suis vos mains
je
veux aller au contact
nous
sommes en bute à une hostilité générale
une
malveillance sanglante
il
faut acheter son ennemi
achetons,
Charles
achetons
tout ce qui vient nous contrecarrer!
achetons
les hommes, les villes, les administrations, les entreprises.
enrichissons-nous
à chaque achat, et achetons encore
nous
ne sommes rien
soyons
tout.
l'entreprise
sera le genre humain
le Président
et
naturellement c'est à vous que nous serons redevables de cet exploit.
l'aboutissement
de tout
la
fin de l'histoire
et
le progrès, Robert?
le
développement?
la
conquête permanente de nouvelles parts de marché?
l'avenir,
Robert, l'avenir
laissez-nous
donc un peu d'avenir.
il
en va de ma carrière.
pour
une fois que j'avais eu une grande pensée!
aussi
grande que les vôtres
enfin
car
il y a toute sorte de pensées
les
grandes, les petites, les encore plus petites
les
vôtres, les miennes
et
tout ça grouille et s'enchaîne
l'une
mangeant l'autre.
comme
des poissons carnivores dans la mare
comme
des rats cannibales au fond d'un puits
je
pense que c'est ce que vous appelez
progrès
mais
attendez seulement
juste
avant la fin
car
tout ça va mourir
toute
pensée sera engloutie dans toutes les pensées
il
n'y aura rien
la
mort, l'entreprise universelle
nous
serons touts dedans
nous
parlerons pour de bon
nous
cesserons de jouer
un
seul monde
une
seule entreprise.
C
Q F D!
78
Le Président
adieu,
Robert
avec
des idées comme celles-là vous feriez couler même une petite épicerie de
quartier.
à
vous en croire, vous êtes promis à une bien plus grande destinée
nous
avons les pieds sur terre, nous, Bob.
nous
voulons des choses
des
clients, des commandes, des actionnaires.
des
fournisseurs et des matières premières
du
bénéfice et des produits finis.
tout
ça.
j'attendrai
mes objectifs
même
s'il faut vous enjamber
vous
piétiner
vous
pulvériser
en
somme, vous licencier
Robert
oui
dansons
donc la dernière danse
disparaissons
enlacés dans les coulisses
comme
deux monstres mythiques.
deux
incarnations des dieux inférieurs.
vous
connaissez la fable de l'aigle et du ver de terre.?
non.
peu
importe. c'est fini.
arrêtons
de jouer, voulez-vous?
le Président
dommage.
je
commençais à y croire
nous
voilà en route sur le véritable chemin.
en
arrière, Bob, vers le pays des ancêtres
et
des ancêtres des ancêtres
les
vivants et les morts vont bientôt se rejoindre.
et
s'il y avait encore un espoir?
un
dernier recours?
79
Robert
que
des ennemis, Charles
des
bourreaux, des exécuteurs des basses œuvres
on
nous hait, Charles
on
nous saccage
on
nous assassine.
Tous
ces voleurs, utopistes, terroristes, humanistes.
il
faut les surveiller, Charles.
il
faut nous terrer.
des
vigiles des chiens des alarmes des caméras vidéo
des
mouchards des collaborateurs zélés
rien
n'est trop bon pour nous sauvegarder.
sauvons
la face avant la fin de tout
soyons
bons, compréhensifs, magnanimes
Cédons!
qu'ils
prennent tout ce qui déborde!
nos
installations, nos trésoreries
donnons
nos dirigeants aux chiens!
les
petits chefs au poteau! les Présidents au bagne
Et
ensuite récupérons la mise avec des bénéfices
J'ai
étudié, Charles
je
me suis formé dans les meilleures écoles de gestion
je
sais faire ça.
sauvons
l'essentiel
le Président
pas
un sou!
au
contraire
je
suis prêt à mendier
à
faire les poches de nos salariés
à
ramasser une épingle par terre
c'est
le fleuve qui nous désaltère
c'est
le sang qui remplit nos veines
des
centimes, Robert! des centimes
un
centime, des milliers, des millions
des
milliards de centimes!
c'est
tout ce qui existe.
Robert
et
nous, Charles, et nous
que
tout coule, que tout s'effondre
nous
sommes indestructibles!
les
gens ne sont finalement qu'eux-mêmes, voués à disparaître
nous,
nous sommes autre chose
nous
sommes les autres
des
artefacts, des dispositifs, des procédures
les
éternels
les
magnifiques
les
irremplaçables
enfin...
80
le président
pauvre
bob
je
reprends la main.
je
veux régner sur des humains, pas sur ça
vous
êtes un grand nerveux, Robert
un
grand nerveux
de
ceux qui détraquent la merveilleuse machine que je commande
je
veux des êtres humains
des
êtres de chair et de sang
je
veux leurs esprits
je
veux leurs cœurs.
mes
hommes et mes femmes seront des outils
de précision
leurs
âmes seront calibrées et dévouées
des
pur sang
d'éblouissants
zombies
imaginez,
bob, pour une fois
des
cellules psychologiques, des aumôniers, la boîte à idées
les
groupes de paroles, le salon de beauté
le
sauna
et
les excursions, les spectacles, les soirées.
et
pour certains mêmes,
les
cadres de vente
un
petit peu de prostitution
un
zest de casino.
ils
ne connaîtront plus le chemin du monde.
le
cadre
c'est
donc ça!
vous
m'avez usiné et calibré
vous
ou le destin, je ne sais plus être moi, dieu merci
façonné
par les égards, les rémunérations d'aristocrate
les
honneurs, le respect, la puissance
l'illusion
de puissance.
ce
qui me réconforte c'est que nous en sommes tous là.
le président
pas
tous, pas toujours
moi-même
le matin
vous
savez, au réveil, juste avant le réveil
celui
qui s'éveille n'est pas encore moi
il
n'est pas non plus lui-même
après
ça va très vite
les
modèles renaissent
les
fonctions s'organisent
moi
je deviens moi
vous,
vous devenez vous.
les
autres deviennent les autres.
c'est
ainsi.
plus
quelques mirages.
vous
êtes un mirage, Bob
partez
dans le siècle
démissionnez
adieu
mon vieux Robert.
je
vous vire!
Troisième soliloque
(même dispositif; immobilité complète
d'Antoinette et du Président ; plaie et coulée de sang sur le front de ce
dernier. aucune expression)
pendant tout ce soliloque, Robert brandira un revolver qu'il pose et reprend de
temps en temps
81
Robert
autant
que ça ne tarde pas.
que
ça ne dure pas.
survie
végétative du temps
aller
au plus court
couper
l'air
asphyxie
rapide
illusion
déchet opératoire.
de
nouveau la bête
scorpion
ou blatte
indestructible
et sur la terre
cheminer
dehors c'est tout.
82
se hausse sur la pointe des pieds, bras
levés
Grand!
Grand!
effrayant
tas de chair
lubrique
et glouton
mangeur
de temps
gavé
de vide
crimes
ajournés
forfaits
mal commis
haines
inachevées
tu
as aussi manqué le mal.
rampe
vers le pire
chevauche
l'irrémédiable
sors
du cercle
visite
les enfers
sois
César.
dans
la misère et dans l'abjection
83
Robert,
Bob, Directeur, rien.
avec
ça, je suis moi.
même
si c'est stupide, moi
même
si ça ne ressemble à rien, moi
bienheureux
les autres, les gens
ceux
qui restent là-bas
eux,
toujours eux-mêmes
j'aurai
dû sévir
quand
il était encore temps
leur
arracher le masque
puis
les mains
puis
la peau.
les
dépouiller de leurs faces éternelles.
84
attention
ressaisis-toi
tuer
passe encore
mais
il ne faut pas tuer n'importe quoi
tous
les morts ne sont pas bons à piétiner.
méfie-toi
le
public adore les assassins.
tant
qu'à faire de tuer l'autre, tue le meilleur d'entre eux
tue
le grand pitre
trahis
les liens du sang
tu
verras.
un
bouclier humain autour de toi
gendarmes
policiers juges bourreaux
paroi
entre toi et les autres.
préservé!
seul
et unique
ne
te trompe pas d'assassiné.
85
mon
sang est ma maison
et
dans le sang les mères
les
mortes
harpies
muettes
prêtresses
du renoncement
je
vais guidé par les femmes mortes
les
femmes mortes dans mon sang
pythies
à un seul mot
une
unique prophétie
que
je ne veux pas entendre!
que
je n'entends pas
je
te fuis
je
t'incorpore
je
te blesse.
86
je
me dresse très haut sur de mauvaises racines
je
torture la terre
je
veux torturer la terre
j'organise
le désert
j'administre
la mort
je
relance l'histoire
on
ma fait éclater comme une digue
on
m'a fait exploser comme un rocher dans la rivière
tout
s'écoule
tout
s'écoule pour toujours
la
malédiction un grand fleuve qui coule
je
ne sers plus à rien
je
ne fais pas obstacle
muscles
et organes
toute
ma chair est prévarication
la
honte
la
palpitation du mal.
87
morte
la proie mort le prédateur
mort,
le grand rat qui me barrait la route.
mortes,
les mères mortifères
et
leur engeance de rats qui se bousculent
l'âme
de tous les chefs a migré dans l'au-delà
dans
un troupeau de porcs peut-être bien
mais
ils ne sont plus ici.
88
demain
il n'y aura pas d'histoire
ni
après demain
ni
après demain
c'était
facile de passer au-delà
aussi
facile que de s'endormir et de se réveiller
et
de s'endormir encore
aussi
instantané qu'un coup de couteau
il
est facile de n'être nulle part
le
désert, ça se viole.
89
ils
vont venir
ils
me battront
ils
me ligoteront
très
peu de temps
néant
trop court
un
petit trou de rat pour y aller
méfie-toi
les
morts ne savent pas mourir fais vite
t'en
n'a pas trop de toute ta force.
c'est
le moment
90
ils
boiront à mon visage
la
dernière flaque d'eaux noire
la
saveur du mal
la
matrice des petits avortons du mal
l'enfer
à la petite semaine.
tout
s'est accompli
la
fin est une excellente performance.
la
mort est opérationnelle.
voilà
pourquoi je te tue.
91
voilà.
tout ça.
l'époque
des
entrailles cannibales
ça
digère lentement ce que j'étais
ça
le digère jusqu'à la nausée
lentement,
trop lentement
passé
miteux vomi
moi
avec
je
disparaîtrai avec la bête.
92
il
faut peu de chose pour faire crever le destin
un
petit acte
un
bon petit acte
petit
et indéniable
une
petite mort insignifiante et voilà un monde qui meurt
combien
de millions de mondes n'ont-ils pas crevé avec les millions de morts qu'il y a
eu!
peut-être
beaucoup plus
peu
importe c'est fait
un
petit acte surnuméraire
pas
de compte rendu pas de rapport à rendre
un
acte tout court
une
chose qui ne se dit pas.
93
mes
mains peut-être
bonnes
à préserver la vie
bonnes
à ôter la vie
bonnes
à mendier
bonnes
à cogner
incapables
de tuer
incapables
de couper le fil de la peur
me
voilà pour toujours à plat ventre
leur
main de fer des maîtres sur ma nuque
les
chefs qui m'écrasent
à
cause de ce que j'ai fait
à
cause de ce que je n'ai pas fait
nous
voilà inséparables
tant
qu'ils sont quelque part
l'allégeance est éternelle
94
pourquoi
pas la mort
ce
peu de chose
petite
fongosité
une
moisissure hideuse qui ronge le monde
un
chancre invisible sous nos peaux
un
désordre fondamental.
deux
morts pour chacun des hommes
la
mort minable
la
mort grandiose
on
peut choisir
on
peut se tromper.
95
ça
vient
membrane
après membrane la fatalité durcit.
ce
lieu est la momie d'un lieu
bouger
est piétiner la mort
les
talons cloués au sol
pour
fuir il faut d'abord déchirer le sceau du temps
arracher
le passé par lambeaux
repérer
les failles
pisser
sur la mémoire des autres
n'avoir
été rien
ni
moi
ni
Antoinette
ni
Charles
ni
rien.
96
juste
mon nom
mon
nom vaut mieux que moi.
il
m'a précédé et il me succède
je
suis dans mon nom comme le ver dans le fruit
mon
nom va me recracher et me survivre
je
saurai disparaître
vivant
et en plein jour
comme
un ver brûlé par le soleil
Charles,
Antoinette, disparaissez avec moi
venez.
l'éternité
nous réclame.
Robert recouvre le Président et Antoinette d'un voile
noir.
obscurité.
26/07/2006
26/07/2006