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lundi, janvier 23 2012

Les larves

                                                                                         

Les larves

 

Décor pour les six scènes

Pièce à peu près vide

Une table

Quatre chaises

Fenêtre au fond à gauche

Porte latérale à droite

Lampe nue

Nuit

Le Baroudeur devant la fenêtre, à moitié dissimulé, porte un fusil

L'Ancien est assis devant la table et compulse des documents


 

Scène 1

(L'Ancien et le Baroudeur)

L'Ancien

Tu vas blesser quelqu'un

Attends l'attaque

C'est la consigne venue d'en-haut

Nous guettons, c'est tout

Ils attaquent la nuit

Ne tire pas sur des absents

Le Baroudeur

Penses-tu. Je tire pour le principe

L'Ancien

Les principes, ça se dit!

et il est plus que temps de les dire!

les proclamer!

conquérir les esprits!

Le Baroudeur

Ça, j'ai jamais appris.

L'Ancien

L'esprit des hommes ça se regarde dans les yeux

Vas-y voir

Notre Gymnaste et notre Théoricien sont eux là-bas

Au contact

Le Baroudeur

C'est maigre

Il faut recruter

L'Ancien

(lit des feuillets)

Écoute ça

Nous sommes le Peuple

Le Peuple organisé

La chair et le sang de la Nation

Nous disons ce qui est

Nous faisons advenir l'éternel

Nous détruisons l'oubli et nous détruisons l'oubli de l'oubli

Et ainsi de suite ad aeternam

Nous

Moi, ancien boulanger, pourvoyeur du pain

Celui qui nourrit les corps avec le fruit de la terre

Toi, ancien militaire, guerroyeur, baroudeur, celui qui donne force à la justice

Les autres, ceux qui viennent

Le gymnaste, le champion, maître de la puissance primitive

L'avocat, le penseur, la parole qui est action.

Et tous les autres, les nôtres et les larves

Les anges de justice et les démons déchus

Les impitoyables qui sauvent le monde

Et les anges mous qu'il faut sauver de la mollesse.

Avec humanité mais sans trembler.

Tout sera mené sous l'égide d'un esprit assuré (se désigne)

Et sous la poigne virile d'un justicier implacable. (désigne le baroudeur)

Je déclare la séance ouverte!

Si avec ça on ne recrute pas des partisans…

Et s'il y a du grabuge

Tu t'occuperas des perturbateurs!!


 

Le Baroudeur

Tu vois bien,

Je sais me maîtriser, en vrai militaire!

Je sais ne pas tirer quand c'est pas le moment de tirer!

Mais attention!

Un jour ou l'autre il va falloir tirer

Tirer pour tuer !

On n'y coupera pas

L'ancien

Tuer! Tuer!...

Réfléchis.

Va pour tuer les uns et les autres. Admettons.

Ça peut aller, un temps

Mais à la fin?

Tout le monde sera là et il faudra encore choisir

Choisir encore!

Choisir les bons, tuer les autres.

Et à la fin, tu recommences.

Imagine le tableau

Il ne te restera que toi-même à tuer.

Le Baroudeur

Je commence, moi

Tant qu'ils ne savent pas encore qu'on est là!

Je commence par un bout

Je prends les devants!

On verra bien qui tue qui

Tu veux peut-être les laisser commencer, eux!

Moi pas

Ajoute toujours ça à ta proclamation!

L'ancien

J'ajoute, j'ajoute

(déclame)

Nous sommes nous au-dessus de la mort

La mort du martyr est une victoire

La mort du héros est un triomphe

Le Baroudeur

Des martyrs! Des héros!

Jamais vu

Juste    aligné des salopards

Eux ou moi

(Feint de tirer par la fenêtre)

L'ancien

Tu tires sur rien

Tu tires sur personne

À cette heure-ci tout est désert


 

Le Baroudeur

Ils sont là

Ils sont toujours là

Ils ne se montrent pas mais je sais deviner!

Ils ne bougent pas mais je sens qu'ils sont là

Je connais la tactique

Règle numéro une faire bouger l'ennemi

Ameuter la vermine

Tout ce qui se planque au fond de la nuit

Et cette nuit est un vrai nid de rats

Cette ville est toute pourrie de tanières qu'on ne peut pas voir

C'est là qu'ils sont

Terrés dans la nuit

La nuit est leur tanière

Une putain de tanière avec ces vers de boue qui ne remuent même pas

Je les connais

Absents! N'existent pas!

Illusion!

Leur truc c'est faire le mort

Je vais les aider

Je vais leur filer un coup de main.

(tire)

je crève leur nuit

je les appelle dehors

(tire à plusieurs reprises)

Par leurs noms, je les appelle

Ils vont me comprendre

Je les baptise

Ils comprendront

(tire)

Tu t'appelles balle dans le ventre

(tire)

Tu t'appelles crève charogne

Les voilà baptisés

Tu voulais les sauver…

C'est parti!


 

 L'Ancien

Notre Doctrine les sauvera

Ceux qui voudront bien nous écouter

Pas les autres

Ça prendra le temps qu'il faut

Fût-ce un millénaire!

Le Baroudeur

C'est long

C'est trop long

Méfie-toi

De tout le monde!

De nous!

Certains rongent déjà leur frein.

On frappe à la porte

Les coups semblent obéir à un code


Scène deux

Le baroudeur

L'ancien

Le gymnaste

Le Théoricien

Les deux prisonniers

Entrée du gymnaste et t des deux prisonniers

L'Ancien

Qu'est-ce vous me ramenez?

Ici!

Ils n'ont pas le droit!

Personne ne rentre ici!

Surtout pas eux!

À moins que soit des faux

 Le Gymnaste

C'est des vrais

Ils nous évitaient

Ils rasaient les murs

Ils changeait de trottoir

Ils voulaient encore se cacher

L'ancien

Ils vont nous reconnaître!

Se rebeller!

Nous dénoncer!

Le Gymnaste

On les a battus d'abord

C'est des vaincus

C'est des dociles!

Tu nous disais de les mater

Ce qui est dit est fait

(montre ses poings)

Travail fait n'est plus à faire

Chien paresseux fait le bonheur des puces

Écrasés, écrasés, je te dis

Je ne sais même pas combien

C'était la bonne pioche, la sortie nocturne

 L'Ancien

J'ai dit intimider! Discipliner!

Corriger mais pas trop

Pédagogie d'abord!

Persuasion!

On sévira plus tard.

Le Gymnaste

Je sévirai

Je suis ton arme

Belle bête bien dressée

Lâche-moi dans le monde et le monde t'appartiendra

Je suis ta forteresse

La flèche et la meurtrière

Je suis le bastion

 L'Ancien

Pas d'autre bastion que la patrie

Le sol et la frontière

C'est là que tout commence et c'est là que tout s'arrête

Pour nous et pour les nôtres


 

 L'Ancien

Voilà pourquoi je t'ai accueilli parmi nous

L'idée revient au chef

Chacun agira selon ce qu'il est

La tuerie au tueur

La pensée au penseur

La force au fort

La force!

Laisser vivre les faibles nous rend faibles

On n'embrasse pas la boue qu'on piétine

S'il faut piétiner la vermine on piétinera la vermine

Le tout est d'avancer.

Sur la terre

Sur les morts qui sont dans la terre

Sur les morts qui ne nous aiment pas.

Sur les autres

Sur ce qui rampe, ce qui rôde, ce qui se faufile

On écrase ça, on n'écrase rien.

Ça nous ouvre des pistes

Ça balise nos chemins

Ça nous sert de repère.

Nous avançons à travers des corps

Des espèces de corps

Ceux qui nous frôlent et se comparent à nous

Qui nous côtoient, qui se mesurent à nous

Qui se mesurent aux corps glorieux

Aux âmes fortes.

Aux invaincus

Ils se mesurent, ils se condamnent

Ils énoncent le verdict

Ils proclament très haut leur propre indignité.


 

L'ancien (aux prisonniers)

Asseyez vous là et ne parlez pas

Sauf quand on vous dira de parler

À moi d'abord

Le Gymnaste

Tu te laisses approcher, on dirait

T'as des faiblesses et des tendresses

Quoi que tu dises

 L'Ancien

Faux!

Je ne les épargne pas pour rien.

Mais réfléchis donc!

Avec quoi va-t-on réaliser notre idéal?

Avec des gens

Avec d'autres gens!

Avec eux.

Avec leur souffrance et avec leur mort

Avec leur honte

Leur honte est notre chant triomphal.

Leur douleur est notre sang

le Gymnaste

Et leur gueule est notre cible

C'est là que ça se passe

Tu les a déjà vu, nous regarder?

C'est simple ils te transforment en animal pervers

Tu peut supporter ça, toi?

D'être transformé en animal pervers?

En bête à abattre?

Je ne discute pas je fais place nette.


 

L'ancien

Tu t'ensauvages

Tu t'empêtres dans ta puissance

Ça te domine

C'est ta bête, elle t'apprivoise

Tu te laisses dévorer par ta propre puissance

C'est ta force qui commande, pas toi

C'est un grand monstre, un grand rat qui te mange par les bords

On ne sait plus où ça commence, où ça finit.

T'es assis sur ton tigre et tu ne peux plus en descendre

Même nous, on hésitera à t'approcher

Le Gymnaste

Que me parles-tu de bêtes, de rats, de tigres?

Des rats!...Des tigres!..

Tu m'as regardé?

Tu m'as bien regardé?

Vas-y, regarde! Vas-y!

Quel rat? Quel tigre? Quelle bête?

(torse bombé, exécute quelques mouvements destinés à mettre en valeur sa musculature)

On frappe à la porte

Entrée du Théoricien. Armé. Casque de moto. Gourdin.


 

L'ancien au Théoricien (désignant les deux prisonniers)

Ah, te voilà

Toi, qui es lucide

Et même clairvoyant

C'est vrai, tu as du discernement

Dis-moi

En es-tu sûr?

Ils en sont?

Pas d'erreur?

Le Théoricien

Ils correspondent aux descriptions

Ils présentent tous les caractères distinctifs

Comme dans les livres.

L'ancien

On dirait pas

Je dis pas qu'ils sont des nôtres, ça non

Mais ce n'est pas vraiment évident

Il leur manque…comment dire…les stigmates, voilà!

Les stigmates

Le Théoricien

C'est parce que tu les regardes de près

Ça fausse le point de vue

C'est dans le noir qu'ils ressemblent à eux-mêmes

Ils sont faits de ténèbres

Sculptés dans la nuit

Moi, je sais, c'est dans l'intellect

Avec les yeux de l'esprit

Ils parleront

Je leur dirai ce qu'il faut

Des choses qui font causer

La langue de leur contrée

Je les ai capturé dans leur territoire

Dans les bas-fonds de la ville

Au hasard

Si tu choisis tu risques de te tromper

Tu vois tout mais d'en haut

De très haut

Je vois moi à ras du sol et dans le noir


 

L'ancien (déclame)

L'aigle et la chouette!

La vue perçante et les serres implacables

Gloire à la vue perçante!

Gloire aux clairvoyants!

Le regard qui traverse les menteurs comme une épée de lumière

La force de l'esprit qui trucide les fantômes

Ils sont des fantômes!

Des revenants opiniâtres, des damnés qui s'obstinent

Soyons chasseurs de spectres

Exterminons la race grise qui parade et déambule dans nos villes

Que chacun d'eux porte son nom inscrit au milieu du front

En lettres gravées au fer rouge

Nous lirons et nous saurons

Notre intelligence affaiblira les monstres

Ce sont des pensées mauvaises qui rôdent dans nos têtes

Mais!...

Une autre pensée y rentrera qui les dévorera toutes comme une grande araignée justicière

Nous garderons jalousement ceux qui engendrent des pensées mortifères

Ceux qui pensent tout ce qu'ils veulent

Même ce qui ne peut pas se penser.


 

L'ancien

Mais ça,… (montre les prisonniers )

À quoi cela peut-il nous servir?

Par nature, ils ne parlent pas

Le Théoricien

Mais c'est qu'ils parlent!...

Ils parlent!

On peut même les écouter

C'est pas dur

Ça s'apprend

Chaque mot est un aveu.

Même leur figure est un aveu

Regarde comment ils se taisent

Que taisent-ils?

J'éprouve des vibrations malsaines

Ça vient de leurs pensées

C'est ainsi que je les piste et que je les débusque

L'Ancien

Tu les obliges à parler

C'est toi qui parles à leur place

On ne saura jamais ce qu'ils disent vraiment

Tu mets tes paroles dans leur bouche

Je suis sûr qu'en toute spontanéité

Par la ruse

Ils finiraient bien par tout nous dire

Mais tu ne veux pas essayer


 

Le Théoricien (agacé)

La persuasion a fait son temps

Tu es vénérable, mais tu es vieux

C'est fini, ce temps-là

L'ancienne époque, avant nous

Votre époque.

Les grands concepteurs de l'avenir

Les imaginatifs! Les bavards!

Les péroreurs au fond de vos arrière-boutiques!

Ce n'est plus ça

On était enfermés dans vos têtes et on a fait tout éclater

C'est comme ça que tout a débuté

Il était temps

Vos têtes, les anciens, ce n'était pas beau à voir

L'intérieur de vos têtes je veux dire

Tout plein de vérité et de conviction

Un caillot de sang! Une embolie!

Une occlusion mentale!

Nous vous avons saigné!

Le verrou a sauté

Nous ne sommes plus là-dedans!

L'Ancien

Non

Vous ne pensez pas

Vous errez

Tu fais mine de penser, mais méfie-toi

Tu divagues, tu vagabondes, tu renifles partout comme un chien de dépotoir

C'est pas de la pensée c'est de la dissipation!

Vous ne savez plus où vous êtes

Je ne sais pas où tu es

Tu le fais exprès, peut-être

Mais tu t'y perdras

Tu oublieras le chemin du retour

Si tu ne sais pas d'où tu viens tu es perdu!


 

Le Baroudeur

Il a raison, chef!

Il n'a pas tout-à-fait tort, je veux dire

Pas trop penser

Plus le temps

On a déjà tout pensé

L'action a du retard

Les rondes

Les filatures

Les planques

Les écoutes

Les expéditions

Eh bien, ils nous voient

On se donne en spectacle, je te dis

J'en ai vu qui ricanaient

J'en ai vu

Alors, la théorie…

Ils vont rigoler longtemps

Si tu veux de la pensée t'a qu'à puiser dans les fascicules du guide

C'est bien écrit c'est pas trop long on y comprend tout, tout de suite

Ses pensées, tu peux les siffler sous la douche

Ce n'est pas en pensant qu'on se fait reconnaître

On aurait jamais capturé ces deux spécimens avec de la pensée

Du muscle et de la balle

C'est le levier de l'histoire et de la régénération du peuple

De l'esprit du peuple, infesté de vermine

Le Gymnaste

Nous sommes des idées nous même

Il suffit de nous voir

Toutes pensées dehors, voiles au vent et face au soleil

On traverse les foules comme une lame acérée

On tranche ce qui résiste

Ces deux-là n'ont rien compris

Ils sont restés sur place

Abrutis et sidérés                                               

La peur et l'horreur certainement

On va les instruire

On va leur donner une leçon

Le Baroudeur

On va les régénérer


 

Le Baroudeur

Ils ne sont pas comme nous

Le jour et la nuit

Le clair et l'obscur

L'interstice à vermine et la place de parade

La voix claire et le râle

La parole hautaine et le souffle du reptile          

Quelque chose et rien

Ça marmonne, ça

Ça murmure lâchement

Ça tergiverse, ça se tait

Pas comme nous

Nous, nous tranchons

Dire et faire c'est tout un.

Nous sommes le fil de l'épée, le tranchant de l'histoire

Nous sommes partout

Nous sommes tout

Le plus haut et le plus bas

Le noble et le sordide

Eux, tous pareils

Les malfaisants les ennemis publics

Les petit Landru, Jacques l'éventreur, Docteur Petiot,

Mais en gris, en plat, en gélatineux

Ils rêvent de crime et de stupre

Et ils se comportent sagement

Plats et droits comme des cloportes nocturnes

Des vers blancs qui se nourrissent du secret

Ils attendent le carnage et ils tremblent

Mais sans ce tremblement ils ne sont rien

Ils durent ce que dure le sang de la victime

Parasites de la chair déchirée qui meurent avec la chair des morts.

Chez nous, c'est la vie qui importe

(pause)

Même maudite.


 

Le Théoricien

L'histoire nous rendra justice

Le plus important ce sont les pages jamais écrites

J'en plein dans la tête

Je mourrai avec

Mais cela aura existé tout de même

Le Baroudeur

Ça freine

Heureux les illettrés!

Regarde-moi

Je suis à moi tout seul toute une chronique

Toute une bibliothèque

Qu'on ne lira jamais qu'on écrira jamais

La différence, c'est que moi non plus je ne lis pas ça

Pas le temps

Le Théoricien

On te lira un jour

À livre ouvert

On lira ce qu'on veut

Tu seras mort et intelligible

Le Baroudeur

Grâce à toi?

Le Théoricien

Et à d'autres

Il y en a des millions, des comme moi

L'humanité a besoin de têtes pensantes

Sinon comment se penserait-elle elle-même?

Le Baroudeur

L'humanité comme tu dis a besoin de bien d'autre chose

D'actes, d'actions

Brutales et irréversibles

Le Théoricien

Il faut savoir pourquoi

Le Gymnaste

Mais pour sauter le pas!

Pour ne plus piétiner aux portes!

Pour passer! Pour passer!


 

                                                                     

Le Baroudeur

Tu penses trop tard

Quand tu arrives la messe est dite

Tout est écrit

La page est pleine

Je sais, plutôt grossier, comme écriture

Trop grossier pour ton goût

C'est le gargouillis du sang

Voilà ce que je lis

T'as déjà vu un homme griffer la terre, à la fin?

Voilà les bonnes lettres

Et là, tu es analphabète

Le Théoricien

Des propos de petit tuer!

De petit tueur!

Tu les tues un à un, homme par homme

Mais les mots, eux, effacent des multitudes d'une seule traite

Voilà la langue que tu ne sais pas parler

Que tu ne sauras jamais parler

Dans ce pays qui est le nôtre

Tu es un étranger en perdition.


 

Le Baroudeur

Mais mes morts, je tes touche

Je les retourne du bout du pied

Je les dévisage et je les nomme

Je peux même les injurier

Il faut toujours mener sa besogne à terme

Le Théoricien

T'es une sorte de grand enfant

Je t'admire

Reste comme tu es

La racaille ne supporte pas un regard d'enfant

Le Baroudeur

La racaille, je connais pas

Je connais les morts

Et je connais les ouvriers des morts.

Et il en faut

Il ne faut pas laisser les morts croître et proliférer

Ils ne le font déjà que trop


 

Le Baroudeur

Regarde-nous par exemple

Le prédateur et le charognard

Les nettoyeurs des os et les larves des morts

Il y a de tout chez-nous

C'est la réalité on ne l'a pas choisi

On ne va out de même pas nous reprocher tous ces cadavres qui nous encerclent et qui nous envahissent

Il faut bien que quelqu'un s'y colle.

Les cadavres nous menacent, on se dévoue.

Chacun à sa façon

Achever, dépecer, grignoter, malaxer, dévorer au besoin

Certains les tripotent d'autres les effacent

C'est la loi des vivants

Les principes c'est autre chose

Les principes résultent de l'action

Il parlait comme ça, mon chef, et ça produisait des hommes

La pensée, la pensée…

La pensée colle aux semelles et brise l'élan

Ça fait pulluler les morts

Penser est un travail de cadavre

Les morts n'ont plus que ça à faire

Nous, nous travaillons

Le monde sera propre et la vie sera vivante.


 

 

Ancien – baroudeur – penseur - gymnaste

Le Gymnaste

Le travail est fait

nous voici

Retournons aux grands principes qui nous guident

L'ancien va nous dire où nous en sommes

Et nous dire comment continuer

L'Ancien

Mes amis, mes enfants, mes frères, mes compagnons

Sans votre action ma parole serait une chose flasque

Un suintement

Une purulence

 

Le Théoricien

La stratégie est l'âme des grands desseins

La providence est un échiquier

Chacun à sa place

Chacun son déplacement

 Le Baroudeur

Joli, le chœur final

Que de vocalises!

Que de roulades!

Alors que c'est l'heure de brailler et de faire trembler les murs!

L'Ancien

De gré ou de force on nous écoutera.


Scène trois

 

Le Gymnaste

Il faudrait déjà qu'on s'écoute, nous

Il serait temps de nous poser des questions

D'où venons-nous

Qu'avons-nous fait

Dans quel but

Et tout le reste que tu voudras

C'est quand même toi le leader et le guide

Fais-nous parler, que diable

L'Ancien

Tes actes parlent pour toi

Tu es un précurseur

Le jour viendra où l'on ne parlera plus

Agir suffira

 Le Gymnaste

En attendant, écoute-moi

J'ai agi

Toute une nuit j'ai traqué

J'ai pisté j'ai flairé j'ai débusqué

L'œil vif et l'oreille aux aguets

Et le mollet tendu pour capturer les fuyards

Dans les squares, entrées d'immeuble, portes cochères, cafés louches, bistrots borgnes

Arrière-boutiques, terrains vagues,

Bauges, taudis, bidonvilles

Écoles, bibliothèques

Toute la ville est un sombre coupe-gorge

Mille fois les poings se sont serrés contre nous

Mille fois les armes se sont braquées sur nous

Par toutes les fentes et du fond de toutes les excavations

Deux seulement erraient tout seuls, feignant d'être désarmés

Notre apparition les a épouvantés

Paralysés d'effroi, ils nous suivirent

Ils voulaient prouver de cette manière leur innocence et leur bonne foi

Pas dupes, nous les avons ceinturés et menottées.

Comme il est de règle.

L'Ancien

C'est la Patrie, le Patrie qu'il faut purger et purifier!

Que me parles-tu de terrains vagues!

Il faut se battre mais sur notre sol originel

 Le Gymnaste (décrit un cercle autour de lui, en désignant le sol)

Je me bats où je suis

Même dans une porcherie

Où je suis

Le lieu sacré


 

Le Gymnaste

Ici, là, sous mes pieds

Le sol des ancêtres

Le lieu sacré

Là où je me tiens debout

Debout!

Force et noblesse!

Muscles fermes, regard clair

Aller de l'avant et piétiner les ombres impures

Écraser les envahisseurs rampants

Eux aussi, ils sont là

Ils souillent la lumière

Ils piétinent l'aube

Ils crachent sur la terre ensoleillée

Qu'ils soient là est une profanation

Et si j'en tuais un seul, il serait vengé sept fois

Je garde ma force et ma haine

Je les cerne, je les isole

Je les disperse

Leurs cadavres souilleraient la terre pure

Je les englue dans la peur

Comme font les abeilles

Elles enrobent les cadavres qui empuantissent la ruche

Ma haine sera si grande que leur mort en sera purifiée

La chaux vive de ma haine rendra leurs cadavres blancs et purs.


 

Baroudeur

Cette terre sacrée que tu dis

C'est fait pour danser dessus

C'est bon pour les entrechats

Tu dois comprendre que c'est un terrain d'opérations

Un champ de bataille

Un front morcelé

Des tranchées de lignes des remparts partout

Tu vas tout droit parce que tu ne vois rien.

 Le Gymnaste

J'y vais tout droit

Quand tu cherches comment passer je suis déjà au-delà

Voilà comment les choses avancent

Être parmi eux comme un des leurs

À peine plus beau

Un piranha déguisé en carpe

Un renard déguisé en coq

Un crapaud dans la vasière

J'ai appris à ramper

Le Baroudeur

Et moi j'y suis passé maître

Quand ils me surprennent ils sont morts.

Le Gymnaste

Et si c'est l'un des nôtres?

Il faut les voir d'abord

De près et en train de vivre

On ne tue pas en effigie

 Le Gymnaste

Je les vois

Encore cette nuit, je les ai vus

Ce sont des dieux déguisés en cloporte

Petits et puissants

Nous avons beau bomber le torse et leur cracher dessus

Nos crachats engendrent des monstres malfaisants.

À chaque coup de pied il en renaît de plus belle

Tu les plonges dans leur propre sang et ils sauront se métamorphoser et t'éblouir

Il faut descendre, ils faut descendre et voir.

Quels dragons de feu quels êtres maléfiques prolifèrent dans nos souillures

Titans et cyclopes, chimères, gorgones, et d'autres monstres anthropophages

Entre ceux d'en haut et ceux d'en bas ce sera une bataille de géants

Pas un mêlée de baroudeurs

Nous sommes là

Quoi que nous soyons

Chevaliers, malfrats, justiciers, criminels, hommes de main

Debout sur le cadavre des colosses de boue.

La lèpre de la terre, la gangrène qui ronge nos racines

À arracher, brûler, purifier.

Le Théoricien

Les esprits tout d'abord

On y pénètre par l'oreille

On remonte au cerveau et on purge, et on malaxe.

On prend les nerfs de l'individu on les entortille et on écrit avec

Des mots des calligraphies des ornements

Des lemmes et des maximes

L'ancien

Tout est écrit.

Le futur est une très ancienne chose

La plus ancienne des choses

Depuis l'éternité nous piétinons aux portes de la cité sublime

C'est l'heure de pénétrer

Le Théoricien

Préparons la demeure

Expulsons les rats

Ils sont dans la nuit comme dans la boue

Dans l'air qu'on respire comme dans un égout

Toute la nuit nous avons erré

Frôlé des ombres dans l'ombre

Des absences fétides

C'est eux

Nous les ferons apparaître

Il suffit de les appeler par leurs noms

Le Baroudeur

Il y a à faire!

Descendons en ville

Prenons la rue!

Faut aller au contact

Dans la rue!

La rue nous appartient!


 

La rue.

Babylone l'impure devenue terrain vague.

Traversons les décombres! ça gargouille dans les profondeurs!

Il y a des cris et des gémissements!

La fange remue!

J'y vois la bête

La bête prosterné à nos pieds

Le dragon qui vient nous manger dans le main.

Nous sommes les éclaireurs

Les seuls capables de voir la bête

Capables d'affronter le regard de la bête

De ne pas ciller devant le million d'yeux qu'elle porte

De regarder en face ses millions de têtes

D'écouter la bête aux mille bouches

La bouche aux mille épées

Le reptile très éloquent

Il sait enivrer le peuple et troubler les esprits

Il profère des malédictions

Issues de ses entrailles remplies d'amertume

Et ses paroles engendrent la vermine

Le grouillement des vers de fosse qui blasphèment

Nous allons les brûler

Nous allons terrasser la bête

Nous les vivants

Porteurs de la colère.


 

Le Baroudeur

Le jour où on aura besoin d'un hymne, c'est toi qui l'écris.

Ce sera un grand air d'opéra

De ceux qui dilatent les poitrines et satisfont la haine

Comme le son du clairon

Tu nous sonneras la charge

Le Théoricien

Oui, mais si subtilement que tu risques de ne pas l'entendre

Nos murmures seront mortels

Nos chuchotements vénéneux

Cette nuit, dans les rues

Et dans les grands avenus vides

Sans parler sans hurler

Nous avons semé la terreur

Derrière les fenêtres, derrière le tremblement des rideaux tirés

On devinait que c'était l'heure de la ronde

Et que la rue était devenue un lieu mortel

Un terrier noir

Pleine d'animaux apeurés qui se taisaient

 

Le Baroudeur

Les animaux apeurés attendent le chien de chasse


 

Le Théoricien

Je suis un furet, moi

Un vrai furet mental

De leurs têtes ils ont fait des tanières

Je me faufile et je mords

Je les mords à la gorge

Leurs mauvaises paroles, je les saigne à blanc

Je mords leurs paroles

Je les mords

Leurs paroles d'agitateur

Des tribun

De propagandiste

Leurs artères en regorgent

Je tranche leurs artères

Je les ameute et je les achève

C'est la première consigne

Ne pas porter la main sur eux

Ni toucher à leurs os ni à leur chair.


 

 

L'Ancien

Ce sera le premier récit du Grand Livre

Le raid

La capture

L'interrogatoire

L'endoctrinement

La libération

Et les prisonniers libérés qui chanteront nos louanges

Sous peine de mourir

Prisonnier Rebelle

Le récit de votre défaite…

vous auriez pu vous épargner ça

Le Gymnaste

J'ai l'air d'un homme battu?

J'ai les yeux cernés, la barbe de quatre jours

Les joues creuses et la bouche en sang?

Regarde-moi donc, la loque!

Prisonnier soumis

Gifle pas les cadavres

Nous n'y jouons plus

Nous sommes finis

Le Baroudeur

Pas si simple

Ça prendra un certain temps

Il ya du chemin à faire

Prisonnier Rebelle

Le temps est à nous

C'est tout ce que nous avons

Le Théoricien (ironique)

Ah, le réconfort intérieur

La liberté spirituelle

Les âmes insoumises!

Nous les récoltons

Les âmes!

Le charbon de nos machines

Le combustible de nos blindés

L'explosif de nos grenades

Prisonnier soumis

Nous n'y serons plus pour voir ça.

Pour nous le rideau est tombé.


Scène quatre -

Prisonnier Rebelle

Mais pas pour eux!

Ils continuent

L'Ancien

T'a pas froid aux yeux, toi!

Parler de nous! En notre présence!

D'égal à égal pour ainsi dire

Regarde-moi!

Baisse les yeux!

Et puis d'abord, pourquoi tu nous ressembles?

Un visage comme les visages

Des mains comme des mains

Si c'est pour te moquer on prendra nos dispositions

Comme les affiches qui nous insultent

Nous t'arracherons

Par lambeaux s'il le faut

Prisonnier Rebelle

Comme nous, vous êtes.

Tuez-vous pour nous tuer

Ça ne peut pas finir autrement

De proche en proche

L'Ancien

Et s'il le fallait, on n'hésiterait pas

On peut se tuer

On peut être tué

Il en restera toujours assez pour poursuivre l'œuvre

Pour accomplir la purification

Prisonnier rebelle

Jusqu'au dernier

Celui qui ne sera pas tué par les autres

Celui qui ne tue pas l'homme qui se tue lui-même.


 

L'ancien

Toi au moins tu as des convictions

Tu as la haine

Haine déplacée

Haine contre nous

Tu nous tuerais volontiers

Et pourtant nous sommes frères

Nous sommes ensemble depuis l'éternité

Nous nous reconnaissons.

Tu nous comprends

Encore un peu et tu pourrais prendre notre place

Tu sais penser ce que nous pensons

Pour le honnir, pour l'abhorrer, mais tu sais.

Fraternité! Fraternité!

Les mêmes sentiments nous animent

Et la même réprobation

Si nous sommes coupables par nos actes

Vous êtes coupables par votre existence.

Cessez d'exister et nous cesserons d'agir.

Votre existence nous accable

C'est le plus noir des méfaits

Et ça dure depuis des siècles

Vous existez sans cesse, impitoyablement

Et vous crachez vos imprécations.

L'homme juste!

La malédiction des humains.

Il est temps d'arrêter

On vous y aidera.

 

L'Ancien

À ton tour

Déblatère

Prisonnier rebelle

Je parle où l'on m'entend

À ceux qui ont des oreilles pour entendre

L'Ancien

J'ai des yeux pour te voir.

Ici, c'est toi l'objet

La chose qu'on regarde

On t'as pris dans la nuit comme un insecte dans le bois pourri

Te voilà en plein jour

Je te regarde où je veux

Je peux te tourner et te retourner dans tous les sens

Tu es visible partout

Prisonnier rebelle

Vous aussi on vous verra

Vous avez eu tort de m'amener ici

Notre regard tue les monstres.


 

L'Ancien

Je sais

Tu es partout et tu nous guètes

Tu attends ton heure

Où que tu sois, tu te dédoubles.

Toujours à l'affût

Même là, c'est ton territoire de chasse

Ton champ de bataille

Toujours en guerre

Toujours sur le front

Un front peuplé de fantômes

Et tu tues, tu sabres, tu dépèces, tu te repais de carnage

Pour le bien! Pour ta cause!

Tu fais la guerre au passé

Tu massacres des hommes qui n'existent plus

Tu la fais par fierté

Tu le fais pour la gloire de ta race

Pour le triomphe final de ton espèce

L'espèce humaine!

L'espèce humaine à venir!

L'homme qui n'est pas encore!

Prisonnier rebelle

Je ne tue que des morts

De mauvais morts qui nous persécutent

C'est pas tuer, ça

C'est de l'exorcisme

C'est de l'hygiène

Les morts nous contaminent de mort

Je leur barre la route

Je ne les laisse pas approcher.


 

 

Prisonnier rebelle

Toi tu t'y connais, en morts

Tu marches entre deux rangés de morts

C'est ton dernier chemin

L'Ancien

Je t'y convie

Nous irons ensemble

De toute façon

Prisonnier rebelle

Il faut d'abord que tu élimines tous les vivants qui m'entourent

Et tu as fort à faire

Je suis entouré de vivants

L'Ancien

Et bien , nous les laisserons seuls

Nous leur laisserons le monde.

Prisonnier rebelle

C'est fait!

Vus aviez une minute pour nous anéantir

Et même moins

Juste au début

Juste avant le débout

Vous ne l'avez pas fait

Vous ne ferez plus que ça

L'Ancien

Nous en viendrons à bout

Nous vous épuiserons

Le jeu de la guerre se joue à deux.

 

Prisonnier Rebelle

Et nous vaincrons grâce à vous

Le peuple se mettra en marche

Nous passerons outre la lourdeur des hommes

Nous serons tous sauvés par la légion des aveugles.

Les humbles et les soumis sont des réservoirs de puissance

Nous prendrons leur puissance

Nous passerons en force

En eux la force brute, prête à occuper la terre

Et nous prendrons même leur bestialité

Pensée et sagesse ne sont rien sans la bestialité

Une simple idée se paye de beaucoup de sueur et de sang

Les hommes qui sont là y pourvoiront

Nous soignerons leurs cerveaux comme des bêtes d'élevage

Nous les pousserons peu à peu vers la métamorphose

Dedans, il n'y aura plus qu'une seule idée

Dans les ténèbres de leurs esprits nous accrocherons un unique luminaire

Mort et brutalité charpentent notre pensée

La vie viendra après.


 

L'Ancien

On t'a vu

Tu étais avec les autres

Tu étais avec eux

À coup sûr

Toi aussi, tu en es

Prisonnier soumis

Tu le dis

Je n'y suis plus

Je ne suis plus rien

Un ballot ficelé

On le ramasse qui veut

Pour en faire ce qu'on voudra

Vois toi-même

L'Ancien

C'es vrai que tu n'es pas celui qu'on cherchait

Ils se cachait et tu t'exposes

Il parlait en secret, voilà que tu nous parles à haute voix

Il nous regardait et tu te laisses regarder

Il va falloir qu'on délibère

Prisonnier soumis

Il n'y a pas de retour

Allez jusqu'au bout

Finissez le travail

L'Ancien

Mon petit, mon petit

Tu ne sais pas ce que tu dis


 

L'Ancien

Écoute-moi, fils.

Tu es contre nous de naissance ou presque

Et maintenant, regarde-toi et écoute

Tu as tout donné et tu n'auras rien

Longtemps

Quelqu'un veillera à retarder l'échéance

Ce que tu as donné tu ne le recouvreras plus

Des choses, je ne sais pas…

Tiens:

La paix le travail la patrie

Plus rien

Ni par en haut ni par en bas

Ni en triomphant ni en rampant

Tu n'est même pas mort

Tu vivras vaincu

Je mourrai avant, et je ne suis pas mécontent du partage

C'est la machine normale

Le futur nous effraye, moi et toi

Cette sale bête dépourvue de raison et de scrupules

Penses-y

Dis-moi tout et ne meurs pas

Prisonnier soumis

Et avec quoi veux-tu que je meure?

Je ne suis plus rien et je n'ai plus rien

Ni vie ni mort

Et de toute façon je n'ai rien dit

Je n'ai jamais rien dit

 

L'Ancien

Ne dis plus rien

On s'en charge

Nous avons déjà dit tout ce qu'il y a à dire

Nous allons te souffler ce souffle de vie dans les narines

Prisonnier soumis

En clair, je suis encore de la glaise

Un paquet de boue à pétrir

Au gré de tes manipulations

Tu peux faire ça avec n'importe quoi

Avec n'importe qui

Je ne vois pas pourquoi tu as besoin de moi.

L'Ancien

Ça remonte à loin

Tout a démarré comme ça

Des gens à pétrir

Des esprits à engendrer

Tout un peuple de glaise

Animé du même souffle

Incrusté dans le même sol

Sujet aux mêmes délabrements

Avec le temps

Prisonnier soumis

J'en suis déjà là, moi

Plus rien à éroder

Plus rien à démolir

Laisse-moi m'en aller

Retourner à la poussière


 

L'Ancien

Nous avons besoin de toi

Ta tête est notre royaume

Dans ton esprit nous sommes les vainqueurs

Tu es de la vase, mais de la vase peuplée de dieux de vase

Peuplée de larves malfaisantes

De Titans à quatre pattes qui lapent leurs vomissures

Tes anciennes paroles te dégoûtent

Ça remonte encore dans ta gorge comme une fétidité.

Tu n'es pas comme nous

Tu a beau cracher et grimacer

Tu n'es pas encore devenu ce que nous sommes

Il te reste du venin à ravaler

De la haine à enterrer comme on enterre l'arme du crime

Tu trembles et tu t'affoles

Cacher ça! Cacher tout ça!

C'est trop tard

Nous savons

Tu es ce que je dis que tu es

Que tu le sois ou non.


 

Le baroudeur

Toi par contre tu débordes encore du moule

Je ne te sens pas

Explique-toi

C'est ta dernière chance

Ici on ne perd pas de temps en interrogatoires

Un seul suffit

Vas-y:

Ou tu es tout seul ou tu es avec eux

Tu es une armée ou un sniper

Ou peut-être bien rien du tout

Un va de la gueule

Un bavard

Un doctrinaire de café et de mansarde

J'en ai vu

J'en ai piétiné

Prisonnier rebelle

Notre force c'est ça

Votre stupidité

Tant que nous sommes là vous bâtissez sur du sable

Nous rongeons vos paroles comme un acide

Il n'en restera que des trous et des lambeaux

Le baroudeur

Tu t'y connais, en paroles

Tu as de la chance qu'on ne soit pas encore les maîtres

La parole est un paquet de chair

C'est rien de l'exterminer

Prisonnier soumis

Quand tu nous tueras

Nos paroles seront déjà loin

Ça vit dans le futur

Le baroudeur

C'est fini, le futur

Nous l'avons nettoyé

C'est vide!

C'est ouvert!

Y en a plus!


 

Le baroudeur

Et en fallut, pour anéantir cet avenir qui rôdait

C'est fait

Mission accomplie

On peut plus y aller

Les ponts sont coupés

Les vaisseaux sont brûlés

Tu connais l'histoire

Cette fois-ci c'est pour de bon

On ne peut plus qu'avancer

Le sang aux pognes ça se lave

L'idéal est une eau impitoyable

Ça ôte la boue et les miasmes

Vous aviez les principes nous avons les aboutissements

Les fins d'abord les moyens suivent

As-tu déjà faire sauté une habitation à la dynamite

Et les habitants avec

Tu vois des entailles sur la terre

C'est l'homme qu'on tue qui l'a lacérée avec ses ongles

Ça, c'est parler.

Ça change le monde plus vite que tes radotages

Plus vite et pour de bon

Quand vous êtes arrivés nous avons déjà chamboulé le destin

Nous avons changé l'avenir

Vous ne savez même pas où vous êtes.


 

L'Ancien

On a encore le temps de penser

Je parle et tu m'écoutes

Il y va de ta liberté

Prisonnier soumis

Je peux tout écouter

Mes oreilles sont un abîme

Une fosse

Un charnier

Une décharge sans fond

L'Ancien

Tu as entendu les mauvaises paroles

Tes amis ont disparu

Certains mutilés

Certains abattus en pleine rue

Que tu le veuilles ou non, t'es un rescapé

Un peu comme nous tous

Prisonnier soumis

Je ne suis rien

Depuis ce que tu dis

Il n'y a plus d'hommes vivants


 

Prisonnier soumis

Voilà pourquoi

Je suis bien ici

Je ne m'évade pas

Je suis loyal

Je fais comme les morts

Je reste avec les morts

Songer à vivre, tout de même!

Face aux sacrifiés je pâlis de honte

Je baisse les yeux devant les assassinés

Je me vautre, je me vautre

C'est pour me faire pardonner

Eux, ils ne sont plus que du feu et des cendres

Je les rejoindrai

Je regarderai les martyrs en face

Ils n'auront pas à me gifler.


 

Le Baroudeur

Plus jamais

Tu ne seras jamais du côté des hommes

Prisonnier soumis

Il n'y a pas que les hommes e les autres

Il y a nous tous, exclus de ce partage

Vous bataillés contre des effigies

Nous durons.

Le Baroudeur

C'est quoi encore, cette race?

Prisonnier soumis

Vous en êtes sans le savoir

En réalité vous êtes des nôtres

Le Baroudeur

Vous, vous êtes des nôtres

Nous savons, nous, qu'il y a une seule race

Un seul corps

Une seule terre

Et c'est nous qui la peuplons

Ce qui reste des autres nous doit la soumission

Prisonnier soumis

Ce qui peut se faire est fait

Nous ne pouvons pas être plus soumis

Même en le voulant.

Même en le voulant très fort

Il y a une limite


 

Le Baroudeur s'adresse au Prisonnier Soumis)

Les temps ont changé

Vainqueurs et vaincus nous sommes la même pâte

Nous sommes sur le même front

Tapis dans la même tranchée

Nous collaborons

Réfléchis donc

Je fait le guerrier vivant et tu fais le guerrier mort

On serait quoi, l'un sans l'autre?

Il faut que la guerre continue et je me fous de savoir qui fait quoi

Batailles et redditions, voilà la vie

Pas de triomphe sans les soumis, les traîtres, les ralliés

C'est tout ça la même légion

Le soldat s'avance comme une horde

Sa force vient de ce qu'il piétine

Prisonnier soumis

Et les cadavres, alors?

Tu oublies les cadavres

Ils ne célèbrent pas ta force, les cadavres

Les cadavres résistent

Bêtement mais ils résistent


 

Le Baroudeur (s'adresse au Prisonnier Rebelle)

Ça c'est parler

Qui résiste meurt

(vers le Prisonnier rebelle)

Tu suis?

Tu devrais parce que ça te regarde.

Prisonnier Rebelle

Je n'entends rien à la mort

Je le saurai, en temps et en heure

Je saurai tout ce qu'il y a à savoir

Le Baroudeur

Ça te fera une belle jambe

Ni moi ni toi nous n'en saurons jamais rien

Mais alors, de la mort qu'on donne,

De la mort qu'on laisse faire

Là, devant nos yeux

Là-dessus, oui, on a des choses à raconter

Et si tu fermes les yeux c'est encore pire

T'auras des visions, t'auras des images

Et ça c'est le pire

Prisonnier Rebelle

Moi et ceux qui sont comme moi

Nous sommes au-delà de l'horreur

Le Baroudeur

Et c'est par là que tout passe


 

Le Baroudeur

C'est l'avenir

Le nôtre et le votre

Je t'explique

Si nous, on ne tuais pas, vous seriez peu de chose

Vous prospérez sur nos méfaits

Vous naissez dans nos charniers.

Nous vous fournissons vos morts

C'est votre ventre fécond

C'est ainsi que vous proliférez

Sans massacre, pas de héros

Sans maudit, pas de justes

Et sans les justes, pas d'idéal.

Nous sommes la même fabrique

Une vraie chaîne de montage

Ne te désoles pas, c'est ainsi depuis toujours

Ravale ta haine et rêve

Tu le dis toi-même, l'avenir nous attend

L'avenir est inévitable

Un avenir radieux

Quoi qu'on fasse

Même le pire

À la fin ça s'arrange

Nous allons le démontrer, nous

En homme!

 

Le gymnaste (s'adresse au Prisonnier Rebelle)

Regarde un peu ce que c'est, un homme

Rien qu'en respirant je me dépasse

Prisonnier Rebelle

Tu te dépasses tout seul

Tu te dépasses vers la solitude

On n'y est pas, nous autres

On a trop à faire ici

Le gymnaste

Ceux qui ne vont pas au-delà d'eux-mêmes

Ceux qui ne vont pas au bout de leurs forces

Qui se terrent et qui s'incrustent

Ceux-là sont des proies

Gare aux chasseurs

Prisonnier Rebelle

Je suis déjà capturé

Et la vie continue

Le gymnaste

Pas grâce à toi

Ni à ceux de ton monde

Vous êtes vaniteux

Vous êtes au-delà de tout

Les élus, les prophètes, les messies

Toujours la malédiction à la bouche

Le regard braqué vers l'horizon

Vous nous méprisez

N'est-ce pas que vous nous méprisez?

Prisonnier Rebelle

Nous faisons ce que nous pouvons.

Nous ne sommes que des êtres humains

Nous cherchons des êtres humains


 

Le gymnaste

Alors, c'est parce que tu regardes trop loin

Baisse le nez et tu verras

(ironique) "Les êtres humains"!

On est là

On est là et on agît

Parfaitement, on tue, on zigouille, on extermine

Déjà, dans la tête, un jour pour de bon.

On purge, on nettoie.

On fait place nette

Les voilà tes êtres humains

On essaie

On veut peu de chose

On veut sauver les survivants

Les bons survivants

Les meilleurs

Meilleurs que nous

Les plus forts

Les survivants méritent la vie

Plus que nous! Plus que nous!

C'est la justice!

Vaut mieux travailler pour les hommes que pour les petits enfants des hommes

Pour tous les descendants qui ne sont pas encore nés.

Vous ne réussirez pas à nous embrouiller avec vos contes

On ne pensera pas!

On ne pensera pas!

On ne se laissera pas réduire à l'impuissance

Vous ne nous châtrerez pas!

On n'est pas dupe

Vous êtes un méfait

Une malédiction

Prisonnier Rebelle

Et vous, vous êtes un aboutissement

Un mauvais aboutissement

Le pire aboutissement


 

Le Baroudeur (s'adresse au Prisonnier Rebelle)    

On reprend du début

Où sont tes armes?

Tu as bien des armes?

Un cache, quelque part, en ville

Tu as quoi

Pistolets révolvers fusils mitrailleurs lance roquettes?

Ou alors des canifs des cailloux des lames à raser

Les ongles acérés? Les dents? 

Prisonnier Rebelle

Le souffle

La voix

Le regard

La pensée

Le cœur

Le Baroudeur

Tout ça se tue

Tout ça c'est des choses de tombeau.

Prisonnier Rebelle

Ça n'empêche pas d'exister

Le Baroudeur

De moins en moins

Tu verras


 

Prisonnier Rebelle (s'adresse au le Baroudeur)

Vous, vous nous faites exister

Les assassins sont les pollinisateurs de l'histoire

Tuer est désigner

Chaque fois qu'ils tuent ils nomment

L'assassiné reçoit en même temps la mort et son propre nom

Un nom d'homme.

Un jour tout l'humanité sera ça

Nous serons les rejetons d'un massacre.

Nous provenons des morts que vous avez tué

Puis les morts disparaîtront et les tueurs disparaîtront

Nous serons seuls

Des vivants, des humains sans passé

Vous l'achèverez, votre besogne de mort

Après quoi sous serons plus humains qu'avant

Le crime va créer un monde

S'il faut en passer par là


 

Prisonnier soumis (s'adresse au Gymnaste)

C'est fait

Tout est consommé

Nous sommes morts et rien n'a changé

Peut-être pas assez morts

Peut-être qu'ils ne savent même pas tuer

Peut-être bien que tout est à refaire

Le gymnaste  

Si tu dis vrai, c'est la vie qui vous a tué

Des gens comme toi n'ont jamais su vivre

Dans le présent et les pieds sur terre

Je vous connais

Ramper pour mieux bondit

Eh bien, c'est raté

Rampé trop longtemps

Fallait bondir plus tôt

Prisonnier soumis

On rampait bien, n'empêche

On savait faire ça

Et maintenant on va mourir

Il n'y a pas meilleure façon de ramper


 

Le gymnaste (s'adresse au Prisonnier Soumis)

Tu pourrais être des nôtres

Si on te regarde de près, tu es des nôtres

Discute pas tu partages nos rêves

Tu veux la paix, nous voulons la paix

Foutre la paix aux autres et laisser faire

Personne ne veux vous tuer

Au contraire

Restez tranquilles , vivez tranquillement et c'est tout

Vous n'en mourrez pas

Il suffit de ne pas exister

Juste un peu

Juste ce qu'il faut

On veut que vous soyez là

Pas trop tout de même

C'est pas qu'on vous aime

Mais on serait différents de quoi, nous, sans vous?

C'est ça le jeu

Prisonnier soumis

Je vais te décevoir

Pour moi t'es rien

Je ne suis rien

Rien qu'un mort

C'est tout ce que vous aurez.

Le Baroudeur (s' au Prisonnier Soumis)

Ta gueule!

Des morts on a tout ce qu'il faut

Ça nous freine plutôt

Ça nous ralenti

Ça nous fait dévier

Faut contourner tout ça

Et si tu ne peux pas les contourner, enjambe-les

Sinon piétine et passe

Prisonnier soumis

Tu es devant

Le Baroudeur

T'as qu'à suivre

Prisonnier soumis

Et je fais quoi, à ton avis?

C'est pas moi qui te barre la route.

Tout de même.

 

Le Gymnaste

Il était temps

Ne te désoles pas

Il n'y a pas le choix

Une seule voie

Nous y sommes

Fais ce qu'il faut faire et tu iras de l'avant

Jusqu'au bout de toi-même

Je résume

Céder à l'immonde

Se rendre corps et âme à l'abjection

Épuiser le crime

Ce n'est qu'un étape et tu le sais comme moi

Le seul voyage est à travers le pire

On ira ensemble

Ce sera la fabrique de l'nommable

À la fin on aura épuisé l'impossible

Ce qui ne peut pas se penser aura été pensé

Ce quine peut pas se faire aura été fait

Une fois pour toutes

Tout ce que l'humanité contourne depuis des siècles

On le traversera

On franchira le désastre avec le désastre

Tout droit et sans tremblement

Chacun à sa place

Vous collés contre le mur et nous devant

Face à face dans l'ignoble

Et dans quelques décennies le mur redeviendra pur et sacré.

Ce sera la dernière cérémonie.

C'est comme ça que je vois les choses

Tout ça finira bien par arriver

Un jour ou l'autre


 

Le Théoricien (s'adresse au Prisonnier Rebelle)

Laisse-les

Ça pense peu et ça parle mal

Toi et moi, c'est pas pareil

On s'entend penser, même sans dire mot

Prisonnier Rebelle

Si c'était le cas, tu m'aurais déjà tué

Le Théoricien

Mais je t'ai déjà tué

C'était ça

Être là assis par terre à m'écouter

À m'adresser la parole

Rends-toi compte

Tu me parles

Prisonnier Rebelle

Je suis humain

Je te reconnais

Malgré moi je vois ta conscience

Clair comme un cristal

Il te manque encore un peu d'obscurité

Une peau plus opaque

un regard plus ténébreux

Le Théoricien

Tu es quoi, à la fin?

Tu parles au nom de quoi?

Prisonnier Rebelle

C'est le destin qui parle

Le destin qui aura la dernière parole

Pour vous comme pour nous.


 

Le Théoricien (s'adresse au Prisonnier Rebelle)

Attends!

Tu t'entends au moins?

Toi, le Destin!

Et quoi encore?

Allez, rapproche-toi de tes prochains

Viens bien au chaud, comme ça se doit

Collés les uns contre les autres

Faire front!

Rejoindre le présent!

Corps contre corps chair contre chair

Une seule et même bête, nous tous

Enfermés dans le même cul-de-sac

Dans cette unique journée

La même pour toi et pour moi

Plongés bien au fond de la réalité réelle!

La crainte et la haine nous fait tenir debout

Les autres s'écroulent, loin de nous

Le destin!

Hisse-toi sur la pointe des pieds

À ta guise

Mais n'oublie jamais que tu es debout sur tes pieds et sur rien d'autre

Si ça te réconforte, tu n'as qu'à danser.

Prisonnier Rebelle

Vous m'avez chassé du temps présent

Vous l'avez transformé en abattoir

Nous n'y serons jamais

Vous serez seuls.

 

Prisonnier soumis (s'adresse au le Baroudeur)

Maintenant qu'on s'est vu, restons ensemble

On ne craint pas la mort quand on y est déjà

Je ne te crains plus

Le Baroudeur

Regarde ma montre

Quand elle s'arrête je la secoue

Si ça marche pas je l'écrabouille

Je vais te secouer jusqu'à ce que tu aies peur, comme avant

Prisonnier soumis

Pas la même

Pas la même peur

Si tu m'effraies j'aurai peur d'un homme

Juste peur d'un homme

Pas d'un dragon, d'un monstre, d'une nuit, d'un secret

D'un rat qui me ronge les tripes

J'aurai pas peur de moi

Le Baroudeur

Mais tu ne comprends toujours pas?

Tu ne seras rien.


 

Prisonnier soumis

Ah, les destructeurs!

Les destructeurs qui croient détruire!

Ils pétrissent

Ils pétrissent l'argile ancienne

Ils malaxent la fange humaine

Ils touillent le bourbier de chair et de sang

La poche de vase où ça germe et où ça grouille

Une multitude d'hommes en jaillira

Des survivants!

Des proies qui ont survécu

Des rats astucieux

Ils connaissent le rapace et l'ombre du rapace.                       

 

Le Théoricien (s'adresse au Prisonnier Soumis)

Fier, avec ça!

Debout!

Je vais t'interroger

C'est la dernière fois!

Lève-toi que je te regarde

De bas en haut, bien entendu

Eh bien!

On vous prenait pour de la vermine brûlante, ou quelque chose come ça

Souterraine et fétide

Un effluve létal

Un miasme empoisonné

Et me voilà face à face avec un prophète

Prisonnier soumis

On ne peut pas être moins

Moins que ça, c'est pas un homme

Le Théoricien

Un homme! Un homme!

Pas de modestie!

Tu veux dire un vautour, un grand oiseau charognard qui rôde

Qui plane au-dessus de nous,

Qui réclame le cadavre.

Tu ouvres les ailes et tu nous vois mort

C'est bien ça?

 Tu avoues?

Prisonnier soumis

Laisse-moi m'asseoir par terre

Tu me comprendras mieux

(s'assoit par terre et se recroqueville)

 

Le Théoricien

C'était donc ça!

C'était toi l'ennemi

Toi, des gens comme toi!

Ceux qui devait nous mordre à la gorge, nous poignarder dans le dos!

Et vous planiez dans les hauteurs comme des esprits nocturnes

Épris d'idéal etc. etc.

Vous voilà tombés bien bas!

Ils ne fallait pas vous hisser à de telles hauteurs

Tu peux nous regarder

Nous sommes en bas, en effet

Nous sommes le sol

Nous protons sous nous les fondements et les racines

La terre et le pays

On ne nous fera pas tomber

D'ici-bas nous croissons

Prisonnier soumis

Vous ne savez rien du sol

Il faut d'abord s'y vautrer

Je me vautre


 

Le Gymnaste (s'adresse au Prisonnier Rebelle)

Voilà qui est parler

Il cause comme nous

C'est franc, c'est direct

On comprend tout de suite

Il n'y a rien à comprendre

Prisonnier Rebelle

Je ne connais pas cette langue

Le Gymnaste

Faut portant que tu causes

Tu nous expliques et tu t'en vas

Mais tu auras quand même parlé

Et avec qui?

Avec nous, les porcs, les méprisables, les ignominieux

Prisonnier Rebelle

Je parle aux hommes

Le Gymnaste

Invectives et malédictions

Nous savons


 

 

Le Gymnaste

Mais incantations contre coup de poing l'affaire est entendue

Nous sommes de ceux qui ont l'oreille fine

Nous vous entendons d'ici psalmodier des formules

Des cantilènes, des envoûtements

Le bafouillage des jeteurs de sorts

Ils agitent leur cerveau comme un gris-gris maléfique

Ils portent leurs corps à la façon d'un talisman

Mais ça se conjure, ça se conjure.

Un bon coup de gourdin nous ramène au réel

Morts, ils savent écouter les morts

Ils font de la nécromancie et devinent l'avenir

Mais on va les terrasser!

Avec des paroles de vivant!

Dites par la bouche d'hommes vivants

Le grand cri matinal qui défait les sortilèges.


 

 

Prisonnier soumis (sa au Gymnaste)

Et c'est quoi, ces monstres?

Je ne les connais pas plus que toi

Le Gymnaste

Tu t'y mets aussi, toi, c'est ça?

Tu parles?

Tu t'exprimes, tu t'exposes, tu te fais remarquer?

Prisonnier soumis

Je n'ai jamais rien dit

C'est tout ce que je sais

Le Gymnaste

J'entends, j'entends

Tu te répètes

Et ça risque de durer longtemps

Prisonnier soumis

Tant que je serai là.

Vous nous retenez pour rien

Nous n'en valons pas la peine

Le Gymnaste

Justement

C'était le seul moyen

Maintenant nous savons

Vous n'êtes rien

Vous ne savez rien

Vous ne dites rien

Mais si on vous dit de disparaître,

Alors, c'est les cris c'est les hurlement c'est les grincements de dents

Prisonnier soumis

Nous ne savons pas disparaître.

Nous ne disparaîtrons jamais


 

Prisonnier soumis (s'adresse au Gymnaste)

Nous serons toujours là.

Les millions d'hommes qui me ressemblent

Vous, les forts, des ombres qui vont et qui viennent en plein jour

Forts et opaques

Debout dans la grande lumière

Et nous

Nous, tous les autres

Des ombres, tous des ombres, mais enfouies

Des ombres d'home dans la terre

C'est sur nous que vous passez

Nous sommes le gué

Vous vous y tenez, debout et altiers

Mais sur nous!

Sans nous vous vous seriez déjà écroulés

En sortant d'ici c'est là que je vais

Je rallie les ombres pour que les choses puissent continuer.

 

Prisonnier Rebelle (s'adresse au le Théoricien)

(crie)

Il faut tuer les ombres!

Nous avons nom et figure

Le Théoricien

Vous!

Quel nom?

Quelle figure?

Prisonnier Rebelle

Regarde-toi pour voir

Tu n'es pas mon semblable

Tu n'es pas mon frère

Tu es moi

le Théoricien

(sarcastique)

ah, la chaleur humaine!

Mais c'est que je commence à faiblir!

Tu sais y faire, toi

Tu sèmes la confusion

Tu récolteras des gifles

Prisonnier Rebelle

À chacun son dû


 

Le Théoricien (s'adresse au Prisonnier Rebelle)

Encore un juste!

Les justes sont la malédiction de la terre

Votre vie diffame la vie

Vos pensées injurient la pensée

Voir trop clair vous rend aveugles

Vous lancez vos chimères sur nous comme des chiens affamés

Affamés de vie, affamés de chair vivante

Vous êtes purs comme des bêtes fauves

Étranges comme des loups-garous

On ne convainc pas les visionnaires, on les extirpe

On ne débat pas avec des illuminés, on leur brûle les yeux

Nous avons besoin de leur nuit pour aller de l'avant

On commencera par là.

 

Prisonnier Rebelle (s'adresse au le Théoricien)

Tu es donc un juste qui s'est brûlé les yeux.

Le Théoricien

Tu es lucide

Mais ta lucidité est une lucidité morte

Une lucidité lunaire

Du désert

Un désert purifié

Un vide stérile

Du néant passé à la chaux

Un mur

Prisonnier Rebelle

Que vous rêvez de souiller

Que vous vous obstinez à couvrir de sentences et d'emblèmes

Le Théoricien

Parce que vous n'écoutez pas

Nous sommes forcés de vous gribouiller dessua

De vous scarifier

De vous tatouer

D'inscrire la vérité sur votre peau

Jusqu'au sang s'il le faut


 

Prisonnier Rebelle

Vous ne parlez pas vraiment

Vous citez une parole

Une parole monstrueuse

Le livre

Le grand livre

Le livre unique

Vous parlez dans la bouche de la Bête

Même souffler est déjà une citation

Même hurler

Même crier à mort

Vous êtes trop loin de la pierre au milieu du désert

Le lieu où naissent les mots

Ici, là, dans nos mains

Dans notre peau dans nos bouches

Vous grignotez des déchets de parole

Des prêches et des glose des cris de ralliement des mots d'ordre mortels

Des échos, des râles, des murmures de mort

Des mots assassinés

Des cadavres de mots que vous vous obstinez à piétiner

À brûler à déchirer à broyer

Nos mots

Le reste de nos mots

Nos mots qui vous effraient

Et que vous ne comprenez pas

 

Le Théoricien (s'adresse au Prisonnier Soumis)

Parle, toi

Dis quelque chose

On le tiendra pour un aveu

Soit sans crainte, on comprendra tout ce que tu dis

Même à demi-mot, si ça t'arrange

Même par des allusions, énigmes, amphigouris, galimatias

Nous connaissons

C'est la langue des vaincus

Celle que nous comprenons

Prisonnier Soumis

Détrompez-vous

C'est aussi la langue des vainqueurs qui se cachent

Les forts, les astucieux

Vous ne savez jamais où ils sont

Ils vous diront tout

Vous ne saurez pas les comprendre

Le Théoricien

On vous fera parler à notre manière

Vous aurez dit exactement ce que nous savons entendre

Nous exterminerons les paroles d'abord

Nous vous tronquerons tout d'abord par les mots

On coupe ce qui dépasse, voilà la vérité

Nous serons des jardiniers sévères

Nous jardinerons dans vos pensées,

Nous taillerons où il convient

Jusqu'au racines s'il le faut.

Allons-y

Reprenons

Est-ce que j'ai tort?

Dans ta tête, t'es sûr qu'il n'y a plus rien qui rôde?

Plus de bêtes puantes dans tes taillis?

Plus de mots vénéneux?


 

Le Théoricien

Nos mots ont mangé les vôtres

Notre parole est cannibale

Plus vous en produisez plus nous en dévorons

La gueule ouverte devant votre cloaque

Voraces et patients

Tout ce qui sort est englouti et digéré

On vous bouffe les entrailles, tout comme

Vos écrits brûlés vos écrits traqués vos écrits détruits

Vos gribouillis d'encre ne survivront pas

Nous écrivons avec des flammes

C'est notre parole incandescente

Effet immédiat! Persuasion garantie!

On racle vos mots comme un vieux parchemin

Tu seras privé de mots et ton engeance sera privée de mots

Même pas une page blanche

Car vous savez faire parler même les pages blanches

Nous y inscrirons quelques mots de mort

Et c'en sera fini du vide


 

 

Prisonnier Soumis (s'adresse au le Théoricien)

La parole clandestine!

Mais c'est vous qui la fabriquez

Dans vos têtes

De vraies cornemuses à mots

Vous soufflez vous manipulez

 Et l'effet vous effraye

Le Théoricien

Bien

Attends un peu, que je place les doigts

Sur tes yeux

Autour de ta gorge

Tu changeras de chanson

Prisonnier Soumis

C'est fait

Regarde comme je tors ma bouche

Comme je force mes cordes vocales

Pour émettre le cri du condor et le hurlement du loup

Avant vous, c'était le silence

Le Théoricien

Et après nous ce sera le néant

Prisonnier Soumis

Nous y sommes déjà.

 

Prisonnier Soumis

On peut arrêter

Cessez de croire en notre existence

Même si vous en vivez

Les gens, nous, nous ne sommes rien

Nous sommes engendrés dans des cerveaux criminels

Ceux qui produisent des cauchemars, des créatures du songe, conçues à notre image

Des monstres forgés dans un songe imbécile

Nous en sortons come une pullulation morbide

De petits animaux qui se nourrissent de votre fièvre

Nous sommes enfermés dans ça et nous ne sortirons que par le bas

Par l'ultime abjection

Emportés dans votre râle terminal

Et nous ne retournerons plus jamais dans le cerveau du tueur

Nous ne mourrons pas.


 

L'ancien

Ils ne savent rien

Le Baroudeur

Ils ne savent pas, ils sont quand même ce qu'ils sont

 Le Gymnaste

On peut encore les dresser

Jusqu'à une certaine mesure

 Le Théoricien

Ils ne m'ont pas l'air de penser beaucoup

Ni de penser trop fort

Prisonnier Soumis

On peut s'entendre

Prisonnier Rebelle

Nous sommes là pour mourir

Comme tout le monde

Comme partout

Il faut laisser faire.

L'Ancien

Perdu!

Si ça se trouve vous partirez en paix

Vous vous arrangerez avec ça

Nous allons délibérer

(L'Ancien, le Gymnaste le Baroudeur et le Théoricien quittent la pièce)


Scène cinq

Prisonnier Soumis

Tu vois, c'était rien, tout ça

Du moment que nous partons tout s'arrange

Même si on n'arrête plus de fuir, de partir, de disparaître

On ira mourir ailleurs c'est déjà ça

Prisonnier Rebelle

Tu ne seras jamais ailleurs, réfléchis

La fin t'attrape où tu te trouves

Pas ailleurs

Jamais

Prisonnier Soumis

On va dire "pas ici"

Prisonnier Rebelle

Tu ne le diras pas éternellement

Prisonnier Soumis

Que tu dis

C'est pas ce que j'entends partout

Tu espères trop et tu désespères trop

On n'est pas dans le même monde

On allait s'arranger, nous autres

Et il a fallu que tu débarques!

Prisonnier Rebelle

Et qu'ils t'aient ramassé, toi          

Déjà prêt à te rendre

Il leur aurait suffit de siffler

Tu aurais accouru

Je sais qui tu es


 

Prisonnier Rebelle

Parce qu'il y a trois mondes

Trois peuples

Trois races

Ceux d'en haut et ceux d'en bas

Et puis ceux qui rampent

Des gens comme toi

Les vaincus

Ceux qui sollicitent la fin

Qui mendient un dénouement quel qu'il soit

Qui achèvent l'espoir comme des chiots dans les latrines

Qui cachent la haine sous leurs excréments

Et qui appellent ça la haine

Et qui appellent ça l'espoir.

 

Prisonnier Rebelle

Pense à l'avenir

Ta vie, songe à ta vie

En sortant d'ici tu penseras

Tu penseras longtemps

Prisonnier Soumis

Et je vivrai

Prisonnier Rebelle

Mais tu te verras

Tu te verras ici

Tu verras ce que tu as fait ici

Tu entendras tes paroles

Pas toutes

Les pires

Les plus basses

Les plus serviles

Les plus honteuses

Prisonnier Soumis

Tant qu'à faire qu'à mourir, autant vivre encore un bout de temps

Le bon et le mal, le pire et le meilleur tout sera effacé pareil

Pour moi et pour toi aussi.

Prisonnier Rebelle

Mais moi, je n'en suis pas là.

 

Prisonnier Rebelle

Tu te repais de désespoir

Comme qui boit pour oublier

Tu sollicites la défaite

Tu t'écroules pour t'innocenter

Mais je te propose une énigme

Si le monde meilleur est impossible, dans un lointain avenir, dans le jour qui pointe au plus lointain des horizons concevables tu n'en sauras jamais rien, vu que tu n'y es plus

Par contre, si la chose se peut, ta joie est légitime

Et ton espérance est raisonnable

Voilà la paris où l'on gagne à tous les coups

Rien que d'y penser tu ne pourras pas t'y soustraire

Prisonnier Soumis

Garde-le ce futur des ombres et des spectres qui ne sont pas encore nés

Jouis-en comme le chien qui se roule sur la merde

Je veux ce que je peux voir

Je veux ce que je vois.

 

Prisonnier Soumis

Ton pari, on en parlera plus tard

Disons,…dans un siècle ou deux

Prisonnier Rebelle

Si on y était, dans un siècle, on se donnerai rendez-vous pour dans un siècle

Et dans deux siècles, on devrait encore attendre deux siècles

Prisonnier Soumis

Tu causes

En réalité, tu vas vivre peinard tes années de vie encore à vivre

T'occuper de la faim de ta soif des tes petites bestialités

C'est comme ça que ça se passe

Prisonnier Rebelle

Et c'est pour ça qu'on ne peut plus vivre seulement

On ne revient pas en arrière

S'il nous relâchent, c'est plus nous qu'ils relâchent

On porte leur marque pour toujours


 

Prisonnier Soumis

Ah, les purs!

Les purs ne sentent pas l'odeur des monstres

J'ai moi du flair et j'en souffre

Je renifle les non humains leurs relents m'étourdissent

Je me transforme en cafard puant

Je me glisse sous une pierre plate

Cafard tant qu'on veut, mais indemne

Aussi innocent qu'un mort bien apaisé sous sa dalle

Approchez, les sauveurs

Grimpez sur les tombes et pérorez


 

Prisonnier Rebelle

Tu le dis depuis toujours et tu le diras pour l'éternité

Prisonnier Soumis

Tu ne cesseras pas de me persuader

De me rendre meilleur

De me transformer en humain

Prisonnier Rebelle

Eux, ils seront éternellement aux aguets

Des prédateurs immortels

Prisonnier Soumis

En attendant de nous rejoindre, nous tous

Aussi morts les uns que les autres.

Et c'est bien.

(Retour des autres personnages. Visages fermés. Ne regardent pas les prisonniers)

L'ancien

Allez, partez.

Allez dans la ville et montrez-vous

On saura partout que nous ne tuons jamais personne

Sortie des prisonniers

L'ancien et le Baroudeur s'équipent pour sortir

Blousons et casque de motard

Gourdins

Torches électriques

Sortie de l'Ancien et du Baroudeur

Le Théoricien et le Gymnaste s'installent

Le Gymnaste à la fenêtre, dissimulé, pointe un fusil vers la rue

Le Théoricien prend place devant la table

Compulse des fascicules


Scène six

 

Le Théoricien

Un coup pour rien

Ce n'était pas les bons

(un temps)

C'est difficile à concevoir

 Le Gymnaste

Quoi donc? Qu'est-ce que tu veux encore concevoir?

Le Théoricien

Qu'en quelque sorte ils ne sont pas aussi différents de nous qu'on le croyait

Mais ce n'était peut-être pas les bons

C'était une mauvaise pioche

 Le Gymnaste

Dès que tu les vois de près, tu t'embrouilles

T'es pas bien fort, comme maître à penser

Je sais juste ouvrir les yeux, moi

Mais je les ouvre bien

Le Théoricien

Je pense toujours pareil

J'ai mes convictions

Je les garde

La preuve (exhibe un révolver)

Le Gymnaste

J'en doute

Tu n'es pas comme moi

Tu n'es pas comme nous

Tu as la même peau que les démons d'en bas

Mais ils sont là

Ils nous encerclent comme les chiens de l'enfer

Je n'ai que ma peau, moi

Mon corps si on préfère

Un corps vif et sensible

Je les sens, les créatures néfastes qui habitent dans l'ombre

Ils sont là et je les vois

Je suis le jour et je les brûle

Ces créatures ne survivent pas à la lumière du jour

Un regard matinal les fait glapir de douleur

On ne tue pas les démons

Les voir suffit

 

Le Théoricien

Mais ils sont ça, des pensées

Le reste est le lest, le sédiment, la coquille

 Le Gymnaste

En ai-je cassé la gueule, à des pensées comme ça

Et je te jure que ça saigne.

Le Théoricien

Encore une pensée

Un récit

Un exploit fait pour être raconté

 Le Gymnaste

Je l'ai fait quand même

Je le sens encore dans mes poings

Comment ça craque et ça s'écrase

Le Théoricien

Oui, mais une bête peut en faire autant

Un caillou

Un poteau

Un gourdin

Une chute

 Le Gymnaste

Mais c'est moi! Moi qui l'a fait!

Le Théoricien

Comme une bête, comme une pierre, un mur, un poteaux, un gourdin, un sol de ciment

 Le Gymnaste

Mais qui l'aurait fait, sinon?

Le Théoricien

N'importe qui, qui a un corps, de la force, des poings nus

N'importe qui


 

Le Théoricien

J'en ai vu, des comme toi

Emmurés dans vos corps

Ligotés par des tendons d'acier

Écrasé dans le paquet de muscles

Comme un animal nu écrasé dans un poing qui se referme

Brûlés par votre éclat

La grand beauté pure

La beauté de la race

Sans avoir le choix

Vous êtes obligés de susciter de l'admiration

Et même une sorte d'amour honteux

Vous êtes la femelle de vos propres ennemis

Vous séduisez les tueurs

Vous paradez en dehors de la vie

Loin du sombre, du sordide de la vraie vie

La vie où l'on tue, où l'on piétine

Et pas à la loyale, en face, poings nus.

N'y descends pas

Ça risque de t'enlaidir.

 Le Gymnaste

Tu penses

Tu penses diablement

Mais tu te serviras de nous

Comme d'une arme

Les armes ne se salissent jamais

Quoi qu'on fasse, l'acier reste pur

Voilà ce que nous sommes.


 

Le Théoricien

Le temps suffit, si on ne se relâche pas

Dans un jour comme dans mille

 Le Gymnaste

Mais pas mille ans tout de même

On ne sera pas beaux à voir

Le Théoricien

Pas nous, pas nous

L'idée! Le message! La révélation!

 Le Gymnaste

En tuer quelques uns serait peut-être bon pour que le message passe

Le Théoricien

Dans notre pensée, il n'y a pas de "quelques uns"

Nous sommes tout

Et ils sont tout


 

Le Théoricien

Tuer le blasphémateur est un blasphème

Je vous tisse, moi, une armure de mots

Des mots d'airain bien rivetés

Une cuirasse ajointée sans jour ni faille

Leurs propos sacrilèges viendront s'y écraser.

Ils y demeureront, écrasés, visibles, des excréments de parole.

Voilà le sens profond de leurs vociférations

Notre parole à nous est une force pure

Une certitude virginale

Du miel dans la bouche et de l'amertume au ventre

Ils souffriront

Je les mors à pleine bouche

Chacune de mes paroles est une blessure mortelle

Ils se tairont!

Ils se tairont!


 

 Le Gymnaste

Allez, tu vas faire le guet

Tu comprendras mieux

(Le Théoricien s'approche de la fenêtre et semble regarder dehors)

Sacré silence, tout de même

On croirait que tout est fini

Le Théoricien

Nous disparaîtrons

Le jour va se lever

Et tout recommencera.

 

mardi, décembre 6 2011

La fin des temps

La fin des temps

 

 

 

Grand salon luxueusement meublé. Peu de meubles. Dorures lambris tapisseries lampes anciennes.

Six chaises de style (n'importe lequel mais fastueux).

 

Au fond très grande porte blanche, sorte de portail d'apparat, lourdement ornementée. Dorures, bas reliefs, guirlandes, mascarons.

 

Le tout très somptueux et de mauvais goût (ad libitum)

 

C'est la résidence du dictateur déchu et de son épouse.

Rangée de chaise disposées en demi cercle à l'avant de la scène

Au début de la pièce, l'épouse et la mère sont présentes, assises face à face, chacune à une extrémité de la rangée de chaises. Se regardent fixement. Ne parlent pas.

 

Entrée des autres personnages:

La porte s'ouvre vers l'extérieur

On entrevoit un serviteur en uniforme vaguement militaire qui ouvre, annonce (gravement et à voix basse) la personne à introduire et qui referme.

 

Ordre d'arrivée:

L'acolyte (uniforme blanc chamarré)

Le sicaire (complet cravate)

La maîtresse (robe de soirée très voyante)

Le frère: tenue de pasteur, ou de clergyman.  

 

Description de l'entrée de chaque personnage.

L'épouse le reçoit

Visages austères, comme pour une réunion funèbre.

Salutations et échange de paroles chuchotées, incompréhensibles mais parfaitement audibles.

 

Chacun prend place sur l'une des chaises.

 

Pour les solos, le récitant se lève et s'approche du destinataire principal

Se place diversement, et peut se déplacer pendant sa tirade.

Par rapport au public, il se placera de dos, de profil, ou de face, (soit: devant, à côté ou derrière le siège du destinataire.)


 

Entrée de l'avocat

Les personnages

Vous l'avez?

L'avocat

 (méfiant, va vers la porte, tend l'oreille, sort de son cartable une liasse de feuillets qu'il agite.

Tous les personnages se regroupent à l'avant-scène, comme pour s'éloigner de la porte.

Un personnage lit l'acte d'accusation en sautant des passages)

Acte d'accusation!

Mensonge

Conspiration

Trahison

Tyrannie

Barbarie

Concupiscence

Cupidité

Corruption

Meurtre

Déportation

Débauche

Pillage

Rapine

Guerre

 

Je pense que c'est tout.          

Non, attendez (sort une chemise remplie de feuillets, la consulte et murmure des monosyllabes incompréhensibles, comme quelqu'un qui cherche)

Ah, voilà:

Une camarilla!

Clan!

Gang!

Maffia!

Complices

Coupables

Instigateurs

Un second cupide et débauché (montre l'Acolyte)

Un exécuteur des basses œuvres cynique et cruel (montre le Sicaire)

Une épouse corrompue par l'appât du gain (montre l'épouse)

Une maîtresse dévergondée, honte de la Nation (montre la Maîtresse)

Tourments divers et graves persécutions à l'encontre de son propre frère, opposant de toujours. (montre le Frère: en tenue de pasteur)

 

(Se plante devant l'épouse qui lui remplit un chèque et le lui tend. L'empoche, salue très bas et sort)


 

Sicaire (s'adresse à la Mère)

Ils ne savent rien!

Ils inventent.

Ils inventent des forfaits.

Il bâtissent des histoires confuses

Ils nous font des cauchemars

Ils proclament l'horreur

Alors que ce n'était rien

Peu de chose

Quelques gestes, des petits gestes (mime l'action de tirer un coup de feu sur chacun des présents)

Quelques gestes, quelques outils, quelques manœuvres.

Artisanales, ouvrières, innocentes.

Faire monter des anonymes dans un camion bâché, une voiture, un autobus, rarement un hélicoptère.

Actionner des armes à feu fabriquées à cette fin

Fabriquées par des hommes et des femmes

Par des travailleurs pendant les heures de travail.

Énergie

Adresse

Force physique

Organisation

Discrétion

C'était là tout notre crime.

Ils ne le savent pas.

Écoliers, on dirait "à côté du sujet"

Toute l'histoire démarre sur un petit événement

Viscéral, un acte de sang de muqueuses de viscères

Pour donner la vie et pour donner la mort

Tout ce nous avons fait, à la fin

Nous

Les mères et les tueurs

Lui, il n'a rien fait du tout. Le seul qui pouvait ne rien faire du tout

Être tout, être le héros permanent de notre temps[1]!




Sicaire (s'adresse à la Maîtresse)

 

Les gens aiment tout

Leur amour est sans bornes

Le bien le mal le rien du tout

Ils travaillent d'arrache pied

Ils laissent faire avec frénésie

En ne voyant pas tout en voyant

En ne sachant pas tout en sachant

En jouissant sourdement des coups portés au loin.

Des exécutions des exterminations discrètes

Des meurtres commis dans les règles

En ce moment même, immobiles, comme les dieux qui hument la fumée des sacrifices

Ils laissent tourmenter

Ils laissent tuer

Des bêtes des poux des gens des peuples

Leurs tueurs sont invisibles et anonymes

Leurs tortionnaires sont invisibles et anonymes

Et quand ils les voient ils voient des gens comme eux

Qui ont un corps

Qui ont besoin de chaleur.


 

Mère

Les tortionnaires aussi ont une mère

Sicaire

Mère. La vie. La mort. Tout comme moi

Mère

Osez donc me regarder en face!

Sicaire

Noble d'allure et pure de cœur.

Je sais comment vous voulez qu'on vous voie

Mais vous ne m'abusez pas.

J'en sais trop long sur la vie et sur la mort

Principalement sur la mort, je reconnais.

Mais regardez-vous donc

Vous avez fait place nette,

Vous avez déblayé son chemin

Vous avez nettoyé et exterminé

Mère

Qui ai-je donc tué, Monsieur l'assassin?

Sicaire

Toute une engeance d'humains

Exterminés là, dans ce ventre

Mère (pose ses deux mains sur le ventre, comme pour le cacher)

Sicaire

Terre brûlée! Terre brûlée!

Pas beau à voir

Un charnier obscur de tout ce qui n'est pas né

Mère

Vous vous connaissez en charniers, à ce qu'on dit.

Sicaire

Moi, j'a i agit dans le jour

Mère

Je l'ai fait pour lui. Je ne fus qu'une mère. Le reste ce sont les choses cachées.

Sicaire

Je fus un prédateur, moi. J'ai chassé. J'ai traqué. J'ai débusqué. J'ai battu la campagne.

Je me suis multiplié

J'ai encerclé les proies

J'étais comme une meute

Vous n'avez rien vu

Vous avez su regarder ailleurs

Mère (sarcastique)

Ah oui, bien sûr. Nous connaissons. Les pâles criminels. Les tueurs dactylographes. Si, je vous ai vu à l'œuvre. De loin.

Sicaire

Nous étions innombrables.

Une horde.

Une légion impitoyable.

La Terre était belle

C'était notre territoire de chasse.


 

Épouse (larmoyante)

Et c'est lui qui va payer vos crimes

L'incarnation de la bête

Sicaire

Les imbéciles!

Ils ont cassé l'arme que la providence leur avait accordée pour vaincre le destin.

On aurait tout fait tout achevé et pour toujours.

Il était un merveilleux outil.

Un outil et rien d'autre. Pour que les choses se fassent.

Pour que les choses s'achèvent.

Il avait fait don de sa personne à l'histoire.

Mais pas à ça.

Pas à cette histoire là.

L'histoire de tout le monde.

L'emmêlement humain aux mille têtes.

Et ils le feront

Ils trancheront la seule tête qui leur fait défaut.

Sont tort fut d'être un homme.


Sicaire (s'adresse à l'Acolyte)

En chacun de nous, une part de lui sommeille.

Quelques uns le savent

Le plus secret et le plus ostensible.

Le poignard et le masque

L'acte d'accusation est un conte

Plein de choses qui peuvent se penser qui peuvent se dire qui peuvent s'entendre.

Mais je suis là, et les autres de la même race

Nous savons ce que faire veut dire

Tout

Notre royaume

Ce qui ne peut pas se faire ni dire ni penser.

Ce qui ne peut pas se passer même quand ça se passe pour de bon.

Dans la chair du temps nous sommes un nerf, une pulsation, une écharde.

Ils ne sauront pas l'éradiquer.


Maîtresse

Du sang. Du sang innocent.

Il ne savait pas.

Sicaire

Il le fallait

D'une mort à l'autre on lui ouvrait la route.

Tu l'engouffrais toi dans un abîme de vie

Maîtresse

J'étais sa renaissance. J'étais son aube.

Sicaire

Un abîme

Un abîme chaud

Un abîme de sécrétions et de muqueuses

Très loin de l'histoire.


 

Sicaire (s'adresse au Frère)

Nous n'avons pas eu le temps.

La jeune génération n'était pas encore façonnée

Tout ça a l'allure d'une avortement monumental

Un avortement de peuples.

Ce que vous auriez pu être.

Mais en quelque sorte personne ne peut plus se prévaloir de ne pas descendre de nous.

Ni les juges ni le peuple.

Nous sommes au commencement de tout ce qui pourra se passer dorénavant dans le monde.

Et de l'esprit de tous les nouveaux venus sur la terre.

Nous sommes les accoucheurs aux mains sales.

Les accoucheurs aux mains sanglantes.


Entrée de l'avocat

L'avocat

Mission accomplie

La défense a parlé

 

Blanchi

Plus de sang

Plus de meurtre

Plus de vol

On n'en parle plus

Tout s'est éclairci

Les intentions

Les influences

Les bienfaits

L'amour

Le peuple

La patrie

Le destin

La Providence

L'histoire

La fidélité

L'ordre

Les victoires

Les triomphes

L'enrichissement

Voilà

Nous pouvons espérer.


 

 

(Se plante devant l'épouse qui lui remplit un chèque et le lui tend. L'empoche, salue très bas et sort)

Mère (s'adresse au Sicaire)

Tout peut recommencer.

Regardez-moi je suis prête.

Ce qui n'est pas issu de moi est un mensonge.

Il était entouré de monstres mal accouchés.

Des simulacres diaboliques

De pantins grotesques.

Des avortons gluants

Tout ce qui n'était pas issu de mon ventre.

Des gens qui déshonorent la gestation

Qui salissent l'éternelle matrice

Il est né seul et unique

Il comparaît devant ses juges seul et unique.


 

Épouse

Entouré de sbires et d'égorgeurs.

Lui, si imprégné d'idéal

Sicaire

Oui, il a fallu l'éduquer

Lui apprendre à aimer la mort

À briser la chaîne des réincarnations

L'arracher au désir de vivre

Le rendre tout entier et pour toujours à l'histoire.

Épouse

L'arracher au havre conjugal

L'exposer

Le damner

Sicaire

Mort, il était l'aube et il marchait dans l'aube comme un homme qui a vécu.

Épouse

Vous n'avez jamais connu ni ses jours, ni ses nuits. Moi si.

Sicaire

Vous l'avez entraînez vers le fond

Vers l'obscur

Vers l'obscurité de la vie

Vous l'avez paralysé

Englué dans les adhérences nocturnes

Avec vous, le temps se frottait à ses flancs en gémissant.

Un temps femelle.


Mère (s'adresse à la Maîtresse)

Nous n'engendrons pas les faibles.

Nous n'engendrons pas les vaincus.

Nous laissons cela aux ventres inférieurs.

Aux matrices de bas étage.

Aux mères stériles qui ne se savent pas stériles

Qui engendrent des choses du néant

Avec un peu de mort à la fin.


Mère (s'adresse à l'Épouse)

S'il va mourir, engendre un fils.

Quelqu'un naîtra, pour sûr, quelque part

Toutes les épouses sont redevables d'un héros.

Le ventre des femmes est une plaie ouverte

Que le héros viendra cicatriser.

Comme si mon fils vous avaient toutes fécondées.

Pour celles qui nous ressemblent

Même la mort est une fécondation.


Acolyte

Sans être femme

Certains aimaient ça

Naître de la mort des autres

C'est ça, l'art de survivre.

Sicaire

Il m'en coûtait

Je sévissait, mais j'en souffrais.

Tout de même,

J'y perdais mon humanité

Acolyte

Pas pour rien, pas pour rien. Vous l'avez négociée, et vous l'avez vendue, votre humanité.

Contre de la survie, une excellente survie.

Sicaire

Pas pour moi.

Pour la cause. Pour le héros.

Pour l'avenir du peuple.

Acolyte

Pour nous, pour les nôtres. Pour le vrai peuple. Pour la nation réelle.

Je suis très peuple, vous savez. Plébéien même. Je suis de basse extraction.

Sicaire

Je travaillais, moi. Comme les autres travailleurs.

Chaque matin je partais au travail.

Une dure besogne. Du travail d'éboueur.

Je nettoyais, je purifiais

Acolyte

On vous l' bien rendu. Nous sommes quittes

Sicaire

Vous m'avez abusé,

Vous m'avez bien couillonné, ça, je peux le dire

Pour moi la faute, pour vous le profit

Vous avez volé mes crimes.

Acolyte

Nous les avons sublimés, ennoblis, justifié

Sans nous vous n'auriez été qu'un malfrat ordinaire

Un gibier de potence

Sicaire

Ce que je suis.

Je suis damné et dépouillé

Vous avez mangé les morts.

Vous avez mangé toute la mort qui m'avait donné tant de mal à produire.


Mère (s'adresse à l'Acolyte)

Je vois d'ici lé légion noire des zélateurs d'un mort.

La horde des mangeurs de spectres.

Les enfants de la charogne qui vont peupler le monde.

Les esprits noirs qui hanteront les pourceaux

Ils seront féconds et se multiplieront

Ils se répandront sur la terre et se multiplieront sur elle.


Frère

Et aussi des saint, des justes, des purs, des prêtres. J'en sors moi-même, de cette génération de monstres. Sans tache et sans reproche.

Sicaire

Tu sors de nous

J'ai moi-même participé à ta naissance

Regarde bien dans quel monde tu es né. Regarde bien.

C'est moi qui a tout préparé.

Je t'ai ouvert une voie royale

Frère

Pas pour moi. Je suis passé à côté. Je ne connais pas ton monde.

Sicaire

Du pur avenir! J'ai tout transformé en avenir!

Frère

Pas pour moi. Un avenir de cloporte. Je ne suis pas un cloporte. Je ne suis pas un automate sanglant.

Sicaire

Encore le mépris!

Encore la pureté.

Mais tu a été engendré au cœur de l'immonde dont je faisais partie.

J'étais près de toi dans la fange où tu es né.

Je t'ai vu franchir la lisière de boue qui conduit à la vie.

Je suis comme ton frère

Frère du sang et de la merde où ta vie séraphique s'est épanouie.

Frère

Je n'ai jamais eu affaire au sang, je ne sais rien de la merde

Sicaire

Continue, alors. Respecte-toi. Ne regarde pas de mon côté.

Ne salis pas ton avenir.


La Mère (s'adresse au Frère)

Que la différence ne meure jamais

Les hommes et les autres hommes

Sous un même masque de peaux les divins et les mortels.

Les uns issus d'une éternité de vie, les autres qui stagnent au bord d'une éternité de mort.

Les célestes et les terrestres.

Mais pour vivre il faut un peu de terre

Même le héros doit poser les pieds sur un sol.

C'est ainsi que tous les humains sont utiles.

Le destin ne choisit pas

Tous ceux qui naissent devaient exister

Les uns pour vivre les autres pour mourir


Entrée de l'avocat

Mensonge! Conspiration! Trahison! Tyrannie! Barbarie! Concupiscence! Cupidité! Corruption! Meurtre! Déportation! Débauche! Pillage! Rapine! Guerre!

(Voix suraigüe, excité)

Les réquisitions!

Terrible!

Haineux!

Outrancier!

Subversif!

Sanguinaire!

Le meurtre, la mort

La guerre, la mort

Corruption, confiscation

Conspiration excuses publiques

Déportation exil

Tyrannie travaux d'intérêt public

Pillage restitution

Mensonge amende avec sursis.

Trop énorme

Tombe à l'eau

Disqualifié

(lève l'index, sentencieux)

Rires dans la salle!

Bruits divers!

Sanglots!

Huées!

Applaudissements sporadiques, vite éteints.

Je vous enjoins d'espérer.

 

(Se plante devant l'épouse qui lui remplit un chèque et le lui tend. L'empoche, salue très bas et sort)


Maîtresse (s'adresse au Sicaire)

 Nous mourrons avec lui

Tout ce qui est en aval mourra

Ceux qui le faisaient vivre

Ceux qui étaient comme ses organes

Ceux qui étaient sa sauvagerie

Ceux qui étaient sa chair

S'il meurt tout ça mourra

Comme le dernier excrément

Comme la dernière défécation de la bête qui meurt.


Maitresse (s'adresse à la Mère)

Je le ferai renaître

Avec rien, en étant là

Aussi bas qu'il sorte de cette épreuve

Je suis placée suffisamment bas pour repartir avec lui.

Mort ou déchu je suis au bon niveau

Je suis terre

Je suis la dernière

On ne me le disputera pas

Ni accablé, ni mort


Maîtresse

Et s'il est mort, je l'aurai quand même dans la peau

C'est là qu'il sera

On ne pourra pas l'arracher

Mère

Je la porte moi sa marque.

Je la porte depuis qu'il existe et même avant qu'il n'existe.

C'est une empreinte dans le sang

Ça ne s'effacera pas

Maîtresse

Vous ne savez rien de son empreinte

Mère

Vous n'étiez qu'une fosse d'aisance.

J'étais moi le sillon sacré.

Maîtresse

Un chancre. Une plaie vive; De la chair déchirée. Je vous connais. Vous le voulez plutôt mort que perdu.

Mère

Le petit mort à qui j'ai rendu la vie était déjà le mort qu'il va être.

Tu seras le vent qui tripote les flammes.

Maîtresse.

Je serai la vie. Je vivrais, moi!

Mère

La dernière flammèche dans les cendres

Ce que tu as toujours été.


Maîtresse (s'adresse à l'épouse)

Toutes ses femmes

Les femmes perdurables comme des mortes

J'étais moi l'esprit qui émane des mortes

La dernière à disparaître

Toujours la dernière

L'absence de toutes les autres.

Le corps des absentes


La Maîtresse (s'adresse à l'Acolyte)

C'était la grand battue

On m'a donné la chasse on m'a forcée vers lui

J'ai été aussi une pierre ajoutée à la statue du Maître

Une pierre de socle et de fondation

Une vibration au creux de sa force

Par moi il était moins mortifère

Je m'interposais entre sa force et vous

Je vous préservais


 

Épouse

Nous étions comme un seul corps. Une seule et même chair

Mère

Je l'étais avant toi.

Tu n'étais en somme qu'un de mes organes.

Adjacent, erratique, toujours viscéral.

Épouse

C'est votre regard. Votre regard est une chose de chair. Un organe. Une tumeur.

Mère

Je te voyais comme ça.

Une excroissance utérine

Un reste de gestation

Tu faisais vivre seulement le fruit de mes entrailles.

Épouse

Le fruit! Le fruit! Du vide. Un grand vide. Du néant. Avec des bras et des jambes. Entre bouche et anus.

Mère

C'est tout ce que je t'ai donné. Ce peu de chose.

Mais moi je lui ai fait don à lui de sa mort.

Et tu ne l'empêcheras pas de mourir.

Épouse

Je donnerai ma vie contre la sienne.

Je le verrai pour lui dire.

Mère

Tu ne le verras pas. Il ne voudra pas survivre.

Mais il s'accrochera peut-être à toi.

Il implorera un répit.

Tu retarderas l'heure de la cérémonie.

Mais son heure arrivera.

Tu ne le verras pas vraiment.

Pas lui.


Maîtresse (s'adresse au Frère)

Pour lui nous étions le même

Ses racines de chair

Le plus haut et le plus bas

Nous l'avons humanisé

Nous avons creusé sa place dans le monde humain

Dans le monde simplement humain

Nous étions sa tumeur vivante

Deux boucliers de chair


 

Entrée de l'avocat      

Les jurés se réunissent.

Le tribunal délibère

Ce sont tout de même des humains.

De la chair du sang du cœur

Des âmes en somme.

Les jurés délibèrent

Quelques fuites!

Attention! Secret absolu

Je ne vous ai rien dit

Cependant…

Voilà:

Doute

Certitude

Conviction

Acquittement

Circonstances atténuantes

Amende

Excuses

Exil

Mort

Bref

De tout un peu

Ça bataille!

Le meilleur

Le pire

Le moyen

Les Démesurés

Les raisonnables

Les timorés

 

Attendons

Espérons

Prions

Secret absolu!

(Se plante devant l'épouse qui lui remplit un chèque et le lui tend. L'empoche, salue très bas et sort)
Épouse (s'adresse au Sicaire)

Les juges n'ont rien vu

Personne n'a rien vu

Chez-nous il abdiquait

La maison était un creux

Une grande cavité au milieu du monde

Sa tanière, sa bestialité sacrée

Il traversait les pièces

Paré d'une paresse royale

Lent et somnolent comme celui qui prévoit sa mort

Il dormait beaucoup

Je l'endormais

Je savais terrasser mon minotaure.

À part ça pureté, esprit d'enfance, niaiserie amoureuse

C'était donc un humain


Acolyte

Humain certes. Moins que moi. J'étais son humanité

Mère

Et te voilà devenu son spectre.

Ça te permettra de durer.

Acolyte

J'étais comme un frère, je sera comme un fils.

Mère

Un spectre du fils, comme les autres, issus de ma chair.

Acolyte

En moi, il vit. J'étais son élu, je suis son successeur.

Mère

Tant d'élus! Il est apparu dans le monde entouré déjà de tous ses spectres futurs.[2]

J'ai deux fois peuplé le monde.

D'une vie mortelle;

Et d'une interminable légion de morts.

Acolyte

Nous survivrons. Il survivra éternellement. Il survivra en nous. Nous sommes ce qu'il était.

Mère

Vous n'êtes que son dernier reflet dans le dernier miroir.

Son reliquat mortuaire.


Épouse (s'adresse à la Mère)

Vous êtes morte.

Toutes les mères du Héros sont mortes

Toutes les épouses délaissées

Il n'est pas né parmi nous

Il ne procrée pas ici-bas

Il épouse le peuple

Il engendre le peuple

Il en est le fils glorieux

J'en suis la mère élue

                                                


Épouse (s'adresse à la Maîtresse)

Comme les autres épouses, qui engendrent ceux qui meurent

J'étais dépositaire de la mort.

Les autres femmes, de la vie seulement

De la vie la plus basse la vie qui n'est que ça.

Le héros requiert la mort

C'est son socle et sa matrice

Nous nous acquittions lui et moi de la même besogne.

Le peuple tout entier c'était nos enfants morts que nous chérissions.


Frère

Va-t-il souffrir? Va-t-il pleurer? Perdre la raison?

Mère

S'il devenait faible, il serait ici, blotti contre moi

S'il devenait fou, il ne m'aurais jamais quitté.

S'il devenait lâche, je cacherais sa tête sous mon manteau

Et je l'étoufferais

Frère

Vous saviez faire ça. Vous saviez tuer. Vous saviez rendre invisible.

Mère

Il serait devenu ce que tu es. Très pur et très simple. Pas grand-chose.

Frère

Les vieux souvenirs qui remontent.

Mère

Le bon, le juste.

Le non engendré.

Parfaitement. Non engendré.

Quand on a eu un fils comme lui, on ne peut plus jamais être mère.

Pas vraiment mère.

Frère.

Attendez voir. Attendez seulement le verdict Attendez la condamnation. Attendez l'exécution. Vous serez ce que vous voulez être. Vous serez la mère d'un mort.

 Mère

Et les autres ne mourront même pas.

Ils restent là et ils remplissent le monde.

Depuis toujours ils remplissent le monde.


 

Épouse (s'adresse à l'Acolyte)

Je n'enviais pas les maîtres les chefs les seigneurs qui gravitaient dans son orbite.

Ils étaient comme moi

Rien, l'image inversée du guide.

Ils logeaient dans son creux comme de la vermine inavouable.

Des simulacres, des ersatz.

Déjà comme son spectre encore vivant

Nous, presque des morts, nous étions son immortalité.

Il était un homme flanqué de morts. Seul le morts survivront.


Épouse (s'adresse au Frère)

Nous sommes légion

La légion des épouses

Identiques interchangeables.

Et la légion des frères,

Identiques, interchangeables.

La légion des semblables et la légion des autres

Les faibles les tristes les insuffisants les obscurs

Les crucifiés les embourbés dans le gris

À cause de lui, de sa grandeur de sa puissance de sa clarté solaire


Entrée de l'avocat

 

Des recours!

D'innombrables recours!

La bataille!

Hardi!

Sursum corda!

La mort

La mort!

La mort pour tout

L'exécution

La pendaison

La confiscation

Relégation des proches et des complices

Moi-même dans de mauvais draps

Trop impliqué

Trop motivé

Trop compromis!

Ma loyauté

Mon obstination

Ma bravoure

Dévouement!

Entregent!

Pensez-y

Tenez-en compte!

Tenez-en compte!

 

 

 

(Se plante devant l'épouse qui lui remplit un chèque et le lui tend. L'empoche, salue très bas et sort)

 


Épouse

Il croyait à l'amour, aussi

Et aux femmes

Et autant de femmes, autant d'ombres.

Autant de déchets calcinés

Maîtresse

Nous, on le laissait vivre

On n'encombrait pas sa vie

Nous n'étions rien.

Nous n'étions que la nourriture de sa vie. Nous avons nourri sa force.

Épouse

J'étais sa vie. Son pain. Son aliment. Je faisais couler du sang dans ses veines.

Maîtresse

Nous n'étions qu'un chemin.

Un chemin simple, modeste et vide.

Purgé de ronces et de bêtes.

Épouse

Je lui procurais un peu de bestialité. Les bêtes étaient de trop.

Maîtresse

Mère et épouse. Les bêtes qui le harcelaient, le détournaient, l'engloutissaient dans la simple vie.

Dans le gouffre noir de ce qui vit seulement.


Acolyte (s'adresse au Sicaire)

Sans nous il aurait été un Dieu

Sans ombre et sans racines

Nous étions ses racines et nous étions son ombre

Nous rampions au gré de ses pas

Marqués souillés de sa marque infamante

Nous avons dévoré ses déchets pour éloigner les prédateurs

Parfaitement, nous l'avons libéré aussi de ses propres excréments.

Nous étions des Maîtres d'en bas

Nous lui faisions don de nos bassesses

Et maintenant il ne lui reste que la mort

Pour l'assombrir

Pour le lester vers la terre

En guise d'ancrage au sol qu'il a sacré.


 

Acolyte (s'adresse à la Mère)

La horde des pères est frappée de bannissement

On oublie la sarabande des mères dispersées aux quatre vents de l'histoire

Cette absence nous engendre

La force n'admet pas de compromissions

Ni au nom de l'esprit ni au nom de la chair

Ni même au nom du sang

Le héros n'est jamais né

Le cycle de sa vie est toujours clos.

Le héros est toujours posthume et exempt de génération

Malgré le dévouement de tous les ventres trop féconds


Acolyte

On n'enlève rien on n'ajoute rien à ce qu'il est.

Et ils ne manquaient pas, ceux et celle qui lui prodiguaient du rien.

J'en vois ici quelques uns et quelques unes.

Maîtresse

Il lui plaisait qu'on ne lui donne rien.

Qu'on l'abreuve de néant.

Beaucoup de néant.

Acolyte

Mais en dehors de notre mission, tout était du néant.

Et du néant nous n'avons jamais rien voulu savoir.

L'œuvre suffisait.

Qu'aurait-il fait du néant?

Maîtresse

Il le piétinait.

Il le profanait.

 Il le souillait pour le plaisir.

Il aimait ça.

Acolyte

Il craignait le douleur.

Il craignait la mort.

Il craignait par-dessus tout l'anéantissement.

Maîtresse

Mais il s'y baignait, il s'y vautrait.

Ni dans le sang ni dans la douleur

Dans le néant.

 

 

Acolyte

Il va être comblé. Nous, nous survivrons. Moi, vous, et toute cette engeance inférieure qui ne sait pas mourir. Finalement, c'est cette chose, le néant, comme vous dites, qui a été notre mère nourricière et notre salvatrice.

Maîtresse

Moi, et vous, nous en étions les grands pourvoyeurs. Chacun à sa façon.

Moi, un néant de chair.

Vous, un néant de charnier.


Acolyte (s'adresse à la Maîtresse)

Sous le requin des poissons opportunistes recueillent les bribes de son repas.

Nous de même

Le souffle de sa pensée nous frôlait

Son râle de bête en rut nous empoignait

L'homme nous rendait homme

Il fournissait le corps et nous rendait la fierté

Toutes se femmes nous passaient dessous

Tout comme

Quand il mourra nous deviendrons nous-mêmes

Nous deviendront froids et vides


Acolyte (s'adresse à L'épouse)

Nous, purs, nous étions sa purification

Nous avons envoyé ses souillures hanter un troupeau de porcs

Nous lui avons remis ses péchés.

Notre douceur l'a racheté.

Sa présence détruisait le mal

Sa pureté se dressait debout sur nous

Comme sur un tapis consacré

Nous rejoindre le sanctifiait


Frère

Ni porc ni Dieu

Humain

Il était trop humain. Il se vautrait dans l'humain.

Maîtresse

Je l'humanisait, de l'avis de tous.

Vous l'étiez déjà, et au plus haut degré.

C'est ce qui se disait.

Frère

Pur dans la fange. J'aurais dû être comme vous. Être votre fils. Être punissable.

Maîtresse

Votre vue nous humiliait.

À côté de vous nous n'étions que bassesse et dérision

Nous portions les stigmates

Frère

Je vivais. Je me bornais à vivre. En paix. Tout doucement. Nanti d'une conscience et animé d'une espérance.

Maîtresse

Nous nous tordions, nous, les impurs, bêtes sacrifiées sur ton autel d'homme sanctifié.

Et nous nous sommes acharnés, comme font tous les damnés.

Corps sur corps nous nous sommes acharnés.

Pour tuer l'homme pur, et pour le faire renaître.

Frère

Tu n'as rien tué, tu n'as rien conçu. J'étais là. Avant toi. J'étais là de tous temps. Je serai là pour l'éternité.

Maîtresse

Tu ne serais rien sans nous. Tu requerrais le mal. Comme un engendrement.

Frère

Vous n'étiez que mort. Ce que vous viviez c'est la mort.

Maîtresse

Tu es l'enfant de nos œuvres. Nous engendrons les justes. Du fond de l'abîme nous créons les vivants.

On vous sentait, chers êtres humains. On vous sentait rôder autour de nous comme une meute de loups-garous.


Acolyte (s'adresse au Frère)

Les Maîtres même les plus grands venaient s'abriter sous son aille

Nous étions tous la même portée

Dans sa chaleur nous devenions des frères vulnérables

Soudés par son affection

Porteurs de son odeur

L'odeur forte de son âme et de son sang

Liés par un pacte animal

Il était ce qu'ils nous donnaient

Le reste sera la proie de la fosse et des vers de fosse.

Nos frères post mortem.



Entrée de l'avocat

L'exécution a eu lieu

Il a vécu l'heure suprême

Une énorme dignité

Une infinie noblesse

Dernières paroles

Interminables

Inintelligibles

Quoique

(compulse un calepin)

Voilà, voilà:

Ne me faites pas mal

Gentil

Pour le peuple

Pour la patrie

Pour l'humanité

Pour le futur

Pour l'histoire

Pour le bien

Pour la vérité

Maman

Maman

Aïe!

 

Rudesse

Naturel

Simplicité

J'ai tout noté

Publiez, publiez!

Cela vous rapportera beaucoup  d'estime

Cela vous rapportera beaucoup.

 

(Se plante devant l'épouse qui lui remplit un chèque et le lui tend. L'empoche, salue très bas et sort)

 


Frère (s'adresse au Sicaire)

L'avant et l'après

Le haut et le bas

Tout se fige dans une symétrie de mort

Les criminels et les autres sont disposés autour du même centre

Lui mort, la terre s'immobilise et tout s'ajuste mathématiquement

Le monde se peuple des incarnations infernales du maître

Les morts et les vivants, les tueurs et les tués, le jour et la nuit, l'aube et le crépuscule.

Nous sommes tous reliés par une fraternité sanglante

Moi et toi

Deux fantômes

Pas des fantômes de son esprit

Des fantômes de sa chair.


 

Acolyte

Je le représentais, j'étais sa présence vivante

Épouse

Un miroir désert

Vous étiez vide et lisse

Vous étiez son image vide.

Acolyte

Il ne me voyait pas. Je lui procurais la cécité. Tous les héros sont aveugles.

Épouse

Vous vous employiez à être tout.              

L'épouse et l'époux

Le frère et l'homme de main.

Et tout le grand bazar des démons qui l'inspiraient

Acolyte

Je travaillais pour lui. Je contrais comme je pouvais votre effet dissolvant. En mon absence, vous l'avez corrompu. Et j'ai été trop souvent absent. Vous étiez passé maître dans l'art de m'éloigner.

Épouse

Si peu. Je vous sentais partout présent. Votre esprit était toujours en lui. Comme une possession.

Vous étiez là, répandu sur notre couche comme une déjection.

Acolyte

Je le purifiait. Je l'arrachait à la chaleur et aux miasmes. J'étais le désert. Je parais le désert qu'il traversait chaque jour. Austère et impitoyable.

Épouse

Vous étiez sa brûlure. Le mal qui le tenait en éveil.

Le poison qui lui fouettait le sang.

Son toxique et son tégument.

Il était en vous comme un homme dans son masque.

Sans pouvoir l'arracher

C'est tout ce que j'ai eu.


Frère (s'adresse à la Mère)

Il séparait la chair de la chair

Le héros se tient au milieu

Il sépare chacun des autres

Tout ce qui se relie passait par lui

Amis, époux, parents, enfants

L'attrait et le dégoût l'amour et la haine

Et même rien du tout, l'indifférence l'étrangeté

C'était lui la mesure et le ciment de tous les liens et de toutes les ruptures.

Le seul garant contre l'inceste

Contre le cannibalisme qui nous guette.


Quatorzième dispute (Épouse contre Frère)

Épouse

C'était lui la mesure et le ciment de tous les liens et de toutes les ruptures.

Le seul garant contre l'inceste

Contre le cannibalisme qui nous guette.

Frère

Mon frère avait remplacé toute l'humanité et il comparaîtra seul devant le juge suprême.

Épouse

L'unique. Le dévorant.

Sans lui, j'aurais pu épouser tous les êtres humains

Et quelques objets et quelques animaux.

Frère

Vous le pouvez à présent. Le voilà mort. Le monde vous appartient.

Épouse

Il a été. Depuis le début, il était la fin des temps. Tout ce qui existait provenait de lui.

Et tout ce qui vient après lui n'est rien.

Sauf le juste.

Vous qui étiez déjà au-delà de sa vie, prêt à régner sur la Terre.

Frère

Erreur. Nous étions innombrables.

Épouse

Vous et tous les autres justes, vous attendiez votre heure.

Nous étions déjà rejetés dans le passé comme dans une fosse commune.

Dans une géhenne sordide.

Frère

Nous étions tous ensemble, dans la même époque, dans la même journée.

Épouse

Dans l'esquive et dans l'évitement. Vous et les autres innocents.

Frère

Il fallait disparaître pour vivre. Nous avons vécu. C'était un chemin de croix, c'était une Passion. Nous allons ressusciter.

Épouse

Une esquive mortifère.

Nous vous savions là, l'au-delà de notre mort.

Grâce à la mort vous régnerez sur le monde.


Frère (s'adresse à la Maîtresse)

Moi aussi je l'ai inscrit en moi

Je porte dans ma chair sa marque et sa souillure

Mon frère est indélébile

Son souvenir dure comme un viol

Notre esprit est saccagé

Notre chair était sa chose.

Douleur, plaisir, vie et mort

Tout lui appartenaient

Nous sommes tous la putain du héros.


Frère (s'adresse à l'Épouse)

Sa mort nous féconde

Une semence morte nous hante

Il naîtra et renaîtra en nous

Il mourra

Rien n'arrêtera plus le cycle de sa génération

Le héros est éternel, nous n'arrêterons plus d'engendrer le frère sublime

Sa mort nous transforme en ventre fécond.


Frère

Tout est achevé. La prophétie s'est accomplie.

 Nous devenons immortels.

Acolyte

Les frères! Il était l'homme sans frère. J'ai mangé tous les frères

J'ai englouti toutes les fratries

Je lui ai montré les morts.

Et tous les hommes étaient morts.

Ainsi était-il l'unique, le vivant, l'éternel.

Et il a fallu beaucoup de morts.

Frère

Vous l'avez accablé de crimes. Vous l'avez transformé en rat de charnier.

Acolyte

Je l'ai sacré. Je l'ai préservé de toute consanguinité.

Frère

Vous avez péché pour rien. Nul n'était son frère. Mon sang à moi n'a jamais circulé dans ses veines.

Acolyte

Des frères factices, aussi pernicieux que les vrais.

Je l'ai préservé de toutes les consanguinités, même fausses.

Et de toutes les autres tentations trop humaines.


Frère (s'adresse à l'Acolyte)

Ses simulacres ne lui survivront pas

Ils mourront d'inanition comme les poux du cadavre

Une génération s'évanouit

Son tombeau nous requiert

Nous durerons

Nous serons les spectres opaques de l'homme

Des ersatz du néant

Nous nous immobiliserons

Impassibles et absents

Côte à côte

Des sépulcres blanchis

(sortent par  la porte du fond. Sauf la mère qui se dresse immobile au centre de la scène)

 

 



[1]             Dixit Heidegger à propos d' Hitler.

[2]             Citation. Mallarmé. Toast funèbre.

mercredi, novembre 16 2011

L'adieu

L'adieu

 

 

Grande pièce carrée. Murs et plafond en briques badigeonnées de blanc. Pas de fenêtre. Une porte qui semble blindée au fond à droite.  Table en bois, chaise. Néon au plafond, et petite lampe sur la table. Des étagères métalliques supportent des classeurs, boîtes d'archives, caisses.

 

Florien surgit dans l'encadrement de la porte. S'efface pour laisser passer Monsieur et le suit.

 

1

 

Florien

voici, Monsieur

Monsieur

oui

je sais, je connais

le sous-sol, l'entrepôt, la réserve, les archives, je connais

Florien

(silence obséquieux)

Monsieur

ce n'est tout de même pas... (hausse les épaules, rit de l'absurdité de l'hypothèse)

... non, non, rien, trop absurde

Florien

votre nouveau bureau, Monsieur.

Monsieur

oh que non! que non!  (sort en trombe. Florien ne bouge pas)

(revient)

bon, qu'avez-vous à me dire? je veux une explication!

Florien

rien à dire, Monsieur. Je transmets. Note de service 95 A 38 du 17 novembre...

 

Monsieur

C'est bon, c'est bon. Toutes les notes de service passent par moi. Mais ça...

Florien

je ne suis pas habilité à discuter, Monsieur. Ce n'est pas de mon niveau.

Monsieur

En effet! En effet! mais je tirerai tout ça au clair. vous pouvez disposer

 

(fait le tour des installations, va à la porte)

Florien! Florien!

(Florien revient)

Veuillez installer mes outils de travail! mon téléphone, mon ordinateur, mon agenda électronique, mon fax, ma photocopieuse, mon interphone, mon sous-main, mon cadre photo, ma corbeille! ma corbeille, Florien!

Florien

Je ne manquerai pas de transmettre votre requête en haut lieu

Monsieur

Vous, vous transmettez? n'en prenez pas la peine, mon vieux,  j'y vais moi-même de ce pas!

Florien

Je crains que cela ne se puisse pas.

Monsieur

Et pourquoi diable?

Florien

Ils sont absents, Monsieur. Le directeur, le sur directeur, le président,

tous absents

tous en réunion au siège central

(déclamatoire)

ils se prépare de grands bouleversements

un vent de renouveau souffle sur l'entreprise

à nous de déployer les voiles

non pas vers l'horizon, mais au-delà

(ton normal)

enfin, je répète, n'est-ce pas? je vous prie de m'excuser

 

Monsieur

eh bien , ils ne perdent rien pour attendre.

Veuillez disposer. Ne vous éloignez pas trop

Florien

à votre service, Monsieur

(sort)

Monsieur

bon. prenons le taureau par les cornes.

(s'assoit, se relève d'un bond)

Florien!

(retour de Florien)

Florien, mes dossiers!

Florien

Voici, Monsieur. Tout est là

Monsieur

Bien. Disposez. Non, attendez!que je jette un coup œil là-dessus.

(Regarde, encore debout. S'effondre sur sa chaise, regarde encore, regarde alternativement les dossiers ouverts et Florien qui attend)

Non!...

Non, mon pauvre Florien!

Non, vous vous êtes encore trompé de pile. Pas ça, Florien! Pas ça!

Florien

Je ne sais pas, Monsieur

Monsieur

Mais je sais, moi, je sais. Ce ne sont pas mes dossiers! ce sont des feuilles de calculs! d'innombrables calculs! regardez, des addition,s des multiplications, des soustractions, des divisions, enchevêtrées, emmêlées, dans le désordre! du calcul du plus bas étage, même pas une fraction,  une racine carrée, une différentielle, une intégrale, rien que des additions et des soustractions, et des multiplications et des divisions!

dans le désordre, Florien, dans le désordre!

Ramenez-moi tout ça là où vous l'avez trouvé, et apportez moi mes vrais dossiers! vite, je vous prie, au plus vite!

Florien

Ce sont là vos nouveaux dossiers, Monsieur. Les instructions sont formelles.

Monsieur

Ils ne croient quand même pas que je vais m'abaisser à ce jeu de crétin, et quand bien même, qu'on me dise au moins la fin mot de cette embrouille, où veulent-ils en venir, et ça sert à quoi?

 

Florien

Je ne sais pas, Monsieur. Je transmet les instructions. Et il semble que ce soit là un travail urgent et de la plus haute importance et que compte en sera tenu lors de la prochaine réunion directoriale. Je viendrai récolter vos résultats dès que vous me ferez signe.

(Esquisse une révérence exagérée et disparaît)

Monsieur

Eh bien, je ne t'appellerai plus, va, disparaît, Monsieur Florien!

(s'assoit, rêveur) ah, Florien, Florien! Quel épouvantable laquais.

(debout, regarde les feuillets sur le dossier ouvert)

Sa veulerie est communicative.

Vais-je trembler?

Vingt deux ans à mon poste

Vingt-deux sans trembler!

Presque pas...

Tremble donc chère carcasse

Je te passerai sur le corps.

(calcule)

3 et onze et trente huit et

et d'un!

(calcule encore)

et toc!

(calcule)

(à la façon des sportifs au moment de la victoire: bras fléchis poings fermés)

Yes!!

 

 

 

est-ce que j'ai peur? non, je n'ai pas peur.

j'en ferai comme du reste, j'en ferai une affaire de volonté

tu peux étaler tes ailes noires, cher diable, mangeur d'échec

tisser ta trame de petits chiffres noirs

tendre un filet d'ignominie

 ou l'ange persécuteur, et son râle puant sur ma nuque, qui dit j'ajoute et j'ôte et je retiens

je vaincrai

une fois de plus, et à ma façon.

tout droit, expéditif et rigoureux, suffisamment obstiné pour terrasser le problème!

allons, allons, finissons-en!

(penché sur ses feuilles de calcul)

ça se tortille, les petites choses

ça se tortille noir sur blanc

des racines noires

des rhizomes noirs dans le vide

des stolons noirs dans le néant!

(calcule)

fonce, mon gaillard!

dévore-moi toute cette vermine!

 


2

(organise les documents)

 

Halte! de l'ordre! de la méthode! de la mesure! de la pondération!

bon

ici l'énoncé du problème

ici le bloc de calculs

ici la fiche de résultats

voici le chaos transformé en machine à gagner!

 

j'ai plus qu'à rentrer dedans.

attention, voici l'outil

le thaumaturge anonyme

la pointe du crayon qui s'approche du papier blanc

blanc comme le désastre

et voici que je crée de l'esprit dans le néant

un petit esprit en forme de ver noir

d'insecte filiforme

le petit trait

la petite veinule

(recule, relit: et j'ajoute trois et je retiens un)

le monde est crée

une fois encore je suis le bon artisan qui bâtit le monde

et l'homme qui l'habite.

ah, il était un peu philosophe, l'Hyppolite!

incompétent, viré, mais philosophe

 

il disait un papillon qui bouge ici de proche en proche va provoquer un courant d'air dans mon appartement. Et d'écraser le papillon.

et aussi un caillou jeté  dans la mer, et la mer change. Pas beaucoup mais quand même. Faut éviter.

volette donc, papillon numérique!

chiffre noir, tombe comme un caillou  bien noir dans cet océan tout blanc

(et j'ôte huit et je retiens 2 fois 3 ....moins cinq, voilà!)

(triomphal)  et alors?!

le monde entier repose sur l'exactitude d'un certain nombre de calculs. c'est le moteur. c'est la base. c'est la charpente.

si je flanche, si je merde

c'est un petit bout, c'est un petit orteil des pieds d'argile de la grande idole qui se fissure et qui s'effrite

et qui sait ce qui de proche en proche s'ensuivrait!

si je calcule mal ma vie ne vaut rien.

et de proche en proche le sens de la vie

la raison d'être

la justification et tout le reste

qui sait ce que tout ça deviendrait.

calcule!!

tu as pris du retard, calcule!

 

 


3

 

48,...48,48,...49, divisé par 45 fois quatre moins et j'abaisse voilà, oui, et toc, et toc, et non, et merde, un nombre décimal! un nombre les tripes à l'air, les viscères qui traînent derrière lui, pas de ça dans mes calculs.

des nombres ronds, carrés à la rigueur

mais pas des nombres fracturés, pas de nombres éventrés.

l'homme est tout de même maître de son destin,

pas cette sarabande d'avortons de foire!!

on peut tricher, on doit tricher,

quand les faits nous humilient, on les efface, on les biffe, on les raie!

et tant pis pour la honte

finalement, l'homme juste

l'Homme avec un grand hache même aspiré

c'est moi tout d'abord. sinon quoi?

alors, chers amis, chers humains, j'en fais ce que je veux

l'abaisser, l'outrager, le corrompre

si c'est pour votre bien vous me direz merci

(un temps)

...

je m'égare!!

j'ai rien dit. je calcule

(et deux et quatre et huit et seize et trente deux et soixante quatre et etc. etc. etc.)

stratégie du serpent! profil bas! je rampe pour mieux mordre.

(calcule: )

et cinq et sept et onze et vingt et un et trente trois et voilà!!

 

 

je ramperai! je ramperai! puisque vous me dites de ramper.

Président, beau Président

Propre et puissant, aux antipodes du rampement!

c'est dans cette vase que grouillent les germes de votre puissance

c'est dans cette boue que naissent les racines de votre beauté

voici le fond, voici les tripes visqueuses  qui nourrissent votre pouvoir.

je le ferai! je le ferai!

je connaîtrai le haut et bas, l'alpha et l'oméga de l'histoire.

(calcule et murmurant)

impossible! résultat impair alors qu'il n'y a que des nombres pairs dans l'énoncé!

(poing dressé au dessus des feuilles)

ne t'avise pas de m'humilier, saloperie!

(refait  rapidement le calcul)

Quatre cent trente deux! quatre cent! trente! deux!

bon! bon! l'espoir renaît!

logique inflexible comme toujours.

c'est tout de même vrai!

c'est par le bas que tout commence

par le plus bas du plus bas.

 


4

 

Mais enfin, messieurs! c'est comme si c'était fait, vous gaspillez mes talents en des travaux d'exécutant!

vous n'ignorez pourtant pas que je possède une connaissance complète et approfondie de ce dossier!

voyez

(se lève, et déclame comme un conférencier ou un doctorant. boit des gorgées d'un verre d'eau.)

addition! on additionne de droite à gauche colonne par colonne on retient et on ajoute la retenue à la colonne suivante et ainsi de suite.

soustraction!

on soustrait de droite à gauche colonne par colonne on ôte la retenue d'une colonne à la colonne suivante et ainsi de suite jusqu'au résultat.

multiplication!

on multiplie d'abord le premier à droite ensuite le deuxième à droite ensuite le troisième à droite et ainsi de suite. on additionne tous les résultats colonne par colonne.

division!

(hésite, réfléchit, hésite)

...division...

alors...

à gauche on coupe pareil ou plus grand qu'à droite et on multiplie et on soustrait et on abaisse et on soustrait et on coupe et on multiplie et on abaisse, ...on abaisse..; on abaisse...

 

(s'écroule les mains dans la tête, murmure encore "et on abaisse"...

pose la tête sur les bras et semble sangloter.)

je le savais, je le savais, autrefois, lorsqu' on m'aimait.

comment ça s'est-il perdu ?

qu'est-ce que j'ai perdu?

pourquoi c'est devenu si compliqué?

les quatre opérations!

pas une, ni deux, ni trois, les quatre

parce qu'il n'y avait pas de cinquième.

et alors on m'aimait

on m'aimait tellement!

qu'est-ce qui s'est détraqué dans la machine?

(pause. réfléchit)

...ah non! non!, c'est pas ça!

voilà!

on coupe on multiplie on ôte et on abaisse et on multiplie et on ôte et on abaisse et on multiplie et on ôte et on abaisse!

je me sens revivre

(sarcastique)

ah ah, comme ça tu revis?

tu revis, bonhomme, tu revis, pauvre diable?

et tes preuves? tes réalisations?

tes calculs?

(calcule frénétiquement en murmurant  des nombres)

 

 

fais! agis! aboutis! voilà la pierre de touche.

tu n'as que sauté bien trop d'étapes

oublié l'essentiel

les racines les bases les germes les soubassements

les origines les rudiments les principes

oublié les  tréfonds    de l'âme et les     tréfonds du corps

sens!

sens, petite bête rudimentaire.

tu n'as plus rien. tu es dans le désert

plus de chair plus de mots

quelques vestiges de membres et la bouche pour le dire

la bouche pour le dire

la bouche dans le vide comme le poissons dans l'aquarium

(mime les mouvements de la bouche d'un poisson)

la bouche pour le râle pour le crachat pour la bave pour la nausée

perdue! perdue!

le petit animal qui cherche le sein, le lait, la douceur, le gluant, le visqueux

une amibe mortelle dans leurs tripes

ils sauront que je suis ici.

vas-y, vas-y, encore quelques phrases. tu peux.

 

 

ça hurle trop

ça hurle encore

mon dieu ce que ça hurlait

dedans, dans la tête, la bête affolée tapie dans la tête

coincée là, tout au fond

encerclée de mots méchants, de regards méchants

la réprimande, l'engueulade, le sermon, les recommandations, les prescriptions les condamnations.

le piétinement

par les pères tous les pères

les censeurs les chefs les supérieurs, la direction locale régionale internationale mondiale qui me piétine, ici

paillasson, tapis de saltimbanque où les maîtres trépignent,

tréteau de foire sur lequel ils paradent.

je resterai digne et inflexible comme les morts

car ils hurlent, les morts, ils hurlent

que croyez-vous que c'est , leur silence , et leur impassibilité?

 


5

 

 

 

(calcule rageusement, à grands coups de crayon sur la feuille: et sept et sept et cinquante six et voilà, et sept fois six quarante et un et je retiens...et je retiens...)

brandit le crayon comme un poignard et fait mine de lacérer le papier

Tiens!...Tiens!...Tiens!

Le mur, le mur, le mur devant et moi derrière

Et moi de griffer, de gratter, de graffiter!

et eux, de l'autre côté, qui écoutent et qui ricanent!

Il en faut pourtant, des murs, des murs qui tiennent debout, et des gens derrière les murs qui s'arc-boutent et qui soutiennent  la baraque!

des gens carrés, des gens droits, les pieds sur terre, le cul sur une chaise,et qui grattent, et qui grattent,  qui oeuvrent au grand projet et qui ne posent pas de questions!

c'est tout moi.

le soutier du réel

le fondement de la terre

le soubassement du progrès

atlas,  atlas, je porte un mode sur mes épaules.

travaillons

les maîtres attendent et espèrent

(se dresse à moitié et tend ses liasses à un interlocuteur imaginaire)

 

Tenez donc!

j'ai tout bon!

pas d'erreur!

vingt sur vingt!

 

(silence. se penche sur son travail et griffonne  comme un écolier)

enfance, espoir.

matin d'un grand midi, midi d'un grand soir, soir de la nuit infinie.

petites étoiles noires sur la feuille blanche

si peu de chose

griffures timides sur la paroi du vide

graines germes poussières d'esprit

petits nombres mes frères

 

et si je secoue la feuille

toutes ces petites créatures sans chair et sans poids

tomberont en pluie sur la table

et se répandront dans le monde

et tout sera intelligence

 

faites vibrer vos ailes petits anges noirs

emportez-moi vers les sommets du savoir

 

si bas placés nous ne pouvons que monter

dans la direction de dieu

dans la direction du président directeur général

 

tout devient espoir

 

(se dresse, exalté. grands gestes)

deux et deux égale quatre!

voilà où commence la grande aventure de l'esprit!

les premiers balbutiements!

les premiers vagissements!

et si on sait tenir la route ça peut aller très loin

aussi loin que le désir dans mon cœur

et l'ordre dans mon esprit


6

 

vous m'avez condamné au désert, j'en ai fait le commencement du monde.

voici l'abîme

voici la terre vague et vide

et voici mon esprit qui flotte,

qui flotte au dessus de tout ça

et j'y inscrit, noir sur blanc,

les étoiles du ciel et les poissons de la mer

(se penche et écrit

exhibe la feuille)

 

et je  vois que le résultat est bon

septième jour.

 

(pose soigneusement la dernière feuille sur la liasse

lisse le tas, recule de quelques pas)

 

Mauvais calcul, Messieurs!

Vous ne m'avez pas anéanti!

Tout au contraire!

Votre aveuglement  m'a ouvert les yeux.

Regardez, regardez, là (indique la table)

Ma place! Mon travail!

Je suis malgré vous l'origine et le chemin

Allez-y donc! achevez-moi!

Tant que j'y collabore, ma mort sera mon œuvre!

Et on a beau n'être rien, on manque toujours quelque part!

Voilà exactement le lieu où je manque

et je vais y rentrer

pauvre, nu, humilié

mais là où je serai je serai tout puissant

je procrée!

j'engendre des êtres!

 

 

Moi au moins je sais où ça commence

et où ça finit pour commencer de nouveau

un trait un résultat, un trait un résultat,

jusqu'au dernier trait, jusqu'au dernier résultat

j'y serai dans cinq minutes.

au-delà c'est la vie

c'est la vie

dernier rampement!

dernier avilissement!

solde de tout compte!

moi enfin!

 

(toujours debout, penché sur son travail, calcule rageusement. tourne le dos à la porte)

 


 

7

 

(Florien, debout, en silence. Toussote. Monsieur sursaute, bondit, se tient la poitrine)

 

Monsieur

Que diable....

 

Florien

C'est moi, Monsieur.  J'apporte les corrigés.

Monsieur

Les corrigés?...

 

Florien

Les résultats électroniques, Monsieur. Je suis mandé par le service Contrôle Qualité.  J'ai ouï dire qu'il s'agirait d'une sorte de test. Calcul électronique complété par un calcul manuel. Si une divergence est constatée entre les deux résultats, le système électronique subira des  tests, ainsi que le contrôle manuel derechef. Lorsque  les deux résultats seront strictement identiques au terme d'un certain nombre de tests, votre mission  prendra fin.

Monsieur

Ça risque d'être long

Monsieur

Très long, Monsieur. Ou très court.

Monsieur

Suffit. Vos résultats! (tend la main)

(compulse les deux feuilles de résultats. mine accablée et ensuite colérique.

froid et solennel: )

L'électronique s'est plantée.

Monsieur

Certainement, Monsieur. 

Monsieur

et ne manquez pas de le signaler!

Monsieur

Non, Monsieur. Tout commentaire est interdit dans le protocole de l'expérience.

Monsieur

je ne suis pas un protocole d'expérience, moi, ni un fragment de protocole!

( larmoyant )

que vais-je faire?

que vais-je devenir

que puis-je?

qu'espéré-je?

quelle suite?

 

Florien

Aucune, Monsieur. Je prends vos résultats, et je vous dépose la nouvelle liasse.

(s'exécutant) je prends vos résultats...et je vous dépose la nouvelle liasse

(Florien prend les papiers et lui remet une nouvelle liasse. Monsieur assiste à la scène, hébété)


 

8

Pourquoi moi, Florien. Vous, Florien, vous connaissez ma réputation...travailleur acharné...dévotion totale...précision...exactitude...jamais de refus...jamais de rébellion...moi, moi, Florien, je suis tout entier travail et labeur, labeur et travail. Jamais une plainte. La besogne est la besogne et elle est sacrée, comme ça, parce que, parce que c'est la besogne.

(soudain abattu, parle pour lui-même)

Ma route était bien lisse et bien droite. Et voilà où elle mène! Et encore! On me force! C'est le pire, Florien! On me force! J'y serais bien allé tout seul.

Florien

Il me semble que cette nouvelle tâche  fait honneur à vos capacités.

Monsieur

C'est bon, Florien. Je m'y attelle sur le champ.

(Florien salue et sort)

 

Monsieur

Sacré Florien! quelle servilité! Comme il rampe! Ce qu'il peut ramper!

Oui, oui, je vous l'accorde, on pourrait dire ça aussi de moi,

Mais à tort, cher monsieur, à tort!

Ceci, pour moi, est une expérience!

Une de plus!

et je saurai la mettre en valeur.

Et pour bien faire, je vais faire du zèle.

Les désarmer à force de soumission.

je veux voir.

Je veux voir jusqu'où je peux librement m'abaisser.

(un temps)

Encore une découverte!

(calcule)

trouver le résultat!

Une joie par minute!

Une douleur par minute!

je vis pleinement ma vie

j'agis! je totalise!

qui peut se vanter d'en faire autant?

bonheur malheur bonheur

malheur bonheur malheur

la joie de réussir à chaque ligne de calcul!

le bon total!

Y a-t-il de plus grand bonheur?

 


9

 

Monsieur

Toutes les bêtes dormaient. Tous les dragons s'étaient assoupis. J'ai su les enjamber en tremblant mais tout de même! je prenais du champ, je franchissais, profil bas,   je m'éloignait sans bruit,  c'était fini.

et voilà que tout recommence!

Me voilà de nouveau dans le cercle!

et tous ces monstres au bord du cercle

et que je te grogne et que je te gueule et que je te montre les crocs

erreur! tout faux! faute! faute! médiocre juste passable nul.

et combien de cercles autour de ce cercle et est-ce bien la peine de franchir et de franchir encore?

j'arrête net

et tant pis je ne parviens jamais à être un homme

je suis bien où je suis et j'y reste.

 (croise les bras, regarde devant lui, immobile, en silence)

non, ça ne vas pas!

mieux vaut ouvrer et se démener!

devenir au moins un horrible fœtus

un innommable  avorton

bien dans ma peau bien dans ma tête 

(regarde ses mains)

griffes de pou

pattes de crabe

je m'accroche!

mes cahiers gangrenés de taches d'encre

sanguinolents de trais rouges

de hurlements de haine écrits en rouge

et cette lèpre de faux mots de réponses incongrues, de lignes laissées en blanc, d'insanités, de toute sorte d'insanités.

 

9

 

j'étais là, pourtant, moi,

à côté des autres

là où sont les autres

tellement là qu'on pouvait s'y tromper

alors, je feignais d'y être depuis toujours

depuis ma naissance si cela pouvait se concevoir

mais ça été un rude labeur

feinter les hommes

feinter les femmes

feinter les chefs

feinter les brutaux les perfides les clairvoyants.

 

(se remet mollement à ses calculs)

(repousse ses papiers)

non je ne peux plus recommencer du début

trembler et transpirer

peiner et ahaner

me surpasser

me dépasser

aller au-delà de moi

et qu'est-ce que j'y ferais?

je n'y connais personne.

 

 

j'y suis pourtant

au-delà de moi une fois, une fois de trop

je vais vous raconter ça

voilà, docteur.

moi. je me présente, c'est moi, ce que vous voyez là devant vous, c'est moi qui suis au-delà de moi et on me force encore à  poursuivre.

regardez ma tête, toute tordue par l'effort

car je force, je force, depuis le début je pousse et je force

de la tête et des tripes

et de toute sorte de membres de viscères et d'entrailles

et pas pour de rire, non, pour de bon

forcer et pousser

vous pensez à une matrice, un utérus, quelque chose dans ce genre?

eh bien, docteur, des  utérus, il y en a. Beaucoup, partout, vous ne pouvez pas imaginer  ce qu'il y en a!

alors je pousse.

Regardez ces nombres. ce sont mes soubresauts, mes contractions, mes poussées.

cette feuille blanche la membrane

le sac amniotique

je le crève, je le crève, je le crève (poignarde la feuille à grands coups de crayon)

 

10

 ( brandit et agite son crayon comme un poignard)

tuer! trucider! zigouiller!

(laisse tomber le crayon et se met à quatre pattes jusqu'à le retrouver

le brandit très haut, debout, triomphal)

Mais!

(posément, solennel)

Mais...

Au sein de la plus ignoble des adversités je suis une arme

je suis une mouche verte qui s'envole, qui s'envole, issue de la putréfaction

sortir de la charogne et faire route vers le ciel!

lequel d'entre vous, chefs aimés, chefs respectés  pourrat-il se vanter d'une telle résistance, d'une pareille ascension?

je suis le fulgurant!

(frappe du plat des mains sur les feuilles de calcul)

ce néant, ce néant, je le malaxe et je le moule, je le sculpte, je l'organise.

je le féconds!

 

 

laisse monter la honte

laisse le néant te lécher comme un chien

comme un vieux chien

qui est en train de mourir et qui te lèche

c'est ça, ta peau

ta niche , ta cachette

ta pupe

et qui empêchera une mouche de voler

une mouche fraîche éclose qui a déjà partie liée avec la hauteur.

(grimpe sur la chaise et sur la table)

voilà ce que j'en fais!

je piétine l'humiliation.

je trône au dessus du désastre !

(piétine les feuilles étalées sur le bureau )

radeau! bouée de sauvetage! prière des naufragés!

voilà ce que j'en fais!

est-ce que je me noie?

est-ce que je coule?

je suis ici

dragon, mutant,

je mange la honte!

le néant me nourrit

l'absurdité me fortifie

 

le désert!

j'aurais pu

je suis de l'étoffe des ermites

des saints, des ascètes

je me nourrirais de baies et de sauterelles

(prend une feuille écrite fait mine de la manger)

à la fin le corps renonce et nous libère!

je serais pure pensée

réduit à l'esprit

âme absolue

comme nos fous dans nos asiles

et nos saints dans le ciel!

insanité! rédemption!

(tombe à genoux sur le bureau)


11

 

(se couche à plat ventre)

 

cette vermine!

cette chaude cette douce vermine!

ces chiffres! ces petites araignées qui me mangeaient le cerveau!

voilà ce que j'en fais!

allez-y accouplez-vous!

fini les agaceries, les simagrées nuptiales

et le plus et le moins

et le je multiplie et le je divise.

(un temps. presque assoupi)

égalité

résolution

copulation

(allongé sur le dos)

si quelque chose t'effraie, baise-la.

il faut  faire jouir le bourreau.

 

 

(assis sur la table serre contre la poitrine les feuillets chiffonnés.)

ces monstres m'aimaient déjà!

ces petits avortons ne demandaient qu'à naître et à croître!

ces pauvres nombres!

cette semence noire

et finalement, que voulaient-ils ?

m'accabler, me tourmenter?

me féconder?

 

 

(couché sur le dos)

et voilà!

acquitté! absous!  invulnérable!

la  mort est un esquif en route vers l'infini

berceau et cercueil! forteresses imprenables!

vous pouvez vous pencher sur moi, les chiens d'en haut!

et haleter et baver et montrer les crocs!

abîme et cloaque

je navigue! je vais de l'avant! je suis mon chemin!

il ne fallait pas me transformer en ver!


12

(se reprend, regarde l'heure, s'installe devant le bureau)

 

mon Dieu! l'heure!

(remet de l'ordre dans ses liasses)

finir d'abord! finir d'abord! jusqu'à la lie

ad nauseum!

jusqu'au dégoût!

pourrir pour résister!

(calcule)

trois cent dix-sept fois huit cent soixante et onze plus...plus....que divise.... huit parenthèses à gauche, un deux trois quatre cinq six sept à droite, quelque chose qui cloche, recomptons calmement! ...huit, huit, ça colle.

ce crayon, ce papier, l'éternité!

des outils tout simples pour creuser ma tombe morale.

creusons donc!

les hyènes aiment la chair pourrie

total quatre mil deux cents vingt-huit

(un temps. fait mine de crier vers la porte)

 

Florien! allez leur dire

je cède, je cesse, je me soumets!

je disparais, je m'anéantis, je m'annule!

je démissionne.

(se replonge dans ses calculs. de nouveau vers la porte)

pas si bête! pas si bête!

ils m' donnent des armes, je sévis!

je suis dans l'entreprise comme les sauterelles en Égypte!

je ronge et je grignote

je leur brise bras et jambes

tant que je continue j'existe

(lève sa feuille de calculs et crie vers la porte)

sept cents quarante deux!

 

 

ah, je les vois d'ici!

affairés, capables, efficaces!

réunions, séminaire, briefing, signatures, conciliabules, notes de service, courrier,

la vie! l'action!

les gesticulations du noyé qui descend vers le fond!

(calcule: ad libitum) non, non et non! huit fois sept ça ne fait  pas cinquante et huit! cinquante six! cinquante six! et j'en retiens deux.

 

 

tel qui croit piétiner s'enlise

que serait la noblesse sans l'ignoble?

l'orgueil sans l'humilié?

la vanité sans la honte?

(vers le plafond) vous, sans moi?

si vous me faites mal, c'est parce que vous en avez besoin

vous me rapetissez  pour vous grandir

vous me rabaissez  pour vous magnifier

vous m'aplatissez pour tenir debout!

votre injure est un prière

je suis comme un dieu!

un petit dieu tout chiffonné, tout piétiné, mais un petit dieu quand même.

(majestueux et déclamatoire)

 

ne riez pas

méfiez-vous

il y a toute sorte de dieux

vivants et morts, puissants et impuissants

des dieux se sont suicidés

et d'autres démissionné, disparus  dans l'oubli

il y a des dieux hargneux, perfides, rancuniers.

des dieux délirants qui saccagent leur propre ouvrage

et exterminent leurs propres créatures.

des dieux qui baignent dans le sang et qui crachent des flemmes sur le monde

violeurs, égorgeurs, incestueux!

j'ai le choix.

vous vous amusez d e mon martyre, mais je vais apparaître sur un nuage et tout auréolé de feu.

(changement de ton. coléreux. poing levé)

nom de dieu!

je vais monter chez eux

je vais tout casser!

tiens! tiens!  (chiffonne et jette les feuilles de calcul)

plus d'erreurs! plus d'urgence!

j'anéantis, je souille, je piétine (en joignant l'acte à la parole)

regardez ce que votre puissance est devenue.

voilà ce que je fais de la peur!


 

13

 

(remarque soudainement Florien et pousse un cri étouffé ; prend   la main de Florien dans ses  mains)

ah, Florien! voilà. c'est terminé.

allez leur dire

la guerre est finie.

j'ai perdu.

nous pouvons nous aimer!

je peux les aimer,ils peuvent m'aimer.

je démissionne.

ah, Florien, ce que ça fait du bien!

c'était une grande douleur, Florien! une grande douleur.

vous imaginez-vous, Florien, enfermé dans un sous sol à faire des calculs arithmétiques?

C'est tout de même ma vie, Florien! ma vie, les minutes, les heures de ma vie

des calculs arithmétiques!

je ne peux pas pourrir avant d'être mort, et je n'en suis pas là.

la vie vaut mieux que la vie, tout de même.

vous irez leur dire, n'est-ce pas, Florien?

Florien (dégage sa main)

oui, Monsieur. je vous écoute et je vous parle.

je suis autorisé à échanger quelques mots avec vous

mais je ne suis pas qualifié pour en tenir compte.

 

Monsieur

Mais alors, comment je fais?

je veux vraiment démissionner!

c'était bien le but, n'est-ce pas que c'était le but?

 

Florien

Monsieur est attendu. Tout est en place pour l'entretien décisif. Le fauteuil de la direction suprême, ainsi que la chaise que  Monsieur occupera. La climatisation fonctionne, la lumière est discrètement tamisée.

Et puis, le silence. Vous verriez ce silence!

Rien que pour vous.

Rien que pour vous écouter.

Voilà, Monsieur, ce que vous risquez de manquer.

 

Le Monsieur

Mais enfin, Florien! J'y vais de ce pas! que ne m'aviez-vous pas prévenu plus tôt?

J'avais à moitié deviné que c'était ça le jeu.

Me mettre à l'épreuve, prendre ma mesure

établir si je sais refuser un travail irrationnel!

Ne leur dites pas que je m'y suis lancé tête baissée, sans réfléchir, sans me révolter!

cela ferai tache sur mon déroulement de carrière.

Promettez-moi de ne  pas leur dire!

 

Florien

Certainement, Monsieur.

Et d'ailleurs je ne suis pas censé me présenter devant eux.

pas avant d'avoir obtenu la totalité des résultats.

Voici la troisième liasse, Monsieur.

Le Monsieur

(semble sangloter doucement,presque  en silence)

ah, mon Dieu!

 

(Florien s'emploie à ramasser les feuilles chiffonnées et à les lisser soigneusement)

 

Florien

Je suis avec vous de tout mon coeur Monsieur.

Malgré mes quelques lumières mathématiques, je ne m'autorise à ne pas intervenir

vous aurez la totalité  du mérite

et la totalité des récompenses.


14

 

pendant cette tirade Florien s'incline, figée en une sorte de révérence appuyée, en baissant ostensiblement les yeux.

 

Monsieur

(à la manière d'un enfant capricieux)

non!

je ne le ferai pas!

c'est trop dur

j'aime pas les chiffres!

c'est trop de méchanceté!

j'y connais rien, de plus.

je fais que des bêtises!

trois erreurs par nombre!

vous avez raison, Florien.

je lis dans votre regard narquois.

ce n'était pas possible.

et pourquoi est-ce que j'ai peur, Florien!

pourquoi je ne pars pas, hein?

eh bien, non!

je ne franchirai pas cette porte, je n'irai pas dehors

je ne veux pas me laisser dilacérer par tous les chiens du monde

la famille, Florien! les commerçants! les créanciers! les propriétaires! les banquiers!

et moi tout nu dans la mêlée!

je reste ici.

seul, Florien! partez! laissez-moi seul

ne me regardez pas.

(Florien sort sans regarder de son côté)

 

 

 

va, disparais, ça ne fera qu'un absent de plus.

des absents c'est ce qui manque le moins.

et moi donc! je suis absent partout, moi

il n'y a pas un seul endroit du monde où je ne suis pas absent

ils s'en rendront bien compte

rien n'est plus comme avant!

leur monde a changé parce que j'y manque

qu'ils le sachent ou pas, et même s'ils m'ont complètement oublié

peut-être une manœuvre de Florien?

une conspiration, une manipulation?

et tout ça ce ne serrait rien? une idée  germée dans l'esprit de Florien?

eh bien mon con!

qu'est-ce que je gamberge!

je délire, j'hallucine, j'extravague.

calcule!

le calcul ou la mort!

les additions ou la folie!

 

 

 

 

attends qu'ils te détruisent pour disparaître!

ne te mêle pas de ta propre destruction

ils savent faire ça très bien.

au point où j'en suis ils n'ont plus le choix.

je suis dans l'entreprise comme une petite tumeur irrationnelle

c'est ce qu'ils redoutent le plus.

 

 

 

décidément

l'avenir est comme la mauvaise herbe.

on t'en coupe un, et un autre repousse.

ma performance va être une performance noire!

le scandale éclatera!

mes opérations seront erronées

je griffonnerai des dessins obscènes à la place des résultats.

et si je  tuais Florien?

( mime la scène: prend son crayon et fait mine de poignarder quelqu'un )

là!

...

voilà. l'ange est crevé. plus de prophète, plus de messie, plus de père.

direct!

pas d'intercession!

c'est le face à face avec les dieux d'en haut

le corps à corps avec le destin

( se ressaisit )

bon! voyons ça

(assis, suce le bout du crayon en regardant vers le plafond. murmure)

et quarante et huit et dix sept et encore quarante huit tout ça divisé par....

ça doit être bon.

je ne veux pas devenir fou!

pas tout de suite

on verra plus tard.

 


 

15

 

les nombres ça me connaît!

tout est nombre

nombre moi-même

comme je dis

cheveux, pores de la peau, poils, vaisseaux, neurones, cellules,

une seule d'abord, et j'ajoute encore une

une plus une ça fait encore une mais plus grosse.

puis, deux, et quatre, huit, trente deux, soixante quatre, cent vingt huit  mille vingt quatre

et  deux mille quarante huit et ainsi de suite jour et nuit.

des millions, des milliards de cellules

autant que les étoiles dans le ciel

autant que les grains de sable dans le désert.

(vers la porte)

autant que vous!

plus que vous!

j'ai des excroissances et des caroncules!

vous êtes lisses.

vous êtes de beaux nombres

mais des petits nombres

 

 

 

(feuillette sa liasse, commente"hum...hum...hum...tout bon)

 

et j'en redemande

à force, je saurai tout calculer

le passé le présent et l'avenir

la valeur d'un homme, et sa destinée.

et combien de fois il aimera et combien de fois il haïra

et combien de neurones il possède et combien de neurones il va griller

l'un après l'autre.

le décompte est en cours.

suppliez-moi de tricher

de fausser les calculs

afin que vous soyez éternels et incorruptibles.

je vous calculera tout

même vos fractions!

même vos racines carrées.

même vos irrationnels.

 

 

 

calcule (ad libitum)

et un jour plus tard je ne saurai même pas arrêter

je ne saurai plus vivre en dehors du calcul.

je serai l'homme calcul

vous me supplierez d'arrêter

recommence à calculer  (ad libitum, pas plus de trois secondes) et s'arrête aussitôt

vous me supplierez d'arrêter!

je vous entends d'ici!

chantez donc!

dansez!

respirez à plein poumons!

priez au besoin

mais épargnez-nous vos chiffres!

nous ne voulons pas savoir

 calcule (ad libitum)

si ce n'est pas moi, quelqu'un d'autre s'en chargera

et pas seulement de vos vies

pas seulement de votre espérance de vie

la vie sur terre y avez-vous songé? un nombre

la terre elle-même? un nombre.

et le soleil, et l'univers et tout le reste.

voilà les nombres qu'on cache

la boîte de Pandore arithmétique.


 

16

 

 

l'horreur!

ces maudits tortillons noirs!

ces vers de fosse!

la semence d'un monstre!

ça se répand! ça se répand!

une boue de nombres

une  vase noire de résultats définitifs

ce qu'on ne peut pas voir, ce qu'on ne veut pas voir!

voilà! un petit signe d'égalité

les deux meules d'un moulin mystique!

d'un côté du grain sauvage

de l'autre côté la farine élaborée, la vérité,  la certitude

une voie étroite

le pont vers l'au-delà

le poste frontière

et puis voilà! de l'autre côté.

là! là où il n'y a rien   (touche du doigt sa feuille)

le vide, le néant, l'éternité, avec un nombre dessus!

la matrice de tous les résultats de tous les calculs!  exacts!  finis! indiscutables!

la vie et la mort, la durée, l'éternité.

je passe à travers, de gauche à droite, flanqué de ma troupe de petits diables entortillés.

je chevauche le nombre!

je m'accouple à la bête!

 

 

vu comme ça, évidemment, ça effraye et ça dégoûte

regardez-moi cet embrouillamini!

trois cent vingt neuf,  divisé par sept mil deux cent vingt quatre,

et le reste c'est  pas mieux.

mais si on y met bon ordre, voici ce qui reste:

dix chiffres!

le un le deux le trois le quatre le cinq le six le sept le huit le neuf, et...et... ah oui, voilà! le zéro!

rien de plus rien de moins

des opérations

les quatre petites machines, tourniquets,  barres, zébrures,

et l'égalité, le signe d'égalité, le boyau de la vérité, le tuyau, la petite chose insignifiante

quasiment rien.

si on y réfléchit c'est de là qu'on sort. Un à un. Moi, vous, équation exacte

parfois pas.

Toutes fausses si ça se trouve.

Comment savoir?

 

 

 

ils ne sont pas prêt de m'écrabouiller, eux!

les sublimes! les maîtres! les possesseurs du monde!

( rit méchamment)

 on s'est trompé d'animal.

je ne souffre pas!

j'endure!

je suis une sacré bête, moi!

mulet, chameau, aigle, serpent.

je suis dans vos tripes et je ronge

voyez ces petites griffes noires indestructibles

je suis sur vos faces de marbre

toutes mangées par mes lichens griffus.

me faire honte!  me rabaisser! m'humilier!

eh bien, j'en suis fier.

je tiens bon

je dure et vous n'y pouvez rien.

tant que mon crayon bougera, vous n'êtes pas tout puissants.

 


17

 

je pense trop! c'est ma faiblesse! c'est par là qu'ils me tiennent!

je vis et ça se voit !

 

 

on va feindre de mourir

ces nobles prédateurs n'aiment pas la charogne

ils me verront affalé en train de gratter des nombres

de gratter, de gratter,

ça me revient!

c'était un scarabée

enfermé dans un cornet de papier posé en évidence sur mon pupitre.

ça grattait.

toujours au même rythme comme un décompte patient

une agonie profonde et affairée

infiniment patiente

l'effroyable détachement

gratter, gratter

comme une cérémonie

un rite nuptial entre la bête et sa mort.

quatre jours. 

capsule de papier, la mort dedans.

je n'étais plus sûr d'être en vie.

 

 

 

j'ai pourtant essayé!

j'ai essayé et essayé

j'ai peiné tant que j'ai pu

les comités locaux de diffusion! les CLD!

ville par ville quartier par quartier commune par commune hameau par hameau.

Nos produits se disséminaient dans la chair du pays

comme un vaste sarcome triomphal!

j'ai souffert, j'ai souffert

des nuits et des jours,

et ces veilles!

des veilles terribles! à hurler!

des courses contre le temps.

et plus je courrais et plus on me chassait

plus! plus loin!

l'Europe! l'Asie! l'Afrique! l'Amérique! l'étranger, l'international,

le monde,la terre, la lune,  l'univers!

je leur ai montré ma douleur et ils m'apaisèrent

ma fièvre, ils m'ont guéri.

j'ai fait étalage de mon incompétence et ils m'ont muté.

j'ai exhibé ma paresse et ils m'ont puni.

on va enchaîner par la honte

la dérision!

l'humiliation

la mort

le pourrissement

on verra bien

on verra bien  s'ils se lassent de me tuer!

on verra bien.

 

 

(calcule suce son crayon regarde le plafond se tortille sur sa chaise)

 

quelle honte! quelle honte!

on a beau être un mort, la honte...

le frisson...

ça s'accroche à la chair les petites bêtes noires

ces nombres noirs

les vers de fosse

ça ronge et ça décompose

là, sur le papier

bientôt sur ma chair!

(mime l'action de s'arracher des vers sur la face, sur la poitrine, sur les cuisse, et de les projeter au loin)

 

allez, dégage, sale vermine

je n'écrirai plus

(crayon en l'air, figé, regarde devant lui; quelques secondes )

eh non!

c'est pas mieux!

c'est pire!

même pas besoin d'écrire

même pas besoin de nombres

ça travaille quand même!

le temps

les secondes

les larves de la grande bête

mangez, mangez!

quand ce sera fini

on pourra faire la paix.

 


18

 

Le Monsieur

 

Les nombres tout de même!

Qui l'eût crû!

quel étonnement!

plus forts que le temps, ils mesurent le temps.

plus forts que le sommeil, ils mesurent le sommeil

ils ajoutent et ils ôtent, ils font croître et rapetisser

se joindre et se séparer

mort à vingt ans? alors vingt moins vingt égale zéro.

mort à cent ans? alors, cent moins cent égale zéro.

Dans quelque  sens qu'on les  tourne, le compte est toujours juste

 

 

 

Mais ça y est! j'ai compris! tout ça a du sens!

du sens! bouge pas j'explique!

on va dire cent! cent ans de vie, je n'irai pas plus loin.

cent moins cent, zéro.

on a beau se tortiller, voilà le résultat.

mais à quel prix!

et dans quel état on le laisse, ce brave zéro!

alors, ça vient? tu commences à comprendre: pourquoi il te font ça?

pourquoi ils t'anéantissent

des calculs! tu parles de calculs!

c'est pour que je comprenne le zéro et le néant!

c'est un rite initiatique!

chaque petit nombre qui se tortille dans le zéro et finit par le dévorer!

comme moi! comme moi!

j'ai crevé le zéro dans lequel je suis né

je l'ai mordu à la nuque comme un chien sauvage

c'est normal qu'il crient de rage et me  mettent des coups sur la gueule.

un zéro, ça se respecte

 

 

 

j'écris, j'écris

mais c'est pas ces chiffres, c'est moi

dans ce pauvre zéro crevé et qui pourrit

et moi dedans comme une vermine

comme un gros vers de fosse

dans le ventre mort

dans le néant

un ver épuisé

même pas bon à écraser.

 

 

 

mais  vous ne savez pas tout.

vous ne savez pas que le zéro, eh bien,  moi, le vrai, je suis resté dedans

il m'enveloppe, le zéro, il m'englouti, je le traîne partout avec moi.

toujours vivant

toujours chaud et vivant

un vrai zéro pur et vierge

et si on s'accouplait? une bonne petite saillie dans l'entraille du néant?

pour voir

pour savoir quelle engeance en sortirait

peut-être moi

peut-être nous tous

peut-être l'humanité toute entière

toute entière, une fois de plus

...

ne parlons pas de malheur


19

 

(Florien est présent, sans que le Monsieur ne s'en soit aperçu.)

Monsieur

Florien! d'où sortez-vous? Vous êtes prodigieux! Il n'y a personne et subitement vous êtes là! 

Vous êtes unique!

Ne dites rien, écoutez si ça vous chante

(s'agrippe aux feuillets déjà remplis sur son bureau; voix blanche)

non

c'est tout

disposez

 

Florien

C'est que...Voyez-vous, Monsieur

Monsieur

Non, je ne vois pas, je n'entends pas, je ne parle pas

rien, plus rien.

je n'en suis pas dupe, Florien.

cette façon de m'observer en silence, sévèrement, impitoyablement

alors que je m'applique, je sue sang et eau, je tâche, je tâche

un raclement de gorge me foudroie!

mon père, Florien!

le tendre l'adorable dragon

il soufflait le néant par les naseaux!

le néant, Florien!

ça me connaît, le néant!

 (Florien lui tend la nouvelle liasse, et fait mine de s'emparer de l'ancienne. Le monsieur se dresse)

Non!

Florien

Que dois-je faire, Monsieur ?

Monsieur

Faites comme moi, Florien.

Regardez!

Admirez le miracle:

Rien!

Rien dans les mains rien dans les poches rien dans la tête!

J'ai rompu toutes les chaînes d'un coup.

Florien

...cependant...

...les obligations...

...famille...

...entreprise...

...hiérarchie...

...sens de l'équipe..

...performance...

...productivité...

...engagement personnel...

...développement...

...compétitivité...

...croissance...

l'intérêt de la Nation, Monsieur. L'intérêt de la Nation!

je vous en prie,  Monsieur

excusez ma véhémence:

Calculez!!

 

Monsieur

Florien, dites-moi

m'aimez-vous?

Florien

Mais enfin, Monsieur...

Monsieur

Voilà

Tout est dit.

Florien

Si c'est ce que Monsieur souhaite...

(se penche vers le bureau et entreprend de reprendre les dossiers. Monsieur l'en empêche)

Monsieur

ah non, ceux-ci je les ai faits.

Ils sont à moi.

Florien

Amicalement, si vous permettez...

Du plus bas au plus haut,

Vous aller décevoir toute la hiérarchie.

Je m'autorise de ma sollicitude

pour garder le secret

Si jamais vous vous ravisez, je serai de nouveau à vos ordres.

(Salue et se retire)

Monsieur

Mais qu'est-ce qu'ils ont tous à saboter mes décisions!

à contrecarrer mes désirs

depuis toujours

depuis que je suis né

et même avant.

 


 

20

 

Mais non, papa.

T'y es pour rien

ça s'est fait comme ça

Regarde

J'ai quand même travaillé

Tout ça, c'est moi.

...

Eh oui, c'est tout

pourrait mieux faire

quelques progrès

élève discipliné mais trop passif

aucun effort

résultats excellents. poursuivez.

appliqué mais peu soigneux

calme bloc ici-bas chu d'un désastre obscur

la physiologie est le destin

les chiens ne font pas des chats

reçu avec mention

aucune bête au monde

j'ai soumis à ma volonté  toute une organisation pyramidale

par ma seule endurance

opiniâtreté

orgueil.

j'irai encore plus loin s'il le faut

encore plus bas.

mais je serai le maître jusqu'au bout.

tu ne dois pas croire à mon échec

jamais.

mort ou vivant

 

 

 

 

Je vais t'aider.

Rappelle-toi

Ces maîtres que tu redoutais

Je te les sert

tout nus, disséqués, débités.

en cage!

sur le champ de foire!

me voici montreur d'ours

dresseur de singes!

équarisseur!

ils font ce que je veux!

d'abord m'humilier en pure perte

et à présent me détruire

m'annuler, me tuer peut-être.

ce sera fait.

Tu n'auras plus rien à craindre

 

 

La société disais-tu.

tu risques de souffrir.

étudie

travaille

monte

monte encore

la souffrance te guette

la détresse te pourchasse

regarde-moi mon cher petit père

c'est fini

j'ai violé ma détresse

comme une chienne je l'ai violée

avec ça (tend sa liasse) ce travail imbécile que je lui ai enfoncé dans la gueule!

parfaitement!

la douleur ne sait plus quoi faire

elle rampe! là! à mes pieds!

les démons sont déconfits!

on ne peut pas me faire pire!

 

 

sache-le

tu m'as montré le monde

et me voilà.

ici.

et toi, Dieu sait où,

pas près de remettre ça.

adieu donc

écarte-toi un peu

comme ça

de biais

ne t'interposes plus entre moi et mon gouffre.


 

21

 

Pompeux...

Pompeux, parfaitement!

et vous n'avez encore rien vu!

même les blattes ont de la rhétorique!

et du répondant!

ça vous épate, hein, mon boss vénéré!

dans un cul de basse fosse

dans l'anus du monde

au plus bas de l'échelle

et Dieu sait s'il y en a , des échelles, dans ton entreprise!

je cause

je cause comme je veux.

je disparais à ma façon!

tenez! comme une sorte de Christ

encore une station sur le chemin de croix

à reculons

soit.

Encore une descente dans la chair qui annonce la Passion

la fin de l'homme

la fin du dernier homme

rien de tel pour qu'il y ait un commencement

il y aura des ténèbres à la surface de l'abîme

et mon esprit se mouvra au dessus des eaux!

(le grand plafonnier s'éteint. éclairage très fort au dessus du  bureau  qui baissera progressivement jusqu'à la fin )

 

 

 (s'approche de la porte, l'ouvre et hurle)

je ne suis pas mort!

(écoute pendant un seconde et referme la porte. reprend sa place

sentencieux et solennel:)

écoute-moi, mon fils

écoute moi, fiston

tu ne risques plus rien

je ne suis plus nulle part

voilà pourquoi je peux pérorer et prophétiser.

chanter ma messe des morts

et en hurlant de préférence

mais ces quatre murs ça ressemble trop à ma tête

aux os de ma tête

et je veux croire qu'on m'écoute

il  manque un trou dans le mur

tu vas y jouer

trou dans le mur, mon fils, écoute et transmet

il ne faut pas mourir

il ne faut pas salir la mort de nos résidus d'âme

pour souiller la mort, le corps suffit amplement

il n' faut pas mourir avant de s'être annulé

et ça prend du temps, ça prend du temps, tu verras

va dans le monde et répète à chacun:

ne mourez pas!

 

 

il en a fallu, des non-vies,

des friches brûlées

de  places nettes

territoires libérés

pour que tu sois là,

et d'autres

 tant d'autres!

tout ça pour que tu sois là.

et   les autres, tous les autres

les démons vont mourir

il restera les fils.

et ils ne procréeront pas

va mon fils

dis-leur, à tous

ne procréez pas

que tous restent des fils et des filles

pour l'éternité.

moi, je me repends

regarde cet endroit

regarde où je suis

regarde-moi

je me repends.

 

 

sinon, quoi?

il n'y aurait jamais eu sur la cette putain de terre, une fois, une seule fois, une vie humaine?

les clowns, les pitres, les gugusses, les fantoches, les absurdes

vont-ils toujours encombrer le  monde ?  jusqu'à la fin?

jusqu'à ce que le dernier monstre descende de lui-même dans le dernier tombeau?

mais si je me tue, qui  vous dira de vivre?

qui va chasser les morts?

arrêter leur entreprise

les arracher au temps comme un chien d'une  chienne

leur arracher une seconde

la seconde de plus.

leur couper ça suffit.

voilà le  but pour nos vies absurdes.

ne me tuez pas.


 

22

 

 

(assis, la front posé  sur les bras croisés. lève lentement la tête)

 

c'était quoi, déjà, ton nom?

c'était un nom de femme

ça, j'en suis sûr.

passé, présent ou à venir, un nom de femme

on verra ça plus tard

 

 

 

je n'irai plus là-bas

pas à la maison

je suis un spectre poli

pas du genre à embêter la famille

à effrayer sa pauvre femme

à délivrer des messages de l'au-delà

à tenir des propos de mort

à débiter des inepties de défunt.

j'accepte la disparition.

c'est tout ce qui manquait pour que tu puisses m'aimer.

m'aimer...

de toutes les manières, quoi que je fasse ici,   c'est accepter

ailleurs aussi

même si je me démembre, me découpe en tranches,

si je hurlait

si je me flagellait

le cilice et la discipline

le jeune et le fouet

 on ne sort pas de là

accepter

te demander de m'aimer tout de même

pas tout le temps

mais pas moins.

 

 

(Brandit sa liasse de calculs)

J'ai fait tout ça!

C'est moi qui a fait ça.

Vous vouliez ma chute

ma honte et mon abjection

vous y tenez

vous en mangez

en voilà!

mangez et laissez-moi les os

je me nourrirait des reliefs de votre cannibalisme

quelque chose en survivra.

le meilleur

il va falloir que j'explique ça

aux autres

aux gourmets raffinés qui  me consomment

à ma femme, ce bec fin

qui ne m'aiment que si je suis succulent, savoureux, délicat, bien assaisonné

si je sens bon la vie.

 

moi, ça va

je m'en contente.

j'éprouve un grand soulagement, tu vois?

j'ai toujours aspiré au sol

c'est à raz de terre que j'ai toujours voulu vivre.

on m'aimait peu, diras-tu

mais à part les gens, tout m'y aime.

le poids du corps, l'horizontalité, le fléchissement de toutes les tensions

ma chaleur

mon odeur

comme si un dieu avait ramassé une bestiole par terre

et la tenait longtemps sur la paume de la main pour mieux l'observer

et s'il la reposait par terre pour accepter qu'elle existe.

j'ai cédé

j'ai osé

j'ai commis la verticalité

on ne m'y reprendra plus.

si tu ne m'aimes pas avec ton cœur c'est comme ça qu'on dit

aime-moi avec tes pieds

écrase-moi la tête

je te mordrai le talon.

c'est une sorte d'amour.


 

23

et toi, mon cher cabot

mon petit clebs

mon adorable bâtard

tu es déplorable et vrai

parce que tu ne sais même pas que tu aimes.

tu aimerais même mon fantôme

mon corps sidéral

ma gelée primitive

ma soupe cellulaire

tu ne me presses pas d'être rat

d'être singe

d'être homme

pour toi je suis un être abouti

autant que toi, mon chien.

 

 

et ton regard

ton regard d 'homme

insatiable

inflexible

 tu avais élu domicile dans mon regard

 rien ne pouvait t'en déloger

comme tu est devenu grand

immense

gigantesque

omniprésent

plus grand qu'un homme

grand comme un dieu

et ton œil dans mon tombeau

toujours aussi serein 

toujours aussi implacable

ton œil qui me digère

mon chien, mon pauvre vieux chien.

 

tu sens

tu répands partout ta présence

je sentirai bientôt comme toi

une fétidité souveraine

 un peu d'esprit dans le vide

un relent d'âme dans ce désert

avant les sécrétions

la pisse

les excréments

seulement l'odeur de la présence.

mais partout

l'espace comble de moi

moi et mon royaume

aussi royal qu'un fœtus.

tout sera moi dans ce cloaque.

 

 

il faut se ressaisir

(d'un seul mouvement, vide la table de tous les papiers, s'assoit)

 

voyons

j'ai bien échoué

je vois je pense et j'éprouve des choses

mais tout en plat

tout en gris

comme une petite flaque de boue

mais c'est de là peut-être que tout est issu

ils l'on bien réussit, eux

l'embryon le fœtus  l'enfant l'homme le vieillard, les bêtes et certaines choses

ça a su comment germer, croître, devenir

il faut que j'apprenne

je sens l'approche de tout


 

24

Dernier recours?

Mère peut-être?...

Mère, je disparais, ne m'en veut plus

je ne suis rien et je ne suis nulle part.

que peux-tu me reprocher?

regarde, regarde ici.

(montre la pièce)

rien, tu vois, un sac de néant

une poche noire

un ventre plein d'ombre qui  engendre un ange mort.

notre contrat est rempli

disparition contre disparition.

 

 

je ne savais pas l'anéantissement si proche

juste un pas de côté

un petit pas de côté et j'y suis

là où même où Dieu désespère.

dans la sarabande des esprits qui reniflent

qui se mouchent au manches

qui poussent des soupirs accablés.

qui ricanent et s'échangent des regards de dérision.

tous les esprits et tous les dieux affamés de moi

même les esprits coprophages

les petits dieux charognards qui se repaissent de mon pourrissement.

me voici dans une sorte de ciel noir

créé pour moi tout seul.

jalousement gardé non pas par un chérubin flamboyant

mais par une mère éplorée.

 

 

 

tu rapetisses, tu disparais

je m'élève.

je n'ai plus de poids

je m'envole dans le vide

ni corps ni âme

une grande voûte céleste

un désert céleste  dans  le crâne

nous voilà séparés.

 

 

les mères

emportées par la tornade

envolées au loin sans espoir de retomber.

et ce qui était en bas est en haut

première rotation du monde

la disparition condamne le ciel

et cette poche de chaux qui me rongeait le corps

est devenue le paradis.

l'éternité.


 

25

(silence .subitement, frappe  des deux mains sur le bureau, se dresse et crie)

Florien!

 

(va vers la porte, l'entrebâille et crie)

 

Florien! mes calculs! mes dossiers!

(attend un moment.

recule de quelques pas, accablé, les bras ballants )

 

(la porte s'ouvre

un violent faisceau de lumière  l'éclaire

le vigile, portant une torche électrique, apparaît dans l'encadrement de la porte)

 

Le vigile

 

C'est la nuit, Monsieur. Florien est parti.

 

 

09/08/2008

 

lundi, novembre 7 2011

Corps et âme

 

corps et âme

 

 

Premier tableau

 

 

Robert  seul dans son appartement.

radio réveil  bip bip bip  "bonjour Robert. la journée est commencée bip bip bip

silence

réveil radio bip bip bip "bonjour  Robert la journée...

Robert  tape sur le réveil et l'arrête.

1

assis dans son lit, marmonne à moitié endormi

 

 

commencer, commencer.

qu'est-ce que tu crois que je fais?

que j'attends le bon dieu?

le créateur du monde?

 

celui qui est en retard?

 

aujourd'hui comme hier

ce matin comme chaque matin

demain comme après demain.

il n'est pas là allons-y

la consigne est claire, tout faire à sa place.

sommes-nous faits pour ça?

par lui ... qui sait

notre père la paresse

seigneur de l'apathie

grand maître du dédain

 

peut-être pas, après tout

 

peut-être sommes-nous lui

ou alors toutes ses fonctionnalités

son planning vivant

son organe greffé au monde.

son staff opérationnel

 

savoir...

 

on saura

effacer d'abord toutes les ambiguïtés

résoudre les équivoques

déchirer l'obscurité du monde

maîtriser le chaos.

s'éveiller.

 

(radio réveil: musique martiale. bondit du lit. émission de gymnastique)

 

 

radio ( rythme musical ): un, deux, et un, et deux, et le bras gauche et le bras droit et les deux bras, et les deux bras, un pas en avant, un pas en arrière, encore, encore, tournez à gauche tournez à droite. et un, et deux, sautillez un deux un deux un deux

 

Robert  ( même rythme que la radio, sorte de contrepoint )

 et bouger/ et bouger, /de l'avant, /en arrière, de l'avant. /ne pas consentir. /Une minute/ la vie. /Une minute / la vie. / repos, gaspillage/ s'arrêter, manque à gagner/ 

 

 

2

 

 

devant la fenêtre regarde vers le ciel, vers la rue, alternativement.

clarté blanche

Rien que moi.

Tout un monde à ma charge

j'assume!

je fais le vide et j'avance

acte par acte je chasse la providence.

la rigueur est la nouvelle genèse

 

recouvre son lit

 

c'est parti.

mise en route

set up.

remise à neuf

retour chariot

lit propre comme ma pensée.

Pureté immonde.

Abjecte blancheur.

C'est ici que tout commence.

Tous les dieux naissent du néant.

moi aussi.

 

 

3

 

coruscation de soleil aux baies vitrées.

( prend un dictaphone)

écoute la fin du dernier enregistrement, cale la bande, parle)

dernier enregistrement:

"en quelque sorte pris par les pieds, fers aux chevilles, talon percé, ma vie fut un interminable coup de pied à la petite destiné qui m'était impartie. je saute, je monte. je ne sais pas marcher."

 

 

je ne relève que de ma propre force.

mais moi, je le sais.

le cordon ombilical est un faisceau, un réseau, une hydre, une pieuvre aux mille bras.

douceur et tendresse sont leurs tentacules les plus mortifères.

oublier. sectionner. couper, partir.

 en avant!

la faiblesse est une chose du rêve qui s'éteint avec le rêve.

l'esprit est un acide qui dissout les viscosités de la nuit

un poison qui  détruit les méduses noires du sommeil.

moi je suis moi

dressé sur un socle de victoires ...

...moyennes.

victoires tout de même

marathon interentreprises du printemps, deuxième.

concours général, troisième

trois maîtresses consécutives et deux simultanées en très peu de temps.

très peu de temps.

j'ai fait mes preuves et j'ai tout à prouver.

c'est ma condition et je l'accepte.

debout, l'homme!

chevauche les dieux.

ils aiment ça.

 

4

 

entrouvre la fenêtre. lumière diurne. bruits de la rue. sirène.

 

travaillons.

écoute la fin du dernier enregistrement, cale la bande, parle.

dernier enregistrement:

"debout, l'homme! chevauche les dieux. ils aiment ça"

 

le bas et le haut, le désert et la terre promise, la vase et l'éden, l'éden et le monde, nous sommes une ascension hoquetante. Un spasme vers le plus.

optimiser le monde.

la parole n'est pas la parole, c'est la confection d'un produit.

durer est la gestion d'un stock

désirer est valoriser un capital

seul l'homme dynamique est un homme.

ceux d'en bas, aplatis dans leur ombre de cancrelat endormi

ceux d'en haut, statufiés dans leur image ne sont que des repères, des graphiques

des minima et des maxima de ma courbe ascendante.

l'homme d'action est le nouveau prophète

la providence est la technique de vente

le destin est la croissance

les anges nouveaux ce sont les courtiers

c'est fou ce que la désertion de dieu nous permet d'accomplir.

 

arrête l'enregistrement. réfléchit. reprend l'enregistrement

 

ou alors, c'est lui qui nous a inoculé au monde,

virus miraculeux qui déclenche tous les processus.

 

arrête l'enregistrement et commente

 

ceci vaut pour moi.

je ne suis pas un dieu

même pas un petit dieu

je dois m 'annuler pour libérer l'action

il ne faut pas que je m'interpose entre moi et mon pouvoir.

 

écoute la fin du précédent enregistrement:

"il ne faut pas que je m 'interpose entre moi et mon pouvoir"

 arrêt du dictaphone

 

 

5

la force d'abord!

esprit opérationnel toujours

 

(déploie un tapis de sol, s'y installe assis en tailleur,  et finalement s'y allonge. méditation. exercices respiratoires. relaxation. action ponctuée par un  chronomètre sonore )

 

tout d'abord j'arrête le temps

je le laisse mourir dans le corps du mort

je fais le mort

j'étale la bête devant moi et je l'observe

le temps n'avance pas.

la bête se recroqueville, se love, s'abandonne.

mon esprit quitte le temps comme un animal chaste. 

 

6

 

chronomètre. mouvements très lents de type yoga. grandes respirations.

 

je suis dans le monde sans temps,

comme avant de naître

comme après la mort

mais vivant.

dans le seul présent qui existe

celui qui n'est pas mordu aux talons par le chien du passé

ni engloutit par devant

dans la grande gueule du temps à venir

dans le présent qui tue les dieux et les anges

moi à la place de tout

une sorte d'éternité

 

 

chronomètre. changement de posture. allongé, état de relaxation

 

je ne sens plus la limite

entre mon corps et l'univers une mince feuille recto verso.

je suis le fait et le signe

l'annonce et l'aboutissement

et même si je voulais bouger à la manière des bas exécutants

même si je le voulais très fort j'en serais incapable.

je touche le fond de ma force.

je me dépouille sans m'abaisser.

je ne m'annule pas, je me purifie

je me décape, je m'épure

j'agence l'outil magnifique que je suis.

 

7

 

chronomètre. se redresse: gymnastique de type asiatique. respiration accompagnée de mouvements de bras, torsions, oscillations de la tête etc.

 

le souffle du destin souffle à travers mes narines.

je suis responsable de la marche du monde.

n'oublie pas que tu n'es pas ton corps

mais si l'instrument de la production du monde.

tu ajouteras de la plus value au simple fait d'exister.

va et agis

il n'y a pas d'autre histoire.

un acte un but un accomplissement.

un chantier ouvert

plutôt la taupe que l'aigle.

les hommes comme moi annulent le passé.

 

8

 

chronomètre. mouvements de Tai-chi. tourné vers la fenêtre. tourne le dos au public.

 

oui, mon frère le jour. tu ne commences  pas sans moi,  je t'incorpore et tu m'incorpores.

mon corps est ta charpente

mon désir est ton souffle vital

nous gagnerons.

 

lumière encore vierge

et prête à nos épousailles.

la clarté est mon royaume...

...maîtriser chaque seconde.

sans quoi elle se retourne et nous mord

jour infesté de bêtes mortelles

la moindre défaillance nous achève sans retour.

ma journée, journée des autres

je te traverse en majesté.

je passe indemne

je gagne

 

9

 

ablutions( douche commentée, visible en ombre chinoise )

 

que deviendrons-nous sans cette pratique

l'homme naturel est épouvantable

je ne souhaite pas ni l'être ni le rencontrer.

épouvantable en sa tête, prête  à fléchir et à céder

en son visage ouvert à tous vents

terrain vague où déposer des ordures

et en ses mains qui désirent mendier

et en ses jambes en ses pieds qui malaxent toujours le même désert, la même désolation.

effrayant par ses yeux par ses oreilles scorpions suicidaires.

stupéfiant en ses organes bas

ventre et  genitalia

crevasses béantes  par où le monde s'engouffre.

un dieu sale et couard a déposé en nous ce tas de déchets et de ratages.

il nous revient de tout reconstruire.

ah! sortir de la boue et du magma.

apparaître tout entier.

 

réapparaît en peignoir, soigne les ongles et les orteils.

 

si ça ne tenait qu'à moi je ne retournerais pas dans ma vieille peau usagée outragée

je l'emporterais chez le teinturier comme un costume défraîchi.

suis-je ma peau, ou bien l'homme qui se façonne lui-même, tout seul,  juste avant le jour et ses désastres.

et suis-je l'homme que je suis?

non, je suis un vaste dispositif opérationnel.

je suis mes dossiers mes fichiers

mon attaché case mon ordinateur portable

une case bien placée dans l'organigramme

et tant d'autres organes au-delà du doute et de la cogitation.

 

10

 

me voici paré de tous mes attributs

muni de tous les artefacts

premièrement ma tête

destinée à gouverner

mes mains qui soumettent le monde

mon ventre et mes organes de plaisir qui asservissent la matière

et qui la soumettent à mon  bon vouloir

mes jambes mes pieds qui méconnaissent la halte

totalement libérés de la glaise initiale

 

nous les décideurs, nous sommes exposés par nature

en première ligne sous l'œil des autres gens.

adorés, exécrés

honorés, honnis

Toujours sacrifiés.

Nous sommes les saints martyrs du réel.

 

11

 

compléments d'hygiène, qui comporte: après rasage, friction, déodorant, talc, crème, poils du nez et des oreilles bain de bouche, gargarismes.

 

noli me tangere

je suis à l'abri

on ne verra pas mon image de chair passible et vulnérable.

 

se laisse choir sur le lit, sur le dos, membres étalés.

 

s'accoupler à l'ancêtre et l'entraîner vers le champ de bataille.

sonder les enfers

plonger dans les sources de la force.

se rouler sur le deuil comme un chien sur la charogne.

se débusquer jusqu'au plus profond du tombeau

en sortir indemne et entier

tout seul,

par mes propres œuvres

n'en déplaise aux anciens

 

 

12

 

fin des ablutions. actes symboliques. se parfumer, frictionner,  coiffer, s'habiller avec soin, mettre une goutte de collyre  dans chaque œil brosser quelques grains de poussière sur la manche de la veste,

 

pas de répit dans la guerre contre la fosse.

nous allons veiller

 

nous les responsables nous sommes la veille

nous sommes la tour de guet

nous dirigeons d'une baguette ferme  l'orchestre des uns et des autres

 

voyons voir

 

chausse des lunettes, ouvre son attaché case, en extrait un gros dossier, se plonge dans sa lecture

les chiffres sont bons

la sveltesse des courbes me ravit.

mes graphiques sont des colonnes en marche.

j'entends jusqu'au bruit de bottes conquérant.

mes stratégies sont au point

 

mes bases de données craquent, pleines et juteuses comme des fruits tropicaux

tout converge

je maîtrise mon dossier.

je coordonne.

je suis tout

Homme, femme. Chef, exécutant. Le haut et le bas, le pareil et le différent.

 

 

13

 

Assez parlé. Retourner à ma langue naturelle.

Schémas, tracés, chiffres, statistiques, taux boursier, c'est avec ça et seulement avec ça que je dois m'exprimer

c'est ma condition et c'est mon privilège.

malgré les apparences, on ne parle pas aux gens.

on les façonne au moyen d'informations objectives

extrêmement objectives.

 

 

 

( sonnerie de portable )

 

oui, monsieur le président. tout à fait tout à fait. c'est bien ce que je pense. aujourd'hui. bien entendu, monsieur le Président. délais respectés.

OK. By, Charles.

 

garde le téléphone à la main

 

Voici ma raison d'être.

Ce n'est pas moi l'acteur de mes exploits. c'est lui, le chef, le lointain, celui qui anticipe notre avenir et qui stipule ce que nous pouvons être. Il donne. Il distribue les bienfaits et les bénédictions. Des salaires pour ceux d'en bas, des dividendes pour ceux d'en haut.

Moi je circule de l'un à l'autre

je vole d'en haut jusqu'en bas et du bas vers le haut.

 comme l'ange intermédiaire , messager des dieux et des hommes.

je relie l'alpha à l'oméga,

je garantis la pérennité du cycle

 

14

 

Faisons donc ce qu'il veut

penché sur le grand dossier, en extrait des pièces, qu'il dépose sur la table. peu à peu il rapproche le visage de ses feuillets, jusqu'à l'y plonger entièrement.

 

Le devoir embellit. Il me pousse des ailes.

Des plumes colorées de coq et de paon.

Par l'effet de sa parole je me transfigure.

Le progrès enfle ma poitrine, la croissance coule dans mes veines.

Mes muscles sont fait de titres, actions, obligations.

 

Tout croît tout avance tout se développe

Les réussites s'enchaînent.

les performances s'additionnent.

à partir de ce moment j'existe pour de bon.

L'unique désir qui m'anime est de mesurer ma force.

 

(le visage entièrement plongé dans le dossier ouvert, murmure  comme on récite une sorte de "mantra":)

 

rassembler. unifier. une seule force. une seule cible.  

rassembler. unifier. une seule force. une seule cible. 

( répétition sous la forme d'un murmure incompréhensible )

 

 

15

Classe des documents dans des chemises de couleurs variées

à faxer. à classer. à envoyer. à distribuer. à présenter. à proposer. à défendre. à suggérer. à imposer.  à détruire. tout le reste.

Habitat de la bête.

écosystème du prédateur.

je bondis et je mords.

 

(regarde sa montre)

 

dans dix minutes environ

 

s'écroule dans son fauteuil, ferme les yeux, semble somnoler

 

Une dernière fois, un bref instant, donnons à l'animal ce que l'animal réclame.

le corps d'organes, de souffle et de sang.

rassasions le dragon

fuir est la seule issue.

 

16

se réveille en sursaut.

Merde! mon rendez-vous! ma réunion! mon séminaire!

mon congrès! l'assemblée générale! le cocktail!

...

se regarde dans la glace

...

Moi!

 

Moi, ma première rencontre, mon premier projet, mon premier dossier.

Ma première réussite

Transportons ce grand cheval de Troie

à l'intérieur de la citadelle.


 

 

Second tableau

dans l'entreprise

scène:

premier plan: salle de réunion. table, chaises, fauteuil club, tableau papier. rétroprojecteur. écran. ordinateurs. Fax.

au fond, estrade en demi-cercle, concave à gauche et à droite, et convexe au centre, formant une sorte de petite scène circulaire. Trois loges à gauche et trois loges à droite, représentant des bureaux. schématiquement occupés par une table, un ordinateur, téléphone, et une poupée de chiffons grandeur nature qui représente les divers employés. au commencement de la pièce les loges sont dans le noir, et vides. devant ces six loges l'estrade se présente comme un étroit corridor. au centre,  trois portes, dont une porte centrale, et deux portes latérales disposées de biais.  Au centre la porte du président, à gauche celle du cadre, à droite celle de Antoinette.

aux deux extrémités de l'estrade, trois marches permettent d'accéder au premier niveau (salle de réunion).

Les dialogues ont lieu soit sur le petite scène au centre, soit dans la salle de réunion. Les personnages se croisent comme par hasard, soit au centre de l'estrade soit dans la salle de réunion.

Chaque fois que ce sera explicité, la rencontre sera subordonné à d'autres circonstances.(par exemple appel au haut-parleur)

 

17

 

salle de réunion. Robert  devant le tableau papier trace des schémas et des diagrammes, au moyen de feutres de couleur, page après page, en murmurant une sorte de commentaire.

 

entrée de Antoinette, encore en habits de ville. porte un très grand sac dans lequel elle fouillera fréquemment.

 

 

Robert

ah! voilà Antoinette

Antoinette   (en le saluant) inquiète:

il est arrivé?

Robert

on l'attend d'un moment à l'autre.  nous avons juste le temps.

 

 

 

puisque je suis là, puisque vous êtes là, profitons-en

je veux élucider avec vous, entre quatre yeux, un certain nombre de questions.

en coulisse, si on peut dire

on ne peut pas vraiment démarrer la journée.

mais en attendant,  nous pouvons parler.

 

nous sommes depuis longtemps en retard d'un préambule

sautons sur  l'occasion.

levons les malentendus

je veux que vous appreniez le sens profond de ce que vous et les autres appellent mon autorité.

Il y a certes ma volonté, ma compétence

mais il y a surtout le temps.

même si nous ne faisons rien, il y a le temps qui nous meut

le temps amorphe et indécis du dehors n'existe  pas chez nous.

ici le temps a un commencement un milieu et une fin

chaque battement de cils s'inscrit dans le projet global.

 

se dirige vers le tableau papier

même ce vide papier que sa blancheur défend.[1]

 

qu'y voyez-vous?

 

Antoinette 

rien

 

Robert

non. c'est le temps de l'entreprise qui ne s'arrête jamais.

dessine un point bien visible sur le tableau

et voilà

regardez à présent

j'ai tué le vide

observez le petit noyau

le germe, la tumeur, le déclenchement de la journée productive.

la première pierre du gué pour traverser le marécage

l'infime blessure dans l'indécision

la première brûlure sur la peau blanche de la bête blanche

ce que vous appelez liberté.

ce n'est plus du blanc où tout se peut concevoir

c'est du noir sur blanc qui ne prononce qu'un seul mot

à partir d'ici et jusqu'à la fin.

nous avons voyez-vous bien profité du temps.

et maintenant c'est trop tard.

 

(Antoinette  sort un bloc de son sac , après avoir fouillé longtemps, chausse ses lunettes et note les propos du cadre)

 

 

pas encore, pas encore,

on ne fait que déblayer le terrain

c'est l'indispensable  transition,

l'arrêt sur image

un simple prologue.

il s'agît, en quelque sorte

enfin, par manière de parler

il s'agît de camper nos personnages

vous, encore toute parée de vos prestiges et de vos artefacts

imprégnée des choses de la vie

moi, encore humain, trop humain

et même la journée qui baille aux corneilles et se frotte les yeux

voilà la situation.

or, ce temps là ne doit pas pénétrer dans l'entreprise il faut en assurer l'étanchéité empêcher l'hémorragie et l'infection.

vous êtes interloquée.

si, si, et je comprends

c'est vrai, mon style est pompeux

j'ai tendance à dramatiser, à gonfler , à ornementer.

fermez donc les yeux

imaginez que nous sommes encore dans la nuit, et que nous sommes en train de rêver

 

dans la vie réelle  je suis quelqu'un d'ordinaire, on peut même dire que je suis n'importe qui, n'importe  quoi

ce sont les circonstances qui me confèrent  un rôle à ma mesure.

dans quelques minutes je serai le chef

je produis et je contrôle une mutation radicale,  un tri implacable

ceux du dedans d'un côté, et ceux du dehors de l'autre côté.

je ferme la porte de l'histoire, et j'en maîtrise la réouverture.

 

se rapproche d'Antoinette

 

mais je n'en demeure pas moins homme.

quelque chose en moi rampe, sournois et lâche

l'homme tout court rôde  encore

 

 

18

Antoinette les yeux baissés

 

homme..., femme...

voilà des mots  bien déplacés

j'ai une fonction et une place dans la hiérarchie.

je n'attends de vous que des directives clairement conçues et clairement exprimées.

vous comprenez, ce n'est pas avec mon corps que je veux aller jusqu'au bout de la journée

mais portée par des missions précises et définies.

des  stratégies gagnantes dont vous avez le secret

j'abhorre les préambules.

on dirait que tout s'est interrompu.

et moi là dedans?

l'équivoque m'atterre

je dois être supérieure à moi-même.

agissez je vous prie.

que j'y voie clair.

que j'aille de l'avant

 

19

Robert     

 

nous y sommes, nous y sommes en plein.

et pas vraiment grâce à moi

je ne fais pas grand chose

je prends possession d'un moment de votre vie, ici,

un moment insignifiant

un épisode hors normes

cet instant détaché du temps utile

séparé du temps réel

rappelez-vous

quand vous arrivez avant l'heure, pour vous installer

vous étirer sur votre fauteuil

remettre en place le pot de fleurs et les photographies

jouir de l'ordre qui règne sur votre bureau,

nettoyé épousseté lavé rangé comme un signe de déférence.

mais là, vous êtes avec moi.

ce petit bout de temps est inclus dans le planning

gobé, avalé, vomi.

une poche de pus

un fragment erratique du chaos initial.

m'avez-vous compris?

je vous soigne, je vous guéris, je vous libère.

le temps vide est le cancer du temps.

irrespirable pour des hommes comme moi.

beau et  entier comme le passé du monde

ça fait partie de ma fonction

 

 

20

 

Antoinette (s'écarte vivement de quelques pas)

 

Ce n'est pas l'heure!

Nous sommes encore dans la confusion des noms et des corps.

La journée commence à peine.

Le directeur n'arrive pas.

Que voulez-vous faire?

Que voulez-vous que je fasse?

Attendez votre heure

Vous n'êtes rien vous serez tout.

vous serez celui qui sépare, distingue et organise.

Vous êtes la lumière du jour.

Mais pas tout de suite.

à cette heure-ci la vie est un projet confus.

D'ailleurs votre paper board est  toujours vide.

 

21

Robert   

 

Voilà. (montre en main) quatre...trois...deux...un. Top.

(les loges représentant des bureaux s'allument. poupées de chiffon taille humaine. bruit de fond très faible: sonneries de téléphone, frappe sur des claviers, murmures indistincts, portes claquées, rires étouffés etc. Le volume de ce bruit de fond montera pendant les transitions et les silences, et diminuera jusqu'à l'inaudible pendant les dialogues.)

trace un diagramme sur le tableau papier

 

vous êtes ici. (un point) je suis ici (deuxième point, relié par un trait au premier) Vous passez par moi pour rejoindre les différents services ( traits divergents, en éventail, reliant le point Robert  à une colonne de points ) auprès desquels vous me représentez. Direction générale, service des commandes, bureau d'études, archives, international, communication et les autres. Vous êtes mon incarnation, mais vivante et entreprenante.

Antoinette 

et le Directeur?

Robert

Le directeur n'est pas dans le schéma. Il est partout et il n'est nulle part. Il agît en existant, et chacun de nos actes provient de sa volonté. Il est la cause et la finalité de  ce que nous faisons.

c'est grâce à lui que je n'ai pas été ce que j'ai failli être.

Il m'a par conséquent aidé à exister pour de bon.

Et j'existe tant que je suis le meilleur.

En dehors de ma valeur je ne suis rien.

Si tant est que je ne suis pas mort.

 

22

Antoinette

 

Ce n'est pas le bruit qui court.

dans le différents services vous êtes très apprécié

on vous dit humain, très très humain

compréhensif, coulant, souple, indulgent

vous laissez  l'entière liberté de conception, de décision et d'exécution à vos subordonnés.

vous savez vous effacer à bon escient, quasiment à chaque fois.

vous vous adaptez très vite aux desiderata de vos collaborateurs

certains parlent même d'une certaine fragilité

 

Robert  ( froid, cassant, hautain )

Les pauvres enfants!

Ils ne sont tout simplement pas assez qualifiés pour me juger

Ils ne savent pas que du moment qu'on existe, on est ça

exposé, en surplus, ajouté au nombre des vrais humains.

Tenez-le vous pour dit.

La fermeté de caractère n'exclut pas la prudence.

Et si certains s'attendent à ce que je flanche, il en sont pour leurs frais!

 

 

Antoinette

pas moi, pas moi!

pas nous, les femmes du service sont unanimes

ce sont les hommes

pas tous

mais enfin...

nous, les femmes nous sommes partagées.

vous nous soutenez, vous raffermissez notre résolution

mais en même temps vous engendrez une sorte de honte

car notre force vient de vous

vous nous prêtez votre virilité

et quelque part nous en souffrons

malgré nous, nous traînons encore  des choses floues

la honte de désirer et d'attendre

des choses qui ne s'avouent pas.

 

( se saisit  de sa main )

23

Robert    ( pose son autre main sur la main d'Antoinette)

 

Je prends tout sur moi

Ne réfléchissez pas à qui vous êtes

n'essayez pas de comprendre ce que sont les autres.

ici, le sommet de la hiérarchie, par mon intermédiaire, tranche.

je distribue la valeur.

je pourvoie à tout

ce que vous êtes et ce que vous n'êtes pas

votre grandeur et votre bassesse

votre compétence et votre médiocrité

votre beauté et votre laideur

ne pensez pas.

 

Antoinette    

se dégage et recule légèrement

certains par contre vous redoutent.

vous servez à ça en quelque sorte.

vous nous calibrez.

vous nous rapetissez, et ensuite vous nous laissez grandir, grandir.

comme si...comme si...

non , pas comme si, c'est cela exactement

en intégrant votre équipe, nous recouvrons des racines

nous retrouvons les racines de la vie, celles  qui nourrissent notre ascension.

nous régressons, nous nous infantilisons

vous aussi, en quelque sorte, car cela vous procure du plaisir.

nous jouons et nous croissons.

soupire

c'est beau le travail.

 

Robert

Plus beau que la vie.

Voici vos dossiers

 

(pose sur les bras tendus de Antoinette d'épais dossiers,l'un après l'autre, rangés dans des chemises de différentes couleurs)

bureau d'études

commandes en attente

fournisseurs

sous-traitants

commerciaux

laboratoire

entretien

communication

divers

 

établissez le planning

obtenez des rendez-vous

relancez

contrôlez

rapportez.

Go!!

 

24

 

Antoinette

 

Vous me donnez des ailes

( fait trois pas et laisse tomber les dossiers. se met à genoux pour les ramasser)

C'est parti. Comme un petit enfant.

Comme une petite fille

Toute petite à vos pieds.

 (se lève et perfidement):

Vous voilà vénéré

Je suppose que vous appréciez.

Et la journée ne fait que commencer.

 

Robert (l'aide à se soulever)

 

je vous mets en garde, mon petit.

ressaisissez-vous

Je vous soutiens

Je vous éprouve  paternellement

Je ne cesserait pas de vous stimuler

Tenez  ( pose un nouveau dossier sur la pile que Antoinette supporte)

Et maintenant partez

séparons-nous

partez dans le vaste monde

et pour commencer, le grand voyage

d'ici jusqu'à votre bureau.

être ici c'est votre premier exploit du jour.

 

Antoinette (du haut de la passerelle)

 

Et quelle initiation!

le corps l'esprit la matière, les artefacts d'entreprise

et les autres épreuves qui me guériront de l'absurdité d'être là.

mieux que la vie

mieux que la foi et que l'amour.

c'est bon, d'aboutir.

c'est bon de commencer

 

disparaît dans son bureau (marche un peu chorégraphique, un peut défilé de mannequin)

 

 

25

 

Entrée du grand directeur par la prote de gauche

Haute taille. Esprit énergique sous une apparence de placidité et détachement. Tous les  artefacts du charme discret. Avance nonchalamment.

 

Robert

 

Bonjour Charles!

À vos ordres Monsieur le Président

J'ai pris toutes les mesures

j'ai étudié le dossier à fond et mis au point un plan global

je serais heureux de vous soumettre mes conclusions

accessoirement votre adjointe planche sur le dossier annexe.

je prends tout sur moi

je m'engage

 

 

 

le Président

 

ah, Robert (lui tend deux doigts indifférents)

Justement, je profite en passant

inutile de vous rappeler

vous savez ce qu'il en est

il en va de

extrême gravité

situation critique n'est-ce pas

tout un avenir

futur de l'entreprise

personnel, collaborateurs, co-équipiers

il est de la première importance

vous n'ignorez pas l'urgence absolue

 

 

Robert  

je n'ai que ça en tête

l'urgence coule dans mes veines

j'anticipe et j'aboutis

rien ne m'arrêtera

mon terrain de chasse est sans limites

même si un absent plane au dessus de ma tête

monsieur le président

vous êtes l'absent que je vénère

la source nocturne où je puise mon élan.

enfin, je veux dire en clair

j'irai jusqu'où me direz d'aller et même plus loin

beaucoup plus loin.

 

26

Le Président

 

Vous êtes donc au courant!

Vous connaissez le problème, n'est-ce pas,

rumeurs, affichages, réunions, regards de travers,

ça se trame! ça se trame!

et ils ne disent toujours rien

que veulent-ils au juste?

nous allons le savoir

vous avez carte blanche

encore et toujours carte blanche

je dois tout savoir à l'avance

c'est la clé de ma stratégie

 

Robert

 

OK Charles!

certes monsieur le président!

je serai vos yeux et vos oreilles

et si nécessaire votre main

s'il faut sévir je serai là.

 

Le Président

 

laissez, Robert, laissez

laissez-moi mes yeux et mes oreilles

et ma main et tout le reste

je veux des faits, des noms, des nombres, des mots

vous serez mon pourvoyeur

vous nourrirez le dragon qui jamais ne dort.

je resterai dans l'ombre

je resterai fidèle à ma légende.

vous savez, vous,  ce qu'il en est.

il n'est pas question de me décevoir.

 

27

Robert

 

et quand ça?

jamais je ne

je n'ignore pas que quelques fois

mais d'un autre côté, en toute rigueur,

et puis, voilà:

que sommes-nous somme toute?

chair et os, Charles, chair et os

l'entreprise a besoin de tout pour tenir debout

une tête, des esprits, mais des jambes aussi, monsieur le président

des jambes pour tenir debout

des jambes pour marcher

du poids, monsieur le président, du poids

mes imperfections sont humaines et l'entreprise est humaine

faite d'humains et de défauts

d'humains couchés d'humains assis d'humains debout

comme un grand corps qui vit et qui meurt

Je ne sais pas mentir.

 

 

Le Président

il le faudra

sinon mentir, du mois sélectionner habilement ce qui se dit et ce qui ne se dit pas

ce qui se montre et ce qui se cache

ce que l'on monte en épingle et ce que l'on dissimule

démocratiquement.

car c'est pour bientôt

il n'y a pas de mauvaises lois

il y a seulement nos négligences

nos négligences accouchent d'une monstruosité législative.

revenez sur terre,  Robert

démenez-vous tant qu'il est encore temps.

 

 

Robert

 

ce sera fait

je réactive mon réseau

je payerai de ma personne

car je suis retors, Charles

vous savez à quoi vous tenir

je sus un technicien froid

mais je suis également un fin manoeuvrier.

je connais le monde et je connais la vie.

la vie ordinaire banale et sans objectif

j'y ai mes entrées

je me munis de mes masques et j'y descend

au gré de vos désirs

je suis enfin tout ce que monsieur le président voudra.

 

 

28

Le Président

 

Beaucoup plus! beaucoup plus!

naviguez!

conquérez!

étendez notre influence par delà les frontières

L'étranger, Robert, l'étranger!

ce capharnaüm de choses nuisibles

ce gisement de profits

le monde, Robert!

le genre humain!

les concurrents, les clients

les fournisseurs, les travailleurs

les sou traitants, les matières premières

les matières premières,  Bob!

les exportateurs

les importateurs

les prospecteurs

tout ce qui se tapit dans le lointain

voilà votre champ d'action, cher Robert

notre entreprise n'est qu'un cerveau avec un neurone central

moi.

mes états d'humeur, mes intuitions profondes

mes trais de génie et mes incompréhensions

comprenez-moi robert

je suis la catapulte, vous êtes le projectile.

foncez sur la cible absente

quitte à y laisser des plumes

armes et bagages

corps et biens.

et ensuite revenez me raconter.

c'est ainsi que je dirige.

 

 

Robert  

toutefois

il y a les dossiers en  suspens  les négociations en cours

les chantiers inachevés.

je suis irremplaçable, ici et maintenant.

je maîtrise chaque fil de cet énorme écheveau

si je le faisais pas, qui le ferait?

je n'irai pas à Tombouctou.[2]

 

 

Le Président

 

ici, robert, ici

j'entends bien que vous êtes indissociable de la bonne marche des affaires.

agissez ici

battez des ailes, déclenchez des ouragans en mer de chine!

imaginez que je me mette à pleurer

supposez un instant que je m'enivre

ce serait le commencement du chaos

qu'adviendra-t-il de l'entreprise

pouvez-vous concevoir l'énormité du soubresaut qui en résulterait?

tout le réseau perturbé.

tous nos liens bousculés, de cet immeuble-ci  jusqu'aux lointains antipodes!

le retour du chaos originel!

et votre disparition.

 

29

 

Robert  

 

Ah, encore si j'étais seul!

mais nous sommes nombreux

ils sont nombreux.

avez-vous vu les fourmis?

chacune emporte un fragment infime de la proie.

une parcelle dérisoire

une bouchée de fourmi

négligeable, presque nulle

et quand on repasse, il ne reste rien.

quelques os nettoyés tout au plus

voilà exactement ce qui m'entoure

chacun de nos collaborateurs, employés, techniciens, ouvriers

toutes mes décisions, impulsions, instructions

sont de proche en proche dépecées, dénaturées, englouties.

je vois des nuages noirs obscurcir notre horizon

absentéisme

manque de motivation

passivité

rancune

je sais ce qu'ils veulent

ils sollicitent un nouvel élan

et une poigne de fer.

 

 

Le Président

 

tout ce qui vous manque, mon pauvre Robert.

tout ce qui vous manque

ceci dit, je suis le premier à reconnaître vos grandes capacités.

votre dévouement est indiscutable.

mais vous traitez ces gens comme des gens

apprenez qu'ils sont permutables et anonymes

ils n'ont pas d'histoire, ils n'ont pas de visage

un jour l'un, un  jour l'autre.

c'est la fonction qui prime

ils sont ce à quoi ils servent.

point.

n'ayez pas la cruauté de cultiver leurs illusions.

 

Robert

je joue le jeux, Charles. Je joue le jeu.

S'ils sont trop lourds, je lâche du lest.

Trop légers, je leur mets du plomb dans la tête.

il faut tout le temps être aux aguets.

mais en ce moment, ils m'échappent

je ne les sens pas.

ils se cachent dans un  labyrinthe de verre

je peux seulement les voir.

je suis le berger des ombres

je dirige des absents.

et pourtant ils sont là.

 

Le Président

 

soufflez sur les ombres

vous verrez bien ce qui reste.

soufflez.

c'est plus intéressant que de brasser de l'air.

 

30

 

Le Président

 

dans notre position nous connaissons ce qui est blanc et ce qui est noir

le bon et le mauvais

l'efficace et l'inefficace

le profitable et le  désastreux

l'utile et l'inutile.

nous sommes les seuls à détenir légitimement ce pouvoir.

la stabilité de l'entreprise est à ce prix

et même la stabilité du monde

peut-être bien.

nous avons affaire à des gens durs, butés, impitoyables.

songez à la concurrence nationale et internationale

aux trafics de tout ordre, contrefaçons, marché noir

vol de brevets, espionnage, parasitage informatique.

corruption en tout genre

politique, policière, administrative

mais oui ça existe

alors, c'est à cela que nous devons nous mesurer

pas à la béatitude de nos salariés.

 

Robert

 

et la vie, Charles, et la vie?

ils sont tout de même là

en chair et en os

on peut leur parler, on peut les toucher,

on peut les sentir

c'est tout de même la vie, ça

 

Le Président

 

ah, je vous reconnaît bien là, cher Bob

vous vous complaisez dans une sorte  de délire

ce n'est pas la vie

quand ils sont ici ce n'est pas la vie parce qu'ils ne sont pas ailleurs

et quand ils sont ailleurs ce n'est pas la vie parce qu'ils doivent retourner ici

mais nous, Robert, nous avez-vous bien regardés?

quelle vie, quelle grandeur?

pour quoi, pour qui vivons-nous?

à quoi utilisons-nous notre existence, unique, fugace, irremplaçable ?

à qui à quoi vouons-nous nos jours et nos nuits?

à la maison mère

à la direction internationale.

à l'administration

à nos produits, à nos clients, à nos actionnaires.

et dans quel  but?

durer. tenir. progresser. la carrière! la carrière!

et vers quoi? le néant. la boue.

nous rampons, Robert. Nous rampons.

Vous, moi, nous tous.

Nous rampons tous dans la même vasière.

 

31

 

Robert ( paniqué )

 

Je ne vous suis pas très bien, Monsieur le Président.

Et la société  alors? que serait la société sans l'entreprise?

Vous en êtes, j'en suis.

J'y puise ma vie, comme tout le monde

Comme tout le monde ma vie est le soubassement secret de l'entreprise.

Nous sommes dans la course,

Dans le grand élan vers l'amélioration.

Vers l'accroissement de la performance  humaine.

Nous sommes tous les autres.

Et les clients et les fournisseurs et les actionnaires, et les subordonnés, et les chefs.

Nous les côtoyons, nous les touchons, nous les aimons

Nous les piétinons à l'occasion

Et quelques fois nous les comblons.

C'est cela la grande entreprise

il n'y a pas la vie et le travail, le dedans et le dehors.

Il n'y a pas de dehors.

Sinon, qui accepterait d'être enfermé?

Il y a nous et le chaos.

 

Le Président

 

 Et la Direction Internationale.

Attendons le fax.

On saura alors qui vit et qui meurt

qui reste dedans et qui sombre dans le chaos

comme vous dites

Peut-être vous, peut-être moi, peut-être la maison toute entière.

Le destin communique par fax

 

Robert

 

Oui certes Monsieur le président

Mais comment arrêter?

à quel moment?

reprenez-vous, Charles

Je vais préparer votre dossier pour l'assemblée générale

Et rédiger votre discours aux actionnaires.

Même pour être détruits

il faut être quelque chose.

un peu de panache!

 

32

Le Président

 

être quelque chose

joli but

pour moi, siéger à la direction internationale

pour vous siéger à ma place

y arriverons-nous?

y arriverons-nous plus vite qu'à la mort?

voilà ce qu'il en est, Bob.

voilà de quoi il retourne

( changement de ton: hautain et coléreux )

voilà pourquoi je ne saurais pas tolérer un jour de plus la baisse de productivité, la rentabilité insuffisante

le laxisme dans la gestion du personnel

 

je vis sur des pieds d'argile

et je refuse de m'écrouler

 

Robert

 

oui Charles, des pieds d'argile peut-être

mais vous chevauchez sur mes épaules

je vous fais traverser le gué

à mon modeste niveau j'assure la continuité

la  pérennité peut-être

en quelque sorte l'ordre du monde.

 

 

Le Président

 

il faut bien jouer, Charles

Dieu est un régisseur intraitable.

le destin nous a fait naître sur  les tréteaux

nous n'aurons jamais vécu

même  morts, principalement morts

nous jouons un personnage, un rôle, une scène.

toujours enfermés dans un décor.

voilà ce que vous prenez pour votre volonté et pour votre vie.

Allons, Bob.

Sans rancune.

Je vais de ce pas pénétrer dans le bureau directorial.

Vous allez concevoir notre stratégie immédiate, à moyen terme et à long terme

Vous me ferez votre rapport.

Allez

En scène tout le monde.

regagne son bureau. Claque la porte.

les bruits de bureau reprennent

 

 


Dispositif scénique pour les soliloques:

noir.

éclairage localisé   

sur l'estrade surélevée, un faisceau de lumière éclaire le visage du personnage évoqué par Robert

Antoinette et le Président sont assis dissimulés sous une vaste  tunique noire qui les rend  invisibles.

Leur figures éclairées seront livides et redessinées au maquillage noir

Ils pourront remuer très lentement la tête en combinant un hochement de tête affirmatif, un hochement de tête négatif, fermer les yeux, ouvrir les yeux, air souriant, air triste, ne pas remuer du tout.

aléatoirement (ad libitum) ou bien selon la série suivante

 

1.                          h+ hochement de tête affirmatif

2.                          h- hochement de tête négatif

3.                          y- yeux fermés

4.                          y+ yeux ouverts

5.                          triste

6.                          souriant

7.                          fixité

séquences:

 1/3/5/71/4/6/72/3/5/72/4/6/7

 

h+/y-/t/fh+/y+/s/fh-/y-/t/f

 

 

Premier soliloque

 

s'écroule dans le fauteuil club, jambes tendues, tête en arrière. soupire.

 

1-1

Robert

c'est pourtant moi

bien moi

fonctionnel performant exercé en ordre de marche.

prêt à tout. prêt au pire

prêt à aller loin

aussi loin que lui.

plus loin que lui

même ma  respiration est porteuse  de plus value.

 

même mon sang

sang fumant, entrailles souples, poumons ventilés

os d'airain

plus que mon corps c'est ma terre et ma planète

je l'emporte partout avec moi.

mon corps

le grand gisement.

 

depuis si longtemps

des millénaires  pour aboutir à moi

et tant de corps!

avant ma vie, pendant ma vie!

je les englobe tous, ici, aujourd'hui

je les incorpore comme un grand poisson carnivore

je marche en tête de ma légion

mes incarnations successives

je commande.

 

ma force me précède

une force impressionnante

plus forte que moi

je m'accroche à ma force et je me laisse emporter.

vers le haut comme l'ascension d'une étoile.

 

1-2

et cela ne suffit pas!

il en faut plus! il en faut plus!

dépasser même mon corps

M'épuiser, atteindre mes limites

course d'obstacles, saut à l'élastique, tracking, flip-flap

marche sur les braises,

enfantillages à côté de la simple vie.

mon corps est lui-même un sport de l'extrême.

être ici est un exploit acrobatique

 

toujours s'arc-bouter contre  sa propre tendresse!

ce flot ardent de désir et de bonté qui coule dans mes veines!

ce dragon vivant dans mes cavernes!

je vous dévorerais

pour votre bien.

 

et pourquoi cette expectative?

je suis déjà un aboutissement

regardez-moi

rendez-vous compte

cesser de demander.

 

et cependant je donne

ces gens sont impitoyables

ils m'affolent

ils me mettent hors de moi.

 

le message est clair

une fois pour toutes

l'entreprise me donne un sol, une terre, des racines

mais ma poussée est mon œuvre

mon élévation provient de moi

Je ne dure pas

je crois.

 

1.3

Et Antoinette, Antoinette

je ne veux pas penser à Antoinette

je ne veux penser  à aucune femme

je veux prendre seulement  leurs âmes, leurs esprits, leurs compétences..

mieux que leurs corps

plus profondément que leurs corps.

 

 

il ne m'en faut pas plus

elles sont là

je les tiens

couchées, en effigie, devant moi

accessibles, tangibles, prenables

possédées  par contumace.

 

comme si tout était fini

je vous ai toutes franchies

toujours au-delà de vous

une à une et toutes ensemble.

je suis arrivé à mon territoire

au-delà de vous.

au-delà d'Antoinette.

 

vous étiez chacune le pas à franchir pour passer

vous m'avez  porté  et vous m'avez perdu

je ne veux plus voyager

 

1-4

 

mais nous voyageons, Antoinette

pas l'un avec l'autre

nous allons ensemble, de plus en plus loin

d'un même pas et vers le même leurre.

c'est le seul désir que nous pouvons avoir.

je désire tellement la faiblesse

j'aspire tellement à l'abandon

couler, flotter, dériver

ne rien savoir du rivage où je dois échouer.

ah, Antoinette

si je pouvais fléchir...

 

je me sens petit, roulé en boule

en gestation dans vos mémoires.

vous ne le savez pas

Antoinette et les autres.

 

et votre présence qui me contient et qui me méconnaît

cette matrice diffuse qui peine à m'engendrer.

 

1-5 

 

Si vous saviez, Charles

vous, celui qui existe

la borne et le repère

seul, au loin

le jalon, la balise

le conquérant

l'Attila des nouveaux marchés.

Mais rien de plus, Charles, rien de plus.

Vous ne servez qu'à être dépassé.

Nous te haïssons d'autant

Monsieur le Président.

 

 

vous soufflez la vie et la mort

votre proximité me flanque la trouille

quand vous me regardez je frissonne

mais gare!

mon humilité, mes rampements, ma soumission

mes exploits sont une arme de guerre

les broussailles où le fauve se tapit et attend

vous êtes guetté, Charles.

vous êtes guetté.

 

j'ai si souvent bondi, Président

j'ai traversé tant de chefs, tant de pères, tant de maîtres

qu'aujourd'hui vous êtes grand  ouvert devant moi

comme un tunnel de montage

je  te franchirai comme les autres.

 

vous faites peur, Charles.

En somme, qu'êtes-vous?

un épouvantail, une grande poupée de chiffons

c'est moi qui vous  anime

je vous souffle dans les narines

je vous insuffle la vie

vous êtes ma créature.

 

1-6

 

d'un autre côté vous nous fournissez de l'avenir

cet avenir dont nous sommes les esclaves

l'avenir!

tu es le pourvoyeur de ça

 

et aussi et de notre innocence

nous pouvons être cruels et impitoyables en ton  nom.

et quelquefois nous te créditons d'un peu de faiblesse, d'un peu de bonté

d'un peu d'humanité.

à nos risques et périls.

 

 

vous ne vous prenez pas pour vous-même

vous ne vous prenez pas pour Charles, le Président National

nous non plus

vous êtes toujours le même, depuis d'innombrables siècles

vous êtes le supérieur depuis l'éternité.

celui qui accueille dans l'Éden et qui chasse de l'Éden

seul l'enveloppe charnelle change

très peu

le moins possible.

 

merci Charles

grâce à vous nous relevons d'une certaine grandeur

soyez grand, alléluia!

c'est un ordre!

nous ne voulons pas de votre faiblesse, ni de votre humanité, ni de votre bonté.

ce qui nous manque c'est la force.

fermeté, dureté, efficacité.

si vous n'êtes qu'un homme nous serons humiliés.

 

 

33

Robert  

Ah, Antoinette.

Où en sont mes dossiers?

Vous avez une minute?

Je voulais justement vous voir.

C'est impératif, vous savez,

Avant ce soir

Disons ce soir.

Après il sera trop tard

vous serez absente et je serai absent

nous serons réunis.

les absents  ont tous la même peau[3]

je lui ai dit aussi

( pourquoi me rappelez-vous ma mère? )

je lui ai dit aussi

chacun dans sa vie

ton temps à toi

mon temps à moi quand ils se touchent disjonctent.

puis c'était fini

je m'étais transformé en sublime absent.

On ne sort jamais de l'absence une fois qu'on y est rentré

alors soyez au rendez-vous

 

Antoinette

 

si vous y êtes j'y serai

et puis...

nous sommes semblables

mis à part ce tout petit bout de monde je suis absente partout

songez, la totalité du monde!

tous les endroits qui existent!

je ne vais quand même pas m'amuser à manquer un rendez-vous.

 

Robert

c'est donc pour ça

c'est donc pour ça que vous...

comment dire...

que vous attirez l'attention.

 la présence, Antoinette c'est comme les moustiques

au dessus d'un marécage l'été

où que vous soyez, il y a toujours un témoin

un humain,un  animal, une chose.

qui vous sculpte, qui vous façonne, qui vous anime

qui vous  place là  où vous êtes

du matin au soir, jour et nuit.

 regardez-nous, regardez-vous

chacun a son révolver posé sur la tempe de l'autre

comme dans les mauvais films policiers.

sans parler des nôtres, des collègues

des cadres, des chefs, des subordonnés

et même des photographies de vos enfants,

des cartes postales que vous épinglez au dessus de votre bureau.

alors, autant  être là

in the right place at the right time

à ce soir.

34

 

Antoinette

 

vous serez satisfait

j'ai récolté une documentation impressionnante

des statistiques inédites

une revue de presse volumineuse

des rapports secrets du Business International Business

une pochette de CV valables

cotations et taux de change

catalogue des fournitures

analyse de l'action syndicale

barèmes de popularité

tout ce que j'ai, prenez-le.

prenez tout

je me donne

je vous seconde avec ferveur

sans réserve et sans arrière pensée.

comme la fiancée le fiancé

je vis ma mission comme des épousailles.

 

Robert

 

le travail vous magnifie

réussir vous rend méconnaissable.

je plains ceux qui ne vous voient pas dans l'exercice de vos fonctions

tous vous vénèreraient.

 

Antoinette

 

ahah...

c'est parce que vous le méritez.

vous êtes si stimulant!

vous nous exaltez

vous alimentez notre feu.

vous  encouragez   notre ardeur

notre désir, grâce à vous, est opérationnel

il ne manquera pas une pièce dans votre dossier.

 

 

35

Robert

Antoinette s'éloigne de quelques mètres.

pendant qu'il parle elle  tourne très lentement sur elle-même.

 

mais quand, mais quand?

j'ai tellement attendu

ce soir et encore ce soir

je lui aurais dit reste absente

entière et absente

enroulée sur toi-même

comme la terre

comme le serpent de la terre

je lui dirais ne me parle pas je t'écoute

 

Antoinette

 

ne vous inquiétez pas

trois heures  encore

j'ai le temps de parachever

de peaufiner

de mettre au propre.

de vous donner satisfaction

 

Robert

je lui dirais

je donne corps à ton approche

parce que je ne t'ai jamais parlé

même les bras tendus je ne te touche pas

je ne t'entame pas

rien n'est plus entier que toi

je te tiens.

 

 

36

Antoinette  

ne parlez pas aux absents, je suis là

c'est différent

ce que vous dites à l'absente est toujours intercepté

une oreille humaine, un animal, une chose

une pierre, un miroir.

avez-vous la lionne lécher les plaies de ses proies?

elle les lèche comme ses lionceaux

attentive et  tendre

c'est ainsi que je vous écoute

c'est ainsi que je me soumets à vos ordres

quels qu'ils soient

c'est ma fonction et c'est ma carrière.

mais ne vous trompez jamais

ça me déconsidèrerait.

 

Robert

vous êtes nécessaire

vous êtes unique et irremplaçable

qui que vous soyez

où que vous soyez.

ce soir à mon bureau.

 

L'adjointe

 

vous ne m'attendrez pas

j'y serai  en personne

j'y serai toute entière

 

37

Robert  

Antoinette  s'assoit, et croise très haut les jambes (Sharon Stone ou Marlène Dietrich) jupe remontée, cuisses nues.

 

Robert

à genoux pose son front sur le genou d'Antoinette

 

oui, je me souviens

cette seule fois

je me souviens

elle s'offrait comme la terre aux pas de l'homme

elle était sous-sol et nuit

elle transformait le délire en corps

en simple corps

humain et présent

elle me comblait de réalité.

l'égarement devenait sensé.

sans rien, elle traduit et elle déchiffre

le mystère épelait

lettre après lettre

jusqu'au bout des doigts

jusqu'au bout des orteils

jusqu'au sommet de la tête

et toute le peau était savoir

sa respiration était réponse.

 

Antoinette

 

je réponds à toutes vos requêtes

j'honore touts vos sollicitations

je rends lisibles vos projets

je les rend articulés et susceptibles de discussion.

 

Robert

 

debout, Antoinette!

vous n'êtes que mon égal

mon prochain et mon semblable

vous êtes du côté de l'ignorance.

 

 

 

38

Antoinette

 

 

Vous ne savez donc pas!

vous méconnaissez ma passion

vous mesurez mal mon attachement à l'entreprise

mon violent désir de bien faire

 ma ferveur au travail

mon excitation au démarrage

je travaille d'instinct

 

 

 

 

Robert

et moi  là-dedans?

ai-je encore une fonction?

quelle est mon utilité?

 

Antoinette

 

vous êtes mon chef et mon mentor

vous tirez sur mes nerfs comme sur les ficelles d'un pantin

vous dites oui et vous dites non

vous êtes le  maître de mes pulsations

votre rejet me déchire

votre acceptation me comble

l'objet de ma concupiscence est la mission accomplie

réussir est ma jouissance.

et vaincre est la décharge  terminale

je ne suis pas quelconque

je ne suis pas les gens

je suis le plus.

voilà quel est le corps que j'ai.

 

 

39

 

Robert  

non, je ne vois pas

mais si ça peut raffermir notre collaboration...

ayez autant de corps que vous voudrez

tous les corps que vous voudrez.

je suis à mille lieues de ce genre de soucis

en réalité nous ne nous verrons jamais l'un l'autre

nous ne voyons ni les corps ni les trajectoires

nous ne voyons que l'aboutissement

nous sommes de la même race.

nous sommes du même sang

nous ne pouvons pas nous croiser.

 

Antoinette

ce n'est pas pour autant que tout nous sépare

quelque chose circule entre moi et vous

et réciproquement

ordres, instructions, comptes-rendus, courbes statistiques, chiffres,

palpitations de clavier

le bref râle téléphonique

c'est quasiment charnel

 

Robert

 

j'entends bien, j'entends bien que c'est quelque part charnel,

mais en général et en absolu

c'est la faiblesse du dispositif, mais c'est aussi ce qui le dynamise.

que serait une roue dentée sans les encoches régulières qui la bordent?

et ces vides sont le plein d'une autre roue

et ainsi de suite.

tout s'emboîte

disons que je suis le plein

que serais-je sans votre vide?

je suis expert en vie, Antoinette, puisque j'organise un secteur de l'existence humaine

modeste certes, mais indispensable à l'ensemble.

organisateur, je n'en suis pas moins homme

ni martien, ni robot, ni ordinateur géant.

homme, Antoinette

chair et sang

je mange et je procrée.

amarré au monde par la mère et par l'épouse.

par l'épouse, Antoinette.

amarré au monde présent par son corps,

amarré au monde à venir par sa fécondité.

je suis homme, Antoinette.

Qu'on se le dise.

 

40

Antoinette

 

je comprends.

comme je comprends

je comprends votre colère sourde

vos impatiences réprimées

votre force retenue.

votre agacement discret

votre tristesse  de roi déçu

 

Robert

arrêtez, Antoinette

J'ai horreur qu'on me déchiffre

c'est mon privilège

cela ne relève que de ma compétence

exclusivement de ma propre compétence.

 

Antoinette

 

je parle du passé

un passé lointain

vous n'êtes pas né Directeur Technique et Administratif.

ce n'était pas votre origine, ni votre aboutissement.

suis-je née, moi,  adjointe à la direction technique et administrative?

suis-je née pour aboutir à ça?

vous êtes comme moi, ni plus ni moins

nous sommes captifs de ce qui nous fait naître

nous subissons des choses

la nostalgie, la tendresse, le lait, et tout le reste

c'est notre fil à la patte

sans ça, jusqu'où irions-nous?

( silence )

j'ai terminé.

( tend un dossier au cadre, qui s'en saisit )

 

Le président (quitte son bureau et s'appuie à la balustrade centrale, comme perché sur une tribune)

tousse très fort

 

Robert

 

Un fil à la patte, Charles. Un fil à la patte

Jusqu'où irions-nous si les clients étaient fiables?

Je les attend depuis une heure

Pas de visiteur, pas de coup de fil, pas de fax, pas d'e-mail.

l'attente, rien que l'attente.

 

Le Président

 

agissez, robert!

allez au contact

de la poigne!

des tripes!

payez de votre personne

le client doit jouir!

il doit respirer le bonheur

il doit renaître!

 

Robert

 

serai-t-il pourri

serait-il cadavéreux

je me fais fort de le contenter

car ils sont bienheureux, les clients

et bénis soient les hargneux car ils retrouveront la douceur

heureux les clients pressants

car ils obtiendront la sérénité

heureux les clients angoissés

car ils recevront l'apaisement

heureux les clients défaillants

ils seront ramenés à la raison

et ils  se rachèteront

heureux  les clients fourbes

et heureux les clients  virtuels

ils  seront incarnés.

ne privons pas le client de la satisfaction  profonde d'acquérir

ni de la béatitude de posséder.

leur désir est ma joie

je m'y prête

je m'y ploie

quitte à ramper dans l'immonde

à respirer  l'odeur implacable du prochain

mon chemin est la traversée de  cette douce vase

je progresse à travers le sordide

nous gagnerons, Charles

nous gagnerons

 

 

42

le Président

 

je gagnerai, moi, Robert.

et  je vous hisserai ensuite sur mon char triomphal

à moi les rênes, à vous le fouet!

nous sommes créés pour ça.

nous fondons sur le monde comme la foudre du ciel!

nous déferlons!

nous conquérons les marchés

une armée, Robert! une armée!

et à la tête de notre armée, un chef

un responsable

un entrepreneur

un créateur!

un père!

 

Robert

 

vous, Charles!

vous!

vous qui animez, motivez, intéressez, dynamisez, mobilisez!

depuis que la bourse baisse nous cœurs défaillent

et le personnel se relâche.

 

Le Président

 

des mollusques.

soyez coquille, Robert!

et  au dessus de tout ça je serai l'océan qui vous recouvre.

vous êtes la première valve de la hiérarchie!

et valve après valve tout l'univers sera dedans

enclos dans un seul organigramme

universel et absolu!

 (réfléchit)

ancré sur du sable.

que dit la bourse?

43

 

Robert

 

ça va

ça va comme la vie

à court terme ça se tient

à moyen terme ça monte et ça baisse

à très très long terme tous les indices sont bons.

pour toujours, Charles.

fini, terminé, plus de  fluctuations.

juste l'éternité

 

le Président

 

un bénéfice net incalculable

en attendant il faut calculer.

 

Robert

tout calculer! tout calculer!

matières premières qui s'épuisent

coût du travail qui ne cesse de croître

plus value qui se raréfie!

les taxes qui nous dépècent

qu'avons-nous fait du monde, Charles!

une source de profit

que vaut un grain de sable sans valeur ajoutée?

 

le Président

vous voilà le défenseur des grains de sable!

les pâquerettes ne vous suffisent donc plus?

ni les scorpions ni les oiseaux lyre?

 

Robert

 

et nous-mêmes, Charles

et nous-mêmes?

quel bénéfice sommes-nous?

nous voilà sur la terre et la terre nous porte

elle nous a engendrés, et elle est toujours là

la terre ne veut pas nous lâcher!

je la fuis

je la fuis, je le jure, je cours

je progresse, je veux parvenir

ailleurs et plus loin.

alors que les autres me devancent sans même s'en rendre compte.

pourquoi?

tout petit, j'étais déjà fonceur.

je ne tenais pas en place.

 

j'ai pris mon départ trop tôt

ma force m'a desservit

me voici l'éternel lièvre dépassé par toutes les tortues de la terre!

comment avez-vous fait, Charles?

que dois-je faire?

je suis le meilleur, Charles

Mais comment faire pour être meilleur que le meilleur?

C'est quand même le minimum.

 

44

Le Président

 

cesser de grimper, mon petit Bob

vous avez assez couru comme ça

vous n'avez que trop bondi

étalez-vous, répandez-vous dans toutes les directions

couvrez la terre entière comme l'ombre d'un nuage

étendez votre empire

ramassez le monde

serrez-le dans votre poing

comme ça

tout est ici

nous avons tout

matières premières

matériel humain

administrations complaisantes

gouvernants corrompus

ramassez, robert

le monde est labouré et semé

pourquoi ne pas cueillir?

 

Cadre (songeur)

 

Comme un nuage de criquets

jusqu'aux dernières brindilles.

et quand nous aurons mangé le monde, où irons-nous?

conquérir quoi?

 

Le Président

 

nos âmes, Robert.

après la réussite finale

nous verrons nos âmes face à face

c'est le nerf de la guerre

constance et volonté

volonté!

la volonté passe avant le désir

la volonté a des cibles

le désir a des trappes.

Veuillez, Robert. Veuillez!

Robert  applaudit bruyamment

45

Robert

 

Ouf!

Ah, Monsieur la Directeur

vous m'en avez bouché un coin.

je méconnaissais votre ferveur.

bon.

maintenant, sérieusement.

d'homme à homme si j'osais.

face à face et les pieds sur terre.

où va l'entreprise? où allons-nous?

devant, toujours devant.

perchés sur la croissance, les bénéfices, la bourse, les dividendes

toujours devant, toujours mieux, toujours plus.

c'est dur de suivre, Charles.

tout ça ne fait pas un désir.

et je désire, Charles, je désire contre mon gré.

la vie, par exemple.

petit désir petit destin

vous êtes vous au-delà du  désir.

 

Président

 

au-delà, en deçà,

mon désir comme vous dites, il est à sa juste place.

mon frisson matinal provient des journaux financiers.

et ce matin, Bob, je l'ai en berne.

Cession, rachats, fusions, liquidations, OPA, délocalisations, agitation sociale, actionnaires exigeants.

 

 

Robert  

 

ne sombrez pas, Charles. Pitié!

vous, un dirigeant, vous êtes au-delà de ces péripéties

jouissez de votre situation

vous êtes la clarté, la joie, le plaisir.

songez à nous, songez à moi

je vous apporterai de merveilleux contrats

songez à Antoinette

Elle vous préparera de merveilleux dossiers.

 

46

 

Le Président

oh, là! vous m'encerclez, mes bougres!

je sens votre approche sournoise

et Antoinette et Robert

et Ursule et Ambroise

et Bertrand et Annibal

Vous rôdez, vous guettez

vous me cernez de toutes parts

vous cherchez à savoir ce que je sais

car vous savez que j'en sais plus long que vous

et que ce que je sais est la source de ma puissance.

je connais votre destin quelques jours, quelques semaines, quelque mois avant vous.

je suis au courant des rouages les plus secrets de l'entreprise.

votre ferveur m'amuse

vos râles et vos sanglots d'hyène ne m'abusent pas

l'information, messieurs, l'information

voilà l'objet de vos convoitises.

pouvoir et richesse

car ça se détient, mais ça s'achète aussi, et ça se vend.

concurrents, juges, mafias, multinationales, marché noir

le monde grouille d'acheteurs

vous tournoyez autour de moi comme des prêtres qui dansent autour d'un feu sacré.

C'est un épouvantable rite, une chorégraphie infernale.

 

Cadre

Vénération, Charles, vénération.

méritée, justifiée.

vous sentez bon le pouvoir

 

le Président

vous sentez bon l'ambition.

nous sommes beaux.

certains jours.

l'esthétique de nos rapports me ravit.

c'est réconfortant et vénéneux à la fois.

Tout ça, improvisations, scène à faire, entrées, coups de théâtre.

Tous ceux: "et comment donc, Monsieur le président! Bien entendu, Charles! Magnifique, Robert!

Bon courage, Bob."

Et la prudente synchronisation de nos états d'humeur!

Charles sourit-il? Où est-ce que son front s'assombrit?

Sonder l'autre, savoir ce qu'il en est, savoir ce qu'il sait

nous sommes tous la proie de ce même désir.

Moi en mode majeur,

vous en mode mineur.

 

47

 

Robert

 

Ah, Président! Nous savons.

nous savons que vous êtes vide, et voilà l'origine de notre fascination

nous gravitons autour de vous comme autour de l'être aimé

toutes nos actions sont culte et prière

nos angoisse, nos dépressions

nos migraines, nos palpitations

nos corps fourbus

nos mains blessées, nos poumons grillés, nos muscles déchirés, nos os tordus.

ce sont les rites secrets de notre amour

vous êtes la fatalité

notre haine est complaisante, notre détestation vous encense

 

le Président

Je vois. Je vois

C'est bien enveloppé, Robert

Plaintes et doléances

Gémissements et récriminations.

Sabotage subreptice!

êtes-vous de mèches avec les syndicats?

le comité d'hygiène et de sécurité?

médecine du travail?

et tout ce ramassis d'incapables bien  décidés à envoyer par le fond toute l'économie nationale?

et qui en payera le prix, Robert! les pauvres! les prolétaires!

toujours le pauvres, toujours les prolétaires!

 

Robert

 

Sursum corda, Monsieur le Président!

Ignorez et régnez!

le peuple d'entreprise qui grouille sous vos pas

qu'il soit pour vous un chemin triomphal.

Vous êtes ailleurs.

Nous voulons que vous soyez ailleurs.

Le regard fixé sur l'horizon.

Ignorant vos faiblesses

méconnaissant souverainement votre vulnérabilité!

Menez ce combat au nom du peuple

au nom de l'entreprise

au nom de la patrie

 

48

 

Le Président

 

le monde, Robert! il ne joue pas notre jeu

il ne joue pas avec nous!

pensez aux gens.

l'entreprise est une chambre stérile

et on l'utilise comme un couloir de métro.

ça grouille d'intrusions.

les gens, les gens de toute sorte.

les gens intrus qui sont ici, entre nos murs.

dans  nos têtes, en rêve, en image

en chair et en os, vous n'avez qu'à compter

visiteurs, réparateurs, inspecteurs, contrôleurs, observateurs!

représentants, fournisseurs, candidats, stagiaires!

et les nocturnes, Robert! les nocturnes!

dans l'entreprise déserte, imaginez, l'entreprise déserte!

les vigiles les surveillants, les gardiens, les chiens d'attaque,

les équipes de nettoyage!

l'entreprise est un monde qui nous échappe.

Chaque matin nous convolons avec une épouse violée.

les gens...

les gens du dehors, les gens de là-bas

les gens de la mort.

nous sommes tous les gens de la mort.

 

Robert

 

Vous, Charles? Vous?

 

Le Président

 

Non, nous tous.

la même entreprise la même journée de travail

une seule.

puis la fin.

nos vies qui passent par profits et pertes.

en clair nous mourrons, Robert.

Oui, oui, je vous l'accorde, avec beaucoup d'égards

des manières, des raffinement, des circonlocutions!

le même rang, la même fonction.

pour bien faire, nous devrions chaque jour nous pousser du coude et échanger des clins d'œil.

adieu.

Travaillons.

 

rentre dans son bureau.

 

cf. dispositif scénique pour les soliloques

 

 


 

 

 

2.1

 

je n'ai qu'à suivre la bête, je suis mon vigoureux précurseur

 

mon poids sur le sol sur la terre sur le monde a un sens perpétuellement déployé.

 

ma force est la muraille qui sauve la communauté de la dispersion et de l'errance.

 

je traverse le fleuve de la vie perché sur mes propres épaules. je suis de ceux qui ne se noient pas.

 

2.2

me dépasser sans cesse et être toujours en deçà, y compris de moi-même. courir derrière ma propre force. ne pas m'atteindre

 

ma puissance inamovible me fiche au plus profond de la réalité. on ne m'arrache pas. je suis la borne du possible.

 

c'était donc ça, la vie. j'aurais bien pu m'en abstenir. continuons cependant. les uns avec les autres.

 

il faut me rapatrier ma tête. baudruche à crever qui s'est élevée dans les airs, et qui ne sait plus descendre. Je me donne trop de souci.

 

2.3

elles ont la faiblesse du destin, la membrane à déchirer entre nous et notre propre destin.

 

 

c'est la terre qui la porte qu'il faut ensemencer

 

nous avons croisé bien des créatures, bien des hommes, à côté de notre route, mais celle-ci est  agencée   par des  femmes. Tout humain est une borne, toute femme un franchissement.

 

 

toute femme est un pic du tracé de notre vie, que l'on monte et que l'on descend.. Son absence aussi.

 

 

 

2.4

 

vaincre l'hostilité, l'indifférence, la malveillance qui nous barre un passage qui ne mène même pas à rien.

 

 

la grande bête fouisseuse qui creuse le sol sous nos pieds et rend le chemin instable, l'avancée précaire.

 

 

chacune de nos existences est captée dans un femme, et de l'une à l'autre nous traînons d'interminables résurrections.

 

 

 

 

la contrainte à être plus que nous est corrompue par le leurre du désir et de la séduction.

 

 

2.5

 

vous si fort vous si puissant vous si capable, vous êtes le mulet qui nous fait escalader la vie comme une montagne à gravir.

 

 

vous nous ouvrez la grande voie, faite de modestie, d'humilité, de dévouement.

 

nous marchons dans vos traces, comme on relie le présent au passé, comme nous avançons vers  l'image des pères, des aïeux, de tous les ancêtres. Vous êtes un spectre bienfaisant.

 

vous êtes ce que nous ne sommes pas encore, et vous nous interdisez le doute sur ce que nous serons.

 

2.6

mais où diable êtes-vous, sauf en tant que fantôme, épais, charnel, odorant. vous ne servez qu'à nous montrer que nous ne sommes pas à la place que vous remplissez.

 

 

vous ne vous êtes jamais hissé que sur nos épaules, sur les épaules des hommes et des femmes qui vous servent. Vous êtes un cul de jatte magnifique.

 

 

 

 

si vous nous renvoyez, si vous devenez un jour notre passé, vous ne serez plus qu'un objet de honte et de détresse.

 

 

 

vous êtes le ciel toxique où notre feuillage s'épanouit et s'étiole. Mais vous ne croissez pas.

 

 

 

lumière graduelle. Robert  ne remarque pas l'entrée d'Antoinette.


49

 

Robert    

 Antoinette s'est rapproché de lui, dans son dos. Robert  se retourne vivement et sursaute. Antoinette le regard fixement et sans expression, comme une chose.

 

Antoinette! Comme vous lui ressemblez!

je crois la voir

le regard, la posture, l'absence.

l'apparition et la disparition.

la disparition

qu'elle soit absente

et que vous soyez là

c'est exactement la même chose.

 

Antoinette

Présente, Directeur! trop présente.

Car je n'en viens pas à bout.

Comment voulez-vous que je boucle mes dossiers ?.

Vos données sont approximatives, les objectifs mal définis, les notes de réunion illisibles!

Pour ne rien dire des chiffres!

Parlons-en, des chiffres!

dois-je reprendre tout à zéro? moi? inventer au besoin?

Pour vous sauver la mise, peut-être pour vous faire plaisir?

je ne suis pas là pour ça.

ce n'est pas ma fonction.

 

Robert

Vous êtes tout! Vous pouvez.

Vous détenez la clé de tous les codes obscurs.

Nous désirons vous déchiffrer

Autant que la mort.

Vous savez.

 

 

50

Antoinette

j'aime l'entreprise monsieur le directeur

je ne m'extasie pas sur la beauté des uns et des autres

rien que l'entreprise

la terrible séduction de son building  de verre et d'acier

ce ciel bleu à travers la verrière dans le bureau du Président

les plantes vertes et les bas reliefs dans le hall

votre costume cravate  manifestement coûteux

et les tableaux, les gravures, les photos originales

le regard clair du Patron. comme le jour qui se lève

Robert

Et vous, Antoinette!

 

Antoinette

Et moi! Et moi.

moi, oui, moi toute entière

moi face visible de l'entreprise

moi tout entière sans restriction et sans pudeur

je me donne

comme vous, comme les autres, comme chacun

mais je ne me donne pas n'importe où

je ne me donne pas à n'importe quoi.

ici, ça a du sens.

pas comme dans la vie.

je me donne à l'action, aux objectifs, à la carrière

tout entière, de la tête aux pieds.

âme et sexe s'il le faut.

Regardez-moi et retenez la leçon.

 

 

51

Robert

ici, Antoinette, nous sommes tous le  même corps.

je ne vous voit pas et vous ne me voyez pas

je ne connais d'autre femme, ni d'autre mère ni d'autre épouse que ça

( grand geste tout autour )

ni d'autre épouse que ça.

 j'appartiens à l'entreprise

je ne la vois pas, je la porte en moi

dans ma tête, dans mon cœur et surtout, Antoinette

surtout sur mes épaules

une bête de somme, Antoinette!

J'ahane et je m'arc-boute.

C'est ainsi que nos affaires progressent!

de l'avant, toujours de l'avant

 

Antoinette

 

derrière le carrosse?

 

Robert

attelé, Antoinette!

attelé.

Torturé par les taons

blessé par les caillasses

fouetté, étrillé.

comme un mulet

que dis-je un mulet?

un chien

un rat

tout ce qui s'obstine

tout ce qui endure

tout ce qui va vers un but

je reste maître moi de cette bestialité

cette  force qui fait se mouvoir le monde

voilà pourquoi vous ne pouvez pas me voir.

vous ne voyez que mes hardes.

 

52

 

 

Antoinette

tout nu, Robert, tout nu!

nos vous connaissions avant même que vous n'existiez

c'est le privilège des femmes

connaître les humains avant même qu'ils ne soient là

les coulisses de chair, Robert.

et puis ça continue

qu'êtes-vous, en vérité, avant que je ne boucle vos rapports

et où étiez-vous quand j'ai rectifié vos chiffres

actualisé vos données

Tracé les grandes lignes de vos argumentaires, reporté vos rendez-vous?

d'où venez-vous? qui vous a donné naissance?

 

Robert

Sachez Madame que je me construis moi-même, chaque jour.

Nul ne m'a fait naître que je sache.

Je proviens de moi.

 

Antoinette

Je vois. La forme.

Corporelle, mentale, morale, intellectuelle, psychologique, affective, sexuelle et tout le reste.

Réfléchissez donc,  Directeur.

d'où ça vient, tout ça?

où étiez-vous avant même de pouvoir remuer?

vous êtes passé par nous, comme tous les autres.

Oui, Robert, Robert, fruit de nos entrailles!

Entrepreneur, patron, directeur, chef d'entreprise,

et  roi et commandeur et gendarme et voleur.

nous avons dû porter le germe de tout ça.

y avez-vous songé?

votre maîtrise, force, compétence, vous l'avez tété à nos seins.

votre mère, Robert, votre mère!

 

53

 

Robert

 

sacré Antoinette, va!

j'ai tout produit, chère amie, même ma mère.

il a fallu que j'existe tout d'abord.

sinon de quoi aurait-elle été la mère?

vous voyez bien que je suis le roi de mon présent et de mon passé

de tout mon passé aussi loin que l'on remonte.

je me produis

ma matrice est mon propre corps

la peau les muqueuses, les sécrétions, les nerfs, les viscères, la chair

j'émane de moi, tout ça me produit à chaque instant.

voilà d'où provient l'homme que vous voyez devant vous.

 

Antoinette

je vois, je vois. clarté lucidité clairvoyance, dynamisme, initiative

j'ai lu votre C.V.

 

Robert

 

merci, Antoinette

et encore, tout ça c'est du provisoire, du primitif

songez à la technologie, et dites-moi

allons-nous continuer longtemps à nous engendre comme des bêtes?

l'électronique, Antoinette, l'électronique

il n'y aura plus de génération charnelle.

nous ne sommes que des fossiles concupiscents.

cela se fera, Antoinette

Quand tous les géniteurs seront morts.

 

54

 

Antoinette

Conçu sans péché!

je me disais bien, que vous sentiez la vierge

l'époux mystique de la boîte

et si vous procréez, ce sera par parthénogenèse

des cadres responsables, petits, mais performants.

ceux qui gèrent leur vie, maîtrisent leur curriculum.

Robert

 

avez-vous réussi vos enfants?

 

Antoinette

 

réussi!  toujours réussir!

réussir n'est pas toujours une réussite.

avez-vous réussi vos collaborateurs?

les femmes qui travaillent sous vos ordres?

les avez-vous purifiées, domptés

guidées sur le chemin de la pureté et de  la raison?

nous avez-vous séparées de nos corps archaïques?

 

55

Robert     

 

Nous sommes doubles, Antoinette

L'être vrai et le guignol

celui qui peine, qui tremble, qui souffre,

qui hésite, qui doute, qui biaise, qui sanglote

qui sue à grosses gouttes, qui vomit d'angoisse.

qui dissimule la haine, le désir

et des centaines d'autres infimes secrets!

 

Antoinette (lui prend les mains)

 

Pauvre Robert!

 

Robert  (retire vivement ses mains)

 

pas de contact physique

pas de corps! pas de corps!

la vérité

douleur bannie, tristesse interdite

juste la vérité

ici c'est l'église

ici les choses du corps sont  absurdes

nous n'avons pas de sang, Antoinette

ce serait inconvenant.

et les larmes n'en parlons pas.

totalement inapproprié.

nous avons d'autres buts que le corps ne connaît pas.

 

56

 

 

buts, cibles, objectifs,

encore du désir, encore du désir

se surpasser, aller au-delà, toujours plus fort, toujours plus haut

qui voulez-vous séduire, qui voulez-vous faire jouir avec ça?

 

Robert

 

voilà bien des propos de femme

j'ai le souci du projet commun, moi

je l'enrichis et je le réalise.

 

Antoinette (rit)

où ça, Monsieur le Directeur?

vous avez des chantiers en route et des chantiers conclus

vous préparez, vous commémorez.

où sont les réalisations?

ce qui est fait ne compte plus, ce qui est à faire est encore douteux.

Pauvre!

Si on n'était pas ici, je vous dirais que vos objectifs

soit désirés, soit dépassés

c'est comme la femme pour l'homme et l'homme pour la femme

je n'en dirai rien

quoi qu'il  en soit, c'est le travail qui sauve.

 

Le Président quitte son bureau et s'approche de la balustrade. Robert et Antoinette feignent de se plonger dans l'étude d'un dossier avant de se séparer. Antoinette s'éclipse

 

Robert  

 

Antoinette met la dernière main aux dossiers.

j'attends

je n'ai rien

je ne suis rien

une tache sur l'organigramme.

du manque à gagner à chaque fois que je  respire.

l'optimisation de tout est en panne.

et je suis là

sans dossiers, sans clients, sans fournisseurs, sans contrôleur fiscal, sans expert comptable, sans député, sans inspecteur du travail, sans délégué syndical

les clients ne sont pas venus

les fournisseurs se font attendre.

le député m'a fait faux-bond

pas l'ombre d'un expert comptable

l'inspecteur du travail a omis de prendre rendez-vous

le délégué syndical n'a pas daigné comparaître.

je suis dans le néant

je suis un épouvantail

j'effarouche la vie

je tourmente Antoinette

et je vous donne du souci.

 

le Président (sombre)

 

soyez vous-même, Robert

tout court

ne feignez pas d'être autre chose

vous-même sans plus.

tout bêtement

cela lèvera bien des équivoques.

 

 

Robert  (angoissé)

 

Que faire?

j'attends de pied ferme

en première ligne

entre moi et le monde je dresse le mur de ma probité.

clients défaillants fournisseurs fautifs

député véreux

expert comptable retors

inspecteur du travail fouineur

délégué syndical malveillant

je suis une muraille

pas moi tout bêtement

pas Robert tout court

votre forteresse immobile.

la tête haute et les pieds sur terre.

 

58

Le Président

voilà donc mon DRH qui embauche des forteresses!

je vous y vois

haut perché sur les remparts

indifférent au travail de sape des troupes ennemies.

galeries, tunnels, chausse-trappes, nous nous écroulons.

salaires, Robert! taxes, impôts, prélèvements,

on nous prend tout

les sous-traitants nous égorgent

eux, la horde barbare en marche!

ils ont les albanais, les bulgares, les turcs, les marocains, les coréens, les chinois, touts les autres!

un empire, Robert, voilà ce que nous affrontons!

 

Robert

je tiens tête!

y perdrais-je mon revenu, mon rang, mes fonctions!

tout seul s'il le faut!

j'écraserai tout ça

les salaires le prix les charges les taxes, les dons humanitaires.

je poserai mon pied sur la tête du dragon!

 

le Président

vous savez quoi, Bob?

nous sommes des gugusses

nous faisons un numéro de clowns, ici, entre nous

tout se passe ailleurs

les vrais auteurs de nos destins sont là

tout en haut

perchés sur  des tours de verre  et d'acier

la haute direction centrale et internationale.

que valons-nous?

beaucoup sans doute

nous sommes bons

vous par exemple

bricoleur hors pair

tennisman haut de gamme

inégalable conducteur de voitures !

moi-même, vous savez que j'excelle dans les sports de l'extrême

mais qu'ai-je à faire de vos dons?

qu'ont-ils à faire de mes exploits?

le destin n'obéit qu'au destin

nous passons

 

59

Robert

 

je ne veux pas!

je m'accroche

je freine des quatre fers.

j'ai le moral

j'ai un mental de mulet

regardez-moi

je suis opérationnel jusqu'au bout des ongles

et rien d'autre, et rien d'autre, Monsieur le Président

je sombrerai avec l'entreprise

je sombrerai même avant

je croupirai dans la stupidité dans la honte et dans la mort.

vous n'avez encore rien vu

je me cours après, Charles

j'y étais presque

j'allais bientôt m'atteindre

être moi

 

le Président

vous voilà bien bouleversé mon petit Bob

je dis ça comme ça

mais enfin, ne lisez-vous jamais les journaux?

prenez les bons, les professionnels, les spécialisés.

Tout y est rumeur et calomnie.

Corruption, dessous de table, pots de vin, blanchiment, faux bilans.

Des têtes vont tomber.

 

Robert

Survivons, Charles

Je survivrais

j'en prends l'engagement

pour nous, pour vous, pour l'entreprise

j'enraie le désastre

je surmonte  le déclin

pour l'économie nationale

pour la civilisation!

laissez-moi faire

je soumets le destin

je décapite le hasard

je préviens la détérioration

je suis fort

regardez moi

ma parfaite forme physique

je ne meurs pas comme ça

je crois à l'éternité de ma fonction!

 

60

 

Le président

 

Fuyez donc, Robert, fuyez sans tarder.

aller voir ailleurs, voir autre chose et être autre chose

Il suffit d'y aller. Le plus vite c'est le mieux.

vous, vous mettez la charrue devant les bœufs

il faut d'abord conquérir le monde et ensuite l'éternité.

allez-y

vous êtes loin du compte.

mille périls vous guettent

plus d'entreprise, plus de Robert

sous les ponts, mon vieux, sous les ponts

les grilles du métro les halls d'immeuble

les porches et les squats!

des chiens et du carton ondulé

le litron fatal, Robert.

Robert

et l'espoir, Monsieur le président?

l'espoir

ça s'est vu

redressement spectaculaire

sauvetage in extremis

coup d'éclat

vous en êtes capable, Charles

faites-le

 

le Président

je le fais, Robert

je le fais dans ma tête

tout se fait dans la tête

même les empires et les massacres.

dans la tête d'abord

le reste suit.

Un coup de pub, Bob

une campagne de communication!

la réclame, Robert, la réclame

le chant d'amour du prédateur qui attire ses proies.

chant d'amour, chant d'amour!

seul l'amour est vrai

la publicité c'est de l'amour.

qui résiste à l'amour?

moi, vous, nous sommes de la réclame

regardez-nous

endurance opiniâtreté, résistance physique

pas d'effort stérile, efficacité, rentabilité

frugalité!

beauté!

la trempe des chefs

nous suscitons l'amour et la crainte.

(hausse les épaules. ton désabusé. rapidement)

je crois.

 

61

Robert   

 

je vis pour ça, Charles.

je vis pour ça.

et je me vante d'y parvenir

vos avez en moi l'intermédiaire parfait

je vous rapporte au monde des gens

quand vous êtes l'esprit je suis votre corps

quand vous êtes le corps je suis vos mains

quand vous êtes vos mains je suis les autres membres.

je vous incorpore

je suis la série complète de vos incarnations.

 

le Président

temps perdu, temps perdu

nous sommes deux petites choses sous le regard des hauts dirigeants

ils se soucient très peu des jeux que nous jouons.

 

Robert

il faut les surprendre

injecter du sang nouveau

leur proposer de l'inédit!

des gens! voilà.

des gens!

des gens du dehors que nous assimilerons

que nous couverons

que nous digèrerons

des stagiaires

des apprentis

des vacataires

du sang! du sang!

il faut que ça circule

nous allons exister, Charles!

même pour eux,  les  hautes sphères

nous allons exister!

 

62

 

le Président

du sang! des gens!

mais le monde en est plein!

la moitié du monde peut nous être utile

mais pas dans l'entreprise, dehors

misère, maladie, catastrophe

voilà les trois piliers les plus sûrs de notre rédemption!

le don humanitaire

le mécénat de la bonté

sponsorisons la souffrance

notre nom sera béni

des milliers de bouches chanteront nos louanges.

 

Robert

et la direction suprême, le siège international

notre gloire rejaillira sur eux

et ils cesseront de sévir.

 

le Président (mime de crise cardiaque. râle, serre la poitrine à  deux mains, sort ensuite un spray de sa poche et l'applique dans la bouche. se ressaisit, se racle la gorge, soupire)

 

oui? ah! c'est vrai

la souffrance, la grandeur

le renom, la réputation

j'ai l'impression que vous prêchez pour votre paroisse, Robert.

Robert le grand si je dis oui

Robert le petit si je dis non

je vous grandis, je vous rapetisse à mon gré

c'est de votre souffrance qu'il s'agît

et c'est ma pitié que vous implorez

vous n'apprendrez donc jamais?

priez, priez

vous me devez tout, même le pire

je suis un père impossible.

 

63

 

Robert   

 

 

redondance, cher Président.

j'en suis parfaitement conscient.

Chronos est le bon père

bon père, vous m'auriez dévoré

mis à l'abri de tout dans vos entrailles

mais vous et moi nous sommes unis

nous nous rejoignons dans une  funeste fraternité

nous sommes grignotés par les mêmes rats

sur mon visage comme sur le vôtre les mêmes blattes s'agitent

nous gémissions sous le même joug

le même kapo et le même fouet

faire plus, toujours plus

le bénéfice!

l'actionnaire!

la terreur!

le Président

 

l'espoir! Robert, l'espoir!

sans l'actionnaire nous ne serions rien.

c'est lui, la taon qui nous perce le flanc

et qui nous fait bondir au-delà de nous-mêmes

c'est l'ange tenace qui nous harcèle

qui nous force à être meilleurs

toujours meilleurs

toujours plus haut

 

Robert  

 

les poux qui nous dévorent

ceux qui nous percent délicatement le cuir

et qui pompent notre sang en toute sérénité.

c'est peut-être votre horizon, Charles, et ils vous le rendent bien.

mais moi, je franchis ce cercle

j'existe au-delà des actionnaires

je veux comparaître devant l'Être Humain

l'égal des hommes, maître de moi

à mon gré je me possède et je me donne

je me possède et je me donne comme un cheval fougueux

une voiture racée

un produit de pointe

un exploit technologique

S'ils me voyaient, Charles!

Mais je ne suis même pas sûr que vous me voyez vous-même

 

64

 

Le Président

 

nous sommes bien petits, Robert

et tout nous rapetisse.

rien ne se soucie de nous, rien ne nous regarde

nous sommes seuls entre nous, aussi loin que l'on cherche.

seuls, entre nous, sans témoin

car au-delà du cercle un autre cercle plus âpre se referme

et ainsi de suite jusqu'au néant

après les clients, après les actionnaires, il y a l'institution publique

quelle qu'elle soit

le monde, les autres

c'est une immense bête qui nous digère étape par étape.

une énorme  machine à digérer.

nous  en sommes seulement les reliefs.

et c'est déjà pas si mal.

en attendant.

Robert

le monde est portant immense  et les humains innombrables

l'espoir est tenace, Charles

je sais que nous saurons les rejoindre

au-delà de toute limite

au-delà de toute contingence

 

le Président

 

mais pas au-delà du contrôle fiscal

l'aviez-vous oublié?

encore un prédateur

un rongeur insatiable

nous franchirons tous les obstacles

mais nous y laisserons notre peau.

tous rassemblés dans le même désastre

le même corps, la même terre.

 nous serons pareils! nous serons pareils!

les mêmes mains les mêmes pieds et tout le reste.

nous serons identiques, vous et moi.

la même boue les mêmes os

mais en attendant je dirige et vous agissez

en attendant jouons le jeu

 

 

 

Troisième soliloque

 

3.1

 

laisse-moi donc filer, artefact grinçant,  je m'occupe trop de te rendre présentable, viable, admirable. des muscles par ci, du teint bronzé par là,  et la haute stature, et la prestance, l'aplomb,  la posture avantageuse. il faut changer de chantier.

 

 

je t'aime malgré moi avec bestialité et répulsion,

 

 

la grande trace, le grand déchet que je laisse derrière moi et qui est le monde, respirations, sécrétions,  mictions, excréments, tremblements , fièvres, soubresauts. c'est de là que je viens.

 

 

 

trop d'autonomie trop d'initiative  de tout ça, ma peau, mes membres, mes os, mes viscères. Je n'ai pas que ça à faire. La merveilleuse machine finira par l'emporter.

 

 

3.2

 

demain je sentirait mauvais, pour voir. une tache de graisse bien en évidence sur a veste. un compère loriot violacé à l'œil, une posture soumise et craintive, je sais faire tout ça. je saurai à quoi tient ma qualité et ma valeur. et je peux même aller plus loin.

 

 

je vais acquiescer. me je suis trop battu, je suis à bout. je vais plonger dans ma tripaille, dans la crasse, la paresse, le sommeil, la gloutonnerie et le stupre.  après on verra.

 

 

de combien de force musculaire, de neurones, de fatigues et de nausées n'ai-je pas parsemé le chemin de la vie, et combien m'en reste-t-il?

 

 

 

tu iras vers la gloire du cadavre, vers l'épopée de la décomposition, et moi , moi je ne serai rien.

 

3.3

 

une femme dans l'équipe a du bon et du moins bon; toute sa fonctionnalité consiste à n'être rien, mais selon un protocole de prestige. et des fanfreluches et des colifichets qui rongent la parole,  qui la distraient par la peau par l'odeur, par une expectative paralysante

 

 

 

3.4

femme inaccessible parce que je l'ai déjà franchie. être au-delà est un désastre.

 

 

 

ici je suis l'être sans chair, sans nerfs, sans concupiscence, pendu par le cou à une branche de l'organigramme. il manque des yeux, ici, pour me voir autrement.

 

 

 

toujours la même scène, le même don ambigu, les mêmes deux phases,  éclosion et pourrissement, voilà d'où je suis issu, femme après femme, depuis la première..

 

 

 

tu sera déesse, tu seras sainte, tu seras démon, animal, ange pur, ciel et boue, et rien d'autre. On ne peut pas tout avoir. On ne peut pas être tout.

 

 

3.5

une hache au dessus de mon cou, son tranchant ne s'émousse jamais. malgré les jeux et les oripeaux.

 

ma honte porte une face humaine que je dois adorer.

 

comme un enfant, il ne connaît pas la vie, il ne la connaît plus, il a franchit le pas, il est au-delà de toute histoire et de toute biographie. c'est irrémédiable. il n'entendra jamais la parole d'un homme qui a vécu.

 

comme une grosse mouche collée au plafond, il stagne dans sa grandeur, pieds et poings liés, juste pour être là et durer, durer, durer beaucoup, durer beaucoup trop.

 

3.6

 

le seigneur du néant et de la destruction. son pouvoir est de mort. et quand il nous gave, c'est en vue du sacrifice final.

 

il sollicite notre abaissement, nos gisements les plus bas.  il nous veux complices dan la honte et dans l'abjection, fraternité basse

 

une présence d'ange de mort détruit toute notre histoire toute notre vie, tout ce qui  précède notre comparution.

 

sa grandeur le transforme en cible, car nous devons tuer ce qui nous offense. ne scandalisez pas les petits enfants

 


65

Antoinette se dirige vers le bureau du Président. Robert  lui coupe la route, les bras levés.

Robert  

 

 

je ne vous le conseille pas

passez par moi

vous devez passer par moi.

je vous filtre

je vous canalise

je vous purifie

je vous  sanctifie avant  la présentation

avant la comparution devant le  Grand Maître

fils aîné de la race des seigneurs

la race des vrais humains

les purs les réels.

ceux qui sont au-delà des Autres

Nous ne savons même pas ce qu'ils sont

nous ne sommes vous et moi que nous-mêmes

moi un peu plus

 

Antoinette

laissez-moi passer

vous n'avez pas le droit

mon destin professionnel est en jeu

je dois le voir

 

Robert

 

vous ne le verrez pas

je vais vous expliquer

là haut ( montre la porte du bureau présidentiel )

là haut il n'y a personne

réjouissez-vous de m'avoir

moi, homme réel.

soyez à mon service

si vous ne préférez pas l'abjection

songez à ce qu'il y a en haut de ces trois marches de rien

l'humain ici

les pas humain là bas

homme et femme ils ont été créés.

toutes les incarnations du Maître Androgyne

seigneur de la terre

sa grandeur repose sur nous

sur nos épaules  sur notre peine sur notre désir

il flotte au dessus de notre souffle vital!

Clair et entier

à l'abri de l'outrage.

 

66

Antoinette

gesticulation!

il est ce qu'il veut

mais c'est lui qui transforme notre agitation en travail

notre  velléité   en acte réel

c'est lui qui nous incarne

car qu'est-ce qu'une chair sans fouet?

le même fouet pour vous et pour moi

il n'est que ça, le pauvre!

nous prospérons sur son abaissement

nous raffermissons notre sang au nectar de sa méchanceté

il nous rassemble et il nous humanise

l'humain est peu de chose à l'aune de sa grandeur

 

Robert

 

à ce compte autant l'anéantir

le virer, le trucider

nous savons nous faire du mal tout seuls.

 

 

 

 

Antoinette

 

n'y songez pas

il est notre abcès de fixation

le drain de nos purulences

sans lui la méchanceté se disséminera partout

il est le frein à la grande métastase

le filtre imprégné de tous les poisons  humains

le dompteur de nos sauvageries

il nous guérit de la faiblesse et de la bonté

sans lui nous serions déjà emmêlés vous et moi dans la même bouillasse

tout serait amour et stupre au lieu de la vie réelle

 

67

 

Robert  

C'est après tout ça, la vie réelle

nous y parviendrons

vous êtes mon chemin

je suis votre chemin

nous sommes à l'état de l'attroupement

du piétinement

de la mêlée sanglante

du tohu-bohu

nous grimpons les uns sur les autres

comme des fourmis sur une proie vivante.

nous nous franchissons sans presque nous voir

et les monstres qui nous appellent de loin

et qui ricanent

Charles, tenez!

Jusqu'où nous mène-t-il?

et dans quel but?

 

Antoinette

traverser!

vers nous-mêmes!

au-delà de nous-mêmes!

contre nous-mêmes s'il le faut.

 

Robert

C'est bon pour les gens qui ne sont qu'eux-mêmes

et qui le demeureront de toute manière

être autre, Antoinette!

être autre!

vous serez invulnérable!

ceux qui vous frappent frapperont à côté.

ceux qui vous sermonnent sermonneront du vent.

vous passerez sans être vue.

on barrera la voie à quelqu'un d'autre que vous

et si vous les piétinez, vous ne piétinez rien.

auprès de qui iraient-ils se plaindre?

à part bien entendu le bon dieu  miséricordieux

le seul à écouter ceux qui ne sont qu'eux-mêmes.

tos les autres sont au loin et avancent

le moindre retard change le destin

le temps passé n'existe plus

le temps perdu ne se rattrape jamais.

c'est ainsi que sont les choses.

c'est l'ordre du monde.

 

68

 

Antoinette

 

Oui mais seulement après l'entretient d'embauche.

c'est plus qu'une formalité

c'est un acte obstétrique

nous-mêmes, avant, nous n'étions qu'un ventre fécond

nous en naissons, ici,

portant le nom que l'on nous attribue

et nous mourrons en couches

nous sommes sacrifiés à la nouvelle créature.

vous connaissez les films d'horreur

le fils du diable

l'antéchrist

nous le sommes tous, ici, dan l'entreprise

sous le regard des Maîtres.

notre forme humaine est un leurre

 

Robert  

 

Ici, nous n'avons pas de forme.

c'est bon pour les gens

ils n'ont que ça

des innocents sans mission

conçus sans faute et sans péché

 

Antoinette

 

exempts de jugement dernier

exempts de condamnation

nous en revanche,

nous qui avons tant à perdre

nous vivons sous le poids d'un verdict imminent.

Vous qui êtes en première ligne

Vous qui le fréquentez,

Va-t-il durer?

Son estime nous sera-t-elle encore acquise

ce soir ou demain?

 

69

 

Robert    

 

regardez dans mon regard si vous existez encore

vous serez mieux préparée à affronter le président

et tous les autres présidents qui veulent nous foudroyer

j'en suis passé par là, Antoinette

j'ai assumé, j'ai surmonté, j'ai dépassé

j'ai franchi!

Tant de géants tant de maîtres tant de juges!

je regarde le monde à travers des cicatrices.

abritez-vous dans mon regard

je suis une forteresse

 

Antoinette

 

je n'en ai que faire

je ne me laisserai pas posséder

il n'est pas né, celui qui sabotera ma carrière

 

Robert

 

c'est ça le chemin, Antoinette

persévérez

regardez-moi

tel que vous me voyez, je suis une épopée vivante

j'ai terrassé bien des monstres

j'ai dépassé bien des seigneurs

géniteurs professeurs chefs patrons

au-delà,  toujours au-delà

je suis une fatalité

je suis la mort de tout ce qui a été.

vous êtes la mort de tout ce qui a été.

debout, Antoinette!

écrasez la peur

 

70

Antoinette s'approche du cadre, de face, presque à le toucher. Parle d'une voix claire et sonore, comme une annonce.

 

Antoinette

 

Nous sommes si peu de chose!

si charnels, si précaires

fugaces et éthérés

fugaces comme un souffle

éthérés comme un fantôme

qui nous voit?

nous sommes proches et indiscernables

ceux d'en haut nous confondent

ceux d'en bas nous méconnaissent

nos sommes un seul être

nous ne dépendons pas de nous mêmes

à deux, nous ne faisons même pas un petit point

un tout petit point dans l'univers.

 

Robert

et pourtant on s'intéresse à nous.

nous sommes encerclés, Antoinette

ce sont  des esprits malins

une légion d'esprits malins

un gigantesque regard froid et malveillant

je les piétine

je les harcèle

je les oblige à jouer.

autour de moi je ne veux pas de spectateurs

du coeur, Antoinette!

faites de même

ne craignez personne!

ne craignez pas le Président

Ne craignez aucun président!

ne me craignez pas!

 

 

Antoinette

nous sommes drôles

nous sommes attendrissants et pathétiques

nous jouons comme deux petits enfants dans un recoin de la cour

nous ne maîtrisons rien

eux, les autres, ceux qui sont comme le président

c'est eux qui tiennent les manettes de notre destin

ils nous laissent exister comme ils veulent

ils nous infantilisent

devant leur redoutable bienveillance

nous sommes comme un seul être

petits et dépendants

émus et  pleins d'espoir

proches comme deux jeunes époux

(fait mine de l'embrasser, rapidement et superficiellement)

 

71

 

Robert    

change de ton:. cassant et froid

 

à ce sujet

avez-vous fait des propositions quant au mobilier?

les nouvelles armoires, les nouveau bureaux

les installations sanitaires?

regardez donc dans les catalogues.

en voici quelques-uns

faites pour le mieux

vous m'en rendrez compte.

je présenterai votre étude de marché  au Président.

Nous n'avons pas de temps à perdre.

les délais courent

le temps est cruel, Antoinette

pas moi, pas le président, le temps

Voilà pourquoi nous vous dirigeons d'une main ferme

 

Antoinette

 

ce n'est pas nécessaire, Monsieur le Directeur

je connais mes responsabilités

je suis là pour ça

certes, vous soutenez mon ardeur

et je vous en sait gré

 

 

Robert

 

n'exagérons rien.

je fais ce que je dois

je n'en ai pas le choix

je suis comme vous autres

nous sommes tous un peut comme des putains

des putains sacrées si vous  aimez mieux

en échange d'un droit de vivre

nous nous vouons à la jouissance de toute une horde

nous donnons du plaisir à une légion de démons concupiscents

Chefs, Présidents, Actionnaires, Banquiers, Conseil d'administration,

mille punaises lubriques qui sucent notre existence

et qui aiment ça.

compulsez donc les catalogues

rédigez l'appel d'offres.

choisissez le mieux offrant

 

72/ 96

 

Antoinette

 

ah le délicieux frisson de la servitude

vous ne pouvez pas savoir.

je suis à vous

je vous vois et vous ne me voyez pas

vous êtes mon spectacle permanent

prenant et bouleversant.

effrayant et réconfortant

vous me donnez beaucoup

dieu, je ne sais pas

mais il y a tant de petits dieux

des milliers de petits dieux

emboîtés les uns dans les autres comme des poupées russes

des plus petits aux plus grands

vous en êtes.

vous le savez.

Robert

 

si vous saviez comme c'est fatigant

rappelez-vous les histoires que l'on raconte

ces hommes qui périssent au bordel

épuisés de jouissance.

je n'en suis pas là

mais si mon ascension continue

c'est ainsi que je finirai

 

Antoinette

 

nous par contre nous sommes éternels car nous ne sommes rien.

des rats dans le labyrinthe, comme on dit communément.

peu d'entre nous lèvent la tête pour vous voir

nous connaissons par la peau

par les os par les muscles

nous découvrons l'extérieur de notre monde

quand  votre main s'appesanti sur nous

quand vous nous faites souffrir

de peur, de honte, de détresse.

moi, je parade à la frontière

une parade de séduction

un jour je prendrai votre place

s'appuie des deux mains sur les épaules du cadre, le forçant à s'asseoir

nous nous surveillons et ça nous fait tenir debout

veillons

Robert  la bouscule et la force à s'asseoir sur ses genoux. Entreprend de la peloter profondément

Antoinette se libère, bondit, s'enfuit, revient,  prend la pile de catalogues, et part rapidement.

 

 

Antoinette part en emmenant la pile de catalogues. Les bureaux s'éteignent.

Entrée du Président

 

 

73

la Cadre

 

C'est fini! c'est fini, Charles

ma journée est perdue

personne n'est venu

le soir tombe

les fenêtres s'obscurcissent

l'éclairage urbain s'allume

nous sommes seuls

nous ne nous parlons pas

nous nous hélons du fond d'un désastre

malgré notre détermination, notre impassibilité

notre froideur notre méchanceté

notre hargne, notre combativité

notre habileté, notre ruse.

la fin nous rattrape

 

le Président

ne vous inquiétez pas

ce n'est qu'un panne et nos techniciens sont à l'œuvre

nous sommes déconnectés, l'informatique se plante, le téléphone borborygme

cela vous étonne-t-il?

toute cette technologie est une catastrophe potentielle.

 

Robert

 

l'être humain, Charles!

l'être humain voilà la catastrophe

l'accroc dans cette machine délicate

faite de technologie, de production, de transformation, de commercialisation.

c'est le cauchemar du vrai progrès!

que ne feraient-ils pas pour demeurer ce qu'ils sont!

ils peinent à la tache

ils souffrent de devoir faire plus

de faire mieux

de faire toujours mieux

de se séparer de leur bassesse

de tenir à distance leur propre infériorité

comme on tient un mauvais chien au bout d'un bâton

ils ne sont pas comme nous.

 

74

Le Président

 

mais quelle jouissance rare de les voir agir!

si petits, si démunis, si vulnérables si soumis

si rageurs si haineux si révoltés!

une vraie cantate faite de fausses notes.

hilarant et attendrissant.

se regardant entre eux comme nous les regardons

pleins de haine et de dérision

fascinés et méchants

séducteurs et tourmenteurs

... laissons là toute cette engeance., Bob

que serons-nous demain nous-mêmes?

les rumeurs sont alarmantes

le conseil d'administration  va accoucher d'un dragon

qui nous mangera tout crus.

l'assemblée générale s'apprête à  cracher sur nos têtes

le feu du ciel, les cendres de Pompéi, le souffre de Sodome et  de Gomorrhe!

il restera du vide

du rien du tout qui aura notre nom et notre forme.

nous serons des gens, Robert!

Vous savez,

aller, venir

boire des demis, tondre le gazon, laver la voiture, bricoler son pavillon.

ni vous, ni moi

des gens, robert.

des gens.

 

 

 

 

75

Robert

jamais

je me vendrai

partout où l'on achète, j'y serai

je saurai mettre en valeur mes compétences

ma motivation

mon expérience

mon implication dans le projet d'entreprise

mon dévouement absolu

je me vendrai tout entier

des orteils

que dis-je, des ongles de orteils

jusqu'à l'extrémité des cheveux.

je rejette les rejetés

je honnis les perdants

j'exècre  les vaincus

je n'en serai jamais

 

Le Président

 

mais ils nous tiennent

ils vous tiennent, mon cher Robert

Avez-vous songé aux clients?

et les commandes, Robert, les commandes

avez-vous étudié ce dossier?

mais c'est accablant.

arrogance, bêtise, méchanceté

des commandes exorbitantes, mon vieux

veulent tout, veulent la perfection, veulent l'excellence

et les quantités, c'est effrayant les quantités.

on serait morts à la tâche

ils n'en seraient pas rassasiés.

et les demandes excentriques,

tellement excentriques,

qu'eux-mêmes ils ne voudraient pas les voir satisfaites

et tous ceux qui, manifestement ne veulent pas payer

ou pas en totalité, ou pas tout de suite, ou pas du tout.

c'est eux, les gens, qui mènent la danse.

on n'en sortira pas.

 

Robert

brusquons les choses, alors

passons de l'autre côté

du côté de gens réels du monde réel

moins on agît plus on laisse faire le destin

moins on a de mains, plus on est efficace.

nos mille fonctionnalités

nos bras de pieuvre

nous épuisent pour rien

nous sommes en exil, Charles.

devenons vrais

de simples humains sans histoire

représentant bien ce que sont les hommes

et touts les stades de l'évolution.

laissons-nous emporter

flottons au gré des vagues

soyons comme la terre.

 

76

 

le Président

vous serez boue

vous savez bien

"tu es poussière

tu retourneras à la poussière

tu es fait de  la glaise du sol

et tu retourneras dans la terre."

je le connais bien, le marketing divin.

mort, faiblesse, précarité

je connais parfaitement ses arguments de vente

sa campagne publicitaire ancestrale.

nous allons le battre

le coiffer sur le poteau.

de l'agressivité, Bob

de l'agressivité

marketing impitoyable.

sponsoriser tout et n'importe quoi

et les savants, Robert!

ils nous les faut

des communications, des articles, des entrevues, des publications!

ils savent démentir les rumeurs calomnieuses

nous ne volons pas

nous ne polluons pas.

nous ne tuons personne

presque personne

en faire des paroles de chanson

convoquer les stars du show business

c'est quand même pas hors de prix

moi-même, Bob, je prépare un ouvrage

un petit traité à l'usage des entrepreneurs

voici son titre

"corps et âme, l'art de gérer."

c'est irrémédiable, Robert

nous ne sommes pas des gens

nous sommes la cause.

 

Robert

 

leur détresse est insuffisante.

consultez seulement les statistiques de notre département pharmaceutique et parapharmaceutique

les essences d'essence biologique, les extraits de force vitale.

ils n'en achètent pas!

il faut inventer un fléau, le populariser, les en guérir.

 

le président

 

ça se fera tout seul

nous ou  bien d'autres

en attendant respectons les règles.

suivre la demande!

avoir un temps d'avance sur le besoin.

renoncer à l'activisme

ne pas les effaroucher

le pouvoir est meilleur quand il n'a pas de mains.

 

77

 

Robert

je suis vos mains

je veux aller au contact

nous sommes en bute à une hostilité générale

une malveillance sanglante

il faut acheter son ennemi

achetons, Charles

achetons tout ce qui vient nous  contrecarrer!

achetons les hommes, les villes, les administrations, les entreprises.

enrichissons-nous à chaque achat, et achetons encore

nous ne sommes rien

soyons tout.

l'entreprise sera le genre humain

 

le Président

 

et naturellement c'est à vous que nous serons redevables de cet exploit.

l'aboutissement de tout

la fin de l'histoire

et le progrès, Robert?

le développement?

la conquête permanente de nouvelles parts de marché?

l'avenir, Robert, l'avenir

laissez-nous donc un peu d'avenir.

il en va de ma carrière.

 

 

pour une fois que j'avais eu une grande pensée!

aussi grande que les vôtres

enfin

car il y a toute sorte de pensées

les grandes, les petites, les encore plus petites

les vôtres, les miennes

et tout ça grouille et s'enchaîne

l'une mangeant l'autre.

comme des poissons carnivores dans la mare

comme des rats cannibales au fond d'un puits

je pense que c'est ce que vous appelez  progrès

mais attendez seulement

juste avant la fin

car tout ça va mourir

toute pensée sera engloutie dans toutes les pensées

il n'y aura rien

la mort, l'entreprise universelle

nous serons touts dedans

nous parlerons pour de bon

nous cesserons de jouer

un seul monde

une seule entreprise.

C Q F D!

 

 

78

  Le Président

adieu, Robert

avec des idées comme celles-là vous feriez couler même une petite épicerie de quartier.

à vous en croire, vous êtes promis à une bien plus grande destinée

nous avons les pieds sur terre, nous, Bob.

nous voulons des choses

des clients, des commandes, des actionnaires.

des fournisseurs et des matières premières

du bénéfice et des produits finis.

tout ça.

j'attendrai mes objectifs

même s'il faut vous enjamber

vous piétiner

vous pulvériser

en somme, vous licencier

 

Robert

oui

dansons donc la dernière danse

disparaissons enlacés dans les coulisses

comme deux monstres mythiques.

deux incarnations des dieux inférieurs.

vous connaissez la fable de l'aigle et du ver de terre.?

non.

peu importe. c'est fini.

arrêtons de jouer, voulez-vous?

 

le Président

 

dommage.

je commençais à y croire

nous voilà en route sur le véritable chemin.

en arrière, Bob, vers le pays des ancêtres

et des ancêtres des ancêtres

les vivants et les morts vont bientôt se rejoindre.

et s'il y avait encore un espoir?

un dernier  recours?

 

79

Robert

que des ennemis, Charles

des bourreaux, des exécuteurs des basses œuvres

on nous hait, Charles

on nous saccage

on nous assassine.

 

Tous ces voleurs, utopistes, terroristes, humanistes.

il faut les surveiller, Charles.

il faut nous terrer.

des vigiles des chiens des alarmes des caméras vidéo

des mouchards des collaborateurs zélés

rien n'est trop bon pour nous sauvegarder.

sauvons la face avant la fin de tout

soyons bons, compréhensifs, magnanimes

Cédons!

qu'ils prennent tout ce qui déborde!

nos installations, nos trésoreries

donnons nos dirigeants aux chiens!

les petits chefs au poteau! les Présidents au bagne

Et ensuite récupérons la mise avec des bénéfices

J'ai étudié, Charles

je me suis formé dans les meilleures écoles de gestion

je sais faire ça.

sauvons l'essentiel

 

le Président

 

pas un sou!

au contraire

je suis prêt à mendier

à faire les poches de nos salariés

à ramasser une épingle par terre

c'est le fleuve qui nous désaltère

c'est le sang qui remplit nos veines

des centimes, Robert! des centimes

un centime, des milliers, des millions

des milliards de centimes!

c'est tout ce qui existe.

Robert

et nous, Charles, et nous

que tout coule, que tout s'effondre

nous sommes indestructibles!

les gens ne sont finalement qu'eux-mêmes, voués à disparaître

nous, nous sommes autre chose

nous sommes les autres

des artefacts, des dispositifs, des procédures

les éternels

les magnifiques

les irremplaçables

enfin...

 

80

le président

 

pauvre bob

je reprends la main.

je veux régner sur des humains, pas sur ça

vous êtes un grand nerveux, Robert

un grand nerveux

de ceux qui détraquent la merveilleuse machine que je commande

je veux des êtres humains

des êtres de chair et de sang

je veux leurs esprits

je veux leurs cœurs.

mes hommes et mes femmes seront  des outils de précision

leurs âmes seront calibrées et dévouées

des pur sang

d'éblouissants zombies

imaginez, bob, pour une fois

des cellules psychologiques, des aumôniers, la boîte à idées

les groupes de paroles, le salon de beauté

le sauna

et les excursions, les spectacles, les soirées.

et pour certains mêmes,

les cadres de vente

un petit peu de prostitution

un zest de casino.

ils ne connaîtront plus le chemin du monde.

le cadre

 

c'est donc ça!

vous m'avez usiné et calibré

vous ou le destin, je ne sais plus être moi, dieu merci

façonné par les égards, les rémunérations d'aristocrate

les honneurs, le respect, la puissance

l'illusion de puissance.

ce qui me réconforte c'est que nous en sommes tous là.

 

le président

 

pas tous, pas toujours

moi-même le matin

vous savez, au réveil, juste avant le réveil

celui qui s'éveille n'est pas encore moi

il n'est pas non plus lui-même

après ça va très vite

les modèles renaissent

les fonctions s'organisent

moi je deviens moi

vous, vous devenez vous.

les autres deviennent les autres.

c'est ainsi.

plus quelques mirages.

vous êtes un mirage, Bob

partez dans le siècle

démissionnez

adieu mon vieux Robert.

je vous vire!

 

 


Troisième soliloque

 

(même dispositif; immobilité complète d'Antoinette et du Président ; plaie et coulée de sang sur le front de ce dernier. aucune expression)

pendant tout ce soliloque, Robert  brandira un revolver qu'il pose et reprend de temps en temps

 

 

81

Robert

autant que ça ne tarde pas.

que ça ne dure pas.

survie végétative du temps

aller au plus court

couper l'air

asphyxie rapide

illusion déchet opératoire.

de nouveau la bête

scorpion ou blatte

indestructible et sur la terre

cheminer dehors c'est tout.

 

82

se hausse sur la pointe des pieds, bras levés

 

Grand! Grand!

effrayant tas de chair

lubrique et glouton

mangeur de temps

gavé de vide

crimes ajournés

forfaits mal commis

haines inachevées

tu as aussi manqué le mal.

rampe vers le pire

chevauche l'irrémédiable

sors du cercle

visite les enfers

sois César.

dans la misère et dans l'abjection

 

83

 

Robert, Bob, Directeur, rien.

avec ça, je suis moi.

même si c'est stupide, moi

même si ça ne ressemble à rien, moi

bienheureux les autres, les gens

 

ceux qui restent là-bas

eux, toujours eux-mêmes

j'aurai dû sévir

quand il était encore temps

leur arracher le masque

puis les mains

puis la peau.

les dépouiller de leurs faces éternelles.

 

84

 

attention

ressaisis-toi

tuer passe encore

mais il ne faut pas tuer n'importe quoi

tous les morts ne sont pas bons à piétiner.

méfie-toi

le public adore les assassins.

tant qu'à faire de tuer l'autre, tue le meilleur d'entre eux

tue le grand pitre

trahis les liens du sang

tu verras.

un bouclier humain autour de toi

gendarmes policiers juges bourreaux

paroi entre toi et les autres.

préservé!

seul et unique

ne te trompe pas d'assassiné.

 

85

mon sang est ma maison

et dans le sang les mères

les mortes

harpies muettes

prêtresses du renoncement

je vais guidé par les femmes mortes

les femmes mortes dans mon sang

pythies à un seul mot

une unique prophétie

que je ne veux pas entendre!

 

 

que je n'entends pas

 

je te fuis

je t'incorpore

je te blesse.

 

 

86

 

je me dresse très haut sur de mauvaises racines

je torture la terre

je veux torturer la terre

j'organise le désert

j'administre la mort

je relance l'histoire

on ma fait éclater comme une digue

on m'a fait exploser comme un rocher dans la rivière

tout s'écoule

tout s'écoule pour toujours

la malédiction un grand fleuve qui coule

je ne sers plus à rien

je ne fais pas obstacle

muscles et organes

toute ma chair est prévarication

la honte

la palpitation du mal.

 

 

 

87

morte la proie mort le prédateur

mort, le grand rat qui me barrait la route.

mortes, les mères mortifères

et leur engeance de rats qui se bousculent

l'âme de tous les chefs a migré dans l'au-delà

dans un troupeau de  porcs peut-être bien

mais ils ne sont plus ici.

 

88

demain il n'y aura pas d'histoire

ni après demain

ni après demain

c'était facile de passer au-delà

aussi facile que de s'endormir et de se réveiller

et de s'endormir encore

aussi instantané qu'un coup de couteau

il est facile de n'être nulle part

le désert, ça se viole.

 

 

89

 

ils vont venir

ils me battront

ils me ligoteront

très peu de temps

néant trop court

un petit trou de rat pour y aller

méfie-toi

les morts ne savent pas mourir fais vite

t'en n'a pas trop de toute ta force.

c'est le moment

 

90

 

 

ils boiront à mon visage

la dernière flaque d'eaux noire

la saveur du mal

la matrice des petits avortons du mal

l'enfer à la petite semaine.

tout s'est accompli

la fin est une excellente performance.

la mort est opérationnelle.

voilà pourquoi je te tue.

 

91

 

voilà. tout ça.

l'époque

des entrailles cannibales

ça digère lentement ce que j'étais

ça le digère jusqu'à la nausée

lentement, trop lentement

passé miteux  vomi

moi avec

je disparaîtrai avec la bête.

 

92

 

 

il faut peu de chose pour faire crever le destin

un petit acte

un bon petit acte

petit et indéniable

une petite mort insignifiante et voilà un monde qui meurt

combien de millions de mondes n'ont-ils pas crevé avec les millions de morts qu'il y a eu!

peut-être beaucoup plus

peu importe c'est fait

un petit acte  surnuméraire

pas de compte rendu pas de rapport à rendre

un acte tout court

une chose qui ne se dit pas.

 

93

mes mains peut-être

bonnes à préserver la vie

bonnes à ôter la vie

bonnes à mendier

bonnes à cogner

incapables de tuer

incapables de couper le fil de la peur

me voilà pour toujours à plat ventre

leur main de fer des maîtres sur ma nuque

les chefs qui m'écrasent

à cause de ce que j'ai fait

à cause de ce que je n'ai pas fait

nous voilà inséparables

tant qu'ils sont quelque part

l'allégeance  est éternelle

 

 

94

pourquoi pas la mort

ce peu de chose

petite fongosité

une moisissure hideuse qui ronge le monde

un chancre invisible sous nos peaux

un désordre fondamental.

deux morts pour chacun des hommes

la mort minable

la mort grandiose

on peut choisir

on peut se tromper.

95

 

ça vient

membrane après membrane la fatalité durcit.

ce lieu est la momie d'un lieu

bouger est piétiner la mort

les talons cloués au sol

pour fuir il faut d'abord déchirer le sceau du temps

arracher le passé par lambeaux

repérer les failles

pisser sur la mémoire des autres

n'avoir été rien

ni moi

ni Antoinette

ni Charles

ni rien.

96

juste mon nom

mon nom vaut mieux que moi.

il m'a précédé et il me succède

je suis dans mon nom comme le ver dans le fruit

mon nom va me recracher et me survivre

je saurai disparaître

vivant et en plein jour

comme un ver brûlé par le soleil

Charles, Antoinette, disparaissez avec moi

venez.

l'éternité nous réclame.

 

 

Robert  recouvre le Président et Antoinette d'un voile noir.

obscurité.

  

corps et âme

 

 

Premier tableau

 

 

Robert  seul dans son appartement.

radio réveil  bip bip bip  "bonjour Robert. la journée est commencée bip bip bip

silence

réveil radio bip bip bip "bonjour  Robert la journée...

Robert  tape sur le réveil et l'arrête.

1

assis dans son lit, marmonne à moitié endormi

 

 

commencer, commencer.

qu'est-ce que tu crois que je fais?

que j'attends le bon dieu?

le créateur du monde?

 

celui qui est en retard?

 

aujourd'hui comme hier

ce matin comme chaque matin

demain comme après demain.

il n'est pas là allons-y

la consigne est claire, tout faire à sa place.

sommes-nous faits pour ça?

par lui ... qui sait

notre père la paresse

seigneur de l'apathie

grand maître du dédain

 

peut-être pas, après tout

 

peut-être sommes-nous lui

ou alors toutes ses fonctionnalités

son planning vivant

son organe greffé au monde.

son staff opérationnel

 

savoir...

 

on saura

effacer d'abord toutes les ambiguïtés

6résoudre les équivoques

déchirer l'obscurité du monde

maîtriser le chaos.

s'éveiller.

 

(radio réveil: musique martiale. bondit du lit. émission de gymnastique)

 

 

radio ( rythme musical ): un, deux, et un, et deux, et le bras gauche et le bras droit et les deux bras, et les deux bras, un pas en avant, un pas en arrière, encore, encore, tournez à gauche tournez à droite. et un, et deux, sautillez un deux un deux un deux

 

Robert  ( même rythme que la radio, sorte de contrepoint )

 et bouger/ et bouger, /de l'avant, /en arrière, de l'avant. /ne pas consentir. /Une minute/ la vie. /Une minute / la vie. / repos, gaspillage/ s'arrêter, manque à gagner/ 

 

 

2

 

 

devant la fenêtre regarde vers le ciel, vers la rue, alternativement.

clarté blanche

Rien que moi.

Tout un monde à ma charge

j'assume!

je fais le vide et j'avance

acte par acte je chasse la providence.

la rigueur est la nouvelle genèse

 

recouvre son lit

 

c'est parti.

mise en route

set up.

remise à neuf

retour chariot

lit propre comme ma pensée.

Pureté immonde.

Abjecte blancheur.

C'est ici que tout commence.

Tous les dieux naissent du néant.

moi aussi.

 

 

3

 

coruscation de soleil aux baies vitrées.

( prend un dictaphone)

écoute la fin du dernier enregistrement, cale la bande, parle)

dernier enregistrement:

"en quelque sorte pris par les pieds, fers aux chevilles, talon percé, ma vie fut un interminable coup de pied à la petite destiné qui m'était impartie. je saute, je monte. je ne sais pas marcher."

 

 

je ne relève que de ma propre force.

mais moi, je le sais.

le cordon ombilical est un faisceau, un réseau, une hydre, une pieuvre aux mille bras.

douceur et tendresse sont leurs tentacules les plus mortifères.

oublier. sectionner. couper, partir.

 en avant!

la faiblesse est une chose du rêve qui s'éteint avec le rêve.

l'esprit est un acide qui dissout les viscosités de la nuit

un poison qui  détruit les méduses noires du sommeil.

moi je suis moi

dressé sur un socle de victoires ...

...moyennes.

victoires tout de même

marathon interentreprises du printemps, deuxième.

concours général, troisième

trois maîtresses consécutives et deux simultanées en très peu de temps.

très peu de temps.

j'ai fait mes preuves et j'ai tout à prouver.

c'est ma condition et je l'accepte.

debout, l'homme!

chevauche les dieux.

ils aiment ça.

 

4

 

entrouvre la fenêtre. lumière diurne. bruits de la rue. sirène.

 

travaillons.

écoute la fin du dernier enregistrement, cale la bande, parle.

dernier enregistrement:

"debout, l'homme! chevauche les dieux. ils aiment ça"

 

le bas et le haut, le désert et la terre promise, la vase et l'éden, l'éden et le monde, nous sommes une ascension hoquetante. Un spasme vers le plus.

optimiser le monde.

la parole n'est pas la parole, c'est la confection d'un produit.

durer est la gestion d'un stock

désirer est valoriser un capital

seul l'homme dynamique est un homme.

ceux d'en bas, aplatis dans leur ombre de cancrelat endormi

ceux d'en haut, statufiés dans leur image ne sont que des repères, des graphiques

des minima et des maxima de ma courbe ascendante.

l'homme d'action est le nouveau prophète

la providence est la technique de vente

le destin est la croissance

les anges nouveaux ce sont les courtiers

c'est fou ce que la désertion de dieu nous permet d'accomplir.

 

arrête l'enregistrement. réfléchit. reprend l'enregistrement

 

ou alors, c'est lui qui nous a inoculé au monde,

virus miraculeux qui déclenche tous les processus.

 

arrête l'enregistrement et commente

 

ceci vaut pour moi.

je ne suis pas un dieu

même pas un petit dieu

je dois m 'annuler pour libérer l'action

il ne faut pas que je m'interpose entre moi et mon pouvoir.

 

écoute la fin du précédent enregistrement:

"il ne faut pas que je m 'interpose entre moi et mon pouvoir"

 arrêt du dictaphone

 

 

5

la force d'abord!

esprit opérationnel toujours

 

(déploie un tapis de sol, s'y installe assis en tailleur,  et finalement s'y allonge. méditation. exercices respiratoires. relaxation. action ponctuée par un  chronomètre sonore )

 

tout d'abord j'arrête le temps

je le laisse mourir dans le corps du mort

je fais le mort

j'étale la bête devant moi et je l'observe

le temps n'avance pas.

la bête se recroqueville, se love, s'abandonne.

mon esprit quitte le temps comme un animal chaste. 

 

6

 

chronomètre. mouvements très lents de type yoga. grandes respirations.

 

je suis dans le monde sans temps,

comme avant de naître

comme après la mort

mais vivant.

dans le seul présent qui existe

celui qui n'est pas mordu aux talons par le chien du passé

ni engloutit par devant

dans la grande gueule du temps à venir

dans le présent qui tue les dieux et les anges

moi à la place de tout

une sorte d'éternité

 

 

chronomètre. changement de posture. allongé, état de relaxation

 

je ne sens plus la limite

entre mon corps et l'univers une mince feuille recto verso.

je suis le fait et le signe

l'annonce et l'aboutissement

et même si je voulais bouger à la manière des bas exécutants

même si je le voulais très fort j'en serais incapable.

je touche le fond de ma force.

je me dépouille sans m'abaisser.

je ne m'annule pas, je me purifie

je me décape, je m'épure

j'agence l'outil magnifique que je suis.

 

7

 

chronomètre. se redresse: gymnastique de type asiatique. respiration accompagnée de mouvements de bras, torsions, oscillations de la tête etc.

 

le souffle du destin souffle à travers mes narines.

je suis responsable de la marche du monde.

n'oublie pas que tu n'es pas ton corps

mais si l'instrument de la production du monde.

tu ajouteras de la plus value au simple fait d'exister.

va et agis

il n'y a pas d'autre histoire.

un acte un but un accomplissement.

un chantier ouvert

plutôt la taupe que l'aigle.

les hommes comme moi annulent le passé.

 

8

 

chronomètre. mouvements de Tai-chi. tourné vers la fenêtre. tourne le dos au public.

 

oui, mon frère le jour. tu ne commences  pas sans moi,  je t'incorpore et tu m'incorpores.

mon corps est ta charpente

mon désir est ton souffle vital

nous gagnerons.

 

lumière encore vierge

et prête à nos épousailles.

la clarté est mon royaume...

...maîtriser chaque seconde.

sans quoi elle se retourne et nous mord

jour infesté de bêtes mortelles

la moindre défaillance nous achève sans retour.

ma journée, journée des autres

je te traverse en majesté.

je passe indemne

je gagne

 

9

 

ablutions( douche commentée, visible en ombre chinoise )

 

que deviendrons-nous sans cette pratique

l'homme naturel est épouvantable

je ne souhaite pas ni l'être ni le rencontrer.

épouvantable en sa tête, prête  à fléchir et à céder

en son visage ouvert à tous vents

terrain vague où déposer des ordures

et en ses mains qui désirent mendier

et en ses jambes en ses pieds qui malaxent toujours le même désert, la même désolation.

effrayant par ses yeux par ses oreilles scorpions suicidaires.

stupéfiant en ses organes bas

ventre et  genitalia

crevasses béantes  par où le monde s'engouffre.

un dieu sale et couard a déposé en nous ce tas de déchets et de ratages.

il nous revient de tout reconstruire.

ah! sortir de la boue et du magma.

apparaître tout entier.

 

réapparaît en peignoir, soigne les ongles et les orteils.

 

si ça ne tenait qu'à moi je ne retournerais pas dans ma vieille peau usagée outragée

je l'emporterais chez le teinturier comme un costume défraîchi.

suis-je ma peau, ou bien l'homme qui se façonne lui-même, tout seul,  juste avant le jour et ses désastres.

et suis-je l'homme que je suis?

non, je suis un vaste dispositif opérationnel.

je suis mes dossiers mes fichiers

mon attaché case mon ordinateur portable

une case bien placée dans l'organigramme

et tant d'autres organes au-delà du doute et de la cogitation.

 

10

 

me voici paré de tous mes attributs

muni de tous les artefacts

premièrement ma tête

destinée à gouverner

mes mains qui soumettent le monde

mon ventre et mes organes de plaisir qui asservissent la matière

et qui la soumettent à mon  bon vouloir

mes jambes mes pieds qui méconnaissent la halte

totalement libérés de la glaise initiale

 

nous les décideurs, nous sommes exposés par nature

en première ligne sous l'œil des autres gens.

adorés, exécrés

honorés, honnis

Toujours sacrifiés.

Nous sommes les saints martyrs du réel.

 

11

 

compléments d'hygiène, qui comporte: après rasage, friction, déodorant, talc, crème, poils du nez et des oreilles bain de bouche, gargarismes.

 

noli me tangere

je suis à l'abri

on ne verra pas mon image de chair passible et vulnérable.

 

se laisse choir sur le lit, sur le dos, membres étalés.

 

s'accoupler à l'ancêtre et l'entraîner vers le champ de bataille.

sonder les enfers

plonger dans les sources de la force.

se rouler sur le deuil comme un chien sur la charogne.

se débusquer jusqu'au plus profond du tombeau

en sortir indemne et entier

tout seul,

par mes propres œuvres

n'en déplaise aux anciens

 

 

12

 

fin des ablutions. actes symboliques. se parfumer, frictionner,  coiffer, s'habiller avec soin, mettre une goutte de collyre  dans chaque œil brosser quelques grains de poussière sur la manche de la veste,

 

pas de répit dans la guerre contre la fosse.

nous allons veiller

 

nous les responsables nous sommes la veille

nous sommes la tour de guet

nous dirigeons d'une baguette ferme  l'orchestre des uns et des autres

 

voyons voir

 

chausse des lunettes, ouvre son attaché case, en extrait un gros dossier, se plonge dans sa lecture

les chiffres sont bons

la sveltesse des courbes me ravit.

mes graphiques sont des colonnes en marche.

j'entends jusqu'au bruit de bottes conquérant.

mes stratégies sont au point

 

mes bases de données craquent, pleines et juteuses comme des fruits tropicaux

tout converge

je maîtrise mon dossier.

je coordonne.

je suis tout

Homme, femme. Chef, exécutant. Le haut et le bas, le pareil et le différent.

 

 

13

 

Assez parlé. Retourner à ma langue naturelle.

Schémas, tracés, chiffres, statistiques, taux boursier, c'est avec ça et seulement avec ça que je dois m'exprimer

c'est ma condition et c'est mon privilège.

malgré les apparences, on ne parle pas aux gens.

on les façonne au moyen d'informations objectives

extrêmement objectives.

 

 

 

( sonnerie de portable )

 

oui, monsieur le président. tout à fait tout à fait. c'est bien ce que je pense. aujourd'hui. bien entendu, monsieur le Président. délais respectés.

OK. By, Charles.

 

garde le téléphone à la main

 

Voici ma raison d'être.

Ce n'est pas moi l'acteur de mes exploits. c'est lui, le chef, le lointain, celui qui anticipe notre avenir et qui stipule ce que nous pouvons être. Il donne. Il distribue les bienfaits et les bénédictions. Des salaires pour ceux d'en bas, des dividendes pour ceux d'en haut.

Moi je circule de l'un à l'autre

je vole d'en haut jusqu'en bas et du bas vers le haut.

 comme l'ange intermédiaire , messager des dieux et des hommes.

je relie l'alpha à l'oméga,

je garantis la pérennité du cycle

 

14

 

Faisons donc ce qu'il veut

penché sur le grand dossier, en extrait des pièces, qu'il dépose sur la table. peu à peu il rapproche le visage de ses feuillets, jusqu'à l'y plonger entièrement.

 

Le devoir embellit. Il me pousse des ailes.

Des plumes colorées de coq et de paon.

Par l'effet de sa parole je me transfigure.

Le progrès enfle ma poitrine, la croissance coule dans mes veines.

Mes muscles sont fait de titres, actions, obligations.

 

Tout croît tout avance tout se développe

Les réussites s'enchaînent.

les performances s'additionnent.

à partir de ce moment j'existe pour de bon.

L'unique désir qui m'anime est de mesurer ma force.

 

(le visage entièrement plongé dans le dossier ouvert, murmure  comme on récite une sorte de "mantra":)

 

rassembler. unifier. une seule force. une seule cible.  

rassembler. unifier. une seule force. une seule cible. 

( répétition sous la forme d'un murmure incompréhensible )

 

 

15

Classe des documents dans des chemises de couleurs variées

à faxer. à classer. à envoyer. à distribuer. à présenter. à proposer. à défendre. à suggérer. à imposer.  à détruire. tout le reste.

Habitat de la bête.

écosystème du prédateur.

je bondis et je mords.

 

(regarde sa montre)

 

dans dix minutes environ

 

s'écroule dans son fauteuil, ferme les yeux, semble somnoler

 

Une dernière fois, un bref instant, donnons à l'animal ce que l'animal réclame.

le corps d'organes, de souffle et de sang.

rassasions le dragon

fuir est la seule issue.

 

16

se réveille en sursaut.

Merde! mon rendez-vous! ma réunion! mon séminaire!

mon congrès! l'assemblée générale! le cocktail!

...

se regarde dans la glace

...

Moi!

 

Moi, ma première rencontre, mon premier projet, mon premier dossier.

Ma première réussite

Transportons ce grand cheval de Troie

à l'intérieur de la citadelle.


 

 

Second tableau

dans l'entreprise

scène:

premier plan: salle de réunion. table, chaises, fauteuil club, tableau papier. rétroprojecteur. écran. ordinateurs. Fax.

au fond, estrade en demi-cercle, concave à gauche et à droite, et convexe au centre, formant une sorte de petite scène circulaire. Trois loges à gauche et trois loges à droite, représentant des bureaux. schématiquement occupés par une table, un ordinateur, téléphone, et une poupée de chiffons grandeur nature qui représente les divers employés. au commencement de la pièce les loges sont dans le noir, et vides. devant ces six loges l'estrade se présente comme un étroit corridor. au centre,  trois portes, dont une porte centrale, et deux portes latérales disposées de biais.  Au centre la porte du président, à gauche celle du cadre, à droite celle de Antoinette.

aux deux extrémités de l'estrade, trois marches permettent d'accéder au premier niveau (salle de réunion).

Les dialogues ont lieu soit sur le petite scène au centre, soit dans la salle de réunion. Les personnages se croisent comme par hasard, soit au centre de l'estrade soit dans la salle de réunion.

Chaque fois que ce sera explicité, la rencontre sera subordonné à d'autres circonstances.(par exemple appel au haut-parleur)

 

17

 

salle de réunion. Robert  devant le tableau papier trace des schémas et des diagrammes, au moyen de feutres de couleur, page après page, en murmurant une sorte de commentaire.

 

entrée de Antoinette, encore en habits de ville. porte un très grand sac dans lequel elle fouillera fréquemment.

 

 

Robert

ah! voilà Antoinette

Antoinette   (en le saluant) inquiète:

il est arrivé?

Robert

on l'attend d'un moment à l'autre.  nous avons juste le temps.

 

 

 

puisque je suis là, puisque vous êtes là, profitons-en

je veux élucider avec vous, entre quatre yeux, un certain nombre de questions.

en coulisse, si on peut dire

on ne peut pas vraiment démarrer la journée.

mais en attendant,  nous pouvons parler.

 

nous sommes depuis longtemps en retard d'un préambule

sautons sur  l'occasion.

levons les malentendus

je veux que vous appreniez le sens profond de ce que vous et les autres appellent mon autorité.

Il y a certes ma volonté, ma compétence

mais il y a surtout le temps.

même si nous ne faisons rien, il y a le temps qui nous meut

le temps amorphe et indécis du dehors n'existe  pas chez nous.

ici le temps a un commencement un milieu et une fin

chaque battement de cils s'inscrit dans le projet global.

 

se dirige vers le tableau papier

même ce vide papier que sa blancheur défend.[1]

 

qu'y voyez-vous?

 

Antoinette 

rien

 

Robert

non. c'est le temps de l'entreprise qui ne s'arrête jamais.

dessine un point bien visible sur le tableau

et voilà

regardez à présent

j'ai tué le vide

observez le petit noyau

le germe, la tumeur, le déclenchement de la journée productive.

la première pierre du gué pour traverser le marécage

l'infime blessure dans l'indécision

la première brûlure sur la peau blanche de la bête blanche

ce que vous appelez liberté.

ce n'est plus du blanc où tout se peut concevoir

c'est du noir sur blanc qui ne prononce qu'un seul mot

à partir d'ici et jusqu'à la fin.

nous avons voyez-vous bien profité du temps.

et maintenant c'est trop tard.

 

(Antoinette  sort un bloc de son sac , après avoir fouillé longtemps, chausse ses lunettes et note les propos du cadre)

 

 

pas encore, pas encore,

on ne fait que déblayer le terrain

c'est l'indispensable  transition,

l'arrêt sur image

un simple prologue.

il s'agît, en quelque sorte

enfin, par manière de parler

il s'agît de camper nos personnages

vous, encore toute parée de vos prestiges et de vos artefacts

imprégnée des choses de la vie

moi, encore humain, trop humain

et même la journée qui baille aux corneilles et se frotte les yeux

voilà la situation.

or, ce temps là ne doit pas pénétrer dans l'entreprise il faut en assurer l'étanchéité empêcher l'hémorragie et l'infection.

vous êtes interloquée.

si, si, et je comprends

c'est vrai, mon style est pompeux

j'ai tendance à dramatiser, à gonfler , à ornementer.

fermez donc les yeux

imaginez que nous sommes encore dans la nuit, et que nous sommes en train de rêver

 

dans la vie réelle  je suis quelqu'un d'ordinaire, on peut même dire que je suis n'importe qui, n'importe  quoi

ce sont les circonstances qui me confèrent  un rôle à ma mesure.

dans quelques minutes je serai le chef

je produis et je contrôle une mutation radicale,  un tri implacable

ceux du dedans d'un côté, et ceux du dehors de l'autre côté.

je ferme la porte de l'histoire, et j'en maîtrise la réouverture.

 

se rapproche d'Antoinette

 

mais je n'en demeure pas moins homme.

quelque chose en moi rampe, sournois et lâche

l'homme tout court rôde  encore

 

 

18

Antoinette les yeux baissés

 

homme..., femme...

voilà des mots  bien déplacés

j'ai une fonction et une place dans la hiérarchie.

je n'attends de vous que des directives clairement conçues et clairement exprimées.

vous comprenez, ce n'est pas avec mon corps que je veux aller jusqu'au bout de la journée

mais portée par des missions précises et définies.

des  stratégies gagnantes dont vous avez le secret

j'abhorre les préambules.

on dirait que tout s'est interrompu.

et moi là dedans?

l'équivoque m'atterre

je dois être supérieure à moi-même.

agissez je vous prie.

que j'y voie clair.

que j'aille de l'avant

 

19

Robert     

 

nous y sommes, nous y sommes en plein.

et pas vraiment grâce à moi

je ne fais pas grand chose

je prends possession d'un moment de votre vie, ici,

un moment insignifiant

un épisode hors normes

cet instant détaché du temps utile

séparé du temps réel

rappelez-vous

quand vous arrivez avant l'heure, pour vous installer

vous étirer sur votre fauteuil

remettre en place le pot de fleurs et les photographies

jouir de l'ordre qui règne sur votre bureau,

nettoyé épousseté lavé rangé comme un signe de déférence.

mais là, vous êtes avec moi.

ce petit bout de temps est inclus dans le planning

gobé, avalé, vomi.

une poche de pus

un fragment erratique du chaos initial.

m'avez-vous compris?

je vous soigne, je vous guéris, je vous libère.

le temps vide est le cancer du temps.

irrespirable pour des hommes comme moi.

beau et  entier comme le passé du monde

ça fait partie de ma fonction

 

 

20

 

Antoinette (s'écarte vivement de quelques pas)

 

Ce n'est pas l'heure!

Nous sommes encore dans la confusion des noms et des corps.

La journée commence à peine.

Le directeur n'arrive pas.

Que voulez-vous faire?

Que voulez-vous que je fasse?

Attendez votre heure

Vous n'êtes rien vous serez tout.

vous serez celui qui sépare, distingue et organise.

Vous êtes la lumière du jour.

Mais pas tout de suite.

à cette heure-ci la vie est un projet confus.

D'ailleurs votre paper board est  toujours vide.

 

21

Robert   

 

Voilà. (montre en main) quatre...trois...deux...un. Top.

(les loges représentant des bureaux s'allument. poupées de chiffon taille humaine. bruit de fond très faible: sonneries de téléphone, frappe sur des claviers, murmures indistincts, portes claquées, rires étouffés etc. Le volume de ce bruit de fond montera pendant les transitions et les silences, et diminuera jusqu'à l'inaudible pendant les dialogues.)

trace un diagramme sur le tableau papier

 

vous êtes ici. (un point) je suis ici (deuxième point, relié par un trait au premier) Vous passez par moi pour rejoindre les différents services ( traits divergents, en éventail, reliant le point Robert  à une colonne de points ) auprès desquels vous me représentez. Direction générale, service des commandes, bureau d'études, archives, international, communication et les autres. Vous êtes mon incarnation, mais vivante et entreprenante.

Antoinette 

et le Directeur?

Robert

Le directeur n'est pas dans le schéma. Il est partout et il n'est nulle part. Il agît en existant, et chacun de nos actes provient de sa volonté. Il est la cause et la finalité de  ce que nous faisons.

c'est grâce à lui que je n'ai pas été ce que j'ai failli être.

Il m'a par conséquent aidé à exister pour de bon.

Et j'existe tant que je suis le meilleur.

En dehors de ma valeur je ne suis rien.

Si tant est que je ne suis pas mort.

 

22

Antoinette

 

Ce n'est pas le bruit qui court.

dans le différents services vous êtes très apprécié

on vous dit humain, très très humain

compréhensif, coulant, souple, indulgent

vous laissez  l'entière liberté de conception, de décision et d'exécution à vos subordonnés.

vous savez vous effacer à bon escient, quasiment à chaque fois.

vous vous adaptez très vite aux desiderata de vos collaborateurs

certains parlent même d'une certaine fragilité

 

Robert  ( froid, cassant, hautain )

Les pauvres enfants!

Ils ne sont tout simplement pas assez qualifiés pour me juger

Ils ne savent pas que du moment qu'on existe, on est ça

exposé, en surplus, ajouté au nombre des vrais humains.

Tenez-le vous pour dit.

La fermeté de caractère n'exclut pas la prudence.

Et si certains s'attendent à ce que je flanche, il en sont pour leurs frais!

 

 

Antoinette

pas moi, pas moi!

pas nous, les femmes du service sont unanimes

ce sont les hommes

pas tous

mais enfin...

nous, les femmes nous sommes partagées.

vous nous soutenez, vous raffermissez notre résolution

mais en même temps vous engendrez une sorte de honte

car notre force vient de vous

vous nous prêtez votre virilité

et quelque part nous en souffrons

malgré nous, nous traînons encore  des choses floues

la honte de désirer et d'attendre

des choses qui ne s'avouent pas.

 

( se saisit  de sa main )

23

Robert    ( pose son autre main sur la main d'Antoinette)

 

Je prends tout sur moi

Ne réfléchissez pas à qui vous êtes

n'essayez pas de comprendre ce que sont les autres.

ici, le sommet de la hiérarchie, par mon intermédiaire, tranche.

je distribue la valeur.

je pourvoie à tout

ce que vous êtes et ce que vous n'êtes pas

votre grandeur et votre bassesse

votre compétence et votre médiocrité

votre beauté et votre laideur

ne pensez pas.

 

Antoinette    

se dégage et recule légèrement

certains par contre vous redoutent.

vous servez à ça en quelque sorte.

vous nous calibrez.

vous nous rapetissez, et ensuite vous nous laissez grandir, grandir.

comme si...comme si...

non , pas comme si, c'est cela exactement

en intégrant votre équipe, nous recouvrons des racines

nous retrouvons les racines de la vie, celles  qui nourrissent notre ascension.

nous régressons, nous nous infantilisons

vous aussi, en quelque sorte, car cela vous procure du plaisir.

nous jouons et nous croissons.

soupire

c'est beau le travail.

 

Robert

Plus beau que la vie.

Voici vos dossiers

 

(pose sur les bras tendus de Antoinette d'épais dossiers,l'un après l'autre, rangés dans des chemises de différentes couleurs)

bureau d'études

commandes en attente

fournisseurs

sous-traitants

commerciaux

laboratoire

entretien

communication

divers

 

établissez le planning

obtenez des rendez-vous

relancez

contrôlez

rapportez.

Go!!

 

24

 

Antoinette

 

Vous me donnez des ailes

( fait trois pas et laisse tomber les dossiers. se met à genoux pour les ramasser)

C'est parti. Comme un petit enfant.

Comme une petite fille

Toute petite à vos pieds.

 (se lève et perfidement):

Vous voilà vénéré

Je suppose que vous appréciez.

Et la journée ne fait que commencer.

 

Robert (l'aide à se soulever)

 

je vous mets en garde, mon petit.

ressaisissez-vous

Je vous soutiens

Je vous éprouve  paternellement

Je ne cesserait pas de vous stimuler

Tenez  ( pose un nouveau dossier sur la pile que Antoinette supporte)

Et maintenant partez

séparons-nous

partez dans le vaste monde

et pour commencer, le grand voyage

d'ici jusqu'à votre bureau.

être ici c'est votre premier exploit du jour.

 

Antoinette (du haut de la passerelle)

 

Et quelle initiation!

le corps l'esprit la matière, les artefacts d'entreprise

et les autres épreuves qui me guériront de l'absurdité d'être là.

mieux que la vie

mieux que la foi et que l'amour.

c'est bon, d'aboutir.

c'est bon de commencer

 

disparaît dans son bureau (marche un peu chorégraphique, un peut défilé de mannequin)

 

 

25

 

Entrée du grand directeur par la prote de gauche

Haute taille. Esprit énergique sous une apparence de placidité et détachement. Tous les  artefacts du charme discret. Avance nonchalamment.

 

Robert

 

Bonjour Charles!

À vos ordres Monsieur le Président

J'ai pris toutes les mesures

j'ai étudié le dossier à fond et mis au point un plan global

je serais heureux de vous soumettre mes conclusions

accessoirement votre adjointe planche sur le dossier annexe.

je prends tout sur moi

je m'engage

 

 

 

le Président

 

ah, Robert (lui tend deux doigts indifférents)

Justement, je profite en passant

inutile de vous rappeler

vous savez ce qu'il en est

il en va de

extrême gravité

situation critique n'est-ce pas

tout un avenir

futur de l'entreprise

personnel, collaborateurs, co-équipiers

il est de la première importance

vous n'ignorez pas l'urgence absolue

 

 

Robert  

je n'ai que ça en tête

l'urgence coule dans mes veines

j'anticipe et j'aboutis

rien ne m'arrêtera

mon terrain de chasse est sans limites

même si un absent plane au dessus de ma tête

monsieur le président

vous êtes l'absent que je vénère

la source nocturne où je puise mon élan.

enfin, je veux dire en clair

j'irai jusqu'où me direz d'aller et même plus loin

beaucoup plus loin.

 

26

Le Président

 

Vous êtes donc au courant!

Vous connaissez le problème, n'est-ce pas,

rumeurs, affichages, réunions, regards de travers,

ça se trame! ça se trame!

et ils ne disent toujours rien

que veulent-ils au juste?

nous allons le savoir

vous avez carte blanche

encore et toujours carte blanche

je dois tout savoir à l'avance

c'est la clé de ma stratégie

 

Robert

 

OK Charles!

certes monsieur le président!

je serai vos yeux et vos oreilles

et si nécessaire votre main

s'il faut sévir je serai là.

 

Le Président

 

laissez, Robert, laissez

laissez-moi mes yeux et mes oreilles

et ma main et tout le reste

je veux des faits, des noms, des nombres, des mots

vous serez mon pourvoyeur

vous nourrirez le dragon qui jamais ne dort.

je resterai dans l'ombre

je resterai fidèle à ma légende.

vous savez, vous,  ce qu'il en est.

il n'est pas question de me décevoir.

 

27

Robert

 

et quand ça?

jamais je ne

je n'ignore pas que quelques fois

mais d'un autre côté, en toute rigueur,

et puis, voilà:

que sommes-nous somme toute?

chair et os, Charles, chair et os

l'entreprise a besoin de tout pour tenir debout

une tête, des esprits, mais des jambes aussi, monsieur le président

des jambes pour tenir debout

des jambes pour marcher

du poids, monsieur le président, du poids

mes imperfections sont humaines et l'entreprise est humaine

faite d'humains et de défauts

d'humains couchés d'humains assis d'humains debout

comme un grand corps qui vit et qui meurt

Je ne sais pas mentir.

 

 

Le Président

il le faudra

sinon mentir, du mois sélectionner habilement ce qui se dit et ce qui ne se dit pas

ce qui se montre et ce qui se cache

ce que l'on monte en épingle et ce que l'on dissimule

démocratiquement.

car c'est pour bientôt

il n'y a pas de mauvaises lois

il y a seulement nos négligences

nos négligences accouchent d'une monstruosité législative.

revenez sur terre,  Robert

démenez-vous tant qu'il est encore temps.

 

 

Robert

 

ce sera fait

je réactive mon réseau

je payerai de ma personne

car je suis retors, Charles

vous savez à quoi vous tenir

je sus un technicien froid

mais je suis également un fin manoeuvrier.

je connais le monde et je connais la vie.

la vie ordinaire banale et sans objectif

j'y ai mes entrées

je me munis de mes masques et j'y descend

au gré de vos désirs

je suis enfin tout ce que monsieur le président voudra.

 

 

28

Le Président

 

Beaucoup plus! beaucoup plus!

naviguez!

conquérez!

étendez notre influence par delà les frontières

L'étranger, Robert, l'étranger!

ce capharnaüm de choses nuisibles

ce gisement de profits

le monde, Robert!

le genre humain!

les concurrents, les clients

les fournisseurs, les travailleurs

les sou traitants, les matières premières

les matières premières,  Bob!

les exportateurs

les importateurs

les prospecteurs

tout ce qui se tapit dans le lointain

voilà votre champ d'action, cher Robert

notre entreprise n'est qu'un cerveau avec un neurone central

moi.

mes états d'humeur, mes intuitions profondes

mes trais de génie et mes incompréhensions

comprenez-moi robert

je suis la catapulte, vous êtes le projectile.

foncez sur la cible absente

quitte à y laisser des plumes

armes et bagages

corps et biens.

et ensuite revenez me raconter.

c'est ainsi que je dirige.

 

 

Robert  

toutefois

il y a les dossiers en  suspens  les négociations en cours

les chantiers inachevés.

je suis irremplaçable, ici et maintenant.

je maîtrise chaque fil de cet énorme écheveau

si je le faisais pas, qui le ferait?

je n'irai pas à Tombouctou.[2]

 

 

Le Président

 

ici, robert, ici

j'entends bien que vous êtes indissociable de la bonne marche des affaires.

agissez ici

battez des ailes, déclenchez des ouragans en mer de chine!

imaginez que je me mette à pleurer

supposez un instant que je m'enivre

ce serait le commencement du chaos

qu'adviendra-t-il de l'entreprise

pouvez-vous concevoir l'énormité du soubresaut qui en résulterait?

tout le réseau perturbé.

tous nos liens bousculés, de cet immeuble-ci  jusqu'aux lointains antipodes!

le retour du chaos originel!

et votre disparition.

 

29

 

Robert  

 

Ah, encore si j'étais seul!

mais nous sommes nombreux

ils sont nombreux.

avez-vous vu les fourmis?

chacune emporte un fragment infime de la proie.

une parcelle dérisoire

une bouchée de fourmi

négligeable, presque nulle

et quand on repasse, il ne reste rien.

quelques os nettoyés tout au plus

voilà exactement ce qui m'entoure

chacun de nos collaborateurs, employés, techniciens, ouvriers

toutes mes décisions, impulsions, instructions

sont de proche en proche dépecées, dénaturées, englouties.

je vois des nuages noirs obscurcir notre horizon

absentéisme

manque de motivation

passivité

rancune

je sais ce qu'ils veulent

ils sollicitent un nouvel élan

et une poigne de fer.

 

 

Le Président

 

tout ce qui vous manque, mon pauvre Robert.

tout ce qui vous manque

ceci dit, je suis le premier à reconnaître vos grandes capacités.

votre dévouement est indiscutable.

mais vous traitez ces gens comme des gens

apprenez qu'ils sont permutables et anonymes

ils n'ont pas d'histoire, ils n'ont pas de visage

un jour l'un, un  jour l'autre.

c'est la fonction qui prime

ils sont ce à quoi ils servent.

point.

n'ayez pas la cruauté de cultiver leurs illusions.

 

Robert

je joue le jeux, Charles. Je joue le jeu.

S'ils sont trop lourds, je lâche du lest.

Trop légers, je leur mets du plomb dans la tête.

il faut tout le temps être aux aguets.

mais en ce moment, ils m'échappent

je ne les sens pas.

ils se cachent dans un  labyrinthe de verre

je peux seulement les voir.

je suis le berger des ombres

je dirige des absents.

et pourtant ils sont là.

 

Le Président

 

soufflez sur les ombres

vous verrez bien ce qui reste.

soufflez.

c'est plus intéressant que de brasser de l'air.

 

30

 

Le Président

 

dans notre position nous connaissons ce qui est blanc et ce qui est noir

le bon et le mauvais

l'efficace et l'inefficace

le profitable et le  désastreux

l'utile et l'inutile.

nous sommes les seuls à détenir légitimement ce pouvoir.

la stabilité de l'entreprise est à ce prix

et même la stabilité du monde

peut-être bien.

nous avons affaire à des gens durs, butés, impitoyables.

songez à la concurrence nationale et internationale

aux trafics de tout ordre, contrefaçons, marché noir

vol de brevets, espionnage, parasitage informatique.

corruption en tout genre

politique, policière, administrative

mais oui ça existe

alors, c'est à cela que nous devons nous mesurer

pas à la béatitude de nos salariés.

 

Robert

 

et la vie, Charles, et la vie?

ils sont tout de même là

en chair et en os

on peut leur parler, on peut les toucher,

on peut les sentir

c'est tout de même la vie, ça

 

Le Président

 

ah, je vous reconnaît bien là, cher Bob

vous vous complaisez dans une sorte  de délire

ce n'est pas la vie

quand ils sont ici ce n'est pas la vie parce qu'ils ne sont pas ailleurs

et quand ils sont ailleurs ce n'est pas la vie parce qu'ils doivent retourner ici

mais nous, Robert, nous avez-vous bien regardés?

quelle vie, quelle grandeur?

pour quoi, pour qui vivons-nous?

à quoi utilisons-nous notre existence, unique, fugace, irremplaçable ?

à qui à quoi vouons-nous nos jours et nos nuits?

à la maison mère

à la direction internationale.

à l'administration

à nos produits, à nos clients, à nos actionnaires.

et dans quel  but?

durer. tenir. progresser. la carrière! la carrière!

et vers quoi? le néant. la boue.

nous rampons, Robert. Nous rampons.

Vous, moi, nous tous.

Nous rampons tous dans la même vasière.

 

31

 

Robert ( paniqué )

 

Je ne vous suis pas très bien, Monsieur le Président.

Et la société  alors? que serait la société sans l'entreprise?

Vous en êtes, j'en suis.

J'y puise ma vie, comme tout le monde

Comme tout le monde ma vie est le soubassement secret de l'entreprise.

Nous sommes dans la course,

Dans le grand élan vers l'amélioration.

Vers l'accroissement de la performance  humaine.

Nous sommes tous les autres.

Et les clients et les fournisseurs et les actionnaires, et les subordonnés, et les chefs.

Nous les côtoyons, nous les touchons, nous les aimons

Nous les piétinons à l'occasion

Et quelques fois nous les comblons.

C'est cela la grande entreprise

il n'y a pas la vie et le travail, le dedans et le dehors.

Il n'y a pas de dehors.

Sinon, qui accepterait d'être enfermé?

Il y a nous et le chaos.

 

Le Président

 

 Et la Direction Internationale.

Attendons le fax.

On saura alors qui vit et qui meurt

qui reste dedans et qui sombre dans le chaos

comme vous dites

Peut-être vous, peut-être moi, peut-être la maison toute entière.

Le destin communique par fax

 

Robert

 

Oui certes Monsieur le président

Mais comment arrêter?

à quel moment?

reprenez-vous, Charles

Je vais préparer votre dossier pour l'assemblée générale

Et rédiger votre discours aux actionnaires.

Même pour être détruits

il faut être quelque chose.

un peu de panache!

 

32

Le Président

 

être quelque chose

joli but

pour moi, siéger à la direction internationale

pour vous siéger à ma place

y arriverons-nous?

y arriverons-nous plus vite qu'à la mort?

voilà ce qu'il en est, Bob.

voilà de quoi il retourne

( changement de ton: hautain et coléreux )

voilà pourquoi je ne saurais pas tolérer un jour de plus la baisse de productivité, la rentabilité insuffisante

le laxisme dans la gestion du personnel

 

je vis sur des pieds d'argile

et je refuse de m'écrouler

 

Robert

 

oui Charles, des pieds d'argile peut-être

mais vous chevauchez sur mes épaules

je vous fais traverser le gué

à mon modeste niveau j'assure la continuité

la  pérennité peut-être

en quelque sorte l'ordre du monde.

 

 

Le Président

 

il faut bien jouer, Charles

Dieu est un régisseur intraitable.

le destin nous a fait naître sur  les tréteaux

nous n'aurons jamais vécu

même  morts, principalement morts

nous jouons un personnage, un rôle, une scène.

toujours enfermés dans un décor.

voilà ce que vous prenez pour votre volonté et pour votre vie.

Allons, Bob.

Sans rancune.

Je vais de ce pas pénétrer dans le bureau directorial.

Vous allez concevoir notre stratégie immédiate, à moyen terme et à long terme

Vous me ferez votre rapport.

Allez

En scène tout le monde.

regagne son bureau. Claque la porte.

les bruits de bureau reprennent

 

 


Dispositif scénique pour les soliloques:

noir.

éclairage localisé   

sur l'estrade surélevée, un faisceau de lumière éclaire le visage du personnage évoqué par Robert

Antoinette et le Président sont assis dissimulés sous une vaste  tunique noire qui les rend  invisibles.

Leur figures éclairées seront livides et redessinées au maquillage noir

Ils pourront remuer très lentement la tête en combinant un hochement de tête affirmatif, un hochement de tête négatif, fermer les yeux, ouvrir les yeux, air souriant, air triste, ne pas remuer du tout.

aléatoirement (ad libitum) ou bien selon la série suivante

 

1.                          h+ hochement de tête affirmatif

2.                          h- hochement de tête négatif

3.                          y- yeux fermés

4.                          y+ yeux ouverts

5.                          triste

6.                          souriant

7.                          fixité

séquences:

 1/3/5/71/4/6/72/3/5/72/4/6/7

 

h+/y-/t/fh+/y+/s/fh-/y-/t/f

 

 

Premier soliloque

 

s'écroule dans le fauteuil club, jambes tendues, tête en arrière. soupire.

 

1-1

Robert

c'est pourtant moi

bien moi

fonctionnel performant exercé en ordre de marche.

prêt à tout. prêt au pire

prêt à aller loin

aussi loin que lui.

plus loin que lui

même ma  respiration est porteuse  de plus value.

 

même mon sang

sang fumant, entrailles souples, poumons ventilés

os d'airain

plus que mon corps c'est ma terre et ma planète

je l'emporte partout avec moi.

mon corps

le grand gisement.

 

depuis si longtemps

des millénaires  pour aboutir à moi

et tant de corps!

avant ma vie, pendant ma vie!

je les englobe tous, ici, aujourd'hui

je les incorpore comme un grand poisson carnivore

je marche en tête de ma légion

mes incarnations successives

je commande.

 

ma force me précède

une force impressionnante

plus forte que moi

je m'accroche à ma force et je me laisse emporter.

vers le haut comme l'ascension d'une étoile.

 

1-2

et cela ne suffit pas!

il en faut plus! il en faut plus!

dépasser même mon corps

M'épuiser, atteindre mes limites

course d'obstacles, saut à l'élastique, tracking, flip-flap

marche sur les braises,

enfantillages à côté de la simple vie.

mon corps est lui-même un sport de l'extrême.

être ici est un exploit acrobatique

 

toujours s'arc-bouter contre  sa propre tendresse!

ce flot ardent de désir et de bonté qui coule dans mes veines!

ce dragon vivant dans mes cavernes!

je vous dévorerais

pour votre bien.

 

et pourquoi cette expectative?

je suis déjà un aboutissement

regardez-moi

rendez-vous compte

cesser de demander.

 

et cependant je donne

ces gens sont impitoyables

ils m'affolent

ils me mettent hors de moi.

 

le message est clair

une fois pour toutes

l'entreprise me donne un sol, une terre, des racines

mais ma poussée est mon œuvre

mon élévation provient de moi

Je ne dure pas

je crois.

 

1.3

Et Antoinette, Antoinette

je ne veux pas penser à Antoinette

je ne veux penser  à aucune femme

je veux prendre seulement  leurs âmes, leurs esprits, leurs compétences..

mieux que leurs corps

plus profondément que leurs corps.

 

 

il ne m'en faut pas plus

elles sont là

je les tiens

couchées, en effigie, devant moi

accessibles, tangibles, prenables

possédées  par contumace.

 

comme si tout était fini

je vous ai toutes franchies

toujours au-delà de vous

une à une et toutes ensemble.

je suis arrivé à mon territoire

au-delà de vous.

au-delà d'Antoinette.

 

vous étiez chacune le pas à franchir pour passer

vous m'avez  porté  et vous m'avez perdu

je ne veux plus voyager

 

1-4

 

mais nous voyageons, Antoinette

pas l'un avec l'autre

nous allons ensemble, de plus en plus loin

d'un même pas et vers le même leurre.

c'est le seul désir que nous pouvons avoir.

je désire tellement la faiblesse

j'aspire tellement à l'abandon

couler, flotter, dériver

ne rien savoir du rivage où je dois échouer.

ah, Antoinette

si je pouvais fléchir...

 

je me sens petit, roulé en boule

en gestation dans vos mémoires.

vous ne le savez pas

Antoinette et les autres.

 

et votre présence qui me contient et qui me méconnaît

cette matrice diffuse qui peine à m'engendrer.

 

1-5 

 

Si vous saviez, Charles

vous, celui qui existe

la borne et le repère

seul, au loin

le jalon, la balise

le conquérant

l'Attila des nouveaux marchés.

Mais rien de plus, Charles, rien de plus.

Vous ne servez qu'à être dépassé.

Nous te haïssons d'autant

Monsieur le Président.

 

 

vous soufflez la vie et la mort

votre proximité me flanque la trouille

quand vous me regardez je frissonne

mais gare!

mon humilité, mes rampements, ma soumission

mes exploits sont une arme de guerre

les broussailles où le fauve se tapit et attend

vous êtes guetté, Charles.

vous êtes guetté.

 

j'ai si souvent bondi, Président

j'ai traversé tant de chefs, tant de pères, tant de maîtres

qu'aujourd'hui vous êtes grand  ouvert devant moi

comme un tunnel de montage

je  te franchirai comme les autres.

 

vous faites peur, Charles.

En somme, qu'êtes-vous?

un épouvantail, une grande poupée de chiffons

c'est moi qui vous  anime

je vous souffle dans les narines

je vous insuffle la vie

vous êtes ma créature.

 

1-6

 

d'un autre côté vous nous fournissez de l'avenir

cet avenir dont nous sommes les esclaves

l'avenir!

tu es le pourvoyeur de ça

 

et aussi et de notre innocence

nous pouvons être cruels et impitoyables en ton  nom.

et quelquefois nous te créditons d'un peu de faiblesse, d'un peu de bonté

d'un peu d'humanité.

à nos risques et périls.

 

 

vous ne vous prenez pas pour vous-même

vous ne vous prenez pas pour Charles, le Président National

nous non plus

vous êtes toujours le même, depuis d'innombrables siècles

vous êtes le supérieur depuis l'éternité.

celui qui accueille dans l'Éden et qui chasse de l'Éden

seul l'enveloppe charnelle change

très peu

le moins possible.

 

merci Charles

grâce à vous nous relevons d'une certaine grandeur

soyez grand, alléluia!

c'est un ordre!

nous ne voulons pas de votre faiblesse, ni de votre humanité, ni de votre bonté.

ce qui nous manque c'est la force.

fermeté, dureté, efficacité.

si vous n'êtes qu'un homme nous serons humiliés.

 

 

33

Robert  

Ah, Antoinette.

Où en sont mes dossiers?

Vous avez une minute?

Je voulais justement vous voir.

C'est impératif, vous savez,

Avant ce soir

Disons ce soir.

Après il sera trop tard

vous serez absente et je serai absent

nous serons réunis.

les absents  ont tous la même peau[3]

je lui ai dit aussi

( pourquoi me rappelez-vous ma mère? )

je lui ai dit aussi

chacun dans sa vie

ton temps à toi

mon temps à moi quand ils se touchent disjonctent.

puis c'était fini

je m'étais transformé en sublime absent.

On ne sort jamais de l'absence une fois qu'on y est rentré

alors soyez au rendez-vous

 

Antoinette

 

si vous y êtes j'y serai

et puis...

nous sommes semblables

mis à part ce tout petit bout de monde je suis absente partout

songez, la totalité du monde!

tous les endroits qui existent!

je ne vais quand même pas m'amuser à manquer un rendez-vous.

 

Robert

c'est donc pour ça

c'est donc pour ça que vous...

comment dire...

que vous attirez l'attention.

 la présence, Antoinette c'est comme les moustiques

au dessus d'un marécage l'été

où que vous soyez, il y a toujours un témoin

un humain,un  animal, une chose.

qui vous sculpte, qui vous façonne, qui vous anime

qui vous  place là  où vous êtes

du matin au soir, jour et nuit.

 regardez-nous, regardez-vous

chacun a son révolver posé sur la tempe de l'autre

comme dans les mauvais films policiers.

sans parler des nôtres, des collègues

des cadres, des chefs, des subordonnés

et même des photographies de vos enfants,

des cartes postales que vous épinglez au dessus de votre bureau.

alors, autant  être là

in the right place at the right time

à ce soir.

34

 

Antoinette

 

vous serez satisfait

j'ai récolté une documentation impressionnante

des statistiques inédites

une revue de presse volumineuse

des rapports secrets du Business International Business

une pochette de CV valables

cotations et taux de change

catalogue des fournitures

analyse de l'action syndicale

barèmes de popularité

tout ce que j'ai, prenez-le.

prenez tout

je me donne

je vous seconde avec ferveur

sans réserve et sans arrière pensée.

comme la fiancée le fiancé

je vis ma mission comme des épousailles.

 

Robert

 

le travail vous magnifie

réussir vous rend méconnaissable.

je plains ceux qui ne vous voient pas dans l'exercice de vos fonctions

tous vous vénèreraient.

 

Antoinette

 

ahah...

c'est parce que vous le méritez.

vous êtes si stimulant!

vous nous exaltez

vous alimentez notre feu.

vous  encouragez   notre ardeur

notre désir, grâce à vous, est opérationnel

il ne manquera pas une pièce dans votre dossier.

 

 

35

Robert

Antoinette s'éloigne de quelques mètres.

pendant qu'il parle elle  tourne très lentement sur elle-même.

 

mais quand, mais quand?

j'ai tellement attendu

ce soir et encore ce soir

je lui aurais dit reste absente

entière et absente

enroulée sur toi-même

comme la terre

comme le serpent de la terre

je lui dirais ne me parle pas je t'écoute

 

Antoinette

 

ne vous inquiétez pas

trois heures  encore

j'ai le temps de parachever

de peaufiner

de mettre au propre.

de vous donner satisfaction

 

Robert

je lui dirais

je donne corps à ton approche

parce que je ne t'ai jamais parlé

même les bras tendus je ne te touche pas

je ne t'entame pas

rien n'est plus entier que toi

je te tiens.

 

 

36

Antoinette  

ne parlez pas aux absents, je suis là

c'est différent

ce que vous dites à l'absente est toujours intercepté

une oreille humaine, un animal, une chose

une pierre, un miroir.

avez-vous la lionne lécher les plaies de ses proies?

elle les lèche comme ses lionceaux

attentive et  tendre

c'est ainsi que je vous écoute

c'est ainsi que je me soumets à vos ordres

quels qu'ils soient

c'est ma fonction et c'est ma carrière.

mais ne vous trompez jamais

ça me déconsidèrerait.

 

Robert

vous êtes nécessaire

vous êtes unique et irremplaçable

qui que vous soyez

où que vous soyez.

ce soir à mon bureau.

 

L'adjointe

 

vous ne m'attendrez pas

j'y serai  en personne

j'y serai toute entière

 

37

Robert  

Antoinette  s'assoit, et croise très haut les jambes (Sharon Stone ou Marlène Dietrich) jupe remontée, cuisses nues.

 

Robert

à genoux pose son front sur le genou d'Antoinette

 

oui, je me souviens

cette seule fois

je me souviens

elle s'offrait comme la terre aux pas de l'homme

elle était sous-sol et nuit

elle transformait le délire en corps

en simple corps

humain et présent

elle me comblait de réalité.

l'égarement devenait sensé.

sans rien, elle traduit et elle déchiffre

le mystère épelait

lettre après lettre

jusqu'au bout des doigts

jusqu'au bout des orteils

jusqu'au sommet de la tête

et toute le peau était savoir

sa respiration était réponse.

 

Antoinette

 

je réponds à toutes vos requêtes

j'honore touts vos sollicitations

je rends lisibles vos projets

je les rend articulés et susceptibles de discussion.

 

Robert

 

debout, Antoinette!

vous n'êtes que mon égal

mon prochain et mon semblable

vous êtes du côté de l'ignorance.

 

 

 

38

Antoinette

 

 

Vous ne savez donc pas!

vous méconnaissez ma passion

vous mesurez mal mon attachement à l'entreprise

mon violent désir de bien faire

 ma ferveur au travail

mon excitation au démarrage

je travaille d'instinct

 

 

 

 

Robert

et moi  là-dedans?

ai-je encore une fonction?

quelle est mon utilité?

 

Antoinette

 

vous êtes mon chef et mon mentor

vous tirez sur mes nerfs comme sur les ficelles d'un pantin

vous dites oui et vous dites non

vous êtes le  maître de mes pulsations

votre rejet me déchire

votre acceptation me comble

l'objet de ma concupiscence est la mission accomplie

réussir est ma jouissance.

et vaincre est la décharge  terminale

je ne suis pas quelconque

je ne suis pas les gens

je suis le plus.

voilà quel est le corps que j'ai.

 

 

39

 

Robert  

non, je ne vois pas

mais si ça peut raffermir notre collaboration...

ayez autant de corps que vous voudrez

tous les corps que vous voudrez.

je suis à mille lieues de ce genre de soucis

en réalité nous ne nous verrons jamais l'un l'autre

nous ne voyons ni les corps ni les trajectoires

nous ne voyons que l'aboutissement

nous sommes de la même race.

nous sommes du même sang

nous ne pouvons pas nous croiser.

 

Antoinette

ce n'est pas pour autant que tout nous sépare

quelque chose circule entre moi et vous

et réciproquement

ordres, instructions, comptes-rendus, courbes statistiques, chiffres,

palpitations de clavier

le bref râle téléphonique

c'est quasiment charnel

 

Robert

 

j'entends bien, j'entends bien que c'est quelque part charnel,

mais en général et en absolu

c'est la faiblesse du dispositif, mais c'est aussi ce qui le dynamise.

que serait une roue dentée sans les encoches régulières qui la bordent?

et ces vides sont le plein d'une autre roue

et ainsi de suite.

tout s'emboîte

disons que je suis le plein

que serais-je sans votre vide?

je suis expert en vie, Antoinette, puisque j'organise un secteur de l'existence humaine

modeste certes, mais indispensable à l'ensemble.

organisateur, je n'en suis pas moins homme

ni martien, ni robot, ni ordinateur géant.

homme, Antoinette

chair et sang

je mange et je procrée.

amarré au monde par la mère et par l'épouse.

par l'épouse, Antoinette.

amarré au monde présent par son corps,

amarré au monde à venir par sa fécondité.

je suis homme, Antoinette.

Qu'on se le dise.

 

40

Antoinette

 

je comprends.

comme je comprends

je comprends votre colère sourde

vos impatiences réprimées

votre force retenue.

votre agacement discret

votre tristesse  de roi déçu

 

Robert

arrêtez, Antoinette

J'ai horreur qu'on me déchiffre

c'est mon privilège

cela ne relève que de ma compétence

exclusivement de ma propre compétence.

 

Antoinette

 

je parle du passé

un passé lointain

vous n'êtes pas né Directeur Technique et Administratif.

ce n'était pas votre origine, ni votre aboutissement.

suis-je née, moi,  adjointe à la direction technique et administrative?

suis-je née pour aboutir à ça?

vous êtes comme moi, ni plus ni moins

nous sommes captifs de ce qui nous fait naître

nous subissons des choses

la nostalgie, la tendresse, le lait, et tout le reste

c'est notre fil à la patte

sans ça, jusqu'où irions-nous?

( silence )

j'ai terminé.

( tend un dossier au cadre, qui s'en saisit )

 

Le président (quitte son bureau et s'appuie à la balustrade centrale, comme perché sur une tribune)

tousse très fort

 

Robert

 

Un fil à la patte, Charles. Un fil à la patte

Jusqu'où irions-nous si les clients étaient fiables?

Je les attend depuis une heure

Pas de visiteur, pas de coup de fil, pas de fax, pas d'e-mail.

l'attente, rien que l'attente.

 

Le Président

 

agissez, robert!

allez au contact

de la poigne!

des tripes!

payez de votre personne

le client doit jouir!

il doit respirer le bonheur

il doit renaître!

 

Robert

 

serai-t-il pourri

serait-il cadavéreux

je me fais fort de le contenter

car ils sont bienheureux, les clients

et bénis soient les hargneux car ils retrouveront la douceur

heureux les clients pressants

car ils obtiendront la sérénité

heureux les clients angoissés

car ils recevront l'apaisement

heureux les clients défaillants

ils seront ramenés à la raison

et ils  se rachèteront

heureux  les clients fourbes

et heureux les clients  virtuels

ils  seront incarnés.

ne privons pas le client de la satisfaction  profonde d'acquérir

ni de la béatitude de posséder.

leur désir est ma joie

je m'y prête

je m'y ploie

quitte à ramper dans l'immonde

à respirer  l'odeur implacable du prochain

mon chemin est la traversée de  cette douce vase

je progresse à travers le sordide

nous gagnerons, Charles

nous gagnerons

 

 

42

le Président

 

je gagnerai, moi, Robert.

et  je vous hisserai ensuite sur mon char triomphal

à moi les rênes, à vous le fouet!

nous sommes créés pour ça.

nous fondons sur le monde comme la foudre du ciel!

nous déferlons!

nous conquérons les marchés

une armée, Robert! une armée!

et à la tête de notre armée, un chef

un responsable

un entrepreneur

un créateur!

un père!

 

Robert

 

vous, Charles!

vous!

vous qui animez, motivez, intéressez, dynamisez, mobilisez!

depuis que la bourse baisse nous cœurs défaillent

et le personnel se relâche.

 

Le Président

 

des mollusques.

soyez coquille, Robert!

et  au dessus de tout ça je serai l'océan qui vous recouvre.

vous êtes la première valve de la hiérarchie!

et valve après valve tout l'univers sera dedans

enclos dans un seul organigramme

universel et absolu!

 (réfléchit)

ancré sur du sable.

que dit la bourse?

43

 

Robert

 

ça va

ça va comme la vie

à court terme ça se tient

à moyen terme ça monte et ça baisse

à très très long terme tous les indices sont bons.

pour toujours, Charles.

fini, terminé, plus de  fluctuations.

juste l'éternité

 

le Président

 

un bénéfice net incalculable

en attendant il faut calculer.

 

Robert

tout calculer! tout calculer!

matières premières qui s'épuisent

coût du travail qui ne cesse de croître

plus value qui se raréfie!

les taxes qui nous dépècent

qu'avons-nous fait du monde, Charles!

une source de profit

que vaut un grain de sable sans valeur ajoutée?

 

le Président

vous voilà le défenseur des grains de sable!

les pâquerettes ne vous suffisent donc plus?

ni les scorpions ni les oiseaux lyre?

 

Robert

 

et nous-mêmes, Charles

et nous-mêmes?

quel bénéfice sommes-nous?

nous voilà sur la terre et la terre nous porte

elle nous a engendrés, et elle est toujours là

la terre ne veut pas nous lâcher!

je la fuis

je la fuis, je le jure, je cours

je progresse, je veux parvenir

ailleurs et plus loin.

alors que les autres me devancent sans même s'en rendre compte.

pourquoi?

tout petit, j'étais déjà fonceur.

je ne tenais pas en place.

 

j'ai pris mon départ trop tôt

ma force m'a desservit

me voici l'éternel lièvre dépassé par toutes les tortues de la terre!

comment avez-vous fait, Charles?

que dois-je faire?

je suis le meilleur, Charles

Mais comment faire pour être meilleur que le meilleur?

C'est quand même le minimum.

 

44

Le Président

 

cesser de grimper, mon petit Bob

vous avez assez couru comme ça

vous n'avez que trop bondi

étalez-vous, répandez-vous dans toutes les directions

couvrez la terre entière comme l'ombre d'un nuage

étendez votre empire

ramassez le monde

serrez-le dans votre poing

comme ça

tout est ici

nous avons tout

matières premières

matériel humain

administrations complaisantes

gouvernants corrompus

ramassez, robert

le monde est labouré et semé

pourquoi ne pas cueillir?

 

Cadre (songeur)

 

Comme un nuage de criquets

jusqu'aux dernières brindilles.

et quand nous aurons mangé le monde, où irons-nous?

conquérir quoi?

 

Le Président

 

nos âmes, Robert.

après la réussite finale

nous verrons nos âmes face à face

c'est le nerf de la guerre

constance et volonté

volonté!

la volonté passe avant le désir

la volonté a des cibles

le désir a des trappes.

Veuillez, Robert. Veuillez!

Robert  applaudit bruyamment

45

Robert

 

Ouf!

Ah, Monsieur la Directeur

vous m'en avez bouché un coin.

je méconnaissais votre ferveur.

bon.

maintenant, sérieusement.

d'homme à homme si j'osais.

face à face et les pieds sur terre.

où va l'entreprise? où allons-nous?

devant, toujours devant.

perchés sur la croissance, les bénéfices, la bourse, les dividendes

toujours devant, toujours mieux, toujours plus.

c'est dur de suivre, Charles.

tout ça ne fait pas un désir.

et je désire, Charles, je désire contre mon gré.

la vie, par exemple.

petit désir petit destin

vous êtes vous au-delà du  désir.

 

Président

 

au-delà, en deçà,

mon désir comme vous dites, il est à sa juste place.

mon frisson matinal provient des journaux financiers.

et ce matin, Bob, je l'ai en berne.

Cession, rachats, fusions, liquidations, OPA, délocalisations, agitation sociale, actionnaires exigeants.

 

 

Robert  

 

ne sombrez pas, Charles. Pitié!

vous, un dirigeant, vous êtes au-delà de ces péripéties

jouissez de votre situation

vous êtes la clarté, la joie, le plaisir.

songez à nous, songez à moi

je vous apporterai de merveilleux contrats

songez à Antoinette

Elle vous préparera de merveilleux dossiers.

 

46

 

Le Président

oh, là! vous m'encerclez, mes bougres!

je sens votre approche sournoise

et Antoinette et Robert

et Ursule et Ambroise

et Bertrand et Annibal

Vous rôdez, vous guettez

vous me cernez de toutes parts

vous cherchez à savoir ce que je sais

car vous savez que j'en sais plus long que vous

et que ce que je sais est la source de ma puissance.

je connais votre destin quelques jours, quelques semaines, quelque mois avant vous.

je suis au courant des rouages les plus secrets de l'entreprise.

votre ferveur m'amuse

vos râles et vos sanglots d'hyène ne m'abusent pas

l'information, messieurs, l'information

voilà l'objet de vos convoitises.

pouvoir et richesse

car ça se détient, mais ça s'achète aussi, et ça se vend.

concurrents, juges, mafias, multinationales, marché noir

le monde grouille d'acheteurs

vous tournoyez autour de moi comme des prêtres qui dansent autour d'un feu sacré.

C'est un épouvantable rite, une chorégraphie infernale.

 

Cadre

Vénération, Charles, vénération.

méritée, justifiée.

vous sentez bon le pouvoir

 

le Président

vous sentez bon l'ambition.

nous sommes beaux.

certains jours.

l'esthétique de nos rapports me ravit.

c'est réconfortant et vénéneux à la fois.

Tout ça, improvisations, scène à faire, entrées, coups de théâtre.

Tous ceux: "et comment donc, Monsieur le président! Bien entendu, Charles! Magnifique, Robert!

Bon courage, Bob."

Et la prudente synchronisation de nos états d'humeur!

Charles sourit-il? Où est-ce que son front s'assombrit?

Sonder l'autre, savoir ce qu'il en est, savoir ce qu'il sait

nous sommes tous la proie de ce même désir.

Moi en mode majeur,

vous en mode mineur.

 

47

 

Robert

 

Ah, Président! Nous savons.

nous savons que vous êtes vide, et voilà l'origine de notre fascination

nous gravitons autour de vous comme autour de l'être aimé

toutes nos actions sont culte et prière

nos angoisse, nos dépressions

nos migraines, nos palpitations

nos corps fourbus

nos mains blessées, nos poumons grillés, nos muscles déchirés, nos os tordus.

ce sont les rites secrets de notre amour

vous êtes la fatalité

notre haine est complaisante, notre détestation vous encense

 

le Président

Je vois. Je vois

C'est bien enveloppé, Robert

Plaintes et doléances

Gémissements et récriminations.

Sabotage subreptice!

êtes-vous de mèches avec les syndicats?

le comité d'hygiène et de sécurité?

médecine du travail?

et tout ce ramassis d'incapables bien  décidés à envoyer par le fond toute l'économie nationale?

et qui en payera le prix, Robert! les pauvres! les prolétaires!

toujours le pauvres, toujours les prolétaires!

 

Robert

 

Sursum corda, Monsieur le Président!

Ignorez et régnez!

le peuple d'entreprise qui grouille sous vos pas

qu'il soit pour vous un chemin triomphal.

Vous êtes ailleurs.

Nous voulons que vous soyez ailleurs.

Le regard fixé sur l'horizon.

Ignorant vos faiblesses

méconnaissant souverainement votre vulnérabilité!

Menez ce combat au nom du peuple

au nom de l'entreprise

au nom de la patrie

 

48

 

Le Président

 

le monde, Robert! il ne joue pas notre jeu

il ne joue pas avec nous!

pensez aux gens.

l'entreprise est une chambre stérile

et on l'utilise comme un couloir de métro.

ça grouille d'intrusions.

les gens, les gens de toute sorte.

les gens intrus qui sont ici, entre nos murs.

dans  nos têtes, en rêve, en image

en chair et en os, vous n'avez qu'à compter

visiteurs, réparateurs, inspecteurs, contrôleurs, observateurs!

représentants, fournisseurs, candidats, stagiaires!

et les nocturnes, Robert! les nocturnes!

dans l'entreprise déserte, imaginez, l'entreprise déserte!

les vigiles les surveillants, les gardiens, les chiens d'attaque,

les équipes de nettoyage!

l'entreprise est un monde qui nous échappe.

Chaque matin nous convolons avec une épouse violée.

les gens...

les gens du dehors, les gens de là-bas

les gens de la mort.

nous sommes tous les gens de la mort.

 

Robert

 

Vous, Charles? Vous?

 

Le Président

 

Non, nous tous.

la même entreprise la même journée de travail

une seule.

puis la fin.

nos vies qui passent par profits et pertes.

en clair nous mourrons, Robert.

Oui, oui, je vous l'accorde, avec beaucoup d'égards

des manières, des raffinement, des circonlocutions!

le même rang, la même fonction.

pour bien faire, nous devrions chaque jour nous pousser du coude et échanger des clins d'œil.

adieu.

Travaillons.

 

rentre dans son bureau.

 

cf. dispositif scénique pour les soliloques

 

 


 

 

 

2.1

 

je n'ai qu'à suivre la bête, je suis mon vigoureux précurseur

 

mon poids sur le sol sur la terre sur le monde a un sens perpétuellement déployé.

 

ma force est la muraille qui sauve la communauté de la dispersion et de l'errance.

 

je traverse le fleuve de la vie perché sur mes propres épaules. je suis de ceux qui ne se noient pas.

 

2.2

me dépasser sans cesse et être toujours en deçà, y compris de moi-même. courir derrière ma propre force. ne pas m'atteindre

 

ma puissance inamovible me fiche au plus profond de la réalité. on ne m'arrache pas. je suis la borne du possible.

 

c'était donc ça, la vie. j'aurais bien pu m'en abstenir. continuons cependant. les uns avec les autres.

 

il faut me rapatrier ma tête. baudruche à crever qui s'est élevée dans les airs, et qui ne sait plus descendre. Je me donne trop de souci.

 

2.3

elles ont la faiblesse du destin, la membrane à déchirer entre nous et notre propre destin.

 

 

c'est la terre qui la porte qu'il faut ensemencer

 

nous avons croisé bien des créatures, bien des hommes, à côté de notre route, mais celle-ci est  agencée   par des  femmes. Tout humain est une borne, toute femme un franchissement.

 

 

toute femme est un pic du tracé de notre vie, que l'on monte et que l'on descend.. Son absence aussi.

 

 

 

2.4

 

vaincre l'hostilité, l'indifférence, la malveillance qui nous barre un passage qui ne mène même pas à rien.

 

 

la grande bête fouisseuse qui creuse le sol sous nos pieds et rend le chemin instable, l'avancée précaire.

 

 

chacune de nos existences est captée dans un femme, et de l'une à l'autre nous traînons d'interminables résurrections.

 

 

 

 

la contrainte à être plus que nous est corrompue par le leurre du désir et de la séduction.

 

 

2.5

 

vous si fort vous si puissant vous si capable, vous êtes le mulet qui nous fait escalader la vie comme une montagne à gravir.

 

 

vous nous ouvrez la grande voie, faite de modestie, d'humilité, de dévouement.

 

nous marchons dans vos traces, comme on relie le présent au passé, comme nous avançons vers  l'image des pères, des aïeux, de tous les ancêtres. Vous êtes un spectre bienfaisant.

 

vous êtes ce que nous ne sommes pas encore, et vous nous interdisez le doute sur ce que nous serons.

 

2.6

mais où diable êtes-vous, sauf en tant que fantôme, épais, charnel, odorant. vous ne servez qu'à nous montrer que nous ne sommes pas à la place que vous remplissez.

 

 

vous ne vous êtes jamais hissé que sur nos épaules, sur les épaules des hommes et des femmes qui vous servent. Vous êtes un cul de jatte magnifique.

 

 

 

 

si vous nous renvoyez, si vous devenez un jour notre passé, vous ne serez plus qu'un objet de honte et de détresse.

 

 

 

vous êtes le ciel toxique où notre feuillage s'épanouit et s'étiole. Mais vous ne croissez pas.

 

 

 

lumière graduelle. Robert  ne remarque pas l'entrée d'Antoinette.


49

 

Robert    

 Antoinette s'est rapproché de lui, dans son dos. Robert  se retourne vivement et sursaute. Antoinette le regard fixement et sans expression, comme une chose.

 

Antoinette! Comme vous lui ressemblez!

je crois la voir

le regard, la posture, l'absence.

l'apparition et la disparition.

la disparition

qu'elle soit absente

et que vous soyez là

c'est exactement la même chose.

 

Antoinette

Présente, Directeur! trop présente.

Car je n'en viens pas à bout.

Comment voulez-vous que je boucle mes dossiers ?.

Vos données sont approximatives, les objectifs mal définis, les notes de réunion illisibles!

Pour ne rien dire des chiffres!

Parlons-en, des chiffres!

dois-je reprendre tout à zéro? moi? inventer au besoin?

Pour vous sauver la mise, peut-être pour vous faire plaisir?

je ne suis pas là pour ça.

ce n'est pas ma fonction.

 

Robert

Vous êtes tout! Vous pouvez.

Vous détenez la clé de tous les codes obscurs.

Nous désirons vous déchiffrer

Autant que la mort.

Vous savez.

 

 

50

Antoinette

j'aime l'entreprise monsieur le directeur

je ne m'extasie pas sur la beauté des uns et des autres

rien que l'entreprise

la terrible séduction de son building  de verre et d'acier

ce ciel bleu à travers la verrière dans le bureau du Président

les plantes vertes et les bas reliefs dans le hall

votre costume cravate  manifestement coûteux

et les tableaux, les gravures, les photos originales

le regard clair du Patron. comme le jour qui se lève

Robert

Et vous, Antoinette!

 

Antoinette

Et moi! Et moi.

moi, oui, moi toute entière

moi face visible de l'entreprise

moi tout entière sans restriction et sans pudeur

je me donne

comme vous, comme les autres, comme chacun

mais je ne me donne pas n'importe où

je ne me donne pas à n'importe quoi.

ici, ça a du sens.

pas comme dans la vie.

je me donne à l'action, aux objectifs, à la carrière

tout entière, de la tête aux pieds.

âme et sexe s'il le faut.

Regardez-moi et retenez la leçon.

 

 

51

Robert

ici, Antoinette, nous sommes tous le  même corps.

je ne vous voit pas et vous ne me voyez pas

je ne connais d'autre femme, ni d'autre mère ni d'autre épouse que ça

( grand geste tout autour )

ni d'autre épouse que ça.

 j'appartiens à l'entreprise

je ne la vois pas, je la porte en moi

dans ma tête, dans mon cœur et surtout, Antoinette

surtout sur mes épaules

une bête de somme, Antoinette!

J'ahane et je m'arc-boute.

C'est ainsi que nos affaires progressent!

de l'avant, toujours de l'avant

 

Antoinette

 

derrière le carrosse?

 

Robert

attelé, Antoinette!

attelé.

Torturé par les taons

blessé par les caillasses

fouetté, étrillé.

comme un mulet

que dis-je un mulet?

un chien

un rat

tout ce qui s'obstine

tout ce qui endure

tout ce qui va vers un but

je reste maître moi de cette bestialité

cette  force qui fait se mouvoir le monde

voilà pourquoi vous ne pouvez pas me voir.

vous ne voyez que mes hardes.

 

52

 

 

Antoinette

tout nu, Robert, tout nu!

nos vous connaissions avant même que vous n'existiez

c'est le privilège des femmes

connaître les humains avant même qu'ils ne soient là

les coulisses de chair, Robert.

et puis ça continue

qu'êtes-vous, en vérité, avant que je ne boucle vos rapports

et où étiez-vous quand j'ai rectifié vos chiffres

actualisé vos données

Tracé les grandes lignes de vos argumentaires, reporté vos rendez-vous?

d'où venez-vous? qui vous a donné naissance?

 

Robert

Sachez Madame que je me construis moi-même, chaque jour.

Nul ne m'a fait naître que je sache.

Je proviens de moi.

 

Antoinette

Je vois. La forme.

Corporelle, mentale, morale, intellectuelle, psychologique, affective, sexuelle et tout le reste.

Réfléchissez donc,  Directeur.

d'où ça vient, tout ça?

où étiez-vous avant même de pouvoir remuer?

vous êtes passé par nous, comme tous les autres.

Oui, Robert, Robert, fruit de nos entrailles!

Entrepreneur, patron, directeur, chef d'entreprise,

et  roi et commandeur et gendarme et voleur.

nous avons dû porter le germe de tout ça.

y avez-vous songé?

votre maîtrise, force, compétence, vous l'avez tété à nos seins.

votre mère, Robert, votre mère!

 

53

 

Robert

 

sacré Antoinette, va!

j'ai tout produit, chère amie, même ma mère.

il a fallu que j'existe tout d'abord.

sinon de quoi aurait-elle été la mère?

vous voyez bien que je suis le roi de mon présent et de mon passé

de tout mon passé aussi loin que l'on remonte.

je me produis

ma matrice est mon propre corps

la peau les muqueuses, les sécrétions, les nerfs, les viscères, la chair

j'émane de moi, tout ça me produit à chaque instant.

voilà d'où provient l'homme que vous voyez devant vous.

 

Antoinette

je vois, je vois. clarté lucidité clairvoyance, dynamisme, initiative

j'ai lu votre C.V.

 

Robert

 

merci, Antoinette

et encore, tout ça c'est du provisoire, du primitif

songez à la technologie, et dites-moi

allons-nous continuer longtemps à nous engendre comme des bêtes?

l'électronique, Antoinette, l'électronique

il n'y aura plus de génération charnelle.

nous ne sommes que des fossiles concupiscents.

cela se fera, Antoinette

Quand tous les géniteurs seront morts.

 

54

 

Antoinette

Conçu sans péché!

je me disais bien, que vous sentiez la vierge

l'époux mystique de la boîte

et si vous procréez, ce sera par parthénogenèse

des cadres responsables, petits, mais performants.

ceux qui gèrent leur vie, maîtrisent leur curriculum.

Robert

 

avez-vous réussi vos enfants?

 

Antoinette

 

réussi!  toujours réussir!

réussir n'est pas toujours une réussite.

avez-vous réussi vos collaborateurs?

les femmes qui travaillent sous vos ordres?

les avez-vous purifiées, domptés

guidées sur le chemin de la pureté et de  la raison?

nous avez-vous séparées de nos corps archaïques?

 

55

Robert     

 

Nous sommes doubles, Antoinette

L'être vrai et le guignol

celui qui peine, qui tremble, qui souffre,

qui hésite, qui doute, qui biaise, qui sanglote

qui sue à grosses gouttes, qui vomit d'angoisse.

qui dissimule la haine, le désir

et des centaines d'autres infimes secrets!

 

Antoinette (lui prend les mains)

 

Pauvre Robert!

 

Robert  (retire vivement ses mains)

 

pas de contact physique

pas de corps! pas de corps!

la vérité

douleur bannie, tristesse interdite

juste la vérité

ici c'est l'église

ici les choses du corps sont  absurdes

nous n'avons pas de sang, Antoinette

ce serait inconvenant.

et les larmes n'en parlons pas.

totalement inapproprié.

nous avons d'autres buts que le corps ne connaît pas.

 

56

 

 

buts, cibles, objectifs,

encore du désir, encore du désir

se surpasser, aller au-delà, toujours plus fort, toujours plus haut

qui voulez-vous séduire, qui voulez-vous faire jouir avec ça?

 

Robert

 

voilà bien des propos de femme

j'ai le souci du projet commun, moi

je l'enrichis et je le réalise.

 

Antoinette (rit)

où ça, Monsieur le Directeur?

vous avez des chantiers en route et des chantiers conclus

vous préparez, vous commémorez.

où sont les réalisations?

ce qui est fait ne compte plus, ce qui est à faire est encore douteux.

Pauvre!

Si on n'était pas ici, je vous dirais que vos objectifs

soit désirés, soit dépassés

c'est comme la femme pour l'homme et l'homme pour la femme

je n'en dirai rien

quoi qu'il  en soit, c'est le travail qui sauve.

 

Le Président quitte son bureau et s'approche de la balustrade. Robert et Antoinette feignent de se plonger dans l'étude d'un dossier avant de se séparer. Antoinette s'éclipse

 

Robert  

 

Antoinette met la dernière main aux dossiers.

j'attends

je n'ai rien

je ne suis rien

une tache sur l'organigramme.

du manque à gagner à chaque fois que je  respire.

l'optimisation de tout est en panne.

et je suis là

sans dossiers, sans clients, sans fournisseurs, sans contrôleur fiscal, sans expert comptable, sans député, sans inspecteur du travail, sans délégué syndical

les clients ne sont pas venus

les fournisseurs se font attendre.

le député m'a fait faux-bond

pas l'ombre d'un expert comptable

l'inspecteur du travail a omis de prendre rendez-vous

le délégué syndical n'a pas daigné comparaître.

je suis dans le néant

je suis un épouvantail

j'effarouche la vie

je tourmente Antoinette

et je vous donne du souci.

 

le Président (sombre)

 

soyez vous-même, Robert

tout court

ne feignez pas d'être autre chose

vous-même sans plus.

tout bêtement

cela lèvera bien des équivoques.

 

 

Robert  (angoissé)

 

Que faire?

j'attends de pied ferme

en première ligne

entre moi et le monde je dresse le mur de ma probité.

clients défaillants fournisseurs fautifs

député véreux

expert comptable retors

inspecteur du travail fouineur

délégué syndical malveillant

je suis une muraille

pas moi tout bêtement

pas Robert tout court

votre forteresse immobile.

la tête haute et les pieds sur terre.

 

58

Le Président

voilà donc mon DRH qui embauche des forteresses!

je vous y vois

haut perché sur les remparts

indifférent au travail de sape des troupes ennemies.

galeries, tunnels, chausse-trappes, nous nous écroulons.

salaires, Robert! taxes, impôts, prélèvements,

on nous prend tout

les sous-traitants nous égorgent

eux, la horde barbare en marche!

ils ont les albanais, les bulgares, les turcs, les marocains, les coréens, les chinois, touts les autres!

un empire, Robert, voilà ce que nous affrontons!

 

Robert

je tiens tête!

y perdrais-je mon revenu, mon rang, mes fonctions!

tout seul s'il le faut!

j'écraserai tout ça

les salaires le prix les charges les taxes, les dons humanitaires.

je poserai mon pied sur la tête du dragon!

 

le Président

vous savez quoi, Bob?

nous sommes des gugusses

nous faisons un numéro de clowns, ici, entre nous

tout se passe ailleurs

les vrais auteurs de nos destins sont là

tout en haut

perchés sur  des tours de verre  et d'acier

la haute direction centrale et internationale.

que valons-nous?

beaucoup sans doute

nous sommes bons

vous par exemple

bricoleur hors pair

tennisman haut de gamme

inégalable conducteur de voitures !

moi-même, vous savez que j'excelle dans les sports de l'extrême

mais qu'ai-je à faire de vos dons?

qu'ont-ils à faire de mes exploits?

le destin n'obéit qu'au destin

nous passons

 

59

Robert

 

je ne veux pas!

je m'accroche

je freine des quatre fers.

j'ai le moral

j'ai un mental de mulet

regardez-moi

je suis opérationnel jusqu'au bout des ongles

et rien d'autre, et rien d'autre, Monsieur le Président

je sombrerai avec l'entreprise

je sombrerai même avant

je croupirai dans la stupidité dans la honte et dans la mort.

vous n'avez encore rien vu

je me cours après, Charles

j'y étais presque

j'allais bientôt m'atteindre

être moi

 

le Président

vous voilà bien bouleversé mon petit Bob

je dis ça comme ça

mais enfin, ne lisez-vous jamais les journaux?

prenez les bons, les professionnels, les spécialisés.

Tout y est rumeur et calomnie.

Corruption, dessous de table, pots de vin, blanchiment, faux bilans.

Des têtes vont tomber.

 

Robert

Survivons, Charles

Je survivrais

j'en prends l'engagement

pour nous, pour vous, pour l'entreprise

j'enraie le désastre

je surmonte  le déclin

pour l'économie nationale

pour la civilisation!

laissez-moi faire

je soumets le destin

je décapite le hasard

je préviens la détérioration

je suis fort

regardez moi

ma parfaite forme physique

je ne meurs pas comme ça

je crois à l'éternité de ma fonction!

 

60

 

Le président

 

Fuyez donc, Robert, fuyez sans tarder.

aller voir ailleurs, voir autre chose et être autre chose

Il suffit d'y aller. Le plus vite c'est le mieux.

vous, vous mettez la charrue devant les bœufs

il faut d'abord conquérir le monde et ensuite l'éternité.

allez-y

vous êtes loin du compte.

mille périls vous guettent

plus d'entreprise, plus de Robert

sous les ponts, mon vieux, sous les ponts

les grilles du métro les halls d'immeuble

les porches et les squats!

des chiens et du carton ondulé

le litron fatal, Robert.

Robert

et l'espoir, Monsieur le président?

l'espoir

ça s'est vu

redressement spectaculaire

sauvetage in extremis

coup d'éclat

vous en êtes capable, Charles

faites-le

 

le Président

je le fais, Robert

je le fais dans ma tête

tout se fait dans la tête

même les empires et les massacres.

dans la tête d'abord

le reste suit.

Un coup de pub, Bob

une campagne de communication!

la réclame, Robert, la réclame

le chant d'amour du prédateur qui attire ses proies.

chant d'amour, chant d'amour!

seul l'amour est vrai

la publicité c'est de l'amour.

qui résiste à l'amour?

moi, vous, nous sommes de la réclame

regardez-nous

endurance opiniâtreté, résistance physique

pas d'effort stérile, efficacité, rentabilité

frugalité!

beauté!

la trempe des chefs

nous suscitons l'amour et la crainte.

(hausse les épaules. ton désabusé. rapidement)

je crois.

 

61

Robert   

 

je vis pour ça, Charles.

je vis pour ça.

et je me vante d'y parvenir

vos avez en moi l'intermédiaire parfait

je vous rapporte au monde des gens

quand vous êtes l'esprit je suis votre corps

quand vous êtes le corps je suis vos mains

quand vous êtes vos mains je suis les autres membres.

je vous incorpore

je suis la série complète de vos incarnations.

 

le Président

temps perdu, temps perdu

nous sommes deux petites choses sous le regard des hauts dirigeants

ils se soucient très peu des jeux que nous jouons.

 

Robert

il faut les surprendre

injecter du sang nouveau

leur proposer de l'inédit!

des gens! voilà.

des gens!

des gens du dehors que nous assimilerons

que nous couverons

que nous digèrerons

des stagiaires

des apprentis

des vacataires

du sang! du sang!

il faut que ça circule

nous allons exister, Charles!

même pour eux,  les  hautes sphères

nous allons exister!

 

62

 

le Président

du sang! des gens!

mais le monde en est plein!

la moitié du monde peut nous être utile

mais pas dans l'entreprise, dehors

misère, maladie, catastrophe

voilà les trois piliers les plus sûrs de notre rédemption!

le don humanitaire

le mécénat de la bonté

sponsorisons la souffrance

notre nom sera béni

des milliers de bouches chanteront nos louanges.

 

Robert

et la direction suprême, le siège international

notre gloire rejaillira sur eux

et ils cesseront de sévir.

 

le Président (mime de crise cardiaque. râle, serre la poitrine à  deux mains, sort ensuite un spray de sa poche et l'applique dans la bouche. se ressaisit, se racle la gorge, soupire)

 

oui? ah! c'est vrai

la souffrance, la grandeur

le renom, la réputation

j'ai l'impression que vous prêchez pour votre paroisse, Robert.

Robert le grand si je dis oui

Robert le petit si je dis non

je vous grandis, je vous rapetisse à mon gré

c'est de votre souffrance qu'il s'agît

et c'est ma pitié que vous implorez

vous n'apprendrez donc jamais?

priez, priez

vous me devez tout, même le pire

je suis un père impossible.

 

63

 

Robert   

 

 

redondance, cher Président.

j'en suis parfaitement conscient.

Chronos est le bon père

bon père, vous m'auriez dévoré

mis à l'abri de tout dans vos entrailles

mais vous et moi nous sommes unis

nous nous rejoignons dans une  funeste fraternité

nous sommes grignotés par les mêmes rats

sur mon visage comme sur le vôtre les mêmes blattes s'agitent

nous gémissions sous le même joug

le même kapo et le même fouet

faire plus, toujours plus

le bénéfice!

l'actionnaire!

la terreur!

le Président

 

l'espoir! Robert, l'espoir!

sans l'actionnaire nous ne serions rien.

c'est lui, la taon qui nous perce le flanc

et qui nous fait bondir au-delà de nous-mêmes

c'est l'ange tenace qui nous harcèle

qui nous force à être meilleurs

toujours meilleurs

toujours plus haut

 

Robert  

 

les poux qui nous dévorent

ceux qui nous percent délicatement le cuir

et qui pompent notre sang en toute sérénité.

c'est peut-être votre horizon, Charles, et ils vous le rendent bien.

mais moi, je franchis ce cercle

j'existe au-delà des actionnaires

je veux comparaître devant l'Être Humain

l'égal des hommes, maître de moi

à mon gré je me possède et je me donne

je me possède et je me donne comme un cheval fougueux

une voiture racée

un produit de pointe

un exploit technologique

S'ils me voyaient, Charles!

Mais je ne suis même pas sûr que vous me voyez vous-même

 

64

 

Le Président

 

nous sommes bien petits, Robert

et tout nous rapetisse.

rien ne se soucie de nous, rien ne nous regarde

nous sommes seuls entre nous, aussi loin que l'on cherche.

seuls, entre nous, sans témoin

car au-delà du cercle un autre cercle plus âpre se referme

et ainsi de suite jusqu'au néant

après les clients, après les actionnaires, il y a l'institution publique

quelle qu'elle soit

le monde, les autres

c'est une immense bête qui nous digère étape par étape.

une énorme  machine à digérer.

nous  en sommes seulement les reliefs.

et c'est déjà pas si mal.

en attendant.

Robert

le monde est portant immense  et les humains innombrables

l'espoir est tenace, Charles

je sais que nous saurons les rejoindre

au-delà de toute limite

au-delà de toute contingence

 

le Président

 

mais pas au-delà du contrôle fiscal

l'aviez-vous oublié?

encore un prédateur

un rongeur insatiable

nous franchirons tous les obstacles

mais nous y laisserons notre peau.

tous rassemblés dans le même désastre

le même corps, la même terre.

 nous serons pareils! nous serons pareils!

les mêmes mains les mêmes pieds et tout le reste.

nous serons identiques, vous et moi.

la même boue les mêmes os

mais en attendant je dirige et vous agissez

en attendant jouons le jeu

 

 

 

Troisième soliloque

 

3.1

 

laisse-moi donc filer, artefact grinçant,  je m'occupe trop de te rendre présentable, viable, admirable. des muscles par ci, du teint bronzé par là,  et la haute stature, et la prestance, l'aplomb,  la posture avantageuse. il faut changer de chantier.

 

 

je t'aime malgré moi avec bestialité et répulsion,

 

 

la grande trace, le grand déchet que je laisse derrière moi et qui est le monde, respirations, sécrétions,  mictions, excréments, tremblements , fièvres, soubresauts. c'est de là que je viens.

 

 

 

trop d'autonomie trop d'initiative  de tout ça, ma peau, mes membres, mes os, mes viscères. Je n'ai pas que ça à faire. La merveilleuse machine finira par l'emporter.

 

 

3.2

 

demain je sentirait mauvais, pour voir. une tache de graisse bien en évidence sur a veste. un compère loriot violacé à l'œil, une posture soumise et craintive, je sais faire tout ça. je saurai à quoi tient ma qualité et ma valeur. et je peux même aller plus loin.

 

 

je vais acquiescer. me je suis trop battu, je suis à bout. je vais plonger dans ma tripaille, dans la crasse, la paresse, le sommeil, la gloutonnerie et le stupre.  après on verra.

 

 

de combien de force musculaire, de neurones, de fatigues et de nausées n'ai-je pas parsemé le chemin de la vie, et combien m'en reste-t-il?

 

 

 

tu iras vers la gloire du cadavre, vers l'épopée de la décomposition, et moi , moi je ne serai rien.

 

3.3

 

une femme dans l'équipe a du bon et du moins bon; toute sa fonctionnalité consiste à n'être rien, mais selon un protocole de prestige. et des fanfreluches et des colifichets qui rongent la parole,  qui la distraient par la peau par l'odeur, par une expectative paralysante

 

 

 

3.4

femme inaccessible parce que je l'ai déjà franchie. être au-delà est un désastre.

 

 

 

ici je suis l'être sans chair, sans nerfs, sans concupiscence, pendu par le cou à une branche de l'organigramme. il manque des yeux, ici, pour me voir autrement.

 

 

 

toujours la même scène, le même don ambigu, les mêmes deux phases,  éclosion et pourrissement, voilà d'où je suis issu, femme après femme, depuis la première..

 

 

 

tu sera déesse, tu seras sainte, tu seras démon, animal, ange pur, ciel et boue, et rien d'autre. On ne peut pas tout avoir. On ne peut pas être tout.

 

 

3.5

une hache au dessus de mon cou, son tranchant ne s'émousse jamais. malgré les jeux et les oripeaux.

 

ma honte porte une face humaine que je dois adorer.

 

comme un enfant, il ne connaît pas la vie, il ne la connaît plus, il a franchit le pas, il est au-delà de toute histoire et de toute biographie. c'est irrémédiable. il n'entendra jamais la parole d'un homme qui a vécu.

 

comme une grosse mouche collée au plafond, il stagne dans sa grandeur, pieds et poings liés, juste pour être là et durer, durer, durer beaucoup, durer beaucoup trop.

 

3.6

 

le seigneur du néant et de la destruction. son pouvoir est de mort. et quand il nous gave, c'est en vue du sacrifice final.

 

il sollicite notre abaissement, nos gisements les plus bas.  il nous veux complices dan la honte et dans l'abjection, fraternité basse

 

une présence d'ange de mort détruit toute notre histoire toute notre vie, tout ce qui  précède notre comparution.

 

sa grandeur le transforme en cible, car nous devons tuer ce qui nous offense. ne scandalisez pas les petits enfants

 


65

Antoinette se dirige vers le bureau du Président. Robert  lui coupe la route, les bras levés.

Robert  

 

 

je ne vous le conseille pas

passez par moi

vous devez passer par moi.

je vous filtre

je vous canalise

je vous purifie

je vous  sanctifie avant  la présentation

avant la comparution devant le  Grand Maître

fils aîné de la race des seigneurs

la race des vrais humains

les purs les réels.

ceux qui sont au-delà des Autres

Nous ne savons même pas ce qu'ils sont

nous ne sommes vous et moi que nous-mêmes

moi un peu plus

 

Antoinette

laissez-moi passer

vous n'avez pas le droit

mon destin professionnel est en jeu

je dois le voir

 

Robert

 

vous ne le verrez pas

je vais vous expliquer

là haut ( montre la porte du bureau présidentiel )

là haut il n'y a personne

réjouissez-vous de m'avoir

moi, homme réel.

soyez à mon service

si vous ne préférez pas l'abjection

songez à ce qu'il y a en haut de ces trois marches de rien

l'humain ici

les pas humain là bas

homme et femme ils ont été créés.

toutes les incarnations du Maître Androgyne

seigneur de la terre

sa grandeur repose sur nous

sur nos épaules  sur notre peine sur notre désir

il flotte au dessus de notre souffle vital!

Clair et entier

à l'abri de l'outrage.

 

66

Antoinette

gesticulation!

il est ce qu'il veut

mais c'est lui qui transforme notre agitation en travail

notre  velléité   en acte réel

c'est lui qui nous incarne

car qu'est-ce qu'une chair sans fouet?

le même fouet pour vous et pour moi

il n'est que ça, le pauvre!

nous prospérons sur son abaissement

nous raffermissons notre sang au nectar de sa méchanceté

il nous rassemble et il nous humanise

l'humain est peu de chose à l'aune de sa grandeur

 

Robert

 

à ce compte autant l'anéantir

le virer, le trucider

nous savons nous faire du mal tout seuls.

 

 

 

 

Antoinette

 

n'y songez pas

il est notre abcès de fixation

le drain de nos purulences

sans lui la méchanceté se disséminera partout

il est le frein à la grande métastase

le filtre imprégné de tous les poisons  humains

le dompteur de nos sauvageries

il nous guérit de la faiblesse et de la bonté

sans lui nous serions déjà emmêlés vous et moi dans la même bouillasse

tout serait amour et stupre au lieu de la vie réelle

 

67

 

Robert  

C'est après tout ça, la vie réelle

nous y parviendrons

vous êtes mon chemin

je suis votre chemin

nous sommes à l'état de l'attroupement

du piétinement

de la mêlée sanglante

du tohu-bohu

nous grimpons les uns sur les autres

comme des fourmis sur une proie vivante.

nous nous franchissons sans presque nous voir

et les monstres qui nous appellent de loin

et qui ricanent

Charles, tenez!

Jusqu'où nous mène-t-il?

et dans quel but?

 

Antoinette

traverser!

vers nous-mêmes!

au-delà de nous-mêmes!

contre nous-mêmes s'il le faut.

 

Robert

C'est bon pour les gens qui ne sont qu'eux-mêmes

et qui le demeureront de toute manière

être autre, Antoinette!

être autre!

vous serez invulnérable!

ceux qui vous frappent frapperont à côté.

ceux qui vous sermonnent sermonneront du vent.

vous passerez sans être vue.

on barrera la voie à quelqu'un d'autre que vous

et si vous les piétinez, vous ne piétinez rien.

auprès de qui iraient-ils se plaindre?

à part bien entendu le bon dieu  miséricordieux

le seul à écouter ceux qui ne sont qu'eux-mêmes.

tos les autres sont au loin et avancent

le moindre retard change le destin

le temps passé n'existe plus

le temps perdu ne se rattrape jamais.

c'est ainsi que sont les choses.

c'est l'ordre du monde.

 

68

 

Antoinette

 

Oui mais seulement après l'entretient d'embauche.

c'est plus qu'une formalité

c'est un acte obstétrique

nous-mêmes, avant, nous n'étions qu'un ventre fécond

nous en naissons, ici,

portant le nom que l'on nous attribue

et nous mourrons en couches

nous sommes sacrifiés à la nouvelle créature.

vous connaissez les films d'horreur

le fils du diable

l'antéchrist

nous le sommes tous, ici, dan l'entreprise

sous le regard des Maîtres.

notre forme humaine est un leurre

 

Robert  

 

Ici, nous n'avons pas de forme.

c'est bon pour les gens

ils n'ont que ça

des innocents sans mission

conçus sans faute et sans péché

 

Antoinette

 

exempts de jugement dernier

exempts de condamnation

nous en revanche,

nous qui avons tant à perdre

nous vivons sous le poids d'un verdict imminent.

Vous qui êtes en première ligne

Vous qui le fréquentez,

Va-t-il durer?

Son estime nous sera-t-elle encore acquise

ce soir ou demain?

 

69

 

Robert    

 

regardez dans mon regard si vous existez encore

vous serez mieux préparée à affronter le président

et tous les autres présidents qui veulent nous foudroyer

j'en suis passé par là, Antoinette

j'ai assumé, j'ai surmonté, j'ai dépassé

j'ai franchi!

Tant de géants tant de maîtres tant de juges!

je regarde le monde à travers des cicatrices.

abritez-vous dans mon regard

je suis une forteresse

 

Antoinette

 

je n'en ai que faire

je ne me laisserai pas posséder

il n'est pas né, celui qui sabotera ma carrière

 

Robert

 

c'est ça le chemin, Antoinette

persévérez

regardez-moi

tel que vous me voyez, je suis une épopée vivante

j'ai terrassé bien des monstres

j'ai dépassé bien des seigneurs

géniteurs professeurs chefs patrons

au-delà,  toujours au-delà

je suis une fatalité

je suis la mort de tout ce qui a été.

vous êtes la mort de tout ce qui a été.

debout, Antoinette!

écrasez la peur

 

70

Antoinette s'approche du cadre, de face, presque à le toucher. Parle d'une voix claire et sonore, comme une annonce.

 

Antoinette

 

Nous sommes si peu de chose!

si charnels, si précaires

fugaces et éthérés

fugaces comme un souffle

éthérés comme un fantôme

qui nous voit?

nous sommes proches et indiscernables

ceux d'en haut nous confondent

ceux d'en bas nous méconnaissent

nos sommes un seul être

nous ne dépendons pas de nous mêmes

à deux, nous ne faisons même pas un petit point

un tout petit point dans l'univers.

 

Robert

et pourtant on s'intéresse à nous.

nous sommes encerclés, Antoinette

ce sont  des esprits malins

une légion d'esprits malins

un gigantesque regard froid et malveillant

je les piétine

je les harcèle

je les oblige à jouer.

autour de moi je ne veux pas de spectateurs

du coeur, Antoinette!

faites de même

ne craignez personne!

ne craignez pas le Président

Ne craignez aucun président!

ne me craignez pas!

 

 

Antoinette

nous sommes drôles

nous sommes attendrissants et pathétiques

nous jouons comme deux petits enfants dans un recoin de la cour

nous ne maîtrisons rien

eux, les autres, ceux qui sont comme le président

c'est eux qui tiennent les manettes de notre destin

ils nous laissent exister comme ils veulent

ils nous infantilisent

devant leur redoutable bienveillance

nous sommes comme un seul être

petits et dépendants

émus et  pleins d'espoir

proches comme deux jeunes époux

(fait mine de l'embrasser, rapidement et superficiellement)

 

71

 

Robert    

change de ton:. cassant et froid

 

à ce sujet

avez-vous fait des propositions quant au mobilier?

les nouvelles armoires, les nouveau bureaux

les installations sanitaires?

regardez donc dans les catalogues.

en voici quelques-uns

faites pour le mieux

vous m'en rendrez compte.

je présenterai votre étude de marché  au Président.

Nous n'avons pas de temps à perdre.

les délais courent

le temps est cruel, Antoinette

pas moi, pas le président, le temps

Voilà pourquoi nous vous dirigeons d'une main ferme

 

Antoinette

 

ce n'est pas nécessaire, Monsieur le Directeur

je connais mes responsabilités

je suis là pour ça

certes, vous soutenez mon ardeur

et je vous en sait gré

 

 

Robert

 

n'exagérons rien.

je fais ce que je dois

je n'en ai pas le choix

je suis comme vous autres

nous sommes tous un peut comme des putains

des putains sacrées si vous  aimez mieux

en échange d'un droit de vivre

nous nous vouons à la jouissance de toute une horde

nous donnons du plaisir à une légion de démons concupiscents

Chefs, Présidents, Actionnaires, Banquiers, Conseil d'administration,

mille punaises lubriques qui sucent notre existence

et qui aiment ça.

compulsez donc les catalogues

rédigez l'appel d'offres.

choisissez le mieux offrant

 

72/ 96

 

Antoinette

 

ah le délicieux frisson de la servitude

vous ne pouvez pas savoir.

je suis à vous

je vous vois et vous ne me voyez pas

vous êtes mon spectacle permanent

prenant et bouleversant.

effrayant et réconfortant

vous me donnez beaucoup

dieu, je ne sais pas

mais il y a tant de petits dieux

des milliers de petits dieux

emboîtés les uns dans les autres comme des poupées russes

des plus petits aux plus grands

vous en êtes.

vous le savez.

Robert

 

si vous saviez comme c'est fatigant

rappelez-vous les histoires que l'on raconte

ces hommes qui périssent au bordel

épuisés de jouissance.

je n'en suis pas là

mais si mon ascension continue

c'est ainsi que je finirai

 

Antoinette

 

nous par contre nous sommes éternels car nous ne sommes rien.

des rats dans le labyrinthe, comme on dit communément.

peu d'entre nous lèvent la tête pour vous voir

nous connaissons par la peau

par les os par les muscles

nous découvrons l'extérieur de notre monde

quand  votre main s'appesanti sur nous

quand vous nous faites souffrir

de peur, de honte, de détresse.

moi, je parade à la frontière

une parade de séduction

un jour je prendrai votre place

s'appuie des deux mains sur les épaules du cadre, le forçant à s'asseoir

nous nous surveillons et ça nous fait tenir debout

veillons

Robert  la bouscule et la force à s'asseoir sur ses genoux. Entreprend de la peloter profondément

Antoinette se libère, bondit, s'enfuit, revient,  prend la pile de catalogues, et part rapidement.

 

 

Antoinette part en emmenant la pile de catalogues. Les bureaux s'éteignent.

Entrée du Président

 

 

73

la Cadre

 

C'est fini! c'est fini, Charles

ma journée est perdue

personne n'est venu

le soir tombe

les fenêtres s'obscurcissent

l'éclairage urbain s'allume

nous sommes seuls

nous ne nous parlons pas

nous nous hélons du fond d'un désastre

malgré notre détermination, notre impassibilité

notre froideur notre méchanceté

notre hargne, notre combativité

notre habileté, notre ruse.

la fin nous rattrape

 

le Président

ne vous inquiétez pas

ce n'est qu'un panne et nos techniciens sont à l'œuvre

nous sommes déconnectés, l'informatique se plante, le téléphone borborygme

cela vous étonne-t-il?

toute cette technologie est une catastrophe potentielle.

 

Robert

 

l'être humain, Charles!

l'être humain voilà la catastrophe

l'accroc dans cette machine délicate

faite de technologie, de production, de transformation, de commercialisation.

c'est le cauchemar du vrai progrès!

que ne feraient-ils pas pour demeurer ce qu'ils sont!

ils peinent à la tache

ils souffrent de devoir faire plus

de faire mieux

de faire toujours mieux

de se séparer de leur bassesse

de tenir à distance leur propre infériorité

comme on tient un mauvais chien au bout d'un bâton

ils ne sont pas comme nous.

 

74

Le Président

 

mais quelle jouissance rare de les voir agir!

si petits, si démunis, si vulnérables si soumis

si rageurs si haineux si révoltés!

une vraie cantate faite de fausses notes.

hilarant et attendrissant.

se regardant entre eux comme nous les regardons

pleins de haine et de dérision

fascinés et méchants

séducteurs et tourmenteurs

... laissons là toute cette engeance., Bob

que serons-nous demain nous-mêmes?

les rumeurs sont alarmantes

le conseil d'administration  va accoucher d'un dragon

qui nous mangera tout crus.

l'assemblée générale s'apprête à  cracher sur nos têtes

le feu du ciel, les cendres de Pompéi, le souffre de Sodome et  de Gomorrhe!

il restera du vide

du rien du tout qui aura notre nom et notre forme.

nous serons des gens, Robert!

Vous savez,

aller, venir

boire des demis, tondre le gazon, laver la voiture, bricoler son pavillon.

ni vous, ni moi

des gens, robert.

des gens.

 

 

 

 

75

Robert

jamais

je me vendrai

partout où l'on achète, j'y serai

je saurai mettre en valeur mes compétences

ma motivation

mon expérience

mon implication dans le projet d'entreprise

mon dévouement absolu

je me vendrai tout entier

des orteils

que dis-je, des ongles de orteils

jusqu'à l'extrémité des cheveux.

je rejette les rejetés

je honnis les perdants

j'exècre  les vaincus

je n'en serai jamais

 

Le Président

 

mais ils nous tiennent

ils vous tiennent, mon cher Robert

Avez-vous songé aux clients?

et les commandes, Robert, les commandes

avez-vous étudié ce dossier?

mais c'est accablant.

arrogance, bêtise, méchanceté

des commandes exorbitantes, mon vieux

veulent tout, veulent la perfection, veulent l'excellence

et les quantités, c'est effrayant les quantités.

on serait morts à la tâche

ils n'en seraient pas rassasiés.

et les demandes excentriques,

tellement excentriques,

qu'eux-mêmes ils ne voudraient pas les voir satisfaites

et tous ceux qui, manifestement ne veulent pas payer

ou pas en totalité, ou pas tout de suite, ou pas du tout.

c'est eux, les gens, qui mènent la danse.

on n'en sortira pas.

 

Robert

brusquons les choses, alors

passons de l'autre côté

du côté de gens réels du monde réel

moins on agît plus on laisse faire le destin

moins on a de mains, plus on est efficace.

nos mille fonctionnalités

nos bras de pieuvre

nous épuisent pour rien

nous sommes en exil, Charles.

devenons vrais

de simples humains sans histoire

représentant bien ce que sont les hommes

et touts les stades de l'évolution.

laissons-nous emporter

flottons au gré des vagues

soyons comme la terre.

 

76

 

le Président

vous serez boue

vous savez bien

"tu es poussière

tu retourneras à la poussière

tu es fait de  la glaise du sol

et tu retourneras dans la terre."

je le connais bien, le marketing divin.

mort, faiblesse, précarité

je connais parfaitement ses arguments de vente

sa campagne publicitaire ancestrale.

nous allons le battre

le coiffer sur le poteau.

de l'agressivité, Bob

de l'agressivité

marketing impitoyable.

sponsoriser tout et n'importe quoi

et les savants, Robert!

ils nous les faut

des communications, des articles, des entrevues, des publications!

ils savent démentir les rumeurs calomnieuses

nous ne volons pas

nous ne polluons pas.

nous ne tuons personne

presque personne

en faire des paroles de chanson

convoquer les stars du show business

c'est quand même pas hors de prix

moi-même, Bob, je prépare un ouvrage

un petit traité à l'usage des entrepreneurs

voici son titre

"corps et âme, l'art de gérer."

c'est irrémédiable, Robert

nous ne sommes pas des gens

nous sommes la cause.

 

Robert

 

leur détresse est insuffisante.

consultez seulement les statistiques de notre département pharmaceutique et parapharmaceutique

les essences d'essence biologique, les extraits de force vitale.

ils n'en achètent pas!

il faut inventer un fléau, le populariser, les en guérir.

 

le président

 

ça se fera tout seul

nous ou  bien d'autres

en attendant respectons les règles.

suivre la demande!

avoir un temps d'avance sur le besoin.

renoncer à l'activisme

ne pas les effaroucher

le pouvoir est meilleur quand il n'a pas de mains.

 

77

 

Robert

je suis vos mains

je veux aller au contact

nous sommes en bute à une hostilité générale

une malveillance sanglante

il faut acheter son ennemi

achetons, Charles

achetons tout ce qui vient nous  contrecarrer!

achetons les hommes, les villes, les administrations, les entreprises.

enrichissons-nous à chaque achat, et achetons encore

nous ne sommes rien

soyons tout.

l'entreprise sera le genre humain

 

le Président

 

et naturellement c'est à vous que nous serons redevables de cet exploit.

l'aboutissement de tout

la fin de l'histoire

et le progrès, Robert?

le développement?

la conquête permanente de nouvelles parts de marché?

l'avenir, Robert, l'avenir

laissez-nous donc un peu d'avenir.

il en va de ma carrière.

 

 

pour une fois que j'avais eu une grande pensée!

aussi grande que les vôtres

enfin

car il y a toute sorte de pensées

les grandes, les petites, les encore plus petites

les vôtres, les miennes

et tout ça grouille et s'enchaîne

l'une mangeant l'autre.

comme des poissons carnivores dans la mare

comme des rats cannibales au fond d'un puits

je pense que c'est ce que vous appelez  progrès

mais attendez seulement

juste avant la fin

car tout ça va mourir

toute pensée sera engloutie dans toutes les pensées

il n'y aura rien

la mort, l'entreprise universelle

nous serons touts dedans

nous parlerons pour de bon

nous cesserons de jouer

un seul monde

une seule entreprise.

C Q F D!

 

 

78

  Le Président

adieu, Robert

avec des idées comme celles-là vous feriez couler même une petite épicerie de quartier.

à vous en croire, vous êtes promis à une bien plus grande destinée

nous avons les pieds sur terre, nous, Bob.

nous voulons des choses

des clients, des commandes, des actionnaires.

des fournisseurs et des matières premières

du bénéfice et des produits finis.

tout ça.

j'attendrai mes objectifs

même s'il faut vous enjamber

vous piétiner

vous pulvériser

en somme, vous licencier

 

Robert

oui

dansons donc la dernière danse

disparaissons enlacés dans les coulisses

comme deux monstres mythiques.

deux incarnations des dieux inférieurs.

vous connaissez la fable de l'aigle et du ver de terre.?

non.

peu importe. c'est fini.

arrêtons de jouer, voulez-vous?

 

le Président

 

dommage.

je commençais à y croire

nous voilà en route sur le véritable chemin.

en arrière, Bob, vers le pays des ancêtres

et des ancêtres des ancêtres

les vivants et les morts vont bientôt se rejoindre.

et s'il y avait encore un espoir?

un dernier  recours?

 

79

Robert

que des ennemis, Charles

des bourreaux, des exécuteurs des basses œuvres

on nous hait, Charles

on nous saccage

on nous assassine.

 

Tous ces voleurs, utopistes, terroristes, humanistes.

il faut les surveiller, Charles.

il faut nous terrer.

des vigiles des chiens des alarmes des caméras vidéo

des mouchards des collaborateurs zélés

rien n'est trop bon pour nous sauvegarder.

sauvons la face avant la fin de tout

soyons bons, compréhensifs, magnanimes

Cédons!

qu'ils prennent tout ce qui déborde!

nos installations, nos trésoreries

donnons nos dirigeants aux chiens!

les petits chefs au poteau! les Présidents au bagne

Et ensuite récupérons la mise avec des bénéfices

J'ai étudié, Charles

je me suis formé dans les meilleures écoles de gestion

je sais faire ça.

sauvons l'essentiel

 

le Président

 

pas un sou!

au contraire

je suis prêt à mendier

à faire les poches de nos salariés

à ramasser une épingle par terre

c'est le fleuve qui nous désaltère

c'est le sang qui remplit nos veines

des centimes, Robert! des centimes

un centime, des milliers, des millions

des milliards de centimes!

c'est tout ce qui existe.

Robert

et nous, Charles, et nous

que tout coule, que tout s'effondre

nous sommes indestructibles!

les gens ne sont finalement qu'eux-mêmes, voués à disparaître

nous, nous sommes autre chose

nous sommes les autres

des artefacts, des dispositifs, des procédures

les éternels

les magnifiques

les irremplaçables

enfin...

 

80

le président

 

pauvre bob

je reprends la main.

je veux régner sur des humains, pas sur ça

vous êtes un grand nerveux, Robert

un grand nerveux

de ceux qui détraquent la merveilleuse machine que je commande

je veux des êtres humains

des êtres de chair et de sang

je veux leurs esprits

je veux leurs cœurs.

mes hommes et mes femmes seront  des outils de précision

leurs âmes seront calibrées et dévouées

des pur sang

d'éblouissants zombies

imaginez, bob, pour une fois

des cellules psychologiques, des aumôniers, la boîte à idées

les groupes de paroles, le salon de beauté

le sauna

et les excursions, les spectacles, les soirées.

et pour certains mêmes,

les cadres de vente

un petit peu de prostitution

un zest de casino.

ils ne connaîtront plus le chemin du monde.

le cadre

 

c'est donc ça!

vous m'avez usiné et calibré

vous ou le destin, je ne sais plus être moi, dieu merci

façonné par les égards, les rémunérations d'aristocrate

les honneurs, le respect, la puissance

l'illusion de puissance.

ce qui me réconforte c'est que nous en sommes tous là.

 

le président

 

pas tous, pas toujours

moi-même le matin

vous savez, au réveil, juste avant le réveil

celui qui s'éveille n'est pas encore moi

il n'est pas non plus lui-même

après ça va très vite

les modèles renaissent

les fonctions s'organisent

moi je deviens moi

vous, vous devenez vous.

les autres deviennent les autres.

c'est ainsi.

plus quelques mirages.

vous êtes un mirage, Bob

partez dans le siècle

démissionnez

adieu mon vieux Robert.

je vous vire!

 

 


Troisième soliloque

 

(même dispositif; immobilité complète d'Antoinette et du Président ; plaie et coulée de sang sur le front de ce dernier. aucune expression)

pendant tout ce soliloque, Robert  brandira un revolver qu'il pose et reprend de temps en temps

 

 

81

Robert

autant que ça ne tarde pas.

que ça ne dure pas.

survie végétative du temps

aller au plus court

couper l'air

asphyxie rapide

illusion déchet opératoire.

de nouveau la bête

scorpion ou blatte

indestructible et sur la terre

cheminer dehors c'est tout.

 

82

se hausse sur la pointe des pieds, bras levés

 

Grand! Grand!

effrayant tas de chair

lubrique et glouton

mangeur de temps

gavé de vide

crimes ajournés

forfaits mal commis

haines inachevées

tu as aussi manqué le mal.

rampe vers le pire

chevauche l'irrémédiable

sors du cercle

visite les enfers

sois César.

dans la misère et dans l'abjection

 

83

 

Robert, Bob, Directeur, rien.

avec ça, je suis moi.

même si c'est stupide, moi

même si ça ne ressemble à rien, moi

bienheureux les autres, les gens

 

ceux qui restent là-bas

eux, toujours eux-mêmes

j'aurai dû sévir

quand il était encore temps

leur arracher le masque

puis les mains

puis la peau.

les dépouiller de leurs faces éternelles.

 

84

 

attention

ressaisis-toi

tuer passe encore

mais il ne faut pas tuer n'importe quoi

tous les morts ne sont pas bons à piétiner.

méfie-toi

le public adore les assassins.

tant qu'à faire de tuer l'autre, tue le meilleur d'entre eux

tue le grand pitre

trahis les liens du sang

tu verras.

un bouclier humain autour de toi

gendarmes policiers juges bourreaux

paroi entre toi et les autres.

préservé!

seul et unique

ne te trompe pas d'assassiné.

 

85

mon sang est ma maison

et dans le sang les mères

les mortes

harpies muettes

prêtresses du renoncement

je vais guidé par les femmes mortes

les femmes mortes dans mon sang

pythies à un seul mot

une unique prophétie

que je ne veux pas entendre!

 

 

que je n'entends pas

 

je te fuis

je t'incorpore

je te blesse.

 

 

86

 

je me dresse très haut sur de mauvaises racines

je torture la terre

je veux torturer la terre

j'organise le désert

j'administre la mort

je relance l'histoire

on ma fait éclater comme une digue

on m'a fait exploser comme un rocher dans la rivière

tout s'écoule

tout s'écoule pour toujours

la malédiction un grand fleuve qui coule

je ne sers plus à rien

je ne fais pas obstacle

muscles et organes

toute ma chair est prévarication

la honte

la palpitation du mal.

 

 

 

87

morte la proie mort le prédateur

mort, le grand rat qui me barrait la route.

mortes, les mères mortifères

et leur engeance de rats qui se bousculent

l'âme de tous les chefs a migré dans l'au-delà

dans un troupeau de  porcs peut-être bien

mais ils ne sont plus ici.

 

88

demain il n'y aura pas d'histoire

ni après demain

ni après demain

c'était facile de passer au-delà

aussi facile que de s'endormir et de se réveiller

et de s'endormir encore

aussi instantané qu'un coup de couteau

il est facile de n'être nulle part

le désert, ça se viole.

 

 

89

 

ils vont venir

ils me battront

ils me ligoteront

très peu de temps

néant trop court

un petit trou de rat pour y aller

méfie-toi

les morts ne savent pas mourir fais vite

t'en n'a pas trop de toute ta force.

c'est le moment

 

90

 

 

ils boiront à mon visage

la dernière flaque d'eaux noire

la saveur du mal

la matrice des petits avortons du mal

l'enfer à la petite semaine.

tout s'est accompli

la fin est une excellente performance.

la mort est opérationnelle.

voilà pourquoi je te tue.

 

91

 

voilà. tout ça.

l'époque

des entrailles cannibales

ça digère lentement ce que j'étais

ça le digère jusqu'à la nausée

lentement, trop lentement

passé miteux  vomi

moi avec

je disparaîtrai avec la bête.

 

92

 

 

il faut peu de chose pour faire crever le destin

un petit acte

un bon petit acte

petit et indéniable

une petite mort insignifiante et voilà un monde qui meurt

combien de millions de mondes n'ont-ils pas crevé avec les millions de morts qu'il y a eu!

peut-être beaucoup plus

peu importe c'est fait

un petit acte  surnuméraire

pas de compte rendu pas de rapport à rendre

un acte tout court

une chose qui ne se dit pas.

 

93

mes mains peut-être

bonnes à préserver la vie

bonnes à ôter la vie

bonnes à mendier

bonnes à cogner

incapables de tuer

incapables de couper le fil de la peur

me voilà pour toujours à plat ventre

leur main de fer des maîtres sur ma nuque

les chefs qui m'écrasent

à cause de ce que j'ai fait

à cause de ce que je n'ai pas fait

nous voilà inséparables

tant qu'ils sont quelque part

l'allégeance  est éternelle

 

 

94

pourquoi pas la mort

ce peu de chose

petite fongosité

une moisissure hideuse qui ronge le monde

un chancre invisible sous nos peaux

un désordre fondamental.

deux morts pour chacun des hommes

la mort minable

la mort grandiose

on peut choisir

on peut se tromper.

95

 

ça vient

membrane après membrane la fatalité durcit.

ce lieu est la momie d'un lieu

bouger est piétiner la mort

les talons cloués au sol

pour fuir il faut d'abord déchirer le sceau du temps

arracher le passé par lambeaux

repérer les failles

pisser sur la mémoire des autres

n'avoir été rien

ni moi

ni Antoinette

ni Charles

ni rien.

96

juste mon nom

mon nom vaut mieux que moi.

il m'a précédé et il me succède

je suis dans mon nom comme le ver dans le fruit

mon nom va me recracher et me survivre

je saurai disparaître

vivant et en plein jour

comme un ver brûlé par le soleil

Charles, Antoinette, disparaissez avec moi

venez.

l'éternité nous réclame.

 

 

Robert  recouvre le Président et Antoinette d'un voile noir.

obscurité.

 

 

26/07/2006

 

 

 

 



[1] inutile de préciser l'auteur de ceci

[2] inutile de préciser:Gide  Paludes

[3] Boris Vian "les morts ont tous la même peau"

 

26/07/2006

 

 

 

 



[1] inutile de préciser l'auteur de ceci

[2] inutile de préciser:Gide  Paludes

[3] Boris Vian "les morts ont tous la même peau"

dimanche, octobre 30 2011

L'attendu (farce)

 

 
L'Attendu


·                 l'attendu       homme effacé, vêtements gris, sans cravate, quarantaine

·                 contrôleur globe-trotter, policier, chauffeur d'autocar, chef de la milice, capitaine, bourlingueur: conformes à la caricature, voire appuyée sinon clownesque

Décor   très simplifié et symbolique. Successivement gare ferroviaire, bord d'autoroute, gare routière, port de mer.

remarque: il est nécessaire que les changements de décor se fassent à vue, et que le protagoniste participe activement à l'opération. 

Tableau 1: gare ferroviaire ( décor non réaliste, naïf, simple illustration)

un guichet

l'Attendu

devant le guichet:

c'est pour un billet

c'est pour partir pour toujours

très vite

on ne m'attend pas mais tout de même

sur le quai de gare

l'Attendu

(tient son ticket devant les yeux, feint de l'écouter et de lui parler)

Tu te plains d'être peu de chose, papier anonyme

on te ramassera plus tard dans le caniveau.

Tu enrages de n'être presque rien.

Mais en ce moment, tu as la prétention d'être mon drapeau, mon salut, mon maître.

Voyons voir.     (lit attentivement le billet, recto verso)

C'est donc toi, le billet de train, le célèbre titre de transport licite.

T'es pas grand chose. Morceau de papier, lettres, sigles, tampons, filigranes.

Tu es mon nouvel acte de naissance.

Tu autorises la mise bas, la délivrance, l'accouchement de moi,

tu le permets à ce petit bout de terre que j'emplis sans l'avoir voulu

Eh oui, t'en est fière, tu te vantes, petite chose, petite créature si sérieuse. Oui, tu dis l'avenir,  tu achèves le passé.

Voici en quelque sorte un acte de décès qui me coupe bien de ma vie ancienne et de sa misérable petite ambition.

L'abrogation des mes espoirs miteux.

libéré par un pas, un  seul pas, mon chemin de rédemption.

Le premier pas qui a du sens.

Je libère ce monde de  moi.

Et un jour je pourrai y retourner.

Cheville ouvrière en effet, tu m'enchaînes, tu me soudes au temps, oui, le temps du voyage.

Tu es mon lierre tu m'enserres les veines.

Ça s'ajoute à la vie. un peu d'avenir mort, neutre, vide, inoffensif, un parcours hors vie hors temps.

Je déborde

Mais c'est un débordement paisible, un débordement de papier,

Ce billet que plus tard je roulerai en boule, que je jetterai  par terre

Comme un sacrifice purificateur. 

Je sais. Si tu veux tu te déchires, tu te chiffonnes, tu te décomposes. Ne te déchire pas, ne te chiffonne pas, ne te décompose pas. Ne me  rejettes  pas dans ma vieille vie de désir et de vanité.

Attends.

Ce peu de chose qui peut se déchirer, chiffonner, brûler, décomposer, qui peut se détruire en un instant, c'est la consistance de ma vie, ce papier rigide et frêle, tout près du néant.

Comme mon péché, comme moi, comme l'empreinte de mon ombre

Mon ombre qui tue le sol et les herbes

Pourriture de la terre qui pourrit la terre.

le contrôleur passe, étudie le billet, le poinçonne et annonce d'une voix puissante "oui!" Tourne le dos, revient, reprend le billet.

le contrôleur

Et si je disais "non"? Je peux. Il y a des plis et des biffures sur votre titre de transport.

Vous voyez? là?

Pour vous je ne suis peut-être pas grand-chose, peut-être personne, et cependant je détiens le pouvoir sur un petit bout de votre destin.

Ici je suis en quelque sorte le maître.

Ne le prenez pas mal.

Mon métier est la défiance. Il ne faut pas s'en formaliser. Je traque les fraudeurs.

Qui me garantit que vous avez le droit d'être là?

l'Attendu

Trop tard. Vous avez vu, vous avez acquiescé.

Pendant le temps du voyage, je suis licite.

Depuis le temps que vous m'interpellez

Et voilà, avec trois sous j'ai abouti

Je suis quitte

Je tremblais pour rien.

Vous ne demandiez que ça

La soumission officielle, un chiffre, le chiffre de la bête, le chiffre tatoué

Vous n'imaginez pas ma joie

Prenez, ceci est comme ma chair.

le contrôleur:

Montrez voir.

Ben voilà, c'est parfait. Je vous respecte,Monsieur,  je vous estime.

Votre légitimité est démontrée. Vous êtes réglo. Vous êtes normal. Compliments

l'Attendu

Merci.

Ceci est une grande étape sur le chemin de la rédemption.

Je me place au niveau des gens officiels, je feins d'être légitime, archi légitime,

mais à l'arrivée je ne vous connaîtrai plus, vous ne saurez plus jamais rien de moi.

Je serai légitime sans  vous, je serai légitime sans personne.

L'homme le plus légitime sur  terre, peut-être bien.

Mais il faut partir d'abord. Rompre les  liens. Cesser de mentir.

Le contrôleur

Embarquez, embarquez. Allez-y, je vous ai reconnu le droit d'embarquer.

Je vous ai compté et je vous ai nommé.

Voyagez donc autant que vous voudrez.

l'Attendu

Vous et votre voyage, vous me conduirez jusqu'aux portes de ma vie mais vous n'y pénétrerez pas, personne n'y pénétrera.

Je serai au-delà de tous les jugements, de toutes les approbations, de tous les blâmes, de toutes les persécutions.

Méconnu d'abord, oublié ensuite. 

Et mort à coup sûr.

Comme si je n'avais jamais voyagé.

J'arracherai de ma chair toutes les traces du voyage comme une vermine malfaisante.

Je ne serai rien.

Le contrôleur:

Ne partez pas, alors. De toute façon rien ne ressemble plus à une gare d'arrivée qu'une gare de départ.

Et vice-versa.   

l'Attendu

Comprenez-moi.

C'est ma dernière tentative d'échapper à cette espèce d'espoir qui m'accable.

Là-bas, je serai sans doute fatigué. Très fatigué. Je dormirai.

Je n'aurai pas d'ambition, pas d'ambition plus grande que cette modeste reconnaissance que vous me procurez, juste pour partir en paix, juste pour m'abaisser en paix.

Être un homme sans histoires.

le globe-trotter quelque peu caricatural; manteau long, col de fourrure,suivi de porteurs poussant une grande quantité de bagages; valises recouvertes d'étiquettes d'hôtels de différents pays.

L'attendu (faisant un grande courbette)

Je vous salue, monsieur le voyageur, mes respects, monsieur le globe-trotter.

le globe-trotter

Salut à toi, brave petit voyageur, brave petit voyageur ordinaire. Tu ne connais pas les affres et les fatigues de la vie du globe-trotter.  J'ai tout vu, tout parcouru, et  mon voyage ne fait que commencer.

l'Attendu

Je vois.

En quelque sorte, le monde vous appartient.

Mais si le mode vous appartient, si vous avez tout vu, tout parcouru, tout dominé, pourquoi voyager encore? 

J'ai fait le voyage de ma vie, moi, du début jusqu'ici, le plus grand voyage dont un homme est capable, et je voyage encore, une fois de plus, une seule fois, une dernière fois pour  dissimuler le voyage de la vie, comme un peu de terre sur un mort.

Je suis une partie de la terre que vous foulez, que vous sillonnez,  sans y penser et peut-être à contrecœur.

le globe-trotter

Je voyage par devoir. Je parcours tout le réseau pour le compte de la Direction Générale de la Société Mondiale des Chemins de Fer, rien ne doit m'échapper. Chaque mètre de voie, chaque  contrée traversée.  Et tout ça est si vaste que parvenu au bout du voyage, le monde a changé et il faut recommencer. Repartir. Explorer. Maîtriser.

l'Attendu

Le monde vous appartient donc, mais si le monde vous appartient, je piétine votre monde, moi. Regardez. ( trépigne sur place ) Je hante votre voyage triomphal, j'immobilise l'univers, vous voyagez pour rien. 

Trop de voyage, nul voyage. Vous ne quittez jamais rien, vous vous vautrez dans votre prestige, dans l'entassement de qualités exceptionnelles. Trop de qualités, nulle qualité. Regardez-moi.

le globe-trotter

Il est heureux tout de même que vous soyez là, vous, n'importe qui, les millions d'êtres qui sillonnent la terre. Vous débroussaillez l'inconnu, vos petits pas vos petits voyages transforment le monde entier en itinéraire.

l'Attendu

Je ne partirai pas et je n'arriverai pas. Je tournerai le dos, je ferai faux bond.

Le monde est à vous.

Je vous lâcherai dans le monde vous et tous les autres grands voyageurs, comme un fléau sacré, comme des fantômes issus de mon absence, comme des démons accusateurs et le monde regardera vers moi et me demandera l'apaisement.

Ne pas bouger ce sera mon message.

Je vous servirai de repère et de borne, vous mesurerez avec moi votre interminable éloignement.

Car vous partez totalement, comme la migration d'une peuplade.

Le globe-trotter

Je vous ignorerai. Je ne connais pas, je ne veux pas connaître les non voyageurs. Vous êtes la peste de l'histoire, les prédateurs du temps, les termites du progrès.

Vous stérilisez le rêve. Même ici, même en cet endroit où vous êtes, vous n'arriverez jamais.

Je pars. Je suis déjà parti.

l'Attendu

J'arriverai partout plus vite que vous.

Je suis arrivé, tout le temps je suis arrivé.

Je pars comme un ensevelissement, je disparais comme une crémation.

Mais ma cendre pétrit le monde, c'est tout ce que vous pouvez franchir.

Voyagez donc.

assis sur sa valise, la tête entre les mains, laisse partir le train sans y monter.


 

tableau 2

au bord de la route

 (L'Attendu fait du stop)

il simule un dialogue avec une  carcasse de voiture brûlée dans le fossé

l'Attendu

(ironique) oh là! mais c'est que tu m'effraies! tu m'épouvantes! dieu, quelle horreur! que j'ai peur de saigner et de brûler! tu vises ma peau ma chair et mes os! immonde estomac de fer et de feu! ta grimace ne me convainc pas!

Et puis,  la peur est déjà un voyage.

Tu es comme un corps. À bien y regarder je suis aussi effrayant que toi. Je te touche, et tu es la mort. Je te caresse, bête pleine. Depuis le début tu es ma destination.

Et quand bien même? Combien de véhicules et combien de désastres, combien de carcasses calcinées, du ventre au berceau, la peau, la chair, moi, elle, d'un désastre à l'autre, combien de destructions m'ont véhiculé jusqu'ici.

Tu n'es pas un signe néfaste, tu es la maison que je quitte.

Ma vie n'était pourtant qu'une simple traversée. Mais mes chemins avilissaient la terre. Dans mon cœur tu demeureras le monument qui célèbre mon départ.

C'est ainsi que nous partons.

Tu me sommes de ne pas te quitter des yeux,  de me pénétrer de ton enseignement. Tu prétends être le véhicule véritable, vrai comme ma peau.

Mon corps est apte à entrer en toi et à partager la destruction. Après ça je partirai sans crainte, car j'arriverai certainement.

Et quels sont ces grincements de tôle, ces torsions de ferraille, et ces grands graffiti de charbon et de sang? Est-ce là tout ce que tu es? Mais des morts et des cendres, j'en ai vu beaucoup.

La terre grouille de sépultures.

Ta grimace de fer est dérisoire.

Pauvre lieu interdit, pauvre mort.

Le lieu interdit est donc tangible (coup de pied dans la carcasse de voiture) le lieu que l'on ne doit pas voir, la menace et l'horreur, voilà à quoi ça ressemble.

 On peut l'ignorer et poursuivre la route, exonéré de drame, exempt  de tragédie.

Ils exagèrent quand même. Ils se donnent du mal pour rien. M'effrayer avec un spectre de fer brûlé, alors que je me suis moi-même réduit à néant.

Laisse, tu n'es pas ma peau, tu n'es pas ma chair. Tu n'est pas mes os.

Je pars

Finalement le voyage de ceux qu'on a extraits de la carcasse calcinée est une voyage plus pur, où même le véhicule, la nef, le vaisseau ressemble à l'arrivée, est le pays de l'arrivée, tordue et en feu, insignifiante quand on ne la redoute pas, nulle quand on ne l'attend pas.

Comme ce petit cercle, ici, ce lieu que j'occupe, où le désastre allait se perpétuer.

Je le restitue.

Je suis la résurrection de la terre.

policier à moto, selon le modèle américain. sirène. s'arrête en coupant la route à l'attendu.

le policier

Vous ne pouvez pas être là. Il faut partir. Personne ne peut être ici.

l'Attendu

Mais moi non plus je ne voulais pas être ici. Je voudrais être ailleurs. Mais si vous me chassez d'ici comment vais-je voyager?  Comment faire du stop? Je ne serai jamais ailleurs. Et c'est là qu'il faut que je sois.

Je suis mal, ici, plus mal que personne.

Vous m'aidez en m'expulsant. Si vous voulez sévir, laissez-moi ici. Car je suis mal.

policier

Mal ou pas mal, ne restez pas là. Allez-vous-en sans quoi je vous emmène. Et pas dans la bonne direction.

l'Attendu

Ne vous donnez pas cette peine. En quelque sorte, j'accomplis votre mission, je m'expulse.

Moi-même, je suis le maître de tous les lieux, parce que je peux m'en chasser.

Et c'est ce que j'essaie de faire.<voiture qui passe. signe de stop> Vous voyez bien.

Ce n'est pas tout de vouloir repartir à zéro, il faut encore que quelqu'un m'y emmène. Mon chemin croisera-t-il jamais le chemin du Sauveur?

policier

Qu'est-ce que vous croyez, il m'a vu, il a filé. Tant que je serai là vous n'arriverez pas à partir. Voilà ce qu'on va faire: nous allons quitter les lieux tous les deux en même temps. Je vous sauve la mise.

l'Attendu

Vous et moi, Monsieur, nous sommes dorénavant liés dans une même mission.

Que je sois ici est devenu un problème, une infraction, une transgression.

Or je ne veux que partir, je fais tout ce que je peux pour ne pas être ici.

Vous me faites partir, mais pour un petit départ  bien minable.

Laissez-moi partir beaucoup, vous m'aurez beaucoup expulsé.

Et c'est comme ça que je veux vivre.

policier

<reçoit un appel radio, va vers la moto et revient>

Je vous donne une dernière chance. Je suis attendu ailleurs. N'y soyez pas quand je repasserai par là, un jour ou l'autre.

l'Attendu

Nous sommes liés par la même impuissance. Partir, faire partir, vous me faites partir si vous ne me faites pas partir. Restez. Vous me verrez non seulement partir mais disparaître, en toute légalité, au bord de l'une de ces voitures autorisées, homologuées, immatriculées.

Une sorte d'asile politique dans la grande banalité des choses.

une grande limousine s'arrête, l'attendu y prend place. Passager richement vêtu (trop) peut-être une vedette, chauffeur en uniforme. (trois chaises et une projection feront l'affaire)

l'homme à la limousine

Je vous emmène où vous voudrez et aussi loin que le cœur vous en dit.

Je suis le maître du temps, je suis le maître de l'étendue, tout ça est à moi.

l'Attendu

J'ai eu tort de monter. quand on est véhiculé on voyage toujours en arrière, dans la vie d'un autre, et il est déjà si difficile de rompre la frontière de sa propre vie!

On ajoute une paroi à la paroi, une muraille à la muraille, un bouclier au bouclier.

J'aurait deux voyages à accomplir, l'une jusqu'à votre bord, l'autre au-delà.

Mais à considérer la vitesse à laquelle vous allez au-delà, le chemin pour vous dépasser et même pour vous rattraper  m'a tout l'air d'être interminable.

Je pressens que je suis à ma place pour longtemps. Sauf si vous me débarquez.

 l'homme à la limousine

Descendre, débarquer, ça c'est une autre affaire. Je vous pris à bord, vous avez contracté une dette. Il faut aller jusqu'au bout, je le demande et je le veux.

l'Attendu

Ce n'est pas de l'ingratitude, nous sommes liés.

Rien ne surpasse en unité le couple de l'artiste et du mécène, de l'aventurier et du commanditaire, du parrain et du tueur, du pauvre et du bienfaiteur, rien ne ressemble plus à un unique homme que ces morceaux d'homme ajointés deux à deux. Nous nous nourrissons,  chacun, de la grandeur de l'autre.

Je n'en jouirai pas longtemps. Je présume que tôt ou tard, bientôt, vous me jetterez, vous me lâcherez sur le bord de la route, vous me précipiterez dans le fossé.

l'homme à la limousine

Hum...En attendant, je vous exhausse, je vous magnifie, je vous prête ma propre grandeur, je vous enveloppe dans ma propre magnificence. Je ferai de vous mon prochain, mon semblable, mon compagnon, mon confident, si la fantaisie m'en prend. Vous allez être vu dans ma voiture et à mes côtés.

l'Attendu

Me voici devenu un fragment de votre vie merveilleuse.

Merveilleux par conséquent moi-même comme tout ce qui est autour de vous, ce que vous touchez, ce qui entre en vous, ce qui sort de vous, souffle, mets et paroles. Je retomberai en moi, gros jean comme devant, quand vous m'aurez débarqué comme qui crache. Je serai réduit à la merveille que je suis.

J'aurai franchi tous les cercles, tous les strates, tous les royaumes de mon prochain, du plus immonde au plus sublime. Je saurai comment il faut exister.

l'homme à la limousine

Voilà. Vous commencez à comprendre, vous réalisez peu à peu la situation. Vous savez à qui vous avez affaire. En d'autres temps, j'aurais pu vous faire fouetter, embastiller, écraser sous les roues de mon carrosse. Congratulez-vous, tout a changé de nos jours. Les maîtres ont appris à jouir autrement.

l'Attendu

Mon voyage devient aussi neutre et vide et dépourvu de sens que le vôtre.

Mais c'est le véhicule idéal, qui ne perturbe en rien la pureté de ma mission.

Je vais vers le lieu où l'on m'attend, donc je ne suis encore en nul lieu, donc je ne suis pas ici, en quelque sorte.Et je n'y serai jamais.

Pas comme vous. Des gens comme vous valent plus cher que le lieu où ils sont. Toujours plus cher, quel que soit le lieu. Même auprès de moi. Je descend.

l'attendu quitte la limousine, qui repart.


tableau 3

gare routière (des cars partent et des cars arrivent; annonces incompréhensibles )

grande verrière à travers laquelle on voit une ville nocturne. Hauts bâtiments aux fenêtres éclairées, flot de voitures, (lumières rouges et lumières blanches qui se croisent)

dialogue avec la ville nocturne

Je te vois bien, ville nid de guêpes. En chaque alvéole un œuf de lumière. Gestation de larves, voyage de la nuit au jour et du jour à la nuit.

Tu es le grand véhicule, mais j'ai épuisé ton voyage.

La ville toujours là. J'y étais, je n'y suis plus.

Multiplication de moi, prolifération des comme moi, matrice mécanique de mon identité,  la même, montre-moi tes plaies, les petites plaies de lumière et d'ombre que j'y laisse en partant.

Je t'arrache ça, un corps, un peu de chair.

j'y laisse ma cicatrice, mon empreinte d'habitant de la terre, ma présence fossile.

je t'ai compris. les autres villes aussi. comme toi. la même gueule, le même accablement, les mêmes gens, les mêmes voitures. le même long boyau de maisons et de rues. le voyage.

Ce sera toujours toi, la ville, la même ville, mais enveloppé d'une autre peau. Jamais la ville, mais l'image de la ville réincarnée en des choses de honte et en des choses de splendeur. La grande icône de pierre, d'ombre et de feu. Il faut beaucoup de voyages pour te retrouver.

Dans ton sein, je fuyais, j'esquivais, je m'engouffrait dans mes disparitions successives, comme un ivrogne de bar en bar.

Tu ne me lâcheras pas. Je suis encerclé. Pas vraiment par toi, par ton fantôme. Ville sans ville, pierres, sons, odeurs. Je te traînerai avec moi, comme un vêtement usagé, comme une peau.

Je te vois renaître dans l'avenir incertain et unique que j'ai. Tu t'estompes, tu t'évanouis en image d'une arrivée lointaine. Je pars, tu es mon absence.

J'accouche de toi, mon absence est un ventre fécond, et te voilà  enfantée, entière, casquée et armée.

Oui, tu n'est pas sans beauté. Tu scintilles et tu clignotes. Tu connais tous les hommes, toutes les choses, toutes les bêtes.

La ville et moi. Nous sommes la même illusion. Mon départ t'anéantit, mais je suis dans toi.

 Je suis l'anéanti de ma ville.

Je l'ai toujours été.

Je peux donc partir.

je te fonde comme un démiurge, pas à pas, en m'en allant.

Le chauffeur (casquette) monte dans le car, met le moteur en marche, redescend. Pâle et abattu

Le chauffeur

Voilà. Nous allons partir. C'est un bien long voyage. Encore un. Lassant. Massacrant. Tant de routes, toute une vie de routes, une sorte d'éternité. Il y a de quoi chialer.

l'Attendu

Non, non, n'en faites rien.

J'apprécie votre métier. Vous construisiez le voyage, nous ne faisons qu'y prendre place.

Nous ne voyageons pas, ni dans votre car, ni dans la vie, nous nous tenons sagement assis dans un voyage que nous ne sommes pas. Bénis soient ceux qui fabriquent le voyage.

Bénis soient ceux qui nous emportent vers notre humanité.

le chauffeur

Si vous croyez que je voyage...Je gagne ma vie. Ce car n'aurait pas de roues, pas de moteur, rien, je ferais quand même mon boulot sans me poser de questions.

l'Attendu

Vous nous arrachez à la pesanteur, à l'attraction de notre boue terrestre. Chaque mètre parcouru nous éloigne de ce que nous sommes. Même vers le néant, tout voyage est glorieux.

Et peut-être ce car, affrontant les déserts, est-il de ceux qu'un destin funeste penche vers les fossés.

La destination qui ne trompe pas, l'aboutissement que l'on ne peut pas trahir.

le chauffeur

Mais moi, attention,  je ne voyage que vers ma vie. Mon salaire. Ma maison. Les aliments. Femme et enfants n'est-ce pas? C'est ma seule destination.

l'Attendu

Vous inventez l'arrivée, qui ne serait rien sans les travailleurs de la route. Qu'on y parvienne ou pas, rien ne pourra plus nous l'ôter.

quitter, tuer, abolir. dès les premiers mètres parcourus, vous annulez ma vie passée, vous me recevez dans le monde à venir.

le chauffeur

Si je savais comment faire, on se passerait de voyage. Vous y seriez déjà, sans délai et sans attente. Je n'aurais rien à faire. Vous tuer peut-être? Mais ce n'est pas aussi bien. Allez, faut  ce qu'il faut.

l'Attendu

Vos roues broient l'illusion, l'illusion d'être ici, l'illusion de partir, l'illusion d'arriver. Vous quatre roues, meules obtuses  votre grain est le temps, votre farine la vie, le pain final est la mort. Sans ça nous ne serions rien.

nourrissez-moi d'espace, abreuvez-moi d'étendue, gavez-moi de poussière et de vent, faites-moi disparaître dans un nuage ardent. Prévoyez le retour.

 ( annonce au haut parleur; "Pour motif de sécurité, tous les départs sont suspendus jusqu'à nouvel ordre." policiers. quelques voyageurs. masqués. le même masque pour tous. chacun porte une valise. toutes les valises sont identiques )

l'Attendu parle dans une sorte de murmure plaintif, nullement révolté

 le chef de la milice (  brassard et mitraillette )

Assis! tranquilles! confiants! décontractés! cool! zen! ne pensez pas! ne vous tracassez pas! ne vous posez pas de questions!

l'Attendu

Monsieur, s'il vous plaît, dites-moi, qui c'est qui ne part pas? moi, je voudrais bien ne pas partir, mais je veux que vous sachiez la vérité, je veux tout vous dire.

Le mal est fait, même sans bouger je voyage, je voyage, je voyage vers ça, vers ça (montre sa figure, le devant de son corps).

Plus vous me retenez et plus je voyage.

Heureusement que vous êtes arrivé pour y mettre bon ordre. Là, au moins, je sais sur quel pied danser, pardon, sur quel pied ne pas danser. Puis-je songer au voyage?

le chef de la milice:

Vous pouvez! Comme ça vous pouvez! liberté intérieure! liberté de penser! songez! pensez! ne bougez pas! ne dites rien! regardez-les, c'est ce qu'ils font tous.

l'Attendu

Vous avez raison. Finalement, leur voyage n'était qu'illusion et vanité. Plus grand sera l'arrêt, plus grand sera le départ. Partir ou rester est devenu pour eux un cas de vie ou de mort. Moi, je le savais déjà.

Votre sagesse vous honore. Non seulement vous pensez pour nous, mais encore vous agissez pour nous, de gré ou de force. Vous êtes le destin incarné.

le chef de la milice:

C'est comme ça que je vous sauve la mise! à vous et aux autres! Vous n'avez pas à décider! moi non plus! les ordres! les ordres!

l'Attendu

Vous nous ouvrez la route. Quand vous nous quitterez, c'est la mort qui s'éloignera de notre chemin, et nous passerons. Nous passerons.

Nous avons tous la même destination, plus lointaine que toutes les attentes. Un peu plus loin que tous les autres, les vivants. Nous passerons.

le chef de la milice

Nous passerons tous. Dans un siècle aucun de nous ne sera vivant, tous claquemurés dans la même mort. C'est pour ça que nous sommes ici entre nous, enfermés, sans témoins.

l'Attendu

Et si l'un de nous devenait fou? Peut-être plusieurs, peut-être nous tous? Si la folie de partir quand même s'emparait de nous? Je sais de quoi je parle. Si nous prenions la fuite?

Qu'est-ce qui est préférable pour un homme, sauver sa vie ou respecter les lois de la cité? Quitte à mourir.

le chef de la milice:

Vous mourrez! La mort n'est rien! Les morts n'existent plus! Les morts n'accusent pas!

(haut parleur "l'interdiction de voyager est levée. Tous les passagers munis d'un laissez passer sont autorisés à monter dans le car. Nous vous souhaitons un bon voyage". Tout le monde se rassoit soulagé.  Les policiers se retirent en bon ordre )


 

tableau 4

 port de mer; passage de navires sur la ligne d'horizon.

dialogue avec la bitte d'amarrage

(s'achoppe à la bitte d'amarrage, trébuche, manque tomber, s'écrie "saloperie" crache dessus)

l'attendu

Le bord du monde. l'attache, le rivet le clou qui nous cloue à l'au-delà .

J'irai d'un amarrage à l'autre.

C'est donc ça  la terre d'où je suis issu! C'est donc ça la borne du monde!

Ça me convient. L'arrêt est mon but. J'ai trop trahi,  j'ai trop fui c'est l'heure d'arriver.

 Ça invite à l'ancrage. je peux m'asseoir ici et voir passer tous les navires, jusqu'au dernier.

tu es une nef comme une autre.

Tu dénonces  le mensonge, tu déments l'aboutissement . Tu mets à nu la fausse limite tu tournes en dérision l'illusion de l'arrêt. Tu ridiculises l'idée même de la butée. Tu amarres l'infini

Tout bêtement, d'avoir les pieds sur terre et la tête évasive.

Dernier hoquet du monde, dernier spasme de la terre, l'os de la bête primitive, foulée fossilisée, sel et rouille, repère de l'abandon.

Tu n'attaches que ce qui veut s'attacher. Nue et vide tu révèles la nullité des liens.

Combien de cordages tu as reçues, combien de cordages tu as lâchés! Tout peut toujours recommencer.

Mais c'est vrai, tu n'es pas que ça. Mouillée par les vagues, rongée par le sel, toi aussi tu es mer en quelque sorte.

épine de fer dans la chair du naufrage, verrou noir de la noyade, clou /inébranlable/ qui cloue le monde à lui-même. le monde qui doit sombrer pour que je sombre

L'attendu

Alors, commandant, si on partait?

Le commandant

Pour qui me prenez-vous? Je ne suis pas à votre service. Ce que je fais n'est pas un travail, ce n'est que de la navigation. Vous ne pouvez pas savoir, une navigation si longue que les départs, les arrivées, les ports, les écueils ne sont qu'un infime caillou sur ma route, que j'écrase sans savoir

l'Attendu

j'arrive moi du fond d'un naufrage. je devais vous rencontrer. il faut partir. il faut changer de naufrage.

je veux sombrer avec tous les autres, couler dans le même océan pitoyable que tous les autres humains

le commandant

Considérez-vous embarqué, en partance, votre survie votre destin votre espoir entre mes mains. Sachez que je ne m'en soucie pas, je ne peux pas faire mieux que la vie.

l'Attendu

Moi seul je fais route. Vous évitez les écueils, vous contournez les obstacles, vous louvoyez . Moi j'ignore les détours, moi je suis le chemin.

Vers peu de chose. Mais je ne sais pas y aller seul.

 le commandant

Naviguer m'intéresse. Vivre, par contre...Votre vie, par exemple...Mais je fais grand cas de votre navigation.

l'Attendu

En route dans le naufrage probable, nous commettons entre nous  un lien de fiançailles. Vous vivez si je vis, je vis si vous vivez. L'arrivée à bon port saura défaire nos liens comme s'ils n'avaient jamais existé.

Car enfin vous reconnaîtrez que vous n'êtes en quelque sorte qu'un véhicule, un mulet fabuleux, les quatre pieds du destin.

le commandant

Oui, mais, d'un autre côté,...  aucun mort, jamais. Aucun naufragé. Aucun noyé. Aucun homme passé par-dessus bord. Contrairement à la vie, je n'ai jamais fait mourir.

l'Attendu

Et si je tue le capitaine, que devient le voyage? Vous devriez vous méfier d'un naufragé invétéré, d'un intoxiqué du naufrage, peut-être le seul voyage qui vaille.

C'est du moins ce qu'on m'avait appris à l'école, à l'armée, dans l'entreprise, et ne parlons pas de l'amour.

le bourlingueur

(déguisé en "loup de mer":  pull de marin, casquette, barbe en collier, pipe, teint basané par les vents du grand large, très grand sac de marin en bandoulière )

Divertissement ou devoir, les gens qui naviguent ne naviguent pas vraiment. Moi, c'est mon unique occupation. Même à terre. La terre n'est que le ciment qui joint un voyage à l'autre.

l'Attendu

J'aurais pu être vous, mais  aurait fallu commencer dès le premier vagissement. Prendre la mer à la première respiration, sans hiatus.

Le plus petit hiatus est fatal, la plus légère hésitation est mortelle. Je su

is né, j'ai pris mon souffle, j'ai ouvert grande la bouche, j'ai redouté la noyade et j'ai tergiversé.

Je ne voyagerai jamais pour de bon, comme vous.

Vous nous supplantez, tellement, que même une course éperdue ressemble à l'immobilité. Vous ne voyagez pas vraiment, vous êtes au-delà. Vous campez dans le lointain.

le bourlingueur

Sous mes pieds sous mon corps, ce n'est même plus un voyage, c'est le monde. Si tout les gens naviguaient  il y aurait moins de haine. Mais ils aiment tellement leur existence de naufragés! Tellement accrochés à la terre, ce petit radeau mortifère!

l'Attendu

Je serai tout de même le compagnon de route du plus grand et du plus célèbre des bourlingueurs. Vous me regarderez quelquefois, vous me permettrez d'échanger des salutations, quelque paroles de simple courtoisie, Je voyagerai dans votre sublime voyage, je saurais de quoi il retourne. Je peux même renoncer à mon voyage personnel. C'est peut-être en vous que je suis l'homme à venir.

Je n'habite que votre foulée, je ne navigue que dans votre pas. Vous transformez le monde en route maritime. Le reste ce ne sont que des escales.

le bourlingueur

Mais j'ai aussi habité votre monde. Moi aussi j'ai connu des gens, j'ai même un peu voyagé dans leurs vies, chez eux, en eux. Mais je n'aime rien tant que la grande solitude marine, j'y suis né.

l'Attendu

Et l'arrivée donc? Songez aux séparations. Moi, je vais devoir me séparer  de vous, fondamentalement car vous incarnez le voyage. C'est simplement de moi  que vous vous séparerez, et ce sera facile. Mon départ commencera alors, retardé, mais  outrageant et exaltant.

Vous êtes la dernière escale qui manquait dans ma vie. Au-delà je n'ai même pas à partir, je serais définitivement errant.

 le bourlingueur

Allez, devenez vous-même votre propre voyage. Soyez navigation. Soyez votre amarrage et votre ancrage. Tous les hommes pourront un jour naviguer côte à  côte.

l'Attendu

J'accède à la même précarité qui va vous affliger. j'atteins à la magnifique précarité radicale de l'homme qui voyage pour voyager, l'homme qui n'accoste pas. Je naviguerais dans la précarité des hommes, exacerbée par la mer.

Je serai l'ancre et la nef..

tourne le dos au quai et disparaît en marchant

Fin


samedi, octobre 22 2011

Vie

premier tableau

l'origine

 


 

 

 

( grande salle de réunion. Portes et fenêtres ouvertes. Mouvement des rideaux dans le vent.

Armoires ouvertes, classeurs éventrés.  Ambiance de débâcle. papiers et dossiers jonchent le sol.

Des soldats entrent et sortent, emmenant des colis et des caisses.

Moteur de camion.

Les personnages sont assis sur leurs valises, habillés pour sortir.

Vêtements civils ordinaires. Tous portent des bottes militaires.)

 

 

1        scène 1         1         1

 

la Matrone (seule)

 

Écoutez-moi,  pauvres vainqueurs.

Je vais vous instruire.

L'humanité n'est que la maladie  honteuse de l'humanité

Elle cherche par tous les moyens à en guérir

Regardez autour de vous

Qui n'a pas vu la frénésie du désir de changer?

Les pires moyens, les crimes utilitaires, les spiritualités débridées, la honte et le dépérissement

Nous, nous sommes la vie, nous donnons le remède et la rédemption.

Nous aurions produit des milliers de créatures valables.

Par la vigueur de nos mâles

Par le ventre de nos filles nous les aurions sauvés.

sans qu'ils n'en aient jamais rien su

Ils seraient restés purs.

Purs comme des dieux.

 

2          Scène 1         2         1

 

La Matrone (à l'Intendant)

L'organisateur est le père de la race

L'abeille mère de la grande ruche des justes et des purs

La racine de notre puissance génésique.

Ta compétence représente l'artefact manquant

Ce que suppléaient toutes leurs simagrées inutiles

Les mains jointes, les prosternations,

L'espérance et la ferveur

Toutes les images et tous les symboles de ce que tu fais pour de bon.

Tu es la réalité du passage, volontaire, délibéré, impitoyable

Comme si c'était fait.

En attendant la vérité.

 

3         Scène 1         2         2

L'Intendantla Matrone)

 

La vérité est le désir.

Je crée le désir,

Celui qui rampait, souillé, mutilé, amputé de son véritable but

Incapable de vouloir.

Le désir est la volonté

Je crée la volonté et je passe.

Je resterai moi emmuré dans le passé, définitivement

J'aurai servi

On ne verra de notre rêve que toi

On ne verra que la volonté et le désir

Les basses manipulations seront oubliées

Notre loi sera celle-ci:

Jamais de volonté sans désir, jamais de désir sans volonté.

Je suis la volonté

 

4          Scène            1         3         1

La Matrone (au Régent)

 

Ce seront tes enfants

Ça réveille le passé qui t'a produit et qui en garde la trace

Le passé qui en te produisant a su produire l'homme

Nous sommes les accoucheurs de toi

De tous ceux qui seront à ton image

En toute pureté.

 

5         Scène1         3         2

Le Régentla Matrone)

 

Je viens du fonds des âges

Mais tu es ce qui fait vivre

Même moi.

Sans ta dévotion je serais certes qui je suis

Mais je le serais pour rien.

 

6         Scène            1         3         3

L'Intendant (au Régent)

 

Je purifie le monde où tu résides, où tu loges,

Pour qu'il devienne compatible avec ta vérité

Tu es la préfiguration des plus hautes destinées.

À nous la colère et la destruction

Que tu n'as même pas à voir

Rage et mort sont des choses qui auront été avant toi.

Tu es au-delà pour toujours.

 

 

7         scène 1         3         4

Le Régent  la Matrone)

 

Nous pourrons mourir.

Nous mourrons en soldats.

Je suis le pourvoyeur de ta mort.

Sauvée et magnifiée

Sans moi tu risquais une mort inutile et dépourvue de sens.

Une mort de mort, une mort de cadavre.

Je te procure une mort justifié, empreinte de sainteté

D'impitoyable sainteté.

 

8         scène 1         3         5

La Matrone (à l'Intendant)

 

Tu auras vécu emmuré dans l'espoir

Reclus dans ton entreprise.

Comme une forteresse dont le cœur bat en mon corps

Dont le sang coule en mes veines.

Je t'assure la protection absolue de l'amour absolu.

Tu peux remplir ta fonction.

Fabrique l'homme

 

9         scène 1         3         6

L'Intendantla Matrone)

 

Oui, nous sommes son sol, sa terre, sa nature

Mais nous allons plus vite que la simple nature

Nous n'attendons pas que la terre de l'homme nouveau se purifie d'elle-même

Tout se passera comme si la terre n'avait pas existé avant lui.

À condition qu'il naisse.

 

10        scène             1         4         1

La Matrone (à l'Expert)

 

viens, approche, humble serviteur.

Tu es la mort et la vie.

Ni la volonté ni la compétence ni l'exemple

Ne seraient rien sans ton humble et digne participation.

Toi et tous les exécutants vous vous êtes damnés pour la cause.

Vous en aviez quelques dispositions au départ

Mais c'est nous qui vous avons guidés vers le mal.

Le vrai mal enfin sacralisé.

 

11       scène 1         4         2

L'Expert la Matrone)

 

J'ai fait mon devoir

J'ai obéi aux ordres.

J'ai fait de mon mieux.

Détruire le mal là où il est

Toujours dans des corps

Ce ne sont que des corps après tout

J'ai remplacé le temps et la nature.

Sans échec ni déchet.

 

 

12       scène 1         4         3

La Matrone (au Régent)

 

Nous sommes seuls.

Le désert nous guette.

Le désert sans humains

Où rôdent peut-être quelques rares représentants de l'homme à venir

Comme toi, pur et initial,maître de la destinée.

Nous allons vaincre le désert.

Nous ne retomberons jamais dans l'adoration des saints, ces criminels, destructeurs de la volonté.

Nous exterminerons les prophètes et les prédicateurs de la déchéance.

Nous étranglerons les dieux, et toutes les créatures  de l'autre monde.

Existe, tue, sauve-nous de l'abîme.

 

13       scène 1         4         4

Le Régentla Matrone)

 

Je suis tout et je ne suis rien.

Je suis l'émissaire, le lien, le guide.

Mais tu es  notre âme immortelle

Vouée à disparaître si j'échoue.

Nous sommes sur le front et nous y resterons

Adorés et maudits.

Je tiens debout dans la débâcle

Pour mieux m'anéantir.

L'œuvre accomplie, nous disparaîtrons en majesté.

 

14       scène 1         4         5

La Matrone (à l'Intendant)

 

La mémoire voilà l'ennemi.

Vos notes vos archives votre correspondance devront disparaître.

Scellés dans le passé comme dans un coffre fort.

Mélangés au passé comme les cendres des morts.

Enclos dans le ciment d'un passé impénétrable.

L'homme à venir sera exempté de savoir.

Il ne saura jamais rien de nos manœuvres et de notre science de primitifs, d'ancêtres frustres, de rebouteux.

 

15       scène 1         4         6

L'Intendantla Matrone)

 

Oui, vous dites juste et la chose est prévue.

Notre technologie prévoit notre anéantissement.

Quand tout aura été fait, l'histoire sera si différente que nous n'aurons plus de rôle à jouer.

Dans le monde nouveau, notre action sera incompréhensible.

Ta sagesse nous guide vers l'ultime sacrifice.

 

16        scène 1         5         1

La Matrone (à l'Expert)

 

Viens, montre-toi

Pauvre tâcheron du destin.

Pauvre poseur des briques d'un édifice immortel.

Nous ne durerons pas plus longtemps que toi

Nous serons identiques dans l'oubli.

Tu es comme cette pauvre race humaine que nous avons le devoir de guérir d'elle-même.

Ou à euthanasier.

Avec compassion et sans trembler.

 

17       scène                        1         5         2

L'Expert la Matrone)

 

Notre dessein est clair.

Nous ferons tout pour que naisse le guide

Et s'il fallait déplacer chaque grain de la poussière du sol,

Pour ensuite le remettre à la même place, nous le ferions

Pendant des siècles  pendant des millénaires nous le ferions.

Nous n'avons jamais trahi

Nous ne trahirons pas

Nous ne trahirons jamais.

 

18       scène 1         5         3

La Matrone (au Régent)

 

Nous reprendrons le combat, nous engendrerons le guide.

Même toi, tu ne fus que l'arc tendu vers l'humain

Le guide qui va naître avisera.

En attendant, tu  as su sauvegarder ta propre excellence.

L'homme rudimentaire, l'épure, est mort, anéanti, disparu en toi

En ta vastitude morale.

 

19       scène 1         5         4

Le Régentla Matrone)

 

Notre histoire était belle.

J'étais l'éternité enfin atteinte

Je ne pouvais disparaître qu'au profit du nouveau guide

Celui qui allait naître

Celui que nos héros, mâles et femelles se vouaient à engendrer.

Vous m'auriez procuré la possibilité de disparaître.

Et en ma disparition l'histoire commencerait.

Tout ce qui nous reste est ce récit.

 

20       scène 1         5         5

La Matrone (à l'Intendant)

 

Quand le chef renonce, l'administrateur poursuit.

Tu es notre pisteur, notre astrolabe

Le chemin de ta vie jusqu'à ta mort nous guide.

Ta naissance est l'alpha et ta mort l'oméga

Du grand chemin tracé vers l'homme qui vient.

 

21       scène 1         5         6

L'Intendantla Matrone)

 

Nous les gestionnaires, les responsables,  nous transformons les humains en outil du destin.

Toi, plus que les autres, tu es la source de ce qui est le plus humain parmi nous.

Tu repères ce qui n'existe pas.

Tu signes la transition.

 

22        scène                        1         6         1

La Matrone (au Régent)

 

Nous sommes tes outils.

Ta grandeur ne vient pas du fait que nous t'aimons, que nous te vénérons, que nous te jurons fidélité.

C'est à cause de ce qui commence en toi et qui est plus que toi.

Tu en es le rejeton vieilli, sénile, déchu.

Même si, tel que tu es, tu es le plus grand que l'on puisse concevoir.

Notre désir va tout entier vers l'origine qui t'a produit, et qui en produira un autre, plus grand que toi.

Nous savons retrouver l'origine.

 

23       scène                        1         6         2

Le Régentla Matrone)

 

Et pourquoi crois-tu que je tienne à toi?

Tu me guides vers mon abolition

Vers une sorte de mort,

Vers le retour de ce que j'aurais pu être

Autrefois, juste avant moi.

Je suis la cible désignée d'un sublime assassinat.

 

24       scène 1         6         3

L'Intendant (au Régent)

 

Nous aurons la force de t'anéantir.

Car nous ne sommes dupes de rien, même pas de ta grandeur.

Tu nous appris toi-même à nous méfier de toi.

Tu nous interdis de te prendre pour modèle, car nul ne sait à quoi ressemblera vraiment le nouveau guide

Tu es un repère, et non un aboutissement

Tu es la gangue à dégager autour du pur minerai primitif.

Tu ne te dresses pas sur un trône, tu t'expose dans un laboratoire.

 

25       scène 1         6         4

Le Régent  la Matrone)

 

Je vis pourtant, je survis à la débâcle.

Tu es ma durée

Tu es mon métabolisme et ma décomposition.

Je te pardonne et je t'accepte comme la vie

Nous savons pourquoi en cet enfant sublime venu du fond des âges

C'est un peu moi qui est en train de renaître.

 

26       scène 1         6         5

La Matrone (à l'Intendant)

 

Sans la compétence du gestionnaire je serais peu de chose

Par toi j'ai des pieds et des mains

Sans toi j'aurais de ailes et je serais pur esprit.

Tu ramènes notre désir sur terre

Pour tuer et pour procréer

C'est la voie vers la purification de l'espèce

Tu es le dernier intermédiaire.

 

27       scène 1         6         6

L'Intendantla Matrone)

 

Oui, je suis accablé de besogne.

Je produis tout, en quelque sorte.

Je produis le guide, je te produis toi-même

Je ne sais pas qui tu es ni ce que tu es

Je ne connais que ta version terrestre, technique, protocolaire.

Je te produis comme tout le reste.

 

 

 

28       scène 1         7         1

 

La Matrone (à l'Intendant)

 

Je te produis.

Tu es en moi

Je t'incorpore

Je suis l'araignée mère

Je tisse la grande toile qui nous réunit à l'origine.

Tu ne peux pas faillir.

(s'étreignent)

 

29       scène 1         7         2

L'Intendant la Matrone)

 

Je suis dans ta chair.

Et nous communions dans le même cannibalisme

Tout ce qui est doit mourir

Même mon cerveau

Même nos os

Pour que le grand leader ressurgisse et nous guide

Merci à toi

Tu nous procures la vrai mort.

 

30        scène 1          8         1

la Matrone (seule)

 

Nous ne sommes presque plus rien

Mais encore beaucoup trop pour nos pâles vainqueurs.

Nous hanterons la chair de ceux qui vont nous tuer.

Ceux qui nous font disparaître nous retrouveront dans leur esprit.

Nous resurgirons au centre de leur pays

Et ils ne nous verront pas.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

deuxième tableau

l'idéal


Hangar délabré, usine désaffecté. Grands baies vitrées. Carreaux poussiéreux et cassés par endroits. Végétation envahissante. Grand portail  ouvert sur un paysage plat et désert. Les personnages ont repris leurs vêtements de fonction; La Matrone en tailleur rose, l'expert en complet veston strict, bleu marine, cravaté, attaché case. L'expert en blouse blanche et mallette de docteur. Le guide en grande tenue de dictateur d'opérette, casquette militaire. Toujours bottés.

 

 

1        scène            2         5         1

La Matrone (à l'Expert)

 

C'est donc ici le nouveau siège du monde

Ici la nouvelle Jérusalem ici la grande prostituée qui crie

Et qui pousse le cri du grand accouchement

L'enfant est peut-être déjà là.

Égaré dans le monde des hommes.

Nous le rejoindrons. Nous allons le retrouver.

Nous ne sommes que chair préparatoire.

Nous convergeons vers le nourrisson miraculeux.

Sinon, nous ne saurions même pas disparaître.

Tu es le chien, le pisteur de cette traque sublime.

 

2         scène 2        5         2

L'Expertla Matrone)

 

J'ai  traité des milliers de germes.

J'ai inoculé dans leurs veines tout ce qui a quelque valeur en notre semence et en nos ventres.

Ça mourra ou ça ira au-delà de nous.

Sous quelque forme que ce soit,

Ça vivra et agira, quelque part dans le monde.

Que nous le sachions ou non

 

3         scène 2        5         3

La Matrone (au Régent)

 

Ils seront les autres.

Les premiers humains de l'autre humanité

Celle que nous n'haïssons pas.

Notre guide à naître devra croître et persister.

Nos cadavres sont le terreau de la régénération.

Nous  mourons bien.

Notre génération tout entière aura été le père et la mère de ça.

Sauf si les gens vivants s'en emparent, les sombres, les lugubres, les tourmentés.

Dans ce cas, nous aurons été la fin de l'histoire.

Nous donnons notre extinction.

 

4         scène 2        5         4

Le Régent (à la Matrone)

 

J'ai tout donné au peuple.

Et mon sang et mon âme

Je leur appris à aimer le nouvel homme et le guide qui va naître.

J'ai engendré.

J'ai rendu le peuple fécond d'un maître.

J'ai su transformer vos simples vies en destin.

J'ai prouvé que c'est possible

 

5         scène 2         5         5

La Matrone (à l'Intendant)

 

Ce lieu te recueille peut-être pour toujours.

Nous n'avons plus de terre, mais le ventre subsiste d'où sortira la terre

Tu demeureras.

Tu survivras à la fatale transition.

Tu es la physiologie du projet,

La machine permanente de sa pérennité.

Ta fonction survivra

Ta fonction te survivra.

Neutre, irréelle, décrite, négligeable et vitale.

Tu es plus que l'acte.

Tu es son ossature, tu es sa chair.

 

6         scène2         5         6

L'Intendantla Matrone)

 

Je suis cette charpente, son fer et sa structure.

Tenons bon dans ce radeau de fer.

Collaborons jusqu'au bout.

Vous demeurez dans l'idéal, moi je fais des calculs.

Moi, je compte.

Je ne suis que calcul.

Ce qui contredit mes calculs ne peut pas être.

Mon esprit est peu de chose.

Mais c'est le sol numérique du monde.

Après nous, tout ce qui vit vivra dans le nombre.

 

7         scène2         2         1

La Matrone (au Régent)

 

C'est l'heure du bilan, et il est glorieux.

Nous ne pouvons plus perdre.

Si on égare le sublime nouveau né, il y a toi.

On t'aura eu, irrémédiablement.

Toi dont l'esprit est allé jusqu'à la limite extrême de ce que l'humain peut concevoir.

On le saura. Quelqu'un devra le savoir.

Des dieux le sauront

Des dieux qui écoutent.

 

 

8         scène                        2         3         2

Le Régentla Matrone)

 

Ma pensée ne serait pas sans toi.

Tu es la lecture

Le réceptacle

L'ange du savoir.

Tu survivras à ta propre disparition, car j'écris en toi.

Tu es la chair de l'histoire

Ta conscience charnelle engendrera le Guide.

 

9         scène             2         3         3

L'Intendant (au Régent)

 

Ravalons donc nos mythes.

Regardez-nous.

Dépouillés de tout, bientôt dévorés par les rats qui nous cernent,

Nous allons tout reprendre du début.

Entourés d'ombres et de morts

Nous ferons tout avec ce qui reste .

 Nous avons encore l'homme la femme l'expert et  l'organisateur

Attendons, durons, renaissons.

Nous avons tout.

Même toi, L'absent.

Une heure de plus.

Il faut durer seulement.

 

 

10       scène2-3-4

Le Régent  la Matrone)

 

Ce ne sera pas nous.

Nous avons souillé l'image du guide qui doit naître et dont on ne sait rien.

Vous avez fait de moi la mesure et le modèle du sauveur qui nous ignore

Nous avons joué. Un jeu de paroles et de gesticulations.

Même la mort infligée ne nous rend pas plus réels.

Vous m'avez fécondé d'un monstre.

J'ai porté ça dans mon ventre.

La mère de l'homme n'est pas ce que vous dites

Elle n'est pas un moule, elle est un chemin.

Un simple véhicule du destin.

 Le corridor entre le bas et le haut, que la providence saura  utiliser.

 

11       scène                        2         3         5

La Matrone (à l'Intendant)

 

Nous sommes en train de le perdre.

Partons d'ici. Essaimons.

Je veux tout recommencer.

Je reprendrai la tête de cette légion de ventres féconds qui attendent notre bon vouloir.

À toi de trouver le lieu et de poser le décor.

Sacre ce lieu de détresse.

Chambre de fécondation, centre de sélection.

Car ou bien l'espéré est-il là et nous le ferons naître

Ou bien serons-nous assurés pour toujours qu'il n'existe pas.

 

12       scène2         3         6

L'Intendant la Matrone)

 

Assez de rêvasser dans le chaos.

L'ordre doit régner.

Je sais mater le chaos.

Nous saurons te préserver.

Mère de toutes les mères, reine de la pure conception.

Nous sauvegarderons ta fécondité transcendante.

Bien administrée, elle est la source de toute fécondité.

Sinon nous mourrons.

 

13       scène 2        2         1

La Matrone (à l'Intendant)

 

Nous sommes encerclés de  leur dédain,

Ils dressent autour de nous  un rempart de mépris.

Ils ne nous connaissent pas.

Forte tumeur d'histoire dans les tissus de leur méconnaissance.

Fœtus puissant recroquevillé dans le ventre de la bête amnésique.

Quoi que tu organises, organisateur, songe à nous assurer l'oubli.

C'est là que nous croissons.

 

14       scène 2         2         2

L'Intendantla Matrone)

 

Ne nous méprenons pas

Ce n'est pas un siège, c'est un consentement.

Nous ne sommes pas  captifs, nous les survolons

J'ai pris toutes les dispositions.

J'ai détruit nos archives.

J'ai cassé la séquence du réel.

Pour nous soustraire définitivement à la séquence des générations.

Il ne reste plus que le désert et toi.

Nous créons la place vide pour le premier habitant.

 

15       scène2         6         1

La Matrone (au Régent)

 

Tout est à faire.

Toi-même, sommet de l'humanité, tu n'es que le zéro de l'échelle qui mesure l'humain.

Le jeu de la nature et la sagesse du destin t'ont produit, et nous ont procuré le grand paramètre.

Nous lisons en toi le récit de ce qui doit être et de ce qui ne doit pas être.

Nous grouillons sous toi.

Nous imitons la nature qui t'a produit.

Mais en mieux.

 

16       scène             2         6         2

Le Régentla Matrone)

 

Mieux que ça.

Je suis le mort

Le disparu qui en disparaissant dévoile la route

L'anéanti qui ouvre l'étendue du monde à tout ce qui doit venir.

Le meilleur et le pire

Je trace le chemin, je définis la hauteur.

Faites-en bon usage.

 

17       scène2         6         3

L'Intendant (au Régent)

 

Tu renaîtras par nos œuvres

Je rentabilise la débâcle.

Je transforme l'encerclement en fabrique de l'histoire.

La fondation des millénaires inouïs se fera ici même

Dans ce lieu de détresse, dans ce ventre vilipendé.

Nous serons rusés et sans pitié.

Nous capturerons le couple initial,

L'Adam et Ève créés et dirigés par l'homme même

Et le nouveau guide naîtra ici où nous sommes.

Mieux que dans les crèches de Bethléem

 

18        scène  2          6          4

Le Régent  la Matrone)

s'approche de la porte, revient vers la Matrone

 

Les armes se sont tues.

Je te crois

Je te confirme dans ton rôle.

Tu es ma durée.

Par toi ma vie et ma mort sont synonymes

Tu es ma présence.

Tu fais fonctionner mon être parmi vous

Les encore humains

Les humains tout court.

Je suis la subversion

La grand crise de l'histoire

Tu instilles le feu du scandale dans les artères du monde.

Tu accrédites le fait que je suis une fatalité.

 

19       scène2         6         5

La Matrone (à l'Intendant)

 

Ils ne le retrouveront jamais.

Nous préfigurons sa destruction.

Tu es son acte, moi celle qui rend féconde son absence.

Qui rend humaine la plus grande des Absences.

Il est déjà le repère et la forme du néant béant et fertile

Où tout peut commencer de nouveau.

Tu es le monde qui remplace le monde,

cette ombre vénéneuse qui nous assiège.

 

20       scène2         6         6

L'Intendantla Matrone)

 

Nous ne savons rien de la  mort

Tu es vie implacablement.

Tu émascules l'ennemi.

Notre sérénité les extermine.

Nous sommes indifférents.

Nous gardons la tête froide.

Nous exerçons la toute puissance avec sérénité.

Comme l'artisan du destin qui s'affaire paisiblement.

 

21       scène             2         4         1

La Matrone (à l'Expert)

(devant la porte)

 

Ils avancent comme une bête aveugle.

Ils ne savent pas.

Nous ne sommes pas enfermés dans un cul-de-sac

C'est leur terre qui est morte. Ils ont conquis le désert et la stérilité.

Ici, nous avons ton savoir faire,

Nous avons tes mains expertes qui façonnent le monde

Et toute sa grandeur provient de ton humble compétence.

 

22       scène2         4         2

L'Expertla Matrone)

 

Pas moi. Je ne suis rien. Je ne suis pas ici.

Un autre animal, obtus et infaillible me remplace.

Fait de mes actions, protocoles et techniques,

l'articulation sans faille de mes opérations consécutives.

Tout ça lié, cohérent, continu.

Segments pattes mandibules et antennes de la bête

L'automate aveugle et puissant sur lequel tout repose.

Je n'ai pas, moi, ni corps ni histoire.

 

 

23       scène2         4         3

La Matrone (au Régent)

 

Toi tu existes.

Tu dois fuir. Tu dois te préserver.

L'humanité n'a d'autre repère que toi et sa propre bassesse.

Nous c'est différent

Nous sommes déjà les éclairés.

To œuvre, ici, s'achève.

Nous sommes dans l'Ouvert

Fécondés par ton message.

Va ailleurs.

 

24       scène2         4         4

Le Régentla Matrone)

 

Viens.

J'étais en train de songer… Nous pourrions nous accoupler ici même.

Puisqu'il n'y a plus de vivier, plus de cheptel,

Et qu'ils sont tous là-bas, de l'autre côté, au loin, tout autour.

Le désert nous préserve encore, mais le désert  faiblit.

Accouplons-nous les uns aux autres, on verra bien ce qui en sort.

Peut-être le nouveau guide est-il déjà là, dans nos couilles, dans nos ovaires!

Cela prouvera notre excellence.

 

25       scène2         4         5

La Matrone (à l'Intendant)

 

Toi, mets-toi à l'écart.

Tu n'es pas véritablement humain.

Tu es le contexte, tu crées le décor, tu assures la vraisemblance.

Comme un décor, comme un échafaudage, tu seras détruit à la fin.

On t'ignorera. C'est là ta grandeur.

 

26       scène2         4         6

L'Intendant la Matrone)

 

Pauvre morte, nous t'aimons.

Tu es la chair de notre sang, l'enveloppe de notre esprit.

To destin est le destin de la chair. Produire et disparaître.

Ainsi notre histoire aura-t-elle été une histoire de corps.

Corps vivants, corps morts, corps fécondés, corps stérilisés, corps de plaisir, corps de martyre, corps de fierté et corps d'humiliation.

Nous avons mis bon ordre dans les caprices du destin.

Nous sommes l'intelligence et la raison.

Nous savons gérer tout ça.

 

27       scène2         1         1

l'Expert, l'Intendant, le Régent se figent en des postures conventionnelles, comme en un tableau vivant: l'Intendant penché sur ses dossiers, le Régent qui plastronne dans une pose arrogante, l'Expert en blouse blanche penché sur son microscope

la Matrone seule (à l'avant-scène)

 

Faites-le.

Le premier guide,

L'homme né au-delà du dernier des hommes, notre guide vivant,  a surgi un jour par accident.

Mais à chaque naissance le Sauveur est à nos portes.

Tenons-nous prêts à le servir.

 

28        scène  2          7          1

La Matrone (à l'Intendant)

 

Notre histoire n'a pas été écrite et ne le sera jamais.

Les cendres de tes archives rejoindront toutes les autres cendres.

Le souvenir de moi demeurera

Pas dans la pensée mais dans le sang des nouveaux hommes.

Et dans la terre ensemencé de morts.

 

29       scène2         7         2

L'Intendantla Matrone)

 

Les cendres et le sang son notre point de départ, notre chemin et notre arrivée.

J'en détiens le récit, moi, de A jusqu'à Z, de l'Alpha jusqu'à l'Oméga.

Mais c'est toi qui incarnes le temps et l'échéance.

Tout ce que tu n'a pas réussi à faire, ce sera fait.

Le guide surgira un jour

Comme si rien ne s'était passé.

 

30       scène             2         8         1

la Matrone (seule; se tourne vers la porte ouverte sur un paysage de  désert.)

 

Troupeau patient, cloportes du destin,

Vous seriez prêts à attendre le véritable être humain pendant des millénaires.

Nous vous l'aurions fait en quelques décennies.

Nous sommes prêts au pire pour que vous soyez dignes de votre profonde pureté et de votre infinie puissance.

Et nous nous serions incinérés nous-même, pour que vous n'ayez pas à savoir.


 

 

 

 

 

troisième tableau

la création


 

 Cour de prison. Les personnages sortent de leurs cellules et tournent en rond dans la cour Pour les dialogues, chacun quitte la file et avance jusqu'à se trouver au niveau de son interlocuteur. Après quoi a colonne se reconstitue.

Pour les monologues, la Matrone quitte le rang et s'avance lentement vers l'avant scène

 

 

 

1         scène             3         3         1

La Matrone (au Régent)

 

Vous.

Vous ne devriez pas être ici.

Vous ne devriez être nulle part.

Pour ouvrir la voie au Maître qui va venir

Il manque une grande plaie dans le temps.

Il manque un trou de sang dans la chair du monde.

C'est à quoi sert votre corps.

C'est sa fonction dernière

C'est le plan de la Providence.

Vous nous entravez.

 

2         scène3         3         2

Le Régentla Matrone)

 

Ta stérilité suffira.

C'est l'origine de notre histoire.

Voilà la lacune, l'interruption qui nous condamne.

L'Organisation t'a permis de faire naître des milliers d'enfants sélectionnés.

Et où est-il, le guide qui devrait naître?

Tu n'es qu'un ventre vide qui engendre le vide.

Il n'existe ici que moi et le néant.

L'un et l'autre pour l'éternité.

 

3         scène3         3         3        

L'Intendant (au Régent)

 

Vous et les autres, ramassis d'icônes déjantés.

Je détiens moi la véritable ossature du temps à venir.

Ce qui survit.

Mes calculs, graphiques, statistiques, recensements, codes et protocoles, principes de sélection et de rejet.

Une âme numérique, un être calligraphique qui survivra à nos corps.

Je détiens la forme du nouveau monde.

Je vaux le guide tant attendu.

Un automate sublime fait de mes fiches, mes classeurs, mes archives.

Je suis une mémoire de papier.

 

4         scène                        3         3         4

Le Régent  la Matrone)

 

Tu ne sais rien de nous.

Tu possèdes au plus une sorte de squelette

La peau morte de notre songe.

Tu es le maître des vers qui nous dévoreront.

Tu es le magicien du tombeau qui nous extermine et nous transforme en terre.

Et sur cette terre un nouveau Guide inscrira l'empreinte de ses pas.

Achève-nous.

 

5         scène             3         3         5

La Matrone (à l'Intendant)

 

N'oublie rien.

Tous ces événements n'existent plus que par ton entremise.

Tu peux tout nommer et décompter.

Sans ta mémoire écrite nos traces disparaîtraient

Englouties dans l'amorphe, dissipées dans le temps dépourvu d'histoire.

Tu es mémoire.

Tu es savoir.

Tu es semence.

 

6         scène3         3         6

L'Intendantla Matrone)

 

Femme, je ne te connais pas.

Je ne connais que la Grande Matrone

La gestionnaire des grandes fécondations

Celle dont je me réclame dans mes rapports, comptes-rendus, circulaire et instructions.

Toi, tu es comme une sublime bête qui erre nue dans mes interlignes.

 

7         scène             3         6         1

La Matrone (au Régent)

 

Tout est perdu, vivons seulement.

Dissimulons notre rêve, feignons qu'il s'est réalisé.

Accréditons l'idée que tu es le vrai, le dernier des Guides

Et que je porte en moi le germe de celui qui va te succéder pour s'emparer du futur.

Enchaînons.

Comme si rien ne s'était passé.

Au besoin, copulons pour faire vrai.

 

8         scène3         6         2

Le Régentla Matrone)

 

Laisse-moi à présent.

Je suis né sans le secours de ton organisation.

Et ce qui m'a produit peut encore produire cet autre, au-dessus de moi

Celui que j'annonce.

Le monde est déjà  notre organisation

Les hommes et les femmes sont déjà nos opérateurs.

Regardons faire.

 

9         scène3         6         3

L'Intendant (au Régent)

 

J'aurais dû tout faire moi-même.

Que ce soit Dieu, le destin, la biologie, le travail,le temps, la nature, ça élimine au hasard.

Or le cœur de notre entreprise est l'élimination

Sans notre action énergique l'humanité devient un corps qui s'empoisonne de ses propres déchets, qui se gorge de ses propres toxines.

Même seul, j'irai jusqu'au bout.

Je sais voir.

Je fais le tri.

 

10       scène                        3         6         4

Le Régent  la Matrone)

 

Je ne dois pas me tuer, je ne dois pas porter la main sur le guide.

Je ne m'appartiens pas.

Qu'attends-tu pour me faire disparaître ?

Libère-toi du spectre de ma mort à venir, qui te hante, qui assombrit ton rêve.

Libère-toi de ma mort.

Achève-moi, et va au-delà

Exerce ton talent chez les vivants

Dans le vivier où naîtra le vrai guide.

Ton projet est mon projet

Il est plus grand que ma vie.

 

11       scène3         6         5

La Matrone (à l'Intendant)

 

Tu  brûles d'agir et d'aboutir.

Et sur quoi veux-tu agir?

Sur quel matériel vas-tu opérer?

À part nous il n'y a plus rien.

Nos hommes et nos femmes se sont séparés et dispersés dans l'inconnu.

Tu n'as plus la maîtrise de la reproduction.

Sauf en repartant du début.

Sauf si tu me fécondes un million de fois

Pour pouvoir ensuite choisir de laisser vivre ou de supprimer notre fruit

Notre premier produit après le chaos.

 

12       scène             3         6         6

L'Intendant la Matrone)

 

Je ne suis pas géniteur

Je ne suis qu'archiviste, chroniqueur, rapporteur de notre Idée.

Un jour, plus tard, des esprits téméraires sauront l'adopter, la reprendre à leur compte,.

Les plus téméraires d'entre eux.

Ils signeront la perte de ceux qui restent en arrière.

Ce sera la sélection radicale.

 

13       scène             3         2         1

La Matrone (à l'Intendant)

 

C'est  la fin et j'ai beaucoup appris.

Notre  dessein est si juste que nous ne sommes pas nécessaires

Tu n'a pas besoin d'exister.

C'est le sang et la chair de tout homme qui recèle le germe de notre idéal.

Même le dernier des hommes n'a jamais produit que le sur homme.

Le premier des humains véritables.

Mais sa naissance trop charnelle le rabaisse, le transforme en sous homme.

Et de nouveau, éternellement,  cet avorton doit procréer ce qui le surpasse.

Leur sang ne nous oublie pas.

 

14       scène             3         2         2

L'Intendant la Matrone)

 

Fantaisie! Fumée!

Je ne laisserai pas faire.

Je ne les abandonnerai pas.

Je les infecterai, je sèmerait parmi eux la peste et ils seront anéantis.

Et quand ce sera fait, l'homme de bonne race pourra surgir.

Libéré de la légion d'ombres timorées qui l' engloutissent.

Je scellerai dans la terre les textes qui disent notre rêve.

Notre testament ne périra pas.

Je l'égarerai quelque part, sur le sol ou dans le sol.

J'exposerai leur avenir au plus grand des dangers.

Il y aura ceux qui tremblent, et ceux qui ressuscitent.

 

15       scène3         4         1

La Matrone (à l'Expert)

 

Te voilà pur et innocent.

Tu ne peux rien faire.

Nous t'oublions.

Tu te fais oublier.

Et cependant, dans toute cette histoire, tu étais notre membre viril,

l'apport paternel, le seul et unique phallus.

L'organe terminal, le dard, la dague

La fontaine de vie et l'épée flamboyante.

 Te voilà face au vide

Ta mission est terminé et tu vas disparaître.

Je te propose de durer.

Exerce-toi sur nous, étudie notre sang, notre semence, nos ovules.

Sépare le bien du mal

Le pur de l'impur

Brûle le déchet, féconde l'avenir.

 

16       scène3         4         2

L'Expertla Matrone)

 

Je survivra très bien sans vous.

Je survis très bien depuis des millénaires.

Ma compétence est bonne n'importe où.

Je suis un simple outil.

Apte à tout, capable de tout.

Quelqu'un aura toujours besoin de moi pour préserver la grandeur et la pureté de sa race.

Tu ne me séduis plus. Je suis l'homme de toute femme.

 

17       scène 3         4         3

La Matrone (au Régent)

 

Je sens qu'il approchent.

Ils vont nous séparer et nous serons seuls et dépourvus de sens.

Tu dois t'évader.

Pas vers le monde comme il est, où tu ne signifies rien.

Disparaît dans quelque cache, pan de mur, niche, trou, sous-sol, toit.

Où alors viens vers moi.

Je suis la grande alvéole.

Je suis le creux de l'histoire

Je sais cacher.

 

18        scène 3          4          4

Le Régentla Matrone)

 

Toi

Toi, tu es en moi

Sans moi, tu ne sais pas ton nom.

Sans moi tu ne connais pas ta chair

C'est mon œuvre et mon esprit qui t'ont engendrée.

C'est mon rêve qui te couve.

Bientôt je ne serai plus

Tu deviendras un lambeau de mon cadavre qu'on hésitera à brûler.

 

19       scène3         4         5

La Matrone (à l'Intendant)

 

Toi, qui sais, dis-moi.

Peut-on recommencer?

Peut-on remonter aux jours heureux, au début du grand projet?

Comment faire disparaître la trace de ce qui s'est passé?

Tu es la pire des traces.

Un jour tu parleras.

Oublier ne suffit pas.

Tu dois te détruire

 

20       scène            3         4         6

L'Intendantla Matrone)

 

Tu nous a déjà  détruits.

Tu a voulu organiser l'engendrement de celui qui viendrait nous tuer

Capable d'anéantir notre monde pour le donner à la nouvelle race qui n'existe pas.

Mais par rapport aux ombres humaines qui ont eu raison de nous, nous sommes, nous, la nouvelle race.

La dernière. Il n'y en aura pas d'autre.

Il est inutile de continuer.

Il est inutile d'exister.

 

21       scène3         8         1

la Matrone (seule)

 

Ils ont brisé la chaîne du temps.

Quelques heures quelques jours d'interruption et l'histoire meurt.

Ils ont lâché une bête impitoyable dans leurs cités dépourvues d'histoire.

Ils seront éternellement dévorés.

 

22       scène            3         5         1

La Matrone (à l'Expert)

 

Reste avec nous.

L'histoire n'est pas finie.

À défaut de partisans, nous agirons sur nous-mêmes.

Étudie notre sang, sonde nos reins et nos cœurs.

Sélectionne-nous.

Porte-nous au rang des Purs, ou bien décrète notre mort et notre crémation.

Tout sera fondé en raison

Ça restera entre nous.

 

23       scène            3         5         2

L'Expert la Matrone)

 

C'est trop tard. Vous n'êtes plus ce que vous êtes.

Vous êtes les débris issus d'un grand désastre.

La sélection est faite.

Il n'y a plus rien à détruire.

À présent je vais m'occuper de moi

Radicalement au besoin.

Je saurait me condamner et m'exécuter sans attendre leur bon vouloir.

 

24       scène            3         5         3

La Matrone (au Régent)

 

L'ennemi a tout mélangé.

Nous sommes identiques. Nous sommes une seule et même créature.

Le haut et le bas

La vie et la mort.

Le fugace et l'éternel.

Une seule tête à trancher.

Et l'avenir des hommes sera de nouveau intact et vide

Comme il était avant nous.

Comme il l'a toujours été.

 

25       scène 3         5         4        

le Régent la Matrone)

 

Non.

Nous n'attendrons pas.

L'adversité se chevauche.

Ça grouille déjà de monstres sous humains.

J'en suis recouvert.

Tiques de sang, asticots de charnier

Ça me dévore et tu ne peux plus rien faire.

Plus de taureaux et plus de génisses.

Plus d'étalons et plus de juments.

Les peaux molles se reproduisent follement.

Attendons leur déchéance.

Ils se détruiront eux-mêmes jusqu'au dernier.

Encore quelques siècles.

Et nous pourrons recommencer.

 

26       scène 3         5         5        

la Matrone (à l'Intendant)

 

Parlons encore.

Notre réalité n'est plus que de papier et de mots.

Chiffres, graphiques, rapports et instructions.

Tu détiens dans tes archives le golem, le héros fait de lettres, le surhomme de papier.

Thésaurise cette semence mentale pour le retour de l'histoire.

 

27       scène3         5         6

L'Intendantla Matrone)

 

Plus que ça.

Ventre fécond et rejetons astucieux, voilà ce que je détiens.

Simplement écrit, classé, catalogué.

Mais ventre d'où naîtront les mille démons qui achèvent l'histoire.

Nous créerons la fin.

 

28       scène             3         7         1

La Matrone (à l'Intendant)

 

Mon pauvre rejeton.

Tu ne sais pas te réveiller.

Tout ça pour ce peu de chose!

Il aurait suffit de l'imaginer

Tu peux toujours jouer avec tes bouts de papier.

Le destin sait contourner les mots.

Les papiers seront brûlés encore plus vite que les gens.

Seul le sexe de la femme invente l'avenir.

 

29       scène                        3         7         2

L'Intendantla Matrone)

 

Et ça m'a inventé.

Moi aussi, je suis issu de femme.

Moi et tout ce qui me compose

Mon génie d'organisateur, ma discipline inflexible

sont comme l'organe additionnel qui te manque

Mais que tu as engendré sans savoir.

Sans moi vous êtes des eunuques, des amputés.

Je sais et j'exécute.

Le fléau du monde est sorti de toi.

 

30       scène                        3         8         1

la Matrone seule (chacun des autres et parti vers sa cellule dès la fin de sa dernière réplique)

 

Je vais vieillir. Je vieillis.

Notre saga ne sera plus qu'une sorte d'hallucination, un accès de confusion dans un vieux cerveau

Un délire de la chair presque morte.

Le temps s'écoule en moi comme une exsudation sénile.

Ils m'oublient ici

 

(on la fait rentrer dans sa cellule)


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

quatrième tableau

 

 

l'expiation


salle de tribunal

pas de décor

pénombre

éclairage sur l'orateur

barre à l'avant scène

les  accusés   seront face au public.

Avant les auditions proprement dites chacun sera appelé à la barre, déclarera "non coupable" et reprendra sa place.

 

1         scène             4         7         1

la Matrone (au sujet de l'Intendant)

 

Le crime s'est déroulé dans les bureaux, dans les arcanes de la haute administration.

Nous n'étions qu'amour. Sans la démence bureaucratique de certains, sans l'obstination stupide de l'Intendant et de ses acolytes l'amour l'aurait emporté.

Songez, nous prenions pour nous tout le mal du monde.

Par notre sacrifice, ( car nous étions la cible de haine et de blâme ), nous aurions purgé nos prochains de toutes leurs infirmités, morales et physiques.

Nous aurions racheté l'homme.

Notre histoire du début jusqu'à la fin fut une Passion consciente.

 

2         scène             4         7         2

l'Intendant ( au sujet de la Matrone)

 

Elle était la gardienne du désir.

Or, joint à la toute puissance, le désir devenait fou.

Nous avons été piégés. Moi et tous mes collaborateurs.

Entre leurs caprices et notre performance il n'y avait rien.

C'était la consigne.

Et pourtant nul n'ignorait notre capacité à agir, à viser et à atteindre n'importe quel objectif.

Les critères étaient clairs et explicites.

On obéissait à des principes logiques et rationnels.

Je résume:

Depuis l'éternité, vivre et mourir ont été les outils fondamentaux de la production des humains.

Nous avons pris  la suite.

On ne condamne pas la nature créatrice de monstres, on ne condamnera pas les producteurs de l'homme véritable.

 

3         scène4         3         1

la Matrone ( au sujet du Régent)

 

Il nous a envoûtés, lui, le clown terrifiant, le sinistre saltimbanque.

Il a réveillé un  désir ancien.

Un désir ancien de plusieurs millénaires.

Considérez les humains et leurs mœurs.

Depuis d'innombrables générations, nous portons en nous ce désir d'engendrer l'homme.

Après des millénaires d'échec il apparut.

Le régent, le guide, celui qui s'affirmait régent et guide.

Le but semblait à portée de main.

Quoi qu'il fut en réalité, il était l'annonciateur de l'homme.

Il détenait le secret du plus proche avenir.

Il le détient toujours.

Faites-le parler et vous verrez.

 

4         scène             4         3         2

le Régent ( au sujet de la Matrone)

 

La femme corrompt l'idéal.

L'immixtion de la Dame fut tardive.

Au départ tout devait se passer entre hommes.

Ce n'était qu'un tri à faire, par le scalpel par les flammes par les mots.

Et ce tri ne nous aurait certainement pas épargnés, nous, les initiateurs de l'entreprise.

On aurait fait le tri entre nous, nous aurions vidé nos querelles à  la pointe de l'épée.

Nous nous serions purifiés les uns les autres par le fer et par le feu.

La méthode charnelle dont il est ici question, la méthode molle, la méthode dégoulinante, cela, est de son crû.

 

5 scène                     4         3         3

L'Intendant ( au sujet du Régent )

 

Et qu'était-il, le Guide, sinon un énorme fœtus qui n'était pas vraiment né?

Sans l'aide de mes services il croupirait dans une maison de repos, dans un asile de fous.

Je me suis démené pour cacher le fait qu'il n'existait pas.

J'ai fait croire à son existence, j'ai incité le peuple à produire des enfants à son image et ressemblance.

J'ai fait ce que j'ai fait.

Je souligne toutefois que sans lui aucune de ces choses ne serait arrivée.

On ne craint jamais assez les fœtus. 

 

scène 6         4         3         4

le Régent ( au sujet de l'Intendant)

 

Il l'a fait.

Il l'avoue.

Tout a germé dans l'esprit de l'Intendant.

J'étais, il est vrai, un pauvre homme sans histoire.

Bien entendu, je savais ce que chacun sait, que la tête de l'homme est remplie de créatures idéales, supérieures à ce que nous sommes.

Vous de même, messieurs les juges, garants de l'extrême probité.

Vous et tous les autres, vous vous autorisez à songer aux saints, aux héros, aux prophètes.

Mais vous nous reprochez d'en avoir fait autant avec l'homme lui-même.

L'intendant c'est autre chose.

Il fait.

Lui, il ne comprend pas les rêves.

 

7          scène  3          4          5

la Matrone (au sujet de l'Intendant)

 

Lui seul prétend avoir accomplit nos souhaits.

Nous n'en savions rien.

Il était le maître de l'occultation.

Il ne nous laissait rien voir.

Il maîtrisait totalement l'art de dissimuler.

Nous n'avons jamais vu le corps de nos nourrissons sélectionnés.

Il nous montrait seulement des fiches signalétiques, des comptes-rendus médicaux, des schémas anthropométriques.

Nous n'avons rien vu.

Nous n'avons jamais rien touché de nos mains.

 

8         scène            4         3         6

l'Intendant  (au sujet de la Matrone)

 

Heureusement que j'étais là car à la fin la grande Matrone n'était plus rien.

Elle croyait inspirer, inciter, promouvoir alors que toute l'action réelle était entre mes mains.

Tout fonctionnait si bien que le projet en marche se passait de nous tous.

L'idée m'avait imprégné.

Je portait en moi l'idéal du Régent, et la fertilité cosmique de la Matrone.

Je n'étais rien.

 

9         scène4         8         1        

la Matrone (seule)

 

L'acte d'accusation est incohérent.

Comment ose-t-on nous blâmer?

L'eugénisme de la nature est autrement plus cruel que le nôtre.

Les faibles les difformes les hideux les incapables les impossibles les inutiles

tous les condamnés à l'existence

Croupiront interminablement dans une vie misérable et honteuse.

Nous aurions épargné cela à nos enfants abolis, et de ce fait, à nos enfants à venir, et à toute l'humanité.

Nous ne serions plus jamais obligés de détourner le regard.

 

 

10       scène 4         5         1

la Matrone (au sujet de l'Expert)

 

Nous sommes différents, parce que nous avons tout accomplit.

C'était lui l'instrument inexorable, la perpétuelle tentation.

Par lui la providence changeait. Le sort devenait technologie.

Ce que vous acceptez comme étant la nature, était représenté dans notre monde l'expert, le petit sélectionneur.

Le dernier maillon de la chaîne de la volonté qui reliait le grand leader  aux humains.

Il accélérait le processus de sélection,

Il nous faisait gagner des millénaires.

Il était la fatalité.

Son indifférence était l'indifférence du destin, qui écrase aussi bien un juge qu'un insecte.

Il agissait cependant en humain, avec plaisir et férocité.

Ce qui explique son pitoyable fiasco, et notre échec à tous.

 

11       scène             4         5         2        

l'Expert (au sujet de la Matrone)

 

Dans mon idée, je me plaçais déjà dans l'aboutissement ultime du processus.

Mes centaines de sélectionnés, par  réitération du processus, seraient devenus le matériau pour une nouvelle sélection.

Il en serait resté un seul, le meilleur spécimen de l'échantillon.

Sans oublier nos chefs, nos dirigeants, notre leader lui-même, les guides auto proclamés et jamais sélectionnés!

Me supprimer enfin, comme les autres, ce qui serait le couronnement de mon œuvre.

L'unique élu prendrait  la suite, jusqu'à la purification finale.

Mais je ne l'ai pas encore trouvé.

On ne m'a pas laissé le temps.

Sa frénésie génésique à engorgé le processus.

Il y a eu surproduction d'échantillons.

 

12       scène             4         5         3

la Matrone (au sujet du Régent)

 

La grandeur du Guide était purement instrumentale et transitoire.

L'échec du sélectionneur a tout faussé.

Car nous savions que le Guide n'était pas encore le surhomme désiré.

Je l'ai vu trépigner de rage, hurler et sangloter.

Les avis de décès de nos enfants lui arrachait des larmes et des propos décousus.

Il bavait et il reniflait.

S'il avait proclamé d'emblée son humanité ordinaire rien ne se serait passé.

 

13       scène                        4         5         4

le Régent (au sujet de la Matrone)

 

Ne vous méprenez pas. La faute revient à celle qui alimente le désir.

Je veux être condamné mais seulement par ce que je suis réellement.

Les pensées de la Matrone m'ont empoisonné.

Par son entremise la providence m'a violé.

Je n'ai jamais voulu ce qui a eu lieu.

Le destin fut inexorable. Il m'a forcé comme une femme.

Voilà la source de notre égarement.

La Matrone est l'outrage, l'aboutissement de l'erreur.

Elle est la cause.

 

14       scène             4         5         4

la Matrone (au sujet de l'Intendant)

 

Notre œuvre vous sidère.

Vous ne pouvez pas comprendre.

Grâce à l'Intendant, tout paraissait naturel.

L'efficacité de ses services, de ses bureaux, de ses subordonnés était telle que leur action passait inaperçue.

Nous n'en voyions que le résultat

Il était toujours trop tard pour réagir.

Entre nos vœux et leur réalisation il n'y avait rien.

Rien que les aboutissants, comme si tout allait de soi.

Comprenez-nous, comprenez notre joie, notre exaltation, nos débordements.

Nous ne savions pas.

 

15       scène             4         5         6

l'Intendant (au sujet de la Matrone)

 

Il fallait préserver l'innocence des mères.

Ne rien savoir était la consigne.

Plongé dans la masse chaude de mes acolytes, je subissais leur désir, sans broncher, sans discuter.

La Matrone était pour moi l'inspiratrice, la source de vie.

Chaque jour elle éveillait notre flamme et notre ferveur.

Sous son empire, nous étions des enfants.

Quelquefois heureux, quelquefois malheureux.

Le plus souvent heureux.

Le désir d'agir qu'elle savait éveiller en nous était si puissant qu'il annulait le passé.

L'acte et son devenir, pur présent, était tout notre monde.

Nous ne voyions pas le passé, même le plus immédiat.

Notre désir abolissait le temps.

 

16       scène            4         2         1

la Matrone (au sujet de l'Intendant)

 

Vrai. J'aimais ces enfants.

Entre les mains de l'intendant ils étaient des nombres, des noms, des matricules, des codes.

Ils étaient pour moi  mes petits avortons

Je les chérissais, en attendant l'arrivée de l'enfant véritable, notre guide futur.

Chaque enfant était ça, juste avant la naissance, une seconde avant la naissance.

L'espoir était infini, et nos couples reproducteurs respiraient l'espoir et la promesse.

Nous ne pouvions pas arrêter le processus, ni refuser à l'Intendant les moyens de son action.

La réussite finale était toujours infiniment proche.

Il ne manquait qu'un souffle, une paille, un détail infime.

Je pense qu'il le savait.

C'était sa force.

 

17       4         2         2

l'Intendant (au sujet de la Matrone)

 

Mon action était thérapeutique.

Ils rêvaient, ils déliraient, ils entretenaient un idéal. J'opérais à même la réalité.

La promesse, de mon point de vue, était chair, sang et souffle.

Des chose exclusivement humaines

Notre ciel était la chair de la femme et de l'homme

Notre sauveur provenait des sécrétions, des éjaculations, du coït des gens.

La Matrone était  pour nous le symbole et le garant de la validité de notre choix.

Elle était réelle.

Elle était chair, elle était chair féconde.

Elle était là.

 

18       scène             4         6         1

la Matrone (au sujet du Régent)

 

Le chef suprême me trahit.

J'étais le premier lien entre le peuple et lui.

J'étais sa fécondité.

Ma mission était de produire un peuple digne de son idéal.

Chaque enfant était scruté, marqué, jaugé, choisi, rejeté.

Mais il a préféré ceux qui étaient déjà là.

Il se contentait de la joie grossière que procure la foule extatique

La multitude des simulacres d'homme bâtis à la va vite.

 

19       scène 4         6         2

le Régent (au sujet de la Matrone)

 

Ce qu'elle a pu me mentir!

À présent je le sais.

Je régnais sur des fantômes et sur des embryons.

Pour un million de produits, sept cent ou huit cent mille étaient avariés.

Son rêve ridiculisait mon pouvoir réel.

Des cercueils et des fœtus encerclés de pâles criminels.

Voilà mon peuple.

Voilà ce qu'elle m'accordait.

 

20       scène                        4         6         3

l'Intendant (au sujet du Régent)

 

Toujours ses mêmes jérémiades.

Voilà ce que avons dû endurer.

Jamais une position tranchée, jamais un ordre explicite.

Notre guide bien aimé!

Je dirais plutôt notre bébé joufflu!

Sans notre détermination le destin du peuple aurait flotté au gré de ses caprices.

Repu ou affamé, rieur ou rugissant.

Faites! Gagnez! Je veux des victoires! Irréversibles  qui plus est!

Nous étions subjugués.

C'est grâce à notre profond équilibre mental que nous avons su éviter le pire.

 

21       scène4         6         4

le Régent ( au sujet de l'Intendant)

 

Les bureaucrates, notre peste.

Sous couvert de dévouement il se sont joués de moi.

J'ignore toujours ce qui a bien pu commettre ou accomplir celui que l'on nomme l'Intendant.

Son récit me sidère, je n'en crois pas mes oreilles.

Le monstrueux nourrisson, le fœtus meurtrier

N'ont existé qu'en lui, dans sa tête, dans l'abîme qui lui tient lieu d'esprit.

Il ne sait rien de la vie.

Même moi, il ne me connaît pas.

Je ne sais toujours  pas pour quoi il me prend.

 

22       scène4         6         5

la Matrone ( au sujet de l'Intendant)

Son récit me terrifie.

Il était vide, il était le vide.

Il nous a contaminé de sa stérilité foncière.

Nous venons d'apprendre l'élimination médicale des nouveaux nés considérés impurs.

Alors que moi, regardez-moi.

Je suis comme la mère de tous les hommes.

Je voulais promouvoir la vie.

Il nous a engendré toute une légion d'enfants morts.

 

23       scène             4         6         6

l'Intendant ( au sujet de la Matrone)

 

Idiotie!

Si j'avais dû réaliser son programme nous serions tous exterminés.

Tout ce qui vit serait tué.

Dans son délire, être vivant sans son entremise était la tare impardonnable, le défaut rédhibitoire.

Seul ce qui n'existait pas encore était chose pure et digne d'exister.

Aussi longtemps que ça n'existait pas encore.

J'ai réussi malgré tout à assurer la survie de quelques-uns, aussi tarés que les autres..

J'ai triché.

 

24       scène4         4         1

la Matrone ( au sujet de l'Expert)

 

N'oublions pas l'expert, notre petit outil, notre cheville ouvrière.

Le piteux manipulateur, le dernier de la chaîne.

C'était lui finalement le maître du vrai et du faux,

du possible et de l'impossible

du bien et du mal.

Il sélectionnait, préservait, détruisait, il était comme un organe autonome et séparé du cerveau.

Sans lui notre dessein aurait été symbolique, verbal, bureaucratique.

Il fut l'irréversible.

 

25       scène4         4         2

l'Expert (au sujet de la Matrone)

 

Ça continue

Ça ne s'arrêtera donc jamais.

Elle m'extermine, elle m'envoie à la mort.

Elle me sélectionne.

Mais je suis un être de chair, j'ai un cœur.

Mon action était ma façon à moi d'aimer

Et je les aimait, eux, les sauveurs

Elle, la matrice de toute génération future

C'était ma manière à moi d'aimer tous les hommes, toutes les femmes, et le fruit de leur union.

J'ôtais tout ce qui fait mal, j'étais pour les humains comme un médecin, un chirurgien, un infirmier dévoué.

Les discours de la Matrone m'avaient affermi dans ma certitude d'aimer.

 

26       scène             4         4         3

la Matrone (au sujet du Régent)

 

Je n'ai jamais rien dit.

Rien ne provenait de moi.

L'amour du régent, le guide qui précède la venue du guide était toute notre vie.

Nous voulions faire naître le dernier des guides, son fils spirituel.

Tout enfant né et à naître devait être digne de cette grande mission.

Nous voulions produire le meilleurs des meilleurs

Mais nous avons du tricher.

Au lieu de la grande apparition aveuglante du fils de l'homme

nous avons du faire appel à des exécutants de bas étage, et à des actes précis, des accouplements commis au jour le jour.

Cela contrariait la grandeur de ce pur avènement du grand leader que nous espérions.

Nous avons triché par amour.

 

27       scène             4         4         4

le Régent ( au sujet de la Matrone )

 

Ce n'est pas pour rien qu'elle est femme, mère, vierge, féconde, stérile.

Je n'y suis pour rien.

Ça sortait de son ventre, cette ferveur émanait de ses entrailles.

J'étais étranger à cette apocalypse.

Je le reconnais, j'ai titré profit de ce malentendu.

Je n'étais qu'une écharde noire dans le cerveau du peuple.

Mais dans l'esprit de la Matrone tout amour doit être charnel et porter fruit.

Elle n'a rien compris au mal.

 

28       scène             4         4         5

la Matrone ( au sujet de l'Intendant)

 

Je suis trop nature pour inventer ces choses.

Le  vrai concepteur était l'Intendant.

Il a inventé toute cette histoire, de a à z.

Nous n'étions que des figures, des icônes, des représentations.

Il a bassement mis en œuvre la partie noire de nos songes.

Nous n'étions que des personnages dans sa fiction secrète.

 

scène 29                   4         4         6

l'Intendant ( au sujet de la Matrone )

 

Voilà l'oraison funèbre qui m'échoit.

Son jugement est flatteur, quoique excessif.

Qu'ai-je fait, moi qui n'a rien créé?

J'ai organisé, j'ai structuré, j'ai rendu vraisemblable leur délire.

À partir de là, ils ont été obligés d'assumer leur rôle, d'endosser la défroque que je leur avait préparée.

J'ai créé la réalité, et ils ont dû s'y soumettre.

Mais avec ferveur, avec jubilation, avec obscénité.

Ils ne se voyaient pas.

Je les voyait.

 

30       scène             4         1         1

la Matrone  (seule)

 

Nul ne peut savoir.

Notre dessein n'a accomplit qu'un petit pas, un tout petit pas pour aussitôt se dissiper.

Ce dont nous accuse n'est rien.

Notre songe fera retour sur des pieds de colombe.

Il n'est rien, s'il ne va pas jusqu'au bout.

Rien ne s'est passé.

 

dimanche, août 14 2011

L'avenir

l'avenir

 

                            Personnages:

Le gourou (Emmanuel)

l'épouse  (Marie)

Le premier néophyte (Jean) ; il porte le numéro Un

Onze néophytes  numérotés de deux à douze

Dieu (absent)

deux marionnettes

 

à chaque manifestation de Dieu qui ne s'accompagne pas d'un moyen scénique évident ( haut-parleur saturé, gloire, mannequin, marionnette), le premier néophyte fera retentir une clochette; les initiés se penchent très bas, ne lèvent pas les yeux pendant les discours de dieu.

Se redressent à la fin de chaque intervention de Dieu, ponctuée d'un nouveau tintement de clochette

Lors de chaque première  intervention du premier néophyte il récitera une psalmodie responsoriale (répons récités par les autres néophytes. En tout douze jeux de versets et répons

 

premier tableau

 

introduction:

 

Le gourou (Emmanuel)

 

tenue qui évoque une ancienne tenue de prisonnier.  Veste de bure boutonnée jusqu'au col.

tête rasée.

 

assis (comme effondré) sur une chaise en bois blanc, surélevée, faiblement éclairé, le reste de la scène dans l'obscurité.

gestes très déclamatoires des bras, sans que le corps n'y participe.

tête baissée.

voix puissante.

 

 

Le gourou

 

regardez autour de vous.

faites appel à votre mémoire

la fin du monde a déjà eu lieu

la fin des humains a déjà eu lieu

les esprits ont tué les esprit et les corps ont tué les corps

d'abord les innocents, ensuite les tueurs entre eux.

d'abord les faibles, et ensuite les forts entre eux.

ce cycle est conclu et épuisé.

et pourtant nous voici

nous, cette humanité qui est morte celle qui souffre et celle qui fait souffrir n'est plus que  le cauchemar d'êtres qui dorment, notre cauchemar d'êtres qui dorment.

et avec notre éveil elle va s'anéantir

 

le cycle de la vie vers la morte est achevé

le cycle de la mort vers la vie commence avec nous.

 

rideau baissé et immédiatement  relevé.

 

la scène est entièrement éclairée et représente une salle vide de grandes dimensions.

un lourd rideau cache une porte latérale

une tribune devant l'estrade occupée par Le gourou.

debout, l'épouse: haute stature, traits  durs, air déterminé. Tailleur noir, chemisier blanc, talons plats, fines lunettes, cheveux longs. Pose sa main sur l'épaule du gourou.

les douze néophytes (tunique et capuchon blancs. un nombre de un à douze bordé en rouge sur la tunique.) sont encore absents, et rentreront au cinquième dialogue

Ils  se tiendront en cercle, tête baissée, bras pendants, mains croisées devant eux.

 

 

1-1       l'initiation                                                       (salle des cérémonies)

 

Le gourou

 

Nous ne ferons rien. Nous ôterons.

Nous ôterons la chair, nous ôterons l'esprit.

La chair outragée, l'esprit perverti.

Nous ôterons le sol souillé de tant d'empreintes  inutiles.

Il restera un sol pur, une chair pure, un esprit pur.

Sans honte ni souillure

Voyager est inutile

Le pays est ici, le corps est ici, l'âme est ici.

Il faut comparaître pour apprendre.

Il faut être là pour se purifier.

En chair et en os.

 

Premier dialoguel'épouse & Le gourou )

 

l'épouse

 

Ils sont là. Ils attendent.

Ils attendent tout.

Leur expectative est pure leur  espoir  est vierge.

Ils sont la cité primordiale

L'aube du royaume

Ils sont là

Il faut les convoquer car c'est l'heure.

Le temps presse, la déchéance guette.

 

Le gourou       ( assis; de ses deux bras, il entoure la taille de l'épouse  et pose la tête sur son ventre )

 

La déchéance est là

Elle est déjà dans mon cœur

La pourriture croît

L'insanité transperce ma tête de part en part.

Je recèle la honte l'horreur et la haine qui souffleront sur les prochains siècles comme un vent mauvais

Comme une haleine de fosse.

Les morts pensent à nous, Marie.

Ils nous incitent à dépasser la mort et sa misère

Ils nous somment de  ne pas perpétuer le désastre.

Il faudra nous déposséder de cette vie qui les outrage.

Requérir peut-être cette volonté qui nous prolonge

L'opiniâtreté souterraine qui  jour et nuit nous insuffle un souffle de vie

Peut-être descendre jusqu'à  Dieu

Pour le convaincre de cesser.

 

l'épouse           ( se dégage de l'étreinte et pose une main sur la tête du gourou )

 

Ça me semble bon

Effrayer pour sauver

C'est la recette ancestrale

Et puis, les morts,

Ils ne sollicitent ni douleur ni vengeance.

Ils sollicitent des héritiers.

Argent ou vertu, bonheur ou souffrance

Honte ou fierté

Mort ou vie, ils donnent.

ne les déçois pas

Ils attendent.

 

Le gourou       (se lève d'un bond)

 

Est-ce l'heure?   

Sont-ils pressés!

Je ne les ai pas vraiment appelés.

J'ai ouvert ma maison, j'ai déblayé le chemin.

J'ai préparé le terreau

Tu vois, Marie, nous savons

Et comment pourrions-nous vivre à côté de ce savoir.

Les tueurs de l'homme sont parmi nous

nous ne vivrons pas

 

Deuxième dialogueLe gourou & l'épouse )

 

 

Le gourou

 

Je peux les délivrer, parce que je sais.

Laissons-les passer vers l'au-delà

Notre vérité est la petite goutte d'eau qui tombe sur le rocher.

Notre vie de même heurte nuit et jour le roc noir de la mort

Nous serons les premiers vivants, mais ailleurs

dans  l'étoile qui s'ouvre devant nous

comme une vulve de feu

Et nous laisserons ici bas la fosse engloutir la fosse.

 

l'épouse

 

Faut l'y aider, Emmanuel, depuis le temps que les chiens l'ont recouverte.

Il faut la rouvrir, il faut saper les fondations du temple consacré au néant.

Quand les humains apprendront que nous avons quitté la terre, ils comprendront qu'elle recèle le crime et la graine du crime.

Nous devons ramener dans notre sein des hommes bons, illustres et respectés.

Comme les vivants disparus, ceux qui habitaient le royaume d'avant le désastre. 

ceux qu'ils ont  tué

 

Le gourou

 

Justement, je les vois.

Ils s'accrochent

Ils nous attendent de pied ferme.

Ils serrent les rangs et restent là, indéracinables.

Ils  sont  l'immobilité de la terre.

Il faut les congédier, les chasser, créer le vide.

Car le vide est le temple du Dieu vivant.

La mort ne sera plus.

 

l'épouse

 

Non. Ce qu'il faut, c'est se mettre hors de la portée des morts.

Qu'ils ne nous voient plus! que nous soyons incapables de les voir!

Pour ainsi dire refermer sur nous les murailles de l'éden, et les oublier.

Édifier un monde en dehors du monde

Reprendre la migration du grand peuple.

Tu peux les convaincre.

Tu dois les convaincre.

 

 

Troisième dialogue ( Dieu & Le gourou )

 

la parole de dieu est déchiffrée par Le gourou qui compulse un énorme livre posé sur son pupitre, en l'ouvrant à des endroits différents, comme au hasard

 

Dieu

 

Dieu dit: je suis ton Dieu

je suis la cause de tout

des actes minuscules jusqu'au actes glorieux

des héroïsmes inouïs jusqu'aux pires forfaits.

Agis. Je donne sens

Quoi que tu fasses, je donne sens.

L'insensé me tuerait comme un gaz mortel.

Fais ce que tu veux.

 

Le gourou

 

(parle alternativement en direction d'un ciel imaginaire ou d'un horizon lointain)

Je le savais,

le Dieu et le diable, vous rendez l'insensé intelligible.

Mais en votre absence, je dois agir.

Votre pied est posé sur ma nuque, et la raison d'être des choses fleurit en dehors de moi

Jamais sur mon terreau.

J'agirai de même avec mes disciples.

Ils feront des choses insensées,

Et je leur octroierai le sens et la raison.

 

Dieu  (même jeu)

 

Je suis le maître de la raison et du sens.

Je légitime ta folie, car l'esprit humain est fou.

Sans moi, il se serait déjà dévoré lui-même comme un chien dément.

Ce que tu crois comprendre est une miette que je te lâche

Fais ce qui te semble bon.

 

Le gourou  (même jeu)

 

 du déchet, et avec mon déchet je t'honorerai de force

avec mes lambeaux d'entendement

avec les saburres de mon cœur

avec les fanges de mon désir

Je te contraindrai à habiter dans ce rebut de pensée.

 

quatrième  dialogueLe gourou & Dieu )

 

 

Le gourou (même jeu)

 

Et ensuite je te libèrerait

Je briserai les chaînes qui t'enchaînent au monde des humains

Je serai en quelque sorte ton sauveur

Lié par ton serment, tu ne maudiras plus la terre à cause de l'homme.

Mais nous sommes libres de te restituer la terre

Créée sans tache.

 

Dieu  (même jeu)

Sois la plaie de job

Éprouve le cœur des justes

Efface leur souillure

Détruis les marques de la génération

Prives-les de la terre

Et je prendrai possession de la terre

Et je les recevrai dans mon royaume

 

Le gourou  (même jeu)

L'entends-tu, Marie?

Il s'engage, il se compromet.

Nous n'avons plus à penser

Ni quoi ni pourquoi ni comment

Comme si tout s'était accompli

Il manque seulement un peu de protocole

Mais ça, je sais le faire.

Plus d'esprit, ni de pensée ni de souvenir ni de raisons

Nous ne sommes plus redevables que d'un acte.

Fais entrer Jean

 

cinquième dialogue( premier néophyte (Jean)  & Le gourou )

 

première psalmodie

pendant cette psalmodie jean et les néophytes sont dissimulés sous un lourd rideau qui cache vraisemblablement une pièce latérale

 

v.         la fange du monde s'accroche à nos corps

r.         la vase du réel s'insinue en nos veines

 

v.         Maître arrache-nous à la gangue du monde

r.         et que nos corps surgissent en majesté

 

v.         nous ne mangerons plus la poussière du sol

r.         et que la tête du serpent éclate sous ton talon

 

v.         exhausse-nous, Maître

r.         et préserve-nous de l'exil sur la terre

 

le premier néophyte

 

Maître je sens mauvais

Je sens le monde

Je sens le jour, je sens la vie.

Je sens la peur.

J'apporte ici une puanteur de bête.

Je crie vers toi du fonds d'un abîme mental

Je t'appelle au secours du fond de ma prison de chair et de nerfs.

Comme un pur animal en cage.

Et ceux qui me suivent sont loin d'être purs.

 

Le gourou    (tient les mains du premier néophyte)

 

Je sais, Jean

Mais si on ne peut pas arriver en volant, on arrivera en rampant

Si on ne peut pas ramper, on fouira       

On creusera des tunnels et des terriers,

Nous ferons mieux que les morts ensevelis qu'on a trompés.

On les a persuadés que le voyage cessait.

 

le premier néophyte       (désigne le rideau)

 

Ce qui me soucie, c'est qu'ils tiennent à la vie

Et qu'ils prennent la vie pour cette vie d'ici-bas

Tellement cachés derrière la paroi de peur qui nous sépare du futur

Qu'il faut être un grand chasseur d'esprits pour y aller les débusquer.

 

Le gourou

 

Qu'en sais-tu? Ils croient savoir.

Mais s'ils viennent à moi, c'est qu'ils quittent l'espérance

comme une vieille dépouille vide

ils seront ici un serpent juvénile et nu,

frissonnant de désir spirituel.

 

sixième dialogueLe gourou & le premier néophyte )

 

Le gourou

 

Ils franchiront cette porte et ensuite ils franchiront toutes les portes que je leur présenterai.

Ils sauront ce qu'ils sont

Car chacun est le jumeau de l'un des morts

En route pour rejoindre son frère

Car c'est grâce à nos frères qu'il y a un au-delà

Ils sont nos éclaireurs

Quand les nouveaux apprendront cette bonne nouvelle,

De quoi auraient-ils peur?

 

le premier néophyte

 

ils craignent leurs pensées

ils craignent leurs visions.

Ils craignent leurs paroles.

Ils viennent t'implorer  des pensées des visions et des paroles

car les leurs les mortifient

 

Le gourou

 

Dieu nous en pourvoira

car moi aussi je suis une chose du désert et de la disette

nous recevrons sa manne

spirituelle, cette fois-ci.

une manne de lumière et de sagesse

nous la consommerons

et nous seront aussitôt transportés dans la vraie terre promise

Va

Dis-leur que je les appelle.

 

Jean  écarte le rideau et  fait rentrer les onze néophytes.

deuxième psalmodie

v.         Maître, la voix du dragon habite en nous

r.         et il hurle comme une âme en proie à la férocité

 

v.         que ton glaive tranche la tête du monstre qui clame par nos bouches

r.         et qu'il dévaste le nid du dragon où couvent nos pensées monstrueuses

 

v.         Nous serons tes coursiers sur la plaine de la grande bataille

r.         et nous chevaucherons avec toi sur la plaine déserte de nos âmes.

 

v.         Maître exhausse-nous

r.         et que ton cœur frémisse de compassion

 

 

Les néophytes se disposent en deux demi-cercles à droite et à gauche de la tribune. Vastes tuniques blanches, capuchon; un numéro est  inscrit sur devant de la  tunique, de deux à douze. Jean les conduit les uns vers les autres, vers le centre de la scène. Ils se trouvent ainsi regroupés, formant un cercle fermé. Sur les indications  silencieuses de Jean, ils se serrent les uns contre les autres, se tenant aux épaules.

lumière très faible; un faisceau de lumière éclaire le visage du gourou

Jean et l'épouse les recouvrent entièrement d'un épais voile noir

 

Le gourou

 

Vous êtes dans l'obscurité

Vous êtes dans la nuit

Vous êtes dans la mort.

Vous êtes dans l'obscurité encerclée de lumière,

Vous êtes dans la nuit encerclée de jour.

Vous êtes dans la mort encerclée de vie.

Car nous n'avons qu'une seule mort

 il faut choisir la mort sauvage qui nous précipite dans les ténèbres

Ou la mort consciente, diurne, matinale

Qui nous donne accès à un univers de lumière et de vie.

 

septième dialogue  ( Dieu & Le gourou )

 

Les néophytes sont toujours recouverts d'un voile noir

Dieu: haut parleur au son saturé. Le gourou parle de sa place dans un micro ou un mégaphone

 

Dieu

 

écoutez Dieu

je vous parle à partir d'ici, ici où vous n'êtes pas

Je profère ma parole dans le monde sans humains

Au cœur du monde que vous avez quitté

que dit Dieu, lorsque aucune oreille humaine ne détourne le sens de ses propos?

sort une fiche de sa poche,  chausse  des lunettes et lit:

 

Qu'ai-je besoin de l'esprit de l'homme pour comprendre ma création?

L'esprit de l'homme est une écharde dans mon entendement

Une tique fichée dans mon omniscience

Ne pensez pas et vous participerez de mon infinie clairvoyance

Soyez l'alvéole pour mon miel

La page vierge où j'inscrirai votre destin.

 

Le gourou

 

se déplace autour du voile qui recouvre les néophytes, les touchant ici et là du bout des doigts

 

vous êtes dans la mort, mais réconfortés par la chaleur de vos frères

vous êtes dans les ténèbres, mais la lumière vous parle.

Je vous annonce l'aube.

chassez votre double mortifère, ce que vous étiez dans le monde

tournez-vous vers votre jumeau céleste qui veut vous accueillir.

voici je jour

 

éclairage violent

(les néophytes sont dévoilés. Ils se disposent en deux demi-cercles à gauche et à droite de la tribune)

 

Dieu

Le gourou brandi un énorme livre fermé

 

Voici le livre où sont inscrites les routes de l'avenir

le tracé des  chemins qui mènent l'esprit jusqu'à ses  fins dernières

 

tourne le livre ouvert vers les néophytes et le feuillette longuement. Toutes les pages sont blanches .Il le pose sur un lutrin et les yeux fermés, parcourt un page du bout des doigts.

 

les hommes insensés ont cru pouvoir lire ma parole

saigner mon secret comme l'agneau de l'holocauste

me tenir la main et me faire écrire comme un écolier maladroit.

voir ma nudité sous des oripeaux symboliques.

m'infliger le  stupre exégétique

se livrer à la dissection de mon silence

écoutez-moi

la lettre tue le sens

Esprit, je n'écris que sur l'esprit, et l'esprit est mon sens et mon unique  lettre

Avec l'esprit de ma créature, je dis

soyez la page blanche

la tablette spirite

la dalle du sacrifice.

laissez-vous lire et écoutez.

 

Le gourou

 

dois-je être vide et désert comme les pages du livre,

dois-je devenir friche morte que  chacun doit piétiner?

suis-je chemin, suis-je le chacal qui hurle dans les ruines du temple?

est-ce bien ça, ta parole que je dois dispenser

comme si le désert déjà me cernait?

je laisserai parler le désert.

 

 

huitième dialogue        (  Le gourou &  dieu )

manifestation de dieu: le livre aux pages blanches

 

Le gourou

 

que dirons-nous à Dieu, mes enfants, qu'il n'aie pas encore proféré?

il est avide de silence

et  affamé de désert

nous serons moins qu'un désert

moins qu'une page blanche

nous serons néant

et nous établirons dans ce monde-ci le néant

le néant qui jusqu'ici affligeait le monde céleste

ce sera le grand matin

l'aube de l'éternité

 

dieu

Le gourou déchiffre la page blanche du but des doigts, comme une écriture en Braille )

 

il y a un seul monde

qui englobe toutes les dimensions du monde

la terre n'est que le lest du monde charnel, du monde spirituel et du monde divin

la quille de fer du navire

le poids du monde

la dureté du monde

assurent la stabilité de la nef et l'éternité de la navigation

tu ne changeras jamais de monde.

 

Le gourou

 

voici que dieu nous dit

mes frères

que nous n'irons jamais plus loin que l'aube de l'éternité

nous n'allons pas vers la nuit

la nuit est une illusion

nous serons de plus en plus des matinaux

vous êtes le matin

ainsi parla le Seigneur

ne craignez pas la nuit

 

dieu

 

le matin ne finira pas

vous resplendirez dans la lumière qui ne s'éteint jamais

votre esprit et mon esprit se mélangeront dans la chaleur d'un nouveau soleil

vous ne saurez plus où finit votre être et où commence l'être de dieu

vous me guérirez de la séparation

la maladie qui a durée des millénaires

et qui a débilité les dieux et les hommes

la guérison est proche

 

 

neuvième dialogue       ( l'épouse  & Le gourou )

 

l'épouse          

 (sa main sur l'épaule du gourou, se penche vers lui, sur un ton tendre et rassurant)

 

leur silence t'implore

écoute comme ils t'interpellent

du fond du silence le plus lointain

un silence semblable au silence de Dieu

avant la tentation de dire qui s'est emparée de lui.

avant qu'il ne sombre dans la confusion des paroles.

prends les devants

devance toute parole

même la parole divine qui vient et disparaît

 

Le gourou

 

le malheur commence.

je dois les corrompre.

la moindre écharde de sens va infecter leur esprit encore vierge

une virgule tuera leur savoir comme un virus mortel

un simple mot sera le grain de sable dans la tunique de l'huître

une grosse perle noire s'y formera

à la place de la simple clairvoyance.

ils viennent boire le vin de la corruption

ils viennent quémander le pain du mensonge

 

l'épouse

 

ils demandent la dernière parole

le dernier aliment spirituel

le dernier flot de lait maternel

tu es le pourvoyeur

mais la source est ailleurs

tu es comme eux

créé à leur image et ressemblance

 

Le gourou

 

alors naissons ensemble et mourrons ensemble

finissons-en avec la génération et avec la mort

et leur réciproque l'engendrement ad  æternam 

réparons la grande erreur initiale

guérissons pour toujours du vieux délire de se reproduire et de mourir.

 

dixième dialogue                     (Le gourou   &  l'épouse; ils sont assis se faisant face )

 

Le gourou

 

Ils cesseront de souffrir.

Une douleur les sépare encore de l'au-delà.

Je transformerai la douleur de mes enfants

en bond vers l'éternité.

je les libèrerai de leur nature humaine

car l'humain est devenu une plaie, une souillure, un signe infâmant

veulent-ils demeurer humains en même temps que nos tortionnaires et nos bourreaux?

 

l'épouse

 

Ne te fais  pas de souci, tu as réussi

je t'annonce leur transformation

tes enfants ici présents ont accédé à la première lumière

ils entendent chacune de tes paroles.

Comme tous les initiés, ils sont nés par leur propre oreille.

Chacun par la sienne.

leurs esprit n'est plus cet essaim de mouches vrombissantes

cet  tohu-bohu  de paroles infirmes

Ils sont des écoutants.

Ils ont donné leur vieil esprit

Ils donneront tout les reste

 

Le gourou

 

sauf leurs vies, sauf  leurs vies.

car ils ne peuvent plus mourir

Dieu reprendra cet enveloppe faite de chair et d'esprit

gouffre obscur où leur être se confine et se lamente

et que donne celui qui donne sa vie? l'ombre d'une âme et le déchet d'un corps.

ils ne mourront pas.

 

l'épouse

 

Ils savent, j'en réponds

De la même façon qu'ils concevaient le corps comme l'enveloppe de l'âme

ils concevront à présent la vie comme l'enveloppe du don

ils sauront que leurs possessions sont un boulet sur la voie du salut

comme ils disaient de leur chair

avant l'illumination

 

onzième dialogue        ( Le gourou & le premier néophyte )

 

 

 

Le gourou  suivi du premier néophyte (jean)

va d'un néophyte à l'autre, en prononce une phrase devant chacun

Jean,  conduis-moi à tes frères

1.                                   ton esprit est ta prison

2.                                   ton cœur est ta prison

3.                                   ton corps est ta prison

4.                                   tes proches sont ta prison

5.                                   tes ennemis sont ta prison

6.                                   tes frères sont ta prison

7.                                   ta conscience est ta prison

8.                                   tu es ton propre geôlier

9.                                   tes pensées sont des barreaux

10.                                tu le sais, et c'est la preuve qu'au fond de ce cachot une âme veut se libérer

11.                                je suis la porte, la clé et la voie.

 

troisième psalmodie

 

v.         que les ténèbres dévorent notre nom

r.         et qu'une source de lumière nous apporte un nouveau nom

 

v.         Être Céleste oublie qui nous sommes

r.         et recrée notre être conformément à tes desseins

 

v.         sacrifie l'animal que nous avons été

r.         et précipite nos ombres dans l'abîme

 

v.         présente-nous devant Adam afin qu'il dise notre nom comme il fit pour les autres créatures innommables

r.         Et que notre maître nous appelle par le nom que tu agrées.

 

le néophyte

 

nous sommes encore le bas monde

éloigne-toi  comme Dieu s'éloigne

et grâce à ton retrait nous nous  régénérerons

octroie-nous un peu d'absence

nous requérons un peu de détresse

le désert nous sollicite

nous voulons nous purifier

avant de retourner dans le monde

 

Le gourou

 

je suis le maître du désert

j'ai énormément d'absence à délivrer

c'est le premier royaume où je vous convoque

 

le premier néophyte

 

je vais jouer pour toi le rôle de l'ange

mortifère et purificateur

l'apocalypse et l'annonciation

le démon tentateur et  le porteur du glaive flamboyant

 

intermède

 

Le gourou tourne le dos à l'assistance

l'épouse est assise sur ses genoux  

le premier néophyte fait signer un document à chacun des néophytes (sur une petite table)

 il dépose la liasse de documents sur le pupitre du gourou

Le gourou et l'épouse s'enlacent et s'embrassent discrètement

 

douzième dialogueLe gourou  &  premier néophyte )

 

Compulse les documents signés sur son pupitre et les tend à l'épouse  qui s'en empare vivement.

 

Le gourou

 

c'est bien

vous avez su mourir au monde

mais je tiens le fil de vos vies

je ne vous abandonnerai  pas car vous êtes pauvres et vulnérables comme des petits enfants.

je suis le récolteur de la grande récolte,

le moissonneur de Dieu

je récolte pour lui toute une moisson d'esprits

du grain libéré de la balle  

pour des semailles miraculeuses.

je vous répandrai dans l'au-delà.

 

quatrième psalmodie

 

v.         que notre nuit soit la glaise de la nouvelle incarnation

r.         et que notre nom soit le sang sanctifié que répand l'agneau de l'holocauste

 

v.         Être Céleste, que nos corps soient la dalle du sacrifice

r.         et notre face l'empreinte de ta présence

 

v.         soyons terre pour de divines semailles

r.         et terre du tombeau pour la graine qui meurt

 

v.         Être Céleste, reçois nos yeux en offrande

r.         et que notre présence se consomme dans le crématoire de ton regard

 

le premier néophyte

 

je vais te montrer ta récolte

ôte le capuchon à chacun des néophytes,des hommes et des femmes (vaste chevelure brune, blonde et rousse)  découvrant leur visages: ils porteront tous le même maquillage: blanc de céruse et traits soulignés de noir

voici l'homme

voici les véritables humains

car tous les autres demeurent dans les ténèbres extérieures dont nous ne savons rien.

égarés dans le multiple et dans le divers

chacun méconnaissant son cœur

et méconnaissant tous les autres.

nous voici rassemblés et identiques.

 

Le gourou

 

ils flottent encore dans l'éther

je vais les précipiter sur terre

je vais les lester d'un nom

et alors ils seront avec nous

 

à Jean 

tom nom est Sirius

se place devant chacun des néophytes, pose sa main sur sa tête et dit:

voici ton nom

voici ton nom secret

n'oublie jamais ton nom, sinon Dieu ne le connaîtra pas.

tu t'appelles

2          eau

3          terre

4          air

5          feu

6          nombre

7          parole

8          lumière

9          être

10        esprit

11        ciel

12        océan

 

premier néophyte

 

Nous sommes notre nom

ni un corps ni un nombre

nous n'avons plus affaire qu'à  Celui qui ne nous touche pas

celui qui ne meurtrit pas notre chair

celui qui sait que nous sommes

et que le nom de chacun est unique et secret.

tu peux nous présenter au maître vénérable


deuxième tableau

 

1          visite au tombeau du Maître vénérable (le fondateur)

 

crépuscule rougeoyant

sommet d'une colline

les néophytes en contrebas

Le gourou, le premier néophyte et l'épouse se tiennent au sommet, disposés autour d'un mausolée

 

entrée

 

Le gourou

 

venez et voyez

je vais ouvrir un tombeau

je vais vous montrer un cadavre

je vais vous montrer le cadavre de l'Autre

Afin que vous sachiez que l'autre est autre, et le demeurera.

Vouloir être l'autre est un acte d' impiété

L'acte d'être l'autre persiste éternellement grâce à notre père vénérable

La lettre et le mort  sont notre lumière et la seule source de la parole.

Regardez, regardez, ce que nous ne sommes pas.

 

mausolée

découvre une vitrine en ôtant une plaque de cuivre latérale

on voit un homme mort, apparemment embaumé et maquillé

 

vous voyez un corps

comme tous les corps, demeuré éternellement dans le monde

car jamais le corps d'un mort n'a quitté la terre

décomposition, cendres, fiente de vautours, le lien ne se rompt jamais

mais notre maître a accepté  également que son esprit demeure sur terre

parmi nous, à nos côtés, prêt pour le grand voyage de tous les esprits.

ce jour-là nous l'entourerons

nous l'emmènerons avec nous.

 

car il est le maître

 

je ne suis que l'ouvrier du maître

et le gardien de mes frères

 

treizième dialogue       premier néophyte & Le gourou )

 

 

 

cinquième psalmodie

 

v.         Père révèle-nous la vérité de nos corps

r.         et accorde-nous leur disparition

 

v.         Tu nous laisses regarder le corps de l'homme mort

r.         car le corps de l'homme mort n'est pas la mort

 

v.         Père ensevelis notre chair car notre chair est morte

r.         et donne-nous le corps éternel conçu à ton image

 

v.         Tu as enfermé ton corps dans la prison de la terre

r.         tu nous laisses te regarder. Nous regardons l'éternité

 

( nuit; les néophytes allument des torches électriques, qu'ils dirigent sur l'intervenant )

 

premier néophyte

 

nous ne voulons pas être ça

plutôt l'anéantissement que cette mort

notre esprit fuit le corps du mort

même si c'est le notre

l'esprit ne veut pas la mort

quitte à mourir lui-même pour échapper à l'horreur

 

Le gourou

 

oui, c'est bien là la leçon de notre père Vénérable

dont le corps est intact depuis des siècles

si le corps perdure, l'esprit pourrait-il disparaître avant le corps?

et si l'esprit ne partait pas ailleurs, serait-il semblable à ce cadavre 

rivé pour toujours  à l'emplacement qui lui fut assigné?

l'esprit  du Maître n'est pas mort

l'esprit  du Maître n'est pas ici

l'esprit du Maître est ailleurs

l'esprit du Maître est quelque part.

Qu'il en soit ainsi de nos propres esprits

 

premier néophyte

 

mais le corps qui était le nôtre dans le monde n'est plus

nous ne sommes plus que le véhicule d'un voyage

nous venons de la vie

notre traversé est comme une mort

elle aboutira à la vie.

 

Le gourou

 

notre rituel est simple

nous allons infliger au monde présent

la figuration du grand désastre qui anéantit le monde

le meurtre des innocents  que les somnambules vivants s'obstinent à méconnaître

comme si cela les autorisait à vivre

Voici le père vénérable!

mort et présent

éternellement mort et éternellement présent

le corps du maître est encore une leçon

c'est encore sa parole qui nous éclaire

écoutons la parole des suppliciés

transformons le désastre en rédemption

non pas avec des paroles

mais avec un acte de notre corps.

notre mission sera remplie

et nous serons écoutés.

 

 

quatorzième dialogueLe gourou  & le premier néophyte )

 

Le gourou

 

 mon destin est terrestre.

le jour de ma mort je serai là

j'occuperait la place du maître vénérable

et cette illusion que vous voyez et qui tient lieu de corps sera brûlée.

et ce sera ainsi pendant des siècles

jusqu'à ce que l'autre pays qui n'est pas de ce monde soit entièrement peuplé

c'est le nouveau voyage

les nouvelles navigations

les dernières qui nous sont  autorisées.

 

sixième psalmodie

 

v.         Sois pour nous l'ange nocturne qui nous guide vers l'aube

r.         et le frère qui nous tient la main pendant la traversée de la nuit

 

v.         Père, ensevelis nos corps dans ta lumière

r.         et rend nos âmes perpétuellement vivantes

 

v.         Ton corps est une planète peuplée par ta sagesse

r.         semblable à la planète où nos âmes vont revivre

 

v.         ton retrait nous libère

r.         ta permanence nous éclaire

 

le premier néophyte

 

que sommes-nous sinon des déserteurs ?

nous sommes absents dans le pays des esprits

et nous sommes les morts de ce pays de vie

nous sommes redevables d'une résurrection

 

Le gourou

 

le Lazare n' pu ressusciter vraiment qu'au-delà de sa seconde mort

Nous devons parcourir le chemin du Lazare

Et d'une mort à l'autre nous ressusciterons

Le maître n'est pas mort parce que vous le voyez

votre amour lui prête vie.

il mourra en même temps que vous

il ressuscitera en même temps que vous

 

le premier néophyte

 

nous aimons tant la vie!

et pourtant elle est comme le figuier stérile

il lui manque le fruit offert à notre faim.

le cœur succulent de notre automne

la figue noire et ses entrailles de sang

la bonne mort et l'au-delà

 

quinzième dialogue     ( Dieu & Le gourou )

 

Pour le quinzième et seizième dialogue, Dieu se manifeste par un gloire qui descend du ciel sur Le gourou. Il parle avec la voix du gourou (enregistrée)

aube; ciel clair; nuage et gloire pour signifier l'intervention de Dieu)

 

Dieu

 

j'ai semé  dans ta chair une graine d'éternité

la graine de l'arbre de vie

la semence de l'au-delà

pourquoi demeures-tu stérile?

vivre sur cette terre

partager la terre des morts

est-ce digne de toi?

ton maître vénéré est-il venu récupérer sa dépouille?

 

Le gourou

 

mon fruit ce sont mes disciples

l'esprit de mes enfants est mon arbre de vie

je te les donne

je te fais don des meilleures

car nul ne peut se donner lui-même

c'est présomption et vanité.

depuis le temps, les hommes tombent

comme des fruits précoces, mûrs, ou pourrissants

mais ceci est ma récolte

je suis ton servant dans ton verger

je te servirai des fruits au pied  de ton sublime trône.

 

Dieu

 

je suis dans le désert et je clame ma détresse

j'exprime  ma doléance

je  te prends à témoin

toute impiété me blesse

toute souillure me sépare de moi

je veux des âmes pures

des esprits vivants

tu peux garder les morts

c'est ton partage

 

Le gourou

 

c'est mon fonds que je fais fructifier

c'est le prix que tu me payes pour acquérir des âmes pures

j'en prendrai  soin

je les thésauriserez pour le jour du jugement final

je les présenterai devant ton tribunal

et tu me restitueras leur âmes

afin qu'ils ressuscitent

et tout sera de nouveau exempt de péché.

 

seizième dialogue        Le gourou  & Dieu )

 

manifestation de dieu: comme dans le quinzième dialogue

 

Le gourou

 

 l'ordre donné à Adam sera enfin écouté

tu l'as condamné à redevenir glaise

et depuis des millénaires il piétine et tergiverse pour rien.

les chérubins à l'épée flamboyante ne l'ont pas persuadé

il faut sortir et traquer les hommes, vaincre leur  félonie

les soumettre l'un après l'autre

les rendre identiques à cet homme de glaise que nous vénérons.

 

Dieu

 

prends garde!

ne me montre jamais le sang des hommes

car ce sang, je ne veux pas le voir.

j'ai sévit par l'eau et par le feu

par les cendres ardentes et par l'ulcère malin

mais le sang  m'est dévolu

le sang que j'ai connu est celui qui coula de mes plaies.

et qui coule encore aujourd'hui

vénère les hommes qui occultent leur sang

vénère ce maître mort qui en est dépourvu.

mon sang coule pour vous

venez vous désaltérer.

 

le gourou

 

mes enfants t'ont écouté.

ils scellent le sang et ils scellent la vie.

c'est leur pudeur sous le regard de Dieu et du maître

du Dieu de tous les maîtres et du Dieu de tous les Dieux.

ils retirent peu à peu leurs existences

comme qui retire une écharde de ta chair

et le bandeau d'épines de ton front.

 

Dieu

 

conduis-moi à la cité des hommes

guide mes pas jusqu'au monde des vivants

car je n'ai pas encore fini de franchir le mur de l'impiété

les barbelés de la méchanceté humaine.

tu es ma porte.

transforme-toi en chemin et laisse-moi passer

quitte les morts

les morts sont une impasse.

et les  vivants ma traversée.

 

dix-septième dialoguel'épouse  & Le gourou )

 

 

l'épouse

 

C'est l'heure et je connais le chemin

ne nous attardons pas auprès de ce mort sans voyage

ni auprès des vivants qui ne sont pas partis

séparons-nous

de nous-mêmes, des frères et des sœurs

et de tous les autres humains

des gens qui ont choisi de rester

 

Le gourou

 

allons vers la cité

jetons l'opprobre sur la maison des hommes

prononçons l'acte d'accusation

donnons notre verdict

condamnons-les

car si Dieu sauve la ville où il demeure un homme juste

notre Dieu condamne la ville qui abrite où un seul  injuste

un seul impie, un seul mécréant.

allons.

la procédure est lancée.

 

l'épouse

 

allons

je n'ai pas eu pour consigne de tourner le dos à la ville damnée.

je ne redoute pas les cendres

j'ai partie liée avec les cendres

les cendres sont mes mères mes pères, mes frères, mes sœurs, ceux que j'aime.

je suis la fille la sœur et l'amante des cendres.

on ne m'effraiera pas

et quand ils seront cendre, ils m'auront d'abord comblée de leurs bienfaits.

 

Le gourou

 

voici le jour

nous avons assez veillé

c'est l'heure du grand éveil dans la clarté du monde

descendons d'abord dans la vallée des hommes

nul ne pourra dire que notre ultime ascension était une ascension terrestre

 

 

dix-huitième dialogue ( Le gourou & l'épouse )

 

Le gourou

laissons notre maître à la garde de tous les humains.

(scelle la plaque latérale du mausolée)

adieu

au nom de la grande sagesse des morts, n'épargnons plus la cité

sévissons

comme tous les saints, les justes, les purs, les héros, les innocents, les prêtres

et certains suicidés

accablons le monde de notre simple existence.

que notre présence inaugure le scandale

et que notre disparition leur dessille les yeux

que le spectacle de nos morts use leurs paupières.

ils sauront où se trouvent les frontières de la vie

 

l'épouse

 

il est temps de détruire l'illusion

c'est la fin de l'homme.

il n'y aura plus que des saint et des réprouvés

des anges et des démons

des prophètes et des dragons flamboyants

il n'y aura plus de terre sans ciel

ni d'humains sans divins.

c'est l'œuvre que nous accomplissons,

 

Le gourou

 

nous sommes prêts pour le retour

le commencement du monde est en cette colline sacrée

en quelques pas nous le peuplerons

nous imposerons l'accueil des esprits que les méchants  ont chassés

le peuple sera partagé entre ce qu'il est et les  immigrés du monde supérieur

notre approche sera une invasion.

l'apocalypse va commencer

 

l'épouse

 

comme si j'étais la mère

la femme en couches qui crie dans les douleurs et le travail de l'enfantement

l'engeance des vivants déferle sur la ville

et ils vivront par leurs propres actes

et ils mourront de leur propres mains

et les somnambules seront frappés de stupeur et de désir

nous serons les convoités

et le salut s'ouvrira comme un chancre incurable

dans leur chair et dans leur cœur.


tableau deux    2

aux portes de la ville

 

Le gourou  

 

Voici la cité des hommes

Celle que nous avons quitté pour obtenir le droit d'y pénétrer en majesté.

Voici la ville qui recèle tout ce que vous n'êtes plus

tout ce que vous ne voulez pas redevenir

docteurs avocats rentiers notaires

colonels professeurs ingénieurs patrons

chefs d'orchestre hommes d'affaires

propriétaires fonciers magistrats

vous étiez séparés par des murailles professionnelles

aussi bien du monde d'en haut que du monde d'en bas

avortons retenus dans cette matrice de pierre

n'y rentrez pas en votre propre nom

mais seulement en tant que représentants du père, du maître, du Dieu, et du Dieu de tous les Dieux.

que dans vos cœurs  retentissent les trompes de Jéricho

cette ville est détruite.

et tous ses habitants sont  réduits en esclavage.

 

 

 

dix-neuvième dialogue            premier néophyte & Le gourou )

 

septième psalmodie

 

v.         Tu es le Guide. Fais-nous franchir ce pas.

r.         et bénis notre désir d'atteindre le Royaume

 

v.         Le cri de la terre annonce le voyage

r.         guide nos pas.  Car nous tournons le dos à la terre et nous marchons les yeux fermés

 

v.         en maudissant le monde tu nous a interdit de retourner dans le monde.

r.         écarte nos pas des sentiers de la trahison

 

v.         il y a un seul chemin. Il y a un seul guide

r.         occulte tous les chemins et laisse-nous aller

 

premier néophyte

 

maître nous désirons le monde

nous nous sommes sacrifiés pour mériter la victoire

nous nous sommes immolés pour que le mal soit vaincu

et voilà que tu nous interdits le monde, la vie, les autres.

jusqu'où faut-il aller dans la honte et dans le remords?

nous te supplions de nous mener plus loin

encore plus loin sur le chemin de la peur.

nous sommes les mal anéantis.

et si nous passons cette porte nous revivrons comme avant

tout sera à recommencer.

 

Le gourou

 

seul les déments croient parvenir au sein de la terre promise.

nous habitons le voyage

nos pas rejettent la terre

trop imprégnée de crime et d'abjection

l'éloignement est notre destination

l'éloignement radical est le terme du voyage

et l'unique porte que nous franchirons

nous aspirons à  la séparation.

ressemblons aux humains

par la faim par la soif et par l'usage du corps

la séparation n'en sera que plus parfaite.

 

premier néophyte

 

n'est-ce pas trop tard?

que ferons-nous de notre humanité

puisque l'humanité  a déjà détruit l'humanité

et exterminé tous les humains.

sauf si nous sommes le dernier venin à recracher

les dernières glaires toxiques à  vomir

pour apaiser définitivement la grande mourante.

ou nous sommes le scandale

ou nous sommes les complices.

 

Le gourou

 

ne te flagelles pas, jean et vous, mes enfants

que vos âmes soient apaisées

seul le  mal peut mourir

et si quelque mort vous atteint

ce sera la mort de tout ce qui est mal en vous

peut-être vos pensées

qui rampent et qui flairent les charniers

peut-être votre sang

rescapé de la grande saignée

peut-être votre corps qui  nargue  un autre corps martyrisé.

vous êtes les sacrificateurs de votre être satanique

voilà quelle est  la cité que vous devez envahir

 

vingtième dialogueLe gourou  &  le premier néophyte )

 

 

Le gourou

 

voici le havre

voici la halte

voici la chaleur

nous ne voulons pas d'un havre avant d'avoir navigué

nous ne voulons pas d'une halte avant d'être partis.

notre ferveur nous tient chaud

mieux que la chaleur animale

nous ne pénétrerons pas dans ce labyrinthe absurde car nous sommes déjà sur la route droite

nous sommes trop sauvages pour pénétrer dans ce piège

et si nous y pénétrons nous nous trancheront nos membres pour nous en délivrer.

nous sommes la cité mystique

fondée depuis l'éternité.

 

huitième psalmodie

 

v.         nos corps sont le rocher qui dissimule la source

r.         ôte nos corps et nous serons désaltérés

 

v.         notre corps vivant est la pierre du tombeau

r.         écarte notre corps et nous verrons la lumière

 

v.         le chemin du grand voyage disparaît sous les ronces

r.         nos veines sont les ronces qui occultent le chemin

 

v.         sois notre guide sur le chemin tracé dans nos cœurs

r.         et ouvre-nous la route que notre chair recèle

 

le premier néophyte

 

Nous sommes la cité mystique

mais nous n'en sommes pas encore les citoyens

nous sommes comme des barbares qui attendent

des pèlerins lointains

un peuple d'expulsés qui demande la terre

nous sommes devant la porte que toi seul tu sais ouvrir.

devant la porte de l'autre cité

plus proche que toutes les cités d'ici-bas

frontaliers d'un monde différent de ce monde où sont les gens.

 

 

 

Le gourou

 

différent de ce monde où vous êtes

des gens comme les autres gens

prisonniers d'un horrible malentendu

car chacun de vous sait qu'il est autre et unique

et qu'il désire le demeurer

dès à présent et pour l'éternité.

pour atteindre à l'humanité

vous devrez vous débarrasser de vous-mêmes

 

le premier néophyte

 

qui sommes-nous?

une souillure du vide

et nos ombres sont une traînée de boue sur le cristal de l'aube

une tumeur maligne dans la chair de la transcendance

un pas retenu qui pourrit  sur place

 

vingt et unième dialogue         l'épouse &  Le gourou )

 

première  épouse

 

Je les y aiderai

je leur expliquerai la procédure

quand nous aurons épuisés les rites,

tu pourras te retirer

l'acte suivra

aucun homme ne sera sauvé

avant d'avoir tout restitué au néant.

les possessions, les affects, les désirs

nous leur laisserons leurs corps

le destin ne nous a  fourni aucun autre véhicule.

nous l'utiliseront le moment venu

loin de toutes les cités

pour partir encore plus loin.

 

Le gourou

 

je partirai vivant

car depuis l'éternité j'agis et je disparais.

je te laisserai la terre et ses besognes

la procédure mondaine ce sera pour toi.

je serais infiniment ailleurs

moi mon corps mon âme mon sang.

dans le monde des Dieux et des morts

sans avoir eu à mourir.

 

l'épouse

 

je gèrerai, j'organiserai

je serai le dernier avatar des administrateurs, organisateurs, guides et chefs

non pas pour le profit du monde et des possesseurs du monde

mais pour satisfaire les desseins du grand maître d'œuvre

celui qui thésaurise les âmes

et qui abhorre  la fausse monnaie.

 

 Le gourou

 

grâce à toi le réel est dans mon camp.

par ton intermédiaire je possède des mains

des mains fonctionnelles, pratiques, opératoires.

 car je suis éternel, et l'homme éternel a déjà tout accompli

depuis l'origine jusqu'à la fin.

je ne suis, en ce moment, que mon projet et mon passé.

je ne suis rien d'autre

ma présence est toujours un adieu.

ma disparition remonte au commencent des temps

 

vingt-deuxième dialogue ( Le gourou &  l'épouse )

 

 

Le gourou

 

Toi, tu ressembles aux humains

tu es le pont entre les terrestres et les célestes

tu es solide et impitoyable envers toi-même.

tu es le dedans et le dehors

tu peux nous faire conquérir le monde

et tu peux nous guider vers notre au-delà

moi j'administre  l'autre monde

pur, astral, stellaire, sidéral.

scellé par cette porte

clôturé par la face externe de cette porte.

 

l'épouse

 

mais c'est toi qui montres notre exil

qui nous enseignes la détresse

nous sommes dans le désert mais cette ville n'est pas notre destination

je me chargerai de briser les sceaux

d'arracher les cadenas

de  démolir le mur de chair qui nous  enferme

le moment venu je vous donnerai la clé

et vous poserez pied sur la terre promise

habité uniquement par des âmes.

 

Le gourou

 

je ne veux pas savoir.

je ne veux pas voir le sang.

je ne veux pas entendre la clameur des batailles

je suis déjà au-delà de la grande mêlée

j'ai vu la destruction des vivants

il est temps d'anéantir les rescapés

car nous barrons la route à la résurrection.

 

l'épouse

 

moi je peux pêcher et demeurer indemne

comme le juste qui traverse les flammes

comme l'innocent qui marche sur les braises.

ton sperme a sanctifié chacune de mes cellules

je peux traverser le mal

je suis immune

je suis la terre

je ferai le nécessaire à ta place.

car pour délivrer la terre

il ne manque plus qu'un acte de la terre.

 

vingt-troisième dialogue          ( Dieu & Le gourou  )

 

Dieu est représenté par un mannequin ressemblant au gourou et qui traverse un fil de funambule tendu entre deux poteaux. Il parle avec la voix (enregistrée) du gourou. Même jeu pour le vingt-quatrième dialogue

 

Dieu

 

le Dieu inférieur qui t'a créé

s'est abaissé à manipuler la  glaise du sol

mon pauvre potier miséricordieux

qui t'a fait exister par compassion

car tu n'existais pas.

et qui t'a ensuite scindé en deux

homme et femme

comme un enfant lassé de son jouet

et qui t'a malmené, noyé, brûlé, estropié

sans parvenir à te faire disparaître

ainsi est-il condamné à te voir éternellement

à voir éternellement sa propre image

mais je te livre entre ses mains.

il est  mon ouvrier.

il sait donner la vie et donner la mort

et ensuite de nouveau la vie.

la cité des hommes est sa pauvre demeure.

 

Le gourou

 

et je ne suis que l'ouvrier de ton ouvrier

je bâtis une cité digne du Dieu que tu commandes

je rattraperai ses maladresse

je souderai les deux moitiés de l'homme

je le reconvertirai en glaise

et son âme sera le souffle que le père des hommes insuffla dans ses narines.

je suis le repentir de Dieu.

 

Dieu

 

fais ce que tu dois faire

accomplis ta besogne

car il est écrit qu'un jour la génération des Dieux s'épuisera

et que le dernier fils de tous mes fils

des pieux comme des rebelles

rapatriera tous les Dieux et tous les humains

tous les anges et tous les démons

au sein du  même pays

et nous n'en ferons plus qu'un seul

car le Dieu unique n'est que l'avenir de Dieu.

 

Le gourou

 

et depuis le crime, l'homme n'est plus que le passé de l'homme

sa vie n'est plus que le cauchemar des morts

ses cités sont des contrefaçons

bâties sur les charniers

leurs fondations sont les ossements mal ensevelis.

c'est le signe que tu nous envoies

nous devons tous mourir une fois

et toutes les cités devront mourir

Les cités de la terre et les cités du ciel

les cités des divins et les cités des mortels.

le royaume absolu requiert tout d'abord le désert absolu

 

vingt-quatrième dialogue           Le gourou  &Dieu )

 

Dieu: funambule (comme pour le vingt-troisième dialogue)

 

Le gourou

 

ce néant matinal

violé par la naissance des Dieux et des humains

matrice de la disparition

à travers quoi il faut renaître

à travers quoi tu nais et tu renais depuis l'éternité et pour l'éternité

nous surmonterons le Dieu de miséricorde

le Dieu apeuré qui craint la mort

sa propre mort et la mort de ses créatures.

nous serons en toi, comme toi.

 

Dieu

 

j'abolirai les simulacres

cette infinie engeance de  simulacres qui pullule sur la terre

et qui se dresse entre moi et moi-même

les dieux et les esprits, les justes et les prêtres,

les prophètes et les illuminés

heureux ceux qui n'existent pas

car ils sont la chair de mon corps.

 

Le gourou

 

nous savons maintenant à quoi sert notre existence

nous existons pour ne pas exister

nous sommes les outils de notre rédemption.

et nous sommes le mal que nous devons extirper.

nous sommes le bélier et le sacrificateur

ta volonté sera faite

tu seras honoré.

 

Dieu

 

et par cette porte tu rentreras dans le royaume

où toutes les créatures seront également divines

et où je serai enfin unique

affranchi de genèse et de destruction

car je serai alors tout ce qui existe, a existé, existera.

et rien ne pourra plus ne pas être.


 

 

Tableau trois

la cène: grande table dressée

 

Le gourou

 

je vais vous raconter l'histoire du Dieu qui devait mourir

et comment le démon lui fit subir la pire des tentations

et comment son cœur flancha

et comment, pris de pitié pour lui-même

il se renia

et il accepta de revivre.

sa mort n'était plus qu'un simulacre de mort

il était  redevenu un homme vivant parmi les hommes vivants

un fils de l'homme parmi les autres fils de l'homme

et même moins que les fils de l'homme

car il était incapable de mourir.

et c'est vivant qu'il  entreprit le grand voyage qui est le lot de chacun.

il aimait trop son corps

il aimait sa chair et son sang

il nous dit buvez et mangez

buvez mon sang et vous vivrez toujours

mangez mon corps et vous ne mourrez pas.

car son sang et son corps étaient éternels.

mais de ce corps et de ce sang nous ne voulons pas

nous n'aurons pas partie liée avec le corps vivant des hommes vivants

ni avec le sang vivant des hommes vivants.

notre coupe est d'oubli et de renoncement

vous boirez la coupe inaugurale

et je vous dirai

buvez ma parole

ce sera votre sang

ce sera votre parole

 

vingt-cinquième dialogue        Dieu & Le gourou )

 

Dieu est représenté par une marionnette de type bunraku simplifiée, manipulée par Le gourou qui endosse une cagoule noire à cet effet

 

Dieu

 

tu me tiens donc dans ta main comme un jouet en terre cuite

tu crois me voir en face

et  tu ne vois que mon ombre portée

cette illusion humaine que tu appelles Dieu

comme si tu pouvais marchander l'adoration

et renier ton humanité de chair et de sang

tu es vivant et tu me fais affront

car je suis l'unique vivant

vivant, tu me contrefais

tu es pour moi une dérision et une honte douloureuse

car si une seule créature n'est pas toute entière adoration

la création est insensée

tout en toi doit adorer

ton sang et ta chair

tes excréments et tes cendres.

 

Le gourou

 

nous voici seul à seul

ton destin et notre destin se croisent

tu est convié à cette table

et tu partiras rassasié.

chacune de tes paroles

nous l' avons déjà pensée

et nos cœurs ont déjà comblé tes vœux 

nous allons apaiser notre faim de vivre

et nous te ferons offrande de tout ce que nous sommes

 

 

Dieu

 

si je comparais ici

c'est pour manger votre chair et boire votre sang

afin que vous cessiez de me tourner en dérision

je veux vous détruire comme des idoles impies

vous, tristes simulacres de la vie et de l'éternité

qui sont mon lot et mon partage

et si vous savez me contenter

je vous octroierai du temps

de l'éternité et de la vie.

 

Le gourou

 

nous te le rendrons bien

prend place parmi nous et nous te protègerons

nous te tiendrons par la main

nous t'aiderons à franchir le cap

nous te conduirons jusqu'aux portes de la mort

ce sera ta deuxième chance  de franchir le pas que tu redoutes tant.

la dernière chance de traverser ta frayeur.

prends et mange

prends cette coupe et bois

nous voici.

reste avec nous

 

vingt-sixième dialogue                Le gourou  &   Dieu )

 

 

Le gourou

 

car tu n'est pas notre père

tu es le frère de chacun de nous

de nous tous, issus du même créateur

comme toute chose tout animal et tout humain

comme chaque Dieu, chaque démon

et tous les anges et tous les justes

et les monstres et les criminels

tout ce qui nage dans les mers

et tout ce qui vole dans les airs

tout ce qui rampe sur la terre

les bestiaux les fauves, la vermine

 

Dieu

 

je connais la chair et je connais le sang des humains

le sang répandu et la chair martyrisée

vous n'êtes plus que mon passé

une histoire lointaine qui s'achève

qui s'achèvera sans moi

cela ne t'a pas échappé

que depuis longtemps je suis absent.

j'attends votre fin

le dernier soubresaut de la bête.

 

Le gourou

 

nous finirons ensemble

tu sera résorbé par le Dieu de tous les dieux

comme nous tu es l'aliment de l'éternel

nous sommes servis sur sa table

célébrons le repas suprême

en absorbant ces humbles aliments issus de la terre.

 

Dieu

 

tu es l'intermédiaire entre le bas et le haut

le plus bas de la création et le premier créateur

comme je suis le lien entre toi et ce qui au-dessus de nous tous

je ne consomme pas du vivant

je ne comprends rien aux vivants

pour que je sois ton intercesseur auprès du Dieu

ton existence doit ressembler à la mienne

deviens tout d'abord invisible et inconcevable

et alors j'aviserai.

 

vingt-septième dialogue           premier néophyte & Le gourou )

 

 

neuvième psalmodie

 

v.         Seigneur nous t'accueillons

r.         car nous sommes la Cité et le Temple

 

v.         viens, Seigneur, car nous sommes l'accueil et la promesse

r.         tu es le seul invité que nous acceptons à notre table

 

v.         deviens un corps semblable au nôtre

r.         car la voie de la délivrance passe à travers le corps

 

v.         nourris-toi de nos vies

r.         afin que tu subsistes lorsque nos vies disparaîtront

 

premier néophyte

 

nous traverserons le corps

nos repasserons par la chair pour anéantir la chair

nous épuiserons notre faim nous tarirons notre soif

nous serons gavés et abreuvés

nous parviendrons au sommeil du nourrisson replet

à la plénitude de la vase comble d'elle-même

le limon matriciel où nous deviendrons graine et germe

germe de vie et germe d'humain

ni de la vie où nous vivons, ni des humains qui y vivent

mais de ce qui manque à la vie

de ce qui manque aux humains.

pour la glorification du monde

fais-nous manger et boire pour la dernière fois.

 

Le gourou

 

celui qui mange avec moi sera rassasié pour l'éternité

celui qui boit avec moi sera désaltéré pour l'éternité

la providence vous a guidés vers cette table

toi et tes compagnons 

vous serez les convives du maître qui nourrit les âmes

les commensaux de la dernière agape

à la même table que tous les dieux.

une place vide les accueillera

comme dans tous les lieux où des humains se réunissent.

 

premier néophyte

 

j'y veillerai

nous sommes redevables d'un désert

le vide et le néant sont le jardin de l'éden où nous devons accueillir les dieux.

tournons le dos à notre esprit

livrons-nous à la manducation des choses de la terre

les dieux profiteront pour s'installer.

nous partirons sur la pointe des pieds

engendrons entre nous un peuple sans péché

leur vœu sera comblé

ils  possèderont le monde

 

Le gourou

 

non

les dieux seront du voyage

comme nous ils sont l'enfant prodigue d'un même père

un fragment errant de l'esprit divin

nous fêtons ici la scène des retrouvailles

et nous ne pouvons plus partir

ni Dieu ni les justes ne quitteront jamais la table de la réconciliation.

après il n'y a rien

sauf la joie

l'éternelle jubilation

la perpétuelle quiétude

la douce réplétion du cœur

l'ivresse absolue d'être Dieu

 

vingt-huitième dialogue           Le gourou &  le premier néophyte )

 

 

Le gourou

 

voilà pourquoi nous devons manger et boire

c'est le prologue

c'est le brouillon du grand livre

qui n'a jamais été écrit

et qui ne le sera jamais

celui qui narrerait la totalité de notre histoire

quand nous serons vivants mais en dehors de toute histoire

ivres d'être et gavés de savoir

 

dixième psalmodie

 

v.         le monde nous enserre comme les replis du serpent

r.         arrache-nous Seigneur à cette étreinte immonde

 

v.         la terre tend vers nos lèvres la coupe de lait et de miel

r.         donne-nous la faim et la soif que toi seul tu sais assouvir

 

v.         la volupté du monde asservit notre chair

r.         la suprême volupté de la mort ravira nos esprits

 

v.         Convie-nous, Seigneur, au dernier des banquets

r.         et que nous soyons rassasiés de l'aliment éternel

 

 

le premier néophyte

 

notre esprit ne connaîtra pas la satiété

nos corps vivants ne pourront jamais le supporter

la faim et la soif que nous éprouvons

est la contrefaçon diabolique de la faim et de la soif

que le repas divin apaisera.

à quand la coupe miraculeuse

qui donne accès à la parfaite béatitude ?

et quelle est la main qui nous la tendra?

où est la maîtresse de maison qui nous accueillera sur le seuil

et nous dira de rentrer?

 

Le gourou

 

tu ne dois plus chercher car tous ceux qui existent

sont à présent réunis autour de cette table

 les présents et les absents

les humains et les divins

les terrestres et les célestes

les justes et les maudits

nos portes sont fermés et nos murs impénétrables

ceci préfigure l'inviolabilité du monde où nous allons.

 

le premier néophyte

 

restons ici

jouissons de notre fraternité

soyons féconds, multiplions les justes

et alors nous pourrons mourir

nous pourrons disparaître dans l'oubli

sans laisser ni trace ni souvenir d'aucune sorte.

sans que nos iniquités ne retombent sur la tête de notre descendance.

nous nous aimons

nous ne voulons pas partir

 

vingt-neuvième dialogue         l'épouse  & Le gourou )

 

 

l'épouse

 

soyez les bienvenus

ceci est votre maison.

vous ne partirez plus

ici on n'expulse pas

ici vous pouvez manger le fruit de l'arbre du savoir

je vous le servirai

et vous pouvez boire le sang de l'éternité

je tiendrai vers vous la coupe charitable

vous serez bénis par l'époux

et nourris au sein de l'épouse

l'histoire va bondir comme un fauve impitoyable

le temps deviendra vertige

car la lenteur est le tissu du mal

nous allons la déchirer comme le rideau du temple

 

Le gourou

 

déchirez la parole et vous aurez la certitude

retournez au silence

poussez  une dernière fois le cri de la naissance

car même ma parole n'est pas la  parole de vérité

mais un préambule inhabile au silence qui vous accueillera

femme

donne ton sang  à ceux qui veulent naître

comme tu as nourri  les germes de l'homme

 

l'épouse

 

mon ventre est obscur

ils y puiseront de l'obscurité

mes seins sont taris

ils s'abreuveront de néant

ils naîtront

mais vers l'intérieur

vers l'intérieur

ils retourneront  là même où ils ont été expulsés

l'éden, la matrice, Jérusalem, la terre

et ils seront pour toujours dans la maison de la mère

ouvre tes mains

lâche-les

donne-les moi

 

Le gourou

 

je te donne tous leurs biens

je te donne leur corps vivants

mais ils partiront d'eux-mêmes

et tu ne seras pas du voyage

nous ne laisserons pas la rive dépourvue de  phare

nous n'ôterons pas le sémaphore du port

le voyage n'est pas fini.

la grande migration commence à peine

 

trentième dialogue       Le gourou  & l'épouse )

 

Le gourou

 

tu es l'enfantement

l'histoire de l'humanité est en gésine

nous osons produire la fin de l'histoire

ce repas est le banquet funèbre de l'humanité survivante

la seule qui est passible de mort

celle qui ne nous verra plus

celle que nous ne verrons plus.

l'humanité qui vit

affligée de cécité comme les morts.

 

l'épouse

 

nous qui avons su baisser les paupières des dieux morts

nous saurons échapper au regard des impies

ces murs qui nous enferment

sont la suprême paupière des vivants

définitivement close

abaissée pour toujours.

ce sont les murailles du temple

qui ne seront jamais démolies.

 

Le gourou

 

et les corps,  Marie

la forteresse de chair qui les enferme un à un

l'enclos secret où s'opèrera la transmutation.

nous le nourrirons pour la dernière fois,

comme le gâteau qui amadoue  le chien de l'enfer.

il sera notre dernier serviteur

son sacrifice sera notre rédemption

sa Passion nous libèrera

sa mort sera notre délivrance

 

l'épouse

 

béni soit la fruit de mes entrailles

je donne la vie et je donne la mort

des millénaires de mensonge vont cesser

tout ce qui naît doit mourir

et c'est l'œuvre du même ventre.

la vie est un aliment mortel

qu'ils boiront à mon sein.

 

tableau 3

 

2 la salle du sacrifice (sous-sol apparemment )

 

les douze néophytes sont installés dans douze stalles le long du mur du fond, faiblement éclairées; l'ombre des capuchons rabattus  occulte le visage

sur une table pliante, douze gobelets en carton et une bombonne pleine

sur la même table, ouvert, le livre de Dieu ( pages blanches) que Le gourou fera parler

 

le gourou

 

Nous sommes la terre

le roc traversé par le filon vif de l'éternité

la pierre brute où s'enchâsse le pur joyau de la mort

la mort que nous allons sauver de l'opprobre

et transformer en désir et clairvoyance.

la mort est une matrice

elle expulse l'esprit comme une matrice de femme

l'attente des martyrisés sera comblée

nous allons à présent glorifier leur martyre.

car jusqu'à aujourd'hui nos morts ont honte d'être morts.

nous les rachèterons

de notre gré et par nos actes.

nous détruirons la vieille mort

sauvage et dépourvue de sens

ce sera une mort portée par la parole

nous serons la dernière parole

nous serons le sens

le sens ne meurt pas

vous ne mourrez pas.

 

 

trente et unième dialogue        l'épouse &  Le gourou )

 

l'épouse

 

notre parole est un acte

un acte dissimulé, indescriptible et secret

un acte qui anéantit les témoins

comme s'il n'avait pas été accompli

la page la plus glorieuse de notre histoire ne sera jamais écrite

nous assumons le blâme

la condamnation sera notre sacre.

en nous écoutant nos enfants nous absolvent.

ils sont déjà ailleurs.

 

Le gourou

 

et peut-on seulement penser la grande transition

le transport, le passage, la transmutation en néant?

que pensons-nous quand nous pensons à ce rien-là, à ce néant-là?

malgré nous et quoique nous fassions

nous voyons

nous sommes le siège d'une vision

nous voyons une sorte de monde peuplé d'existants

que notre raison, cette partie insensée de notre esprit

en se traînant et après coup

tente en vain de transformer en morts, en rien, en néant.

mais la pensée qui penserait ce néant là serait elle-même néant

elle est néant.

 

l'épouse

 

nous n'irons jamais plus loin que l'acte.

le reste est un songe

nous serons dans l'au-delà de l'acte

nous serons dans le songe.

nous aurons brisé la paroi du simple réel

faite d'imperfection, de douleur et de honte

parcimonieusement agrémenté de quelques plaisirs inconsistants.

prenons le songe au sérieux.

c'est le seul moyen d'y parvenir

 

Le gourou

 

nous n'avons pas inventé ces choses

nous en serions incapables

si malgré nous nous le pensons

l'intelligence qui les comprend les a certainement déposées en nous.

car notre entendement n'est qu'un éclair qui traverse la nuit.

et ensuite il n'y a plus rien.

le vrai savoir est en dehors de nous

et nous marchons sous sa lumière comme sous la lumière d'un soleil

il est le grand midi

nous sommes des ombres à peine conscientes.

 

trente-deuxième dialogue        Le gourou  & l'épouse )

 

Le gourou

 

et cependant quelqu'un doit penser ce qui ne peut pas se penser

j'été élu

je ne me déroberai pas

avant pendant et après je la garderai vivante,

 la flamme de ce grand luminaire mental

car si j'arrêtais de penser ne fût-ce qu'un instant

tout  disparaîtrait certainement

sans avoir eu le temps de finir.

je laboure l'avenir

j'ouvre un sillon infini

plus long que toutes les semailles

 

l'épouse

 

dépasse-nous sans jamais te retourner

ne regarde pas  le semeur

j'y serai

je connais la terre et la fécondité

tu es l'araire de Dieu.

tu vaincs la terre

ton rôle est de franchir et dépasser

et d'être celui qui disparaît au loin

 

Le gourou

 

je vous retrouverai le jour de la grande récolte

et vous serez heureux d'avoir un moissonneur

car le grain  meurt

et aussitôt il germe et croît

mais moi je suis déjà la mort

et je suis déjà la vie

pour moi, le cycle des résurrections est accompli

je suis le jour, la nuit et de nouveau le jour

ne me suivez pas.

 

l'épouse

 

tu es assis à notre table

tu ressembles à un commensal

mais tu sers le vin de la vie et tu ne le bois pas

tu romps pour nous le pain de l'éternité

mais tu ne le consommes pas.

tu n'es plus avec nous

et nous devons te rejoindre

même si le chemin est ardu et le voyage épouvantable.

tu es notre résurrection.

 

 

 

trente-troisième dialogue         ( premier néophyte & Le gourou )

 

 

onzième psalmodie

 

v.         Dieu de tous les Dieux, voici la glaise dont tu nous a pétris

r.         restituons la terre à la terre pour l'édification des vivants

 

v.         et que nos corps soient terre fertile

r.         laisse croître en cette terre la graine de l'éternité

 

v.         notre chair nous enferme comme un sépulcre blanchi

r.         fait que le mort qui est en nous se corrompe et disparaisse

 

v.         Dieux de tous les Dieux, tous les humains, tous les dieux et tous les démons sont ensemble sur la terre

 

r.         anéantis  cette engeance et recueille les survivants dans ton royaume

 

premier néophyte

 

dis-nous si c'est l'heure

si tu peux éloigner cette coupe de nos lèvres, fais-le

sinon, que ta volonté soit faite

ton désir était là avant nous et il sera là après nous

nous sommes un germe dans le terreau de ton désir

nous ne refuserons pas de croître

nous voulons resurgir dans le jardin de l'éden

nous y serons tous l'arbre du savoir

 

Le gourou

 

je ne suis qu'un homme, fils de l'homme

mon cœur se déchire

comme le cœur du père lorsque les enfants le quittent

mais mon cœur crie de joie

parce que mes enfants vont vivre.

je ne le sais pas de moi-même,

mais parce que le dieu de tous les dieux m'a contraint à le penser

et cette pensée est une goutte d'eau venue d'un océan

la mer infinie de l'esprit divin.

toutes les choses s'accompliront

 

le premier néophyte

 

tu sais.

nous, notre vie nous aveugle

comme une taie qui obscurcit nos yeux

nous ne voyons pas la vie

nos corps nous enveloppent d'une ombre épaisse

nous ne connaissons pas nos corps

le dieu de l'éden nous interdit le savoir

nous ne discernons pas le bien et le mal

mais le vrai éden n'est pas semblable au monde

il est immatériel et libérateur

le véritable ventre où nous allons retourner

nous sommes ce qui va naître

 

Le gourou

 

vous serez la pensée suprême qu'aucun humain n'a jamais pu penser.

que même mon esprit ne parvient pas à contenir

il faut une légion d'esprits

rassemblées en une seule libération

pour que la pensée inconcevable prenne forme

je suis traversé par la révélation

la nuit de mon entendement est foudroyée d'éclairs

mais c'est la nuit qui l'emporte

vous allez savoir

 

 

trente quatrième dialogue       Le gourou & le premier néophyte )

 

Le gourou

 

vous allez dans l'autre monde

façonner le Paraclet

engendrer l'esprit qui sauve

celui qui s'incarne en un homme depuis des millénaires

et qui subit le tourment et la mort depuis des millénaires

et qui de nouveau disparaît au-delà et redevient verbe

le cycle ne sera pas interrompu

là-bas vous serez les ouvriers  du salut

les rédacteurs de la dernière prophétie

allez, le travail vous attend

vous n'aurez même pas le temps d'être morts.

 

douzième psalmodie

 

v.         Nous voici. Nous soumettons la bête à ton bon vouloir

r.         Nos corps étaient le Léviathan. Nous allons le chevaucher comme une monture docile

 

v.         Le corps vivant et son désir est le véhicule qui nous conduit à toi

r.         libère-nous de l'errance et du vagabondage

 

v.         Tu as purifié notre esprit jusqu'à la dernière pureté

r.         tu as inscrit ta parole en cette page blanche et tu nous apprends à lire

 

v.         Adieu, êtres divins qui ne savent pas mourir

r.         Restez dans le monde et sévissez.

 

le premier néophyte

 

nous n'avons que des moyens humains pour parvenir au-delà de l'humain

désirs du corps, servitudes du corps

que cela soit pour nous l'instrument d'une Passion !

la faim et la soif et le désir charnel

est-ce bien en cette chair que le Verbe s'incarne?

est-ce bien cette chair qui relie le verbe au verbe, et dieu à dieu

et l'éternité à l'éternité?

c'est si étranger à l'esprit de l'homme,

c'est si absurde qu'il faut le croire

car on ne l'aurait jamais pensé.

ni  entendu la parole qui le dit

 

Le gourou

 

je ne l'ai pas pensé

et si je l'avais pensé, comment le saurais-je?

j'ai proféré la Parole

avec des mots humains j'ai articulé la vérité

je suis emporté dans ce même torrent spirituel qui vous emporte

nous sommes en aval

ne rebroussons pas chemin.

connaître la fin n'est pas connaître

c'est poursuivre la route jusqu'au bout.

vous êtes le seuil

vous êtes initiaux.

 

le premier néophyte

 

et déjà si près de partir

vie et mort sont l'avers et l'envers d'une même feuille de papier

qui flotte et tourbillonne dans le vent

dans le souffle primordial qui nous éveille

nous avons peur

la peur c'est la douleur de l'enfantement qui nous serre le cœur

c'est la crainte d'accoucher qui nous tord les tripes

renaissons vite dans le monde sans peur

tu es l'accoucheur des âmes

tu nous libères de l'illusion d'exister.

 

 

trente-cinquième dialogue       dieu  & Le gourou )

 

 

dieu

manifestation de dieu ( dialogues 35 et 36): trône rudimentaire surélevé, surmonté d'un symbole de la divinité (œil inscrit dans un triangle) auquel on accède par une échelle de moulin disposée latéralement. Le gourou s'y installe et parle en tant que dieu

 

dieu

 

je t'interdis de me quitter

tu serais le dernier des hommes

seul sur la terre

seul dans l'univers

je ne me passerais pas de toi.

tu me dois adoration

ta ferveur est la parole que je m'adresse à moi-même

sans la reconnaissance de mes créatures je ne serai plus le dieu créateur

si tu es insensé  que devient ma Sapience?

je serai absurde si ma création est absurde

reste où tu es et acquitte-toi de ta dette

je ne t'ai pas créé ni pour toi ni pour moi

mais pour que le mot éternité  possède un sens.

 

Le gourou

 

mon œuvre chantera tes louanges

j'ai composé des prières, décrit des rites, mis en scène de nombreuses  cérémonies

moi parti, cela demeurera

réceptacle de sens et profération de ton nom.

aussi éternel que tu le voudras

moins versatile que mes paroles

et exposé à ton omniscience

jusqu'à la dernière lettre la dernière virgule la dernière lacune.

 

dieu

 

c'est ta liberté que je veux

ton arbitraire

ta démence

ta fantaisie.

du savoir, j'en ai autant que je veux

je ne lirait pas tes écrits

car c'est comme si je les avait écrits moi-même

moi qui suis dans le présent dans le passé et dans l'avenir

dans ce qui a été écrit, dans ce qu'on écrit, dans ce qu'on écrira

et je suis celui qui a connaissance de toutes les choses écrites et non écrites

toi seul tu peux ajouter un peu d'obscurité à mon insupportable omniscience

dure et sévis

 

Le gourou

 

un seul homme suffit pour faire vaciller Dieu

pantin agité au bout des ficelles de la foi et de l'incroyance

mais si je suis cet homme, je préserverai sa véritable identité

seul un homme qui est dieu peut être le messager de dieu

et il n'y a pas de divinité pour un homme qui n'est pas le dernier homme vivant

car les autres vivants tournent sa divinité en dérision

et le  rabaissent à leur niveau.

la foule disparaîtra au profit de l'Unique

mais mes fils disparaîtront en gloire

et revivront en gloire.

ensemble, ils sont un  dieu qui s'appelle légion.

 

trente sixième dialogue            Le gourou  & dieu )

 

 

 

Le gourou

 

je te congédie en attendant

une fois de plus tu doit tourner le dos

et fermer souverainement les yeux.

ce qui va se passer n'est pas de ton ressort

depuis des millénaires tu détournes le regard à bon escient

car il est des choses que l'on ne peut pas voir

mais en cette circonstance c'est nous qui te demandons de  regarder ailleurs

après tu pourras de nouveau tout voir et tout savoir

ce ne sera pas long

 

dieu

 

quoi que tu fasses c'est moi qui te tient la main

ma création n 'est pas achevée

je crée tous les actes des hommes

je test, j'expérimente

j'essaie toute les combinaison, toute les possibilités

du blanc jusqu'au noir

en  passant par toutes les nuances du gris

sais-tu au moins ce que tu vas faire?

en tout ce que tu feras, ma parole s'accomplit

 

Le gourou

 

cette fois-ci tu seras surpris

cette fois-ci je n'accomplis pas tes desseins

cette fois-ci j'accomplis les desseins du dieu qui nous surmonte

moi et toi et tous les autres dieux

celui qui compte et qui mesure tes actes  et nos actes

qui enregistre dans le grand livre tes méprises et tes colères

tes haines tes forfaits

tes faiblesses et tes repentirs

le dieu sans nom qui n'apparaîtra jamais

qui se manifeste au moyen des actes

des dieux et des humains

des habitants de la terre et des habitants du ciel

et des créatures qui vont naître ici

et qui vivront dans l'entre-deux

ceux qui relieront tout à tout

le dieu et les autres dieux

les dieux et les humains

 

 

dieu

 

ne me dépossède pas de ces âmes

car si j'égare l'âme d'une seule de mes créatures

et le sens du moindre objet

je dois tourner le dos au monde

et rendre des comptes au juge suprême

ne m'oblige pas à tourner le dos au monde

d'autres que toi s'y sont employés

qui ont accomplit devant mes yeux les plus abjects forfaits

et ma charité fut si grande

que je suis toujours là

passible et dépendant

je sais ce que tu vas faire

ne le fais pas.

Le gourou quitte la scène

le premier néophyte prend place dans sa stalle

l'épouse remplit et distribue les gobelets

les néophytes boivent, baissent la tête, semblent s'assoupir.

le l'épouse boit à son tour

épilogue

 

Le gourou revient dans la salle du sacrifice

s'incline devant chacun des corps

Le gourou (seul) s'adresse au premier néophyte, à l'épouse, et à dieu (tous absents) et reprend à son compte quelques unes de leurs répliques supposées.

 

dans la même salle; vide. ( un gobelet est encore posé sur la table )

 

Le gourou   seul  ( les douze néophytes et l'épouse, dans la semi obscurité, vraisemblablement morts)

 

ne revenez pas

ne me regardez pas

ne sachez rien de moi

laissez-moi croître dans mon désert

laissez-moi habiter le royaume

car je suis dans le royaume

mon esprit est le royaume et j'y habite seul

sans témoins et sans contradicteurs

le dernier des hommes aura le dernier mot

s'il dit éternité qui le démentira?

si en mourant il dit "je suis dieu" rien n'ébranlera sa certitude

 

épilogue 1        à dieu

 

je vais faire parler dieu mieux qu'il ne le fait

il me réprimandera

il dira des morts!

encore des morts!

est-ce là ce qui m'échoit jusqu'à la fin des temps?

qu'ai-je à faire de tous ces morts?

car il ne sait pas

il ignore que ces êtres vivent

ils sont là où dieu ne sait pas les chercher

ils sont sur une étoile que dieu n'a pas créée.

 

 

épilogue 2        à l'épouse

 

elle se réjouit de sa fécondité

elle emmène ses enfants sur les prairies fertiles

où ne poussent jamais des fleurs noires

ils lui appartiennent pour l'éternité

leur bonheur les enveloppe comme une douce gestation

leur corps ne pêche plus

leur entendement ne doute plus.

le mère n'instille plus en eux des pensées épouvantables

j'aime ton absence comme le moulage de ton âme

je garde comme des reliques

quelques lambeaux de ton histoire terrestre

tu es partie au fond de la plus grande distance

mais ici, exempte d'existence, tu n'est plus que moi

mon cœur est l'incinérateur de tes dépouilles

écoute-moi et souris

 

épilogue3         au premier néophyte

non, je ne t'ai pas trahi

je suis vivant pour que tu sois un dieu

tu n'es pas orphelin

tu n'est pas mon fils

là où tu es, tu es devenu mon père

je ne suis plus que ton fils et ton disciple

et le fils de  tous ceux qui m'ont devancé

autorise-moi à te rejoindre

je serai assis au dernier rang

et même toi, tu m'oublieras.

assis devant la table, prend un gobelet dans ses mains et sans le soulever le regarde longuement.

rideau

vendredi, juillet 15 2011

la rançon

La rançon

 

 

 

au fond échelle de fer verticale, qui disparaît dans les cintres.

Au centre de la fauteuil que l'on verra de dos. Des cordes croisées visibles, nouées derrière le fauteuil, et les propos du kidnappeur font supposer qu'une personne s'y trouve ligotée.

table de cuisine encombrée de papiers éclairée par une lampe-tempête

un électrophone sur un tabouret.

matelas par terre

Par moments le kidnappeur se penche de telle sorte que sa propre tête disparaît derrière le dossier du fauteuil. On entendra à ce moment-là des râles, des souffles, des gémissements que l'on ne sait à qui attribuer.

personnages:le kidnappeur

le séquestré (muet)

 

 

première partie:

le kidnappeur descend l'échelle, pose son chapeau sur la table, se retourne, s'approche du fauteuil, vérifie les nœuds, commente "parfait", crie dans la direction du ligoté:

 "allez, on se réveille, on a à parler. Eh oui, je sais aussi parler, moi, tu vas voir comment je parle. Profite, je m'en vais bientôt."

 

 

scène 1

 

se penche et chuchote à l'oreille du ligoté, sur un ton de confidence

Voici venue l'heure de la sublime abjection.

C'est le temps sans mensonge qui commence.

Je n'ai pas traîné dans la vie, moi.

J'ai pris les choses en main

J'ai montré qui je suis.

Je vous ai soumis à ma domination.

Vous tous

Moi tout seul j'ai trouvé comment ébranler le monde

Avec un vieux fauteuil et quelques bouts de ficelle j'ai agencé la machine du destin.

Définitivement

Je ne retournerait pas dans leur machine

Je ne me laisserai pas embrigader dans leurs procédures punitives

Je ne remplirait pas les clauses habituelles du crime.

Ni appeler ni demander la rançon, à tel endroit, d'une telle somme, remise d'une certaine façon plus ou moins laborieuse.

Ni fuir, ni me laisser capturer.

Et tu le sais et cela me suffit.

Tu es le plus grand témoin que j'aurais pu espérer.

 

sort un calepin et un crayon de sa poche, griffonne, relit, range le crayon et le carnet.

 

C'était écrit

c'était inscrit dans l'ordre de l'univers

C'est moi l'homme, pas toi, regarde-toi.

Et ça ne fait que commencer

J'ai commencé par un bout, j'ai pris ce que j'avais.

J'ai donné mon honneur, ma vertu, ma petite humanité

Et je suis en posture de gérer et d'ordonner l'organisation du monde à venir.

Tu n'es que la première note de ma gamme et ma gamme est infinie.

 

s'empare d'une sorte de bible posée sur la table. la feuillette rapidement et lit:" Voici l'homme"

 

J'étais parmi vous et vous ne m'avez pas reconnu.

J'ai du prendre ton regard et te forcer à me reconnaître.

Je suis l'instrument de tous les dieux, des bons et des méchants.

Je sévis comme je veux, je sauve comme je veux.

Tu as devant toi les instruments et le dispositif de la nouvelle Passion.

Je vous crucifie. Je vous crucifierai, vous tous

et vous n'êtes pas nombreux.

Toi d'abord

 

S'assoit à la table (chaise de biais) Cherche ses lunettes (tâtonne dans la confusion de papiers livres et objets) les trouve les met les ôte les essuie les remet. Pivote vers le fauteuil:

"Arrête de rouler des yeux, arrête de larmoyer. Ah, tu ne peux pas."

 

Bon. Raisonnons.

Tu n'as pas à avoir peur. Tout ça est une cérémonie bien réglée.

Ce n'est pas moi qui suis fou, c'est toi qui te trouves dans une position folle.

Tu es une chose monstrueuse.

Tu représentes la mort de l'autre, du prochain, du semblable.

Car je veux qu'il en soit ainsi, une fois pour toutes

Tu sais à présent que je ne demanderai jamais de rançon, je ne serais jamais ni la proie ni le chasseur.

Ni toi, ni moi, nous ne serons jamais libérés.

 


scène 2

 

Grimpe sur sa chaise, qu'il a placée devant le fauteuil, tout proche.

Là! Je me campe bien sur mes jambes, je me dresse devant toi de toute mon hauteur

Regarde-moi.

Tu me hais et tu me redoutes.

Je t'inspire du dégoût et de la peur.

C'est ce que vous éprouvez en présence des tyrans.

Car malgré toi tu penses que si je devenais gentil, bon, si je me mettais à t'aimer, un peu, tu serais sauvé.

Pense-le.

Et voilà que tu m'aimes déjà, tu entreprends de m'adoucir, de m'amadouer.

C'est justement comme ça qu'on se tient devant Dieu.

Devinette: qui suis-je?

Placé derrière le fauteuil, les bras levés, en gesticulant. Essaie de produire une voix terrible, déclamatoire, caricaturale.

Tu sais bien que je suis le démon parce que je ne suis pas toi, nous le sommes tous, tous des démons parce que nul n'est toi.

Nous le savons, nous ne sommes pas dupes, tu nous précipites dans les profondeurs de l'enfer, et nous l'éprouvons dans nos cœurs et dans notre chair.

Tu es un dieu qui doit mourir.

 

familier, assis, jambes croisées, ton badin e complice.

 

Toi, par contre, combien de fois m'as-tu croisé, si ça se trouve, sans jamais remarquer que j'étais moi?

Tu m'as piétiné, par inconscience, par étourderie, par nonchalance. Tu comprendras, n'est-ce pas que je me voie contraint de t'infliger une humiliation, juste pour recouvrer la place qui m'est due et que tu n'as pas su reconnaître.

 

s'éloigne, marche de long en large, murmure, gesticule, plongé dans une sorte de discussion avec lui-même. Ricane et s'approche:

 

…drôle…Pour éprouver la jouissance qu'éprouvent les Maîtres et les Seigneurs je dois me vautrer dans le crime et dans l'abjection.

( irrité) Au nom de quoi?

Pourquoi moi je dois me condamner pour expérimenter ce que tant d'autres recueillent chaque jour, sans même s'en apercevoir, sans même se salir les mains? Même pas le bout des doigts.

Ne me contredit pas! je vous ai vus.

 

 


 

scène 3

 

assis (profil visible) semble poser un bras sur les épaules du séquestré. Penche sa tête vers lui. Ton de camaraderie.

 

Attends et écoute. Tu me mépriseras plus tard.

D'ici là j'ai des choses à t'apprendre

Voilà.

Nous ne sommes rien

Nous communions dans la plus grande misère, dans le plus grand dénuement

Nous sommes seuls. Personne pour nous voir.

Nous sommes l'infirmité d'un dieu aveugle, toi et moi, pareil.

Il est temps de cesser de mentir.

Et un autre dieu tout petit et très sain germera dans la poussière du sol.

Ça commence déjà, peut-être bien.

 

Arpente la salle, parle en faisant le tour de la pièce, sans regarder du côté du séquestré, mais en gesticulant (à bon escient) dans sa direction.

 

Tu vois, la tentation fut la plus forte.

C'est bien trop facile de fabriquer l'enfer.

Regarde. Un bon dénivelé, des parois de béton, et un de ces inconnus qui soudain te soumet à sa domination.

Absolue et arbitraire.

Tu sais qui tu es, à cause de moi.

Vie et mort. C'est comme ça qu'on vit mais toi, tu le sais.

Je me présente. Je suis l'autre.

 

Tu veux savoir qui. Mais quand tu l'apprendras tu ne sauras plus rien de l'autre. Ne me connais pas.

 

Pose pas de question, ne te casse pas la tête. Il n'y a rien à comprendre.

Je le fais parce que c'est possible.

Si la Providence ne voulait pas que ça se fasse, mais vraiment, mais pour de bon, elle se serait arrangé pour m'en empêcher, pour me mettre des bâtons dans les roues.

Or, rien.

Et encore, j'aurais pu aller beaucoup plus loin.

Je t'aurais torturé, trucidé, violé, rien ne se serait passé. (un temps; médite)

Je n'en reviens pas que si peu de gens profitent de cette permission.

Voyons, de quel interdit veux-tu te réclamer? Puisque le destin lui-même n'y trouve rien à redire?

 

pose sa chaise exactement devant le fauteuil, aussi près que possible, et s'y installe de telle sorte qu'il disparaît à la vue du public

 

Nous sommes enfermés dans la même matrice, dans le même ventre.

Mais cette fois-ce c'est pour ne pas en sortir.

Nous naissons vers le dedans, toi et moi ensemble.

Nous sommes le monde entier et tout ce qui y grouille.

Mais tellement simplifié, tellement compréhensible!

Tout est clair, tout est lisible.

Si tu consens,

mais prends ton temps, prends ton temps,

Si tu veux bien, je serai dieu et tu seras mon prophète, je serai Jean Baptiste et tu seras mon Christ.

Et personne, jamais, ne viendra nous contredire.

 


scène 4

 

place un vieux microsillon sur un vieux électrophone. On reconnaît vaguement la valse triste de Sibelius.

 

Que tu le veuilles ou non nous sommes unis, nous sommes comme un couple, par la force des choses.

Nous descendons en même temps dans le même gouffre.

Des épousailles sordides, comme tant d'autres,

mais indissolubles

Si je te tue, tu me tues,en quelque sorte, à un poil près

Un sursis, une hésitation, un scrupule, un empêchement

C'est ça, la vie avec les autres.

 

disque rayé, cloc désagréable, note répétée. Arrête l'électrophone. Se place derrière le fauteuil, dos au public.

 

Mais nous, nous sommes unis pour l'éternité.

Tu seras définitivement la victime, et moi pour toujours le criminel.

Ça ne s'effacera jamais

Ne crois pas que je vais me plier aux désirs de la fatalité, qui voudrait par exemple que je finisse par te tuer.

On ne tue pas. La mort est une fiction.

On peut tout, serrer une gorge, défoncer un crâne à coups de marteau, mais on ne fera jamais en sorte que l'autre dise "je suis mort, voilà, il m'a tué".

Alors tu comprendras que j'ai d'autres visées.

 

Tourné vers le public, semble poser la main sur la tête du séquestré. "Tu vas tout savoir"

 

Ce que je vais te faire ce sera le pire des crimes.

Ne crois pas que tu est mon semblable, mon frère, mon prochain.

Ce temps-là est révolu.

Tu es moi, ou tu n'es rien.

Je suis en toi.

La frayeur dans tes nerfs, c'est moi,

la crispation aux tripes c'est moi, la raideur des muscles la sueur qui coule sur la peau c'est moi.

La haine qui te durcit la nuque et le regard c'est moi, c'est ma présence en toi.

Je cause ta douleur ou ton apaisement.

Sois moi et tu vivras.

 

sanglote, parle dans des sanglots, en reniflant comme un enfant.

 

Je t'envie et je te plains.

Ici tu es le bon et je suis le mauvais, tu es le bien et je suis le mal.

On me maudira et grâce à moi on t'aimera.

Je suis le bouc émissaire, et je le suis de mon propre gré.

J'ai choisi le sacrifice

Je prends tous les péchés et tout le mal du monde

Je te transforme en humain reconnu par les humains, au fur et à mesure que je me dépossède de mon humanité.

 

premier intermède

 

assis sur sa chaise, pique du nez, se reprend, et ainsi de suite à plusieurs reprises, jusqu'à consentir à un bref endormissement.

se lève d'un bond, dit "ah non, il faut tenir cette fois-ci il faut tenir"

 

 

 

 

 

 


deuxième partie

 

scène 1

 

assis à sa table écrit dans un grand cahier, peut-être un journal. récite son texte comme s'il était en train de l'écrire.

 

 

ma vie termine ici.

je m'interdis l'avenir

je répare. je corrige. je remets tout à plat.

J'assassine la conception, la gestation, la procréation.

Ce sont des démons, des anges de mort, des dragons maléfiques, je les tue.

Après avoir commis cet acte extrême je ne veux plus exister comme si de rien n'était.

Je suis impur, et ils ne me purifieront pas.

Je suis une infection, et ils ne me mettront pas dans l'autoclave

Je suis une lettre immonde qui ne peut plus s'effacer.

 

toujours assis à sa table, pivote, gesticule avec son crayon en direction du fauteuil

 

Je vois ton manège.

Tu ne comptes plus les heures, ni les minutes, ni les secondes.

Tu essayes de ne pas y penser

c'est comme celui qui a reçu un éclat d'obus dans le ventre et qui essaye de ne pas bouger du tout.

tu ne penses plus à personne, tu ne veux pas penser à tes proches, à tes amis, à l'aimée.

Tu sens l'écart et la séparation

Tu le sens dans ta chair. Tu es l'initié.

Je te guide sur le chemin du grand dépouillement, où l'on marche seul, comme le dernier humain sur terre.

Tu es sur le chemin où l'on peut mourir.

Je te ramène à toi.

C'est la plus haute des leçons.

 

Attitude de prière, mains jointes, tête baissée. Un temps

 

Je t'absous du péché de vivre.

Je te transforme en innocent.

De mes mains, de mes simples mains, mieux que les dieux que tu implores, mieux que les messies que tu attends.

Tu n'as plus le choix, tu ne peut plus rejeter la grâce.

Que tu le veuilles ou pas, que tu l'ai cherché ou pas, tu recevras le salut de l'esprit et la purification de la chair.

Regarde-toi. Tu ne bouges pas. Tu n'es presque plus un corps. Si peu en tout cas.

Et tu ne parles pas. Ton esprit est sans malice.

 

approche la lampe tempête du visage supposé du séquestré. éclairage violent

 

Nous sommes propres.

Lavés de tout soupçon de futur et de mensonge

Purgés de l'espoir, qui est trouble et honte et souffrance.

Nous renaissons à reculons

Nous arrivons peu à peu dans la réalité du monde, brut et carré, sans promesse et sans mystère..

Et alors nous saurons en quoi consiste le fait d'être homme.

Nous sommes à l'abri derrière le plus inébranlable des boucliers.

Ce que tu es pour moi, ce que je suis pour toi.

Nous nous gardons l'un l'autre.

Nous nous préservons.

 


scène 2

 

Laisse-moi te contempler.

Vous n'étiez donc que ça, vous, les démons, les dragons, les vampires, les dieux absurdes, les saints incongrus.

Et sans le savoir c'était moi votre maître et seigneur

c'est moi qui tirait les ficelles du monstre qui m'effrayait.

C'est fini.

J'ai seulement quitté le jeu, sans retour.

Et te voilà.

Nu, écorché, disséqué.

Tu es ce que je dis.

Tu as raison de trembler.

 

couché sur le matelas, mains croisées sur la poitrine, attitude conventionnelle de défunt. Voix d'outre tombe.

 

écoute mon message.

morts, nous retournons à la mort.

Et la vie est le chemin de ce retour.

Nous détruisons l'exil pas à pas.

C'est le chemin où je t'ai entraîné.

Mais c'est toi l'Inconnu qui me guide.

C'est toi l'ange inhumain qui rompt le voile du temple.

Nous allons ensemble, non vers la perdition, vers la terre des origines.

 

déboutonne sa chemise, exhibe sa poitrine qu'il touche, qu'il caresse, qu'il frappe, qu'il griffe.

 

Apprends donc.

Tu ne savais pas que nous vivons les uns dans la peau des autres.

Nous ne finissons pas de sortir de l'homme et de la femme.

Nous sommes une tique incrustée dans la chair de l'humain.

Je te touche comme je veux.

Apprends que nous ne sommes pas séparés.

Apprends-le par la force.

Le mal rend lucide.

 

recouvre le séquestré d'une bâche de fortune, vieux drap ou dessus de lit.

"repose-toi"

 

Je t'anéantirai mais gentiment.

Peu à peu, une heure après l'autre.

Je fais comme la vie, je suis le destin.

Avec un visage, un regard, quelque chose à subir, dans le dégoût, dans la haine.

On peut vivre une vie sans voir la gueule du destin, sans écouter la parole du mal, sans avoir dans la bouche les mots à recracher.

Tu tournais en rond, cette rencontre te manquait.

Laisse-toi aller, oublie-toi, la fuite en avant est terminée.

Laisse-toi te construire, comme ça, peu à peu, à reculons.

 


scène 3

 

arme son cran d'arrêt qu'il exhibe devant le séquestré.

 

reconnais-le

tu n'es plus que le désir animal de survivre.

tu n'avais jamais vu ta chair d'aussi près.

Je vois que tu commences à comprendre.

Bientôt tu sauras à quoi se réduit un homme.

Ta chair sera ton pain et ton sang sera ton vin.

C'est le seul pain c'est le seul vin qui nourrit et qui abreuve l'espérance.

 

range son couteau. "Voilà, voilà, c'est fini"

 

Remercie-moi.

Je t'ai arraché de force aux manipulations de la vie.

Je vais t'expliquer

Tu es bien d'accord qu'ici, il n'y a plus de vie,

or c'est la vie qui nous sépare les uns des autres.

C'est fini, il n'y a plus rien, nous voyageons à toute vitesse l'un vers l'autre.

Nus, dégagés de la gangue des jours et des nuits.

Il n'y a plus la vie, la maudite vie, entre toi et moi.

 

marche de long en large. va et vient de quelques pas devant le séquestré. finalement se fige, le regarde en silence. Un temps.

 

Je t'observe. Tu n'arrêtes pas de frémir et de trembler.

L'espoir! … t'es obligé!

Tu me dévisages, tu me scrutes, tu me déchiffres, tu m'implores.

C'est comme l'amour, tiens!

Je peux te restituer ton être, de te redonner la vie, te libérer, t'autoriser à être ce que tu avais été.

Et pas seulement avant le rapt, bien avant, jusqu'à l'origine, juste avant que tu n'existes, avant l'enlèvement natal, la séquestration dans la vie.

 

"ne crie pas! ne bave pas! ne roule pas des yeux! ne t'étrangle pas!

 

Ce n'est pas parce que je te bâillonne que tu ne peux pas répondre, judicieusement, du tac au tac.

Regarde bien où tu es.

Même sans ce bâillon tu ne sortirais que des réponses stupides.

Tu ne peux plus savoir si tu es dans la vie, si tu es dans la mort, ou les deux, on ni l'un ni l'autre.

Tu ne sais même pas si moi je le sais ou non.

Tu n'est plus que le spectre de ton apparition.

Je suis le dieu de la mort, le messie des disparus.

 


scène 4

 

Rajuste les nœuds. En ajoute. "là! encore un! c'est pourtant pas dur!"

 

 

Voici de simples nœuds, des nœuds de corde attachés derrière ton dos.

Ce sont les nœuds de ta vie. Et tu n'y es pour rien.

Tu es innocent et irréprochable.

Grâce à moi ta dette s'éteint

Tu es comme une chose, un simple véhicule qui te ramène vers toi mais à reculons.

Tu n'as plus qu'un seul chemin.

Exempt de faute et de repentir.

Rassure-toi, je vais te donner à boire et à manger.

Je vais t'alimenter

Tu arriveras intact au terme de ton passé.

Ça aura été ta seule vie.

 

marche rapidement jusqu'au fond de la et crie de loin d'une voix aigue

 

On peut tout imaginer.

Nous ne sortirons plus d'ici, par exemple.

Moi j' trouve mon compte.

J'ai droit à une dernière explication d'homme à homme, face à face, avec l'un d'entre vous.

Toi par contre tu dois finir ta vie sur un fait divers sordide.

Qu'en est-il de ta vie passée? Rien.

C'est ça ta vie toute entière. C'est là que tu vis et que tu meurs.

Un petit bout de vie.

C'est pareil pour tout le monde.

 

pose sa chaise sur le devant de la scène, dos tourné au public.

 

Me voici au bord du mal.

Sur le seuil de la damnation, juste devant la porte de l'enfer.

Réalise seulement.

Sans que je ne fasse rien, ta peur m'exalte.

Et pourtant ce n'est rien, tout ça.

Un petit bout de monde bricolé tant bien que mal.

C'est une sorte d'état minuscule dont nous sommes la seule institution.

Voilà le monde soulagé et du mal et du bien,

du criminel qui scandalise et de la victime qui fait honte.

Nous disparaissons.

Nous changeons le monde.

Nous sommes la révolution.

 

prend le livre qui ressemble à une bible, l'ouvre au hasard, montre la page au séquestré

"Ce n'est plus moi qui parle"

 

Écoute la parole. Nous sommes un Temple.

Et pourquoi sommes-nous un temple?

Les effluves issus des dieux convergent vers toi, le sacrifié.

Moi de mon coté je convoque les démons.

J'officie debout entre ces deux mondes.

Le rite est des plus simples.

De ton coté, un battement de cœur.

Moi je te fais frôler par les monstres de l'effroi.

Nous sommes comme des prêtres.

Nous sommes totalement humains.

 

 

deuxième intermède

 

s'allonge à moitié sur le matelas posé à même le sol, s'appuie sur le coude, fait un geste vers le séquestré" je te dirai bien de te reposer un peu, peut-être même avec moi, nous quitterions toute cette intrigue pendant quelques heures, nous oublierions notre histoire.

Mais il sera toujours temps d'oublier et de partir. En attendant je suis seul. Tu es seul. C'est une sorte de repos.

feint de dormir (vingt secondes)

 

 


troisième partie

 

scène 1

 

fixe un nœud coulant à une marche de l'échelle, se le passe autour du cou. "Regarde bien comment c'est, ce que tu ne verras jamais."

 

Tout finira ainsi parce que tout finit ainsi.

Il faut tuer un homme pour s'élever au dessus de tous les hommes.

Mais il y a tous ceux qui restent et il faut recommencer.

Nous le ferons.

Jusqu'au jour où l'avant dernier homme tue le dernier homme.

Comme nous deux, ici.

Pour voir.

Tout homme est l'avant dernier.

 

Les bras autour du fauteuil comme en étreignant le séquestré. "Reste avec moi. Ne me dénonce pas"

 

Nous durons parce qu'ils ne savent pas.

Dès l'instant où ils l'apprennent, nous ne serons plus rien.

Nous sommes un trou dans le monde, et le monde entier gravite autour de nous.

Nous sommes encerclés par tout le courroux du monde

par la vindicte du bien et de la justice.

Nous sommes l'origine de toutes ces choses.

Nous les créons ici, dans ce sanctuaire caché.

Nous y officions, nous y créons la loi et la sanction.

Et le scandale des forfaits qui ne s'effacent pas.

 

"Le mal est une éternité comme une autre. Encore plus forte que les autres, plus tenace, plus indestructible, plus immuable"

 

La preuve est faite.

Je suis ton dieu.

Tu es mon messie et mon incarnation.

Je te procure ici une Passion discrète, un calvaire silencieux.

Je ne vaut pas mieux que les autres dieux

Ceux qui ne protègent pas leurs enfants de la noirceur du monde.

Si quand même, un peu meilleur.

Je t'ai arraché à la géhenne, je t'ai affranchi de la misère de vivre.

Tu ne peux plus mourir que de la main de dieu.

Tu es mon fils, tu es moi, tu es mon holocauste.

 

Sort son calepin et écrit en lisant à haute voix (à la vitesse de l'écriture)

 

C'est compliqué d'exister

être deux est la ruine.

être un seul n'est pas probant.

Il faut être les deux.

être un, comme un roi dément.

être deux, et avoir un cœur sensible. ( range le carnet et le crayon dans sa poche)

Mais ici, c'est spécial. J'échappe à l'une comme à l'autre de ces indignités.

Ni un, parce que tu es là, ni deux, parce que nous sommes bien séparés.

Et je n'ai pas attendu que le vie m'accorde ce privilège

Je l'ai construit tout seul.

Je suis pur.

 


scène 2

 

Parle à côté du fauteuil et faisant face au public."et tu disparaîtras sans m'avoir connu".

 

on croirait que nous sommes unis par un lien sordide

et c'est faux.

si nous sommes unis, tu n'es plus l'autre.

le peuple se rassemble de nouveau comme la surface de l'eau où l'on puise.

mais si nous restons séparés, et si je tourmente l'un de vous, alors vous le reconnaissez

il est toujours l'un des vôtres.

vous auriez dû éviter de me rejeter, de me laisser tout seul.

J'ai dû vous faire mal, vous ne connaissez pas d'autre langage.

Tu leur diras.

Je t'ai pris pour qu'ils sachent.

 

S'assoit, penché, abattu, pensif. Un temps. Lève la tête

"le mal, bien sûr, le mal, mais enfin…"

 

Je le dis comme je peux, je ne suis pas philosophe, moi.

Mais tout de même…

Que serait dieu s'il n'y avait pas le mal, ce mal qu'il n'a pas créé?

Sans le serpent, sans Caïn, que saurions-nous de notre misère, de notre précarité?

Comment l'aurait-on fabriquée, notre miteuse machine à produire des dieux?

Voilà ce que certains des autres, ceux qui ne sont pas comme vous, ont dû assumer tout au long des générations.

J'en ai la charge en ce moment.

Toi, ne cesse surtout pas de me haïr

C'est ce qui fait battre mon cœur.

 

musique (électrophone.) promenade lente en répétant frénétiquement:

"la paix…la paix…bientôt la paix…on me haïra et j'aurai la paix."

 

On te dira que je suis ton bourreau.

N'en crois rien.

Tout ça est du leurre.

c'est une danse, une chorégraphie, un ballet et ses figures.

Un tour pour moi, un tour pour les autres.

La seule différence ici, c'est que je danse seul.

Devant toi, mais seul.

Vous m'aurez dans un jour, dans un an.

Mais en attendant, je danse.

 

"respecte-moi. ce que je fais, chacun de nous le fait, à sa manière. Toi-même, c'est ce que tu fais ici. Grâce à moi"

 

Ce que je veux, c'est facile: je veux prouver.

C'est même tout ce que je veux.

Tu vas comprendre.

Il y a une toujours une limite à forcer, un de vos interdits à piétiner.

Virtuellement, je t'ai déjà assassiné, torturé,violé, blessé, outragé.

Et cette possibilité me suffit.

Et c'est une possibilité qui dure.

C'est pour longtemps.


scène 3

 

musique: requiem. allume deux grandes chandelles qu'il pose d'un côté et de l'autre du fauteuil.

 

Ce n'est pas ce que tu crois.

Nous allons fonder l'église pour l'ultime célébration.

Le dispositif est en place.

Tout y est, des officiants au bedeaux,

l'église, les catacombes, le rite, le message, la promesse.

La règle!

Règle du silence et de la disparition.

Et ce trou, coupe sacrée, et coupe sacrée toi-même contenant la goutte de vie que la mort s'apprête à boire!

Plus tard les humains raconteront notre histoire, avec peur et tremblement.

Ainsi soit-il.

 

souffle et range les chandelles. "heureusement qu'on y croît pas, tout est plus simple. dans ta situation tu comprends clairement et distinctement que tous les dieux sont impuissants. C'est dieu que je ligote en ce fauteuil"

 

Nous sommes libres cependant,

pas ici, là-haut dans le monde où nous ne sommes pas.

Plus de lien et plus d'attaches.

Plus de séparation, plus d'asservissement.

Une seule source pour la contrainte

une seule source pour la libération.

Regarde-moi, tu n'as plus qu'un seul oppresseur à détruire.

Et un seuil sauveur à implorer.

Que tu le fasses ou non.

 

"pauvre homme. pauvres de nous. vois où nous en sommes. malheur et perdition. la fatalité est à l'œuvre on ne l'arrêtera pas."

 

Le pire est à venir.

Bientôt je vais avoir pitié de toi, et il faudra en finir.

Prie dans ta tête pour que mon cœur s'endurcisse.

Désire très fort que je ne faiblisse pas.

Ta vie dépend de ma froideur.

Tant que je résiste tu survivras.

Je suis humain tout de même.

 

Sort un porte feuille, montre des photos au séquestré.

"regarde, mère, père, fiancée, ami, du papier, du papier, du papier!"

 

Et nous sommes humains tous les deux.

Nous sommes frères, nous sommes prochains, nous sommes semblables.

C'est la douce confusion, la vasière chaude où croît l'énorme bête.

Le bien est partout le mulet du mal, l'annonce du mal, le terreau du mal.

Rappelle-toi

Toutes les révolutions étaient des apocalypses, et le saint justifie l'oppresseur.

Et que serions-nous, les impitoyables, sans blâme et sans victime?

La haine est une bête docile.

 


scène 4

 

écrit à sa table quelques instants, rapidement, en urgence, debout. Consulte ses fiches, les repose, et se tourne vers le séquestré.

"avant que je n'oublie, écoute!"

 

Encore une leçon!

Apprends ce que c'est la toute puissance.

Ça se fabrique avec un homme ligoté.

Ton impuissance m'engendre

Tu es la mère du tyran.

C'est partout comme ça, c'est toujours comme ça.

Retiens!

 

Semble caresser la tête de l'homme ligoté, pensivement, tristement

"Je fais comme je veux. Cher agneau innocent. Allez savoir."

 

Le jeu, c'est de tuer l'autre.

Si on peut pas tuer, on joue l'humilité, la servilité, on ne sait jamais.

Nous n'en sommes pas là.

Ton tour viendra de me tourmenter, on ne sait jamais.

Un jour moi, un jour toi.

Le Royaume est sporadique.

La mort est une pulsation.

Je peux te tuer et je ne tue pas.

Il n'y a pas de plus grand pouvoir.

 

"c'est ta tête qui me gêne, là, dedans, ça grouille de choses sales, de choses basses, de choses méchantes. pire encore, de rien. et ça, je ne peux pas l'avaler."

 

Pense! Tu vas penser ce que je te dis de penser.

Si tu veux vivre, tu penses ce que je dis.

Attention, je commence.

Voilà:

Je suis dieu.

Pense: "il est tout puissant,

Il me garde en vie

Il me protège du mal.

Il est fait à mon image.

Mes chaînes accréditent sa puissance.

Ma peur exalte sa grandeur.

Ma faim et ma soif le rendent secourable.

Je suis tout entier prière et imploration."

 

s'agenouille derrière le fauteuil, qu'il entoure de ses bras. quelques secondes de silence.

"ne pars jamais"

 

Car si notre corps est le temple de dieu, s'emparer d'un corps c'est régner dans le Grand Royaume.

Et détruire un corps c'est détruire le Temple.

C'est le Temple détruit qui sacralise le monde.

Si je te détruis je me damne, mais je sanctifie la terre avec le sang d'un nouveau martyr.

Je fonde un nouveau temple fait de sang et de boue.

 

troisième intermède

 

"en attendant, je m'occupe de mon sang, j'alimente ma boue, je reconstitue mes forces, pour t'honorer longtemps de ma présence, pour me vouer à ton salut. Si je dépéris, tu n'auras plus de sauveur. Ton destin sera scellé. Je mange. J'apprécierais que tu ne me regardes pas"

Mange ou plutôt bâfre brutalement, des mets indéfinissables. Boit. Fume quelques bouffées. Boit un café, déplie un journal.

Vingt secondes.


quatrième partie

 

scène 1

 

étale le journal, le montre au séquestré "voilà qui est fait. tu es là. le monde t'aime, et je te possède"

 

Je meurs, tu meurs, tu me hais, je te tourmente.

Enfin, c'était comme ça, la vie, rappelle-toi.

Essaie de la revoir, la bête nue.

Ce n'est pas maintenant que nous allons adoucir nos vieilles mœurs.

C'était le néant extrême et la haine extrême.

Toi et moi.

Mais pas comme nous, pas vraiment.

Ce n'était qu'artefact et que manège.

Des constructions infantiles que j'ai détruit d'un seul coup de pied.

J'ai démoli le barrage de souffle et de murmures (déchire et jette le journal)

Et voici le silence. Le voyage s'achève.

 

très calme, très artisanal, garnit le barillet d'un vieux révolver, en silence, comme plongé dans ses pensées. Compte les balles "une, deux, et encore une pour le ratage". Repose soigneusement le révolver sur la table, et s'approche lentement du fauteuil, toujours pensif.

 

Si on y réfléchit, cet événement est vraiment extraordinaire.

Je viens du fond du futur te rejoindre, je viens du fond de la mort te requérir.

Je t'épargne la marche en avant, vers l'incertain, vers l'inconnu.

Je suis le livre et la lettre de ta dernière destination.

Je suis ton pilote, ton cartographe, ton arpenteur, et mon travail est fini.

Moi et toi, nous sommes au bout de nos peines.

 

élan subit, reprend le révolver. appuie le canon sur sa poitrine. conclue "bien sûr, bien sûr, il le faut"

 

Tu me pardonneras, à la fin.

Il fallait bien en finir avec la séparation.

En finir à tout prix.

Au prix de notre corps de chair, le dragon que nous allons vaincre ensemble.

Faudrait-il sacrifier pour cela nos vies terrestres, car il est dit:

Hommes, vous n'aurez qu'une seule vie, qu'une seule âme, qu'une seule mort.

Et quand ce sera fait la providence avisera.

Tout va se rejoindre.

 

"il faut donc que je vive. (se débarrasse du révolver) et toi aussi. c'est obligé"

 

Nous sommes proches, si proches.

Mais pas plus.

Car toute jonction des corps est un vol, le rapt de quelqu'un, soustrait au nombre des humains.

On le fait, vous le faites, vous tous, le monde.

Vous le faites benoîtement, ingénument, en passant, sans y tenir, prêts à vous rétracter.

Toute proximité est déjà une liaison clandestine.

Moi, c'est différent.

Je te tiens, je t'ai enlevé, je t'ai arraché au destin commun.

Mon rébellion est absolue.

J'assassine le système.

 


scène 2

 

recouvre le séquestré d'un sac de jute. gesticulation conventionnelle de l'apparition surnaturelle

 

Je suis ton spectre, ton fantôme, ton âme errante.

à condition que je te donne la mort.

Cette mort que tu attends, que tu redoutes, que tu désires.

N'y compte pas.

Tu mourras de toi-même, tôt ou tard.

La nature a sa sagesse que nous devons respecter.

Nous en resterons à la cérémonie.

Je dois reconnaître que tu tiens bien ton rôle.

Tu es un excellent accesseur du destin.

 

le découvre. "si tu survis, j'ôterai ton bâillon. Si tu ne parles pas, je défais tes liens. Si tu ne m'attaques pas je te libèrerai. Mais si tu me tues je serai vengé sept fois, c'est le règlement. Pourquoi pleures-tu?"

 

Ne te plains pas. Ne te désoles pas.

Où est-il, l'homme qui ne va pas mourir?

La vie est cette cérémonie, un peu superflue mais bonne à célébrer.

On va de l'illusion à la servitude et de là à la destruction.

Tu es l'hôtel et l'instrument du culte.

Tous les autres y font fonction d'officiant.

Nous conduisons toujours quelqu'un à la mort.

Celui qui n'a pas sacrifié son fils, Dieu l'a sacrifié quand même.

Sans ange et sans agneau.

 

Tu connais, les chérubins au glaive fulgurant, portant la flamme qui garde les portes de la vie où nous ne rentrons pas, moi et toi"

 

Je me tiens devant toi.

Je suis un mur.

Chacun est le mur de quelqu'un d'autre.

La borne, la clôture, le barbelé, la ligne rouge.

Toute action blesse la volonté de l'autre.

Nous massacrons les esprits, nous dépeçons la force.

Nous sommes le vampire du temps des autres.

Nous profanons son image, que nous voyons et qu'il ne voit pas.

C'est pour ça que notre situation est banale et insupportable.

C'est l'ordinaire de la vie.

 

Irrité et implorant:

"arrête donc de me tuer! je n'en suis pas dupe, tu me tues tout le temps""

 

le besoin de tuer tu ne l'as jamais connu d'aussi près.

C'est ce qui nous distingue.

Moi, je te préserve, toi, dans ta tête, tu me tues.

Dans ce conditions, comment veux-tu que je te libère, que je te lâche, que je t'abandonne à ton destin?

J'ai fabriqué mon tueur.

Il va falloir que je te tue.

 


scène 3

 

reprend le grand livre, le feuillette, s'arrête à un passage. "écoute ça: Tes déchets me glorifient, ta sanie est l'huile de l'onction, tes excréments son mon sol glorieux. Sanctifié soit le nom de l'homme et tout ce qui sort de l'homme"

 

Le royaume est grand et dans le royaume tu as pu transformer un trou en sanctuaire

des latrines en source de vie, le pourrissement en espérance.

Quoi que tu fasses tu ne peux pas outrager le Maître du monde.

Si tu te pisses dessus ça se transforme en encens et ta peur en extase.

Puant, tu es la parole de sa prière, et ta décomposition flatte les narines du Maître

comme la fumée de l'animal du sacrifice.

 

s'assoit à l'envers sur sa chaise,face au public. martèle le dossier à coups de poing,hurle sur le ton d'un orateur de meeting en colère "notre heure est venue! malheur à qui voudra s'interposer entre nous et notre volonté!"

 

La vie nous rabaisse, parce que nous ne sommes pas le maître.

Nous sommes beaucoup moins que ce que nous sommes, et encore faut-il nous amputer de nos propres mains.

la loi est implacable.

Et nous devons nous contrefaire pour exister conformément à la puissance du monde.

Prestige ou abaissement ce sont là les marques du maître,

le tatouage, le flétrissement, l'empreinte et la cicatrice de la volonté qui nous soumet et nous meurtrit.

Nous allons trahir le monde et épuiser la honte.

 

fait pivoter la chaise du côté du séquestré et poursuit sur le même ton: "ne me trahis pas!"

 

Ne m'accuses pas de te séquestrer.

Je te libère de tout.

Du temps, du souffle, du souci, de la conscience et de tout l'horrible fatras de ta pensée.

Je fais ce que peuvent faire les dieux, pas moins.

Je réduis le délai comme je veux et autant que je veux.

Tu dureras à mon gré.

Je te crée.

 

Dos à dos avec le fauteuil, les bras écartés, les yeux au ciel.

 

Je suis le dieu immonde, le père criminel, le Maître destructeur

Ici, devant toi, je suis tous les diables et tous les anges, affreusement mélangés.

Je suis le temps que tu vis, et je crois au temps

comme un animal des mares qui grandit et se dresse debout

dans la vase sacrée de la fin des temps.

 

Arpente la scène, d'un pas rapide, en décrivant un large cercle le long des murs. Revient se poster devant le séquestré

 

scène 4

 

Regarde devant toi. C'est tout ce qui existe.

Rien de plus.

Un trou.

Et ce trou décide à notre place, cet antre est le destin.

ça s'occupe de tout, de la vie et de la mort.

Nous sommes dans un puits de cendre clairvoyante.

Ce désert en sait plus long que nous sur ce que nous sommes en train de devenir.

Empoisonné par nos vies, ce lieu se suicide en même temps que nous.

Comme si nous étions son cœur, ses tripes, son organe vital.

Il meurt, il meurt, ce lieu.

 

Ce repaire est une conscience, un souffle de vie qui tourne en rond.

 

Et c'est moi le fondateur de cette cité mortelle, le créateur de ce pays immonde.

On y meurt mal, comme ailleurs.

Ce cloaque est comme la fondation du monde.

Et on ne le saura jamais.

 

à genoux à côté du fauteuil, la tête penchée vers les genoux du séquestré.

"on n'a jamais été aussi coupable, car je sais que tu existes, nom de dieu, je sais!"

 

Tue-moi donc.

Tu es mon crime. Le violeur de ma vie. La fatalité et la punition.

À cause de toi je vis en réprouvé.

Tu es l'ange noir de la condamnation.

Tu es le père de la chose abjecte que je suis devenu.

Regarde-toi, le mal crucifié qui me charge de tous les péchés du monde.

 

 

Se prosterne, le visage près du sol, secoué de sanglots

 

J'avoue.

Tu as gagné.

Tu es l'ange tu es l'agneau

Tu ôtes le péché.

Tu m'accables et tu te sauves.

Tu me conduis vers le calvaire, tu m'ouvres le portes de la Passion.

En te préservant je me rachète.

J'accède à la punition et au pardon.

Tu me sacres homme, par le bien et par le mal.

Par la chute et par le redressement.

Par la mort et par la résurrection.

 

 

(défait les liens, roule soigneusement la corde, prend le fauteuil vide, le retourne et le range au fond de la scène. Se dirige vers l'échelle métallique et disparaît dans les cintres.)


dimanche, juillet 10 2011

Porte Close

 

Porte Close

scène 1

Entrée de l'homme expulsé violemment à travers l'entrebâillement d'une porte monumentale ( de prison ? ). Titube, manque s'étaler et reprend équilibre. La porte se referme et s'entrouvre. Sa valise est jetée à travers l'entrebâillement. La porte se referme avec fracas.Dérouté, court vers la valise, s'arrête, court vers la porte, s'arrête, recommence. Semble chercher un secours du regard, s'immobilise peu à peu. Tourne lentement la tête dans toutes les directions semble avoir le souffle coupé et s'écrie:

 oh, mon dieu![i]

Comme pris de panique, crie d'une voix suraiguë et précipitée:

Il n'y a rien! Il n'y a rien ici! Je rentre! Il faut que je rentre, laissez-moi rentrer! Il n'y a rien! 

Bondit vers la porte qu'il frappe  des poings.

Ça ne va pas! reprenez-moi! C'était pas ça!  c'était pas ça!  Pas ça du tout! Et comment que je sais, j'y étais, j'y vivais. Il y a avait des gens, il y avait des humains, il y avait des policiers, il y avait des voleurs, il y avait des animaux, il y avait plein de gens,tous ici, des existants, des inexistants, des présents, des absents, des gens partout, c'en était plein!

Épuisé, semble se résigner. Le dos appuyé contre le mur se laisse glisser doucement jusqu'à rester assis par terre, jambes étendues, tête baissée.

 Je vois bien, je vois bien, tout est intact.il n'y a pas de ruines, il n'y a pas de décombres, il n'y a pas de cadavres, aucune trace de cendres, pas de gravois noirci, pas de corps carbonisé. Même pas. Rien.

Montre la porte du doigt, l'invective.

Vous-mêmes, vous-mêmes, vous voilà disparus, et qui va me garder à présent?

Secoue les poignées de la porte en disant:

Qu'est-ce que je fais de moi, homme simple, prisonnier modèle, me voilà perdu dans la masse, jeté sur le devant de la scène,  recraché dans le désert. Que vais-je faire de mes mains, de ma voix, de mes mots? Est-ce encore des mains, est-ce encore une voix, est-ce encore des mots?

Faut me dire. Faut qu'ils me disent. Je leur demanderai  et ils me diront, eux, ceux que j'aime, ceux que je perds, transformés en dragons de l'ombre, tapis dans le passé le plus dégueulasse qui existe, le passé mécanique, artificiel, insensé. On s'aimait pourtant. Même les simples gens. Même sans rien.

Je n'étais pas né pour ça, être mon propre garde-chiourme, certes non, je ne vais quand même pas me charger de tout, des fouilles, des appels, des tours de clé. Heureusement vos fantômes s'agitent encore, derrière tout, pas seulement derrière cette porte, mais derrière tout, du  premier caillou jusqu'aux murailles de la ville. Vos spectres me tyrannisent mieux que votre présence de chair et d'os. Ce n'est pas une disparition,ce n'est même pas un suicide, c'est un équarrissage, et vous voilà dépecés à mes pieds.

Coups de pied contre la porte.

Et si je fais comme vous? Si nous partagions la honte? J'expulserai tout le monde jusqu'au dernier,  je ne veux personne ici,  je serai le père tueur de tous les hommes et de toutes les femmes. À mon corps défendant, on s'en fout !


 

scène 2

L'oreille collée à la porte, écoute un bon moment,  puis secoue lentement la tête. Tourne en rond, inspecte l'horizon, puis le sol tout autour.  Se saisit d'un vieux pneu qu'il fait rouler jusqu'au centre de la scène,et s'y installe.

Gesticule violemment.

Il faut donc partir. Il faut naviguer. Morte la bête mort le venin. Ou bien rester ici pour de bon. Devenir terre et lieu. Riche en vermine, en blattes, en cloportes que je ne regarderai pas en face. Qui crèveront privés de tout regard. Je donne au monde le pur désert dont il est spolié.

Se couche sur le pneu. Semble parler au ciel. Effet de décor: Ciel étoilé avec des constellations bien visibles.

Je fais le mort. Je lie le haut et le bas, la surface et la profondeur, le cadavre de l'homme et l'homme que tu ne comprendras pas sans le cadavre.

Semble se mordre l'avant-bras jusqu'au sang en gémissant . Parle à sa plaie.

Il y a trop de sang. En nous, autour de nous.  Nous naviguons sur le sang. Nous flottons comme un esprit mauvais au-dessus d'un abîme de sang.

Vers le tarissement,vers le pardon.

S'agenouille sur le bord du pneu, redresse la tête, son ombre démesurée surgit sur le sol, il lui parle.

Et sous la terre ce grand gisement de désir interrompu. Nous sommes l'interruption.

            Rampe jusqu'au bord de la scène. Ne regarde pas vers le public. Parle en baissant la tête.

Nous marchons. Quoiqu'on fasse. Nous allons tous vers le repère du crime et voici la frontière. Entre quelque chose et rien juste un râle. Il y a devant nous un pays à envahir, un territoire à quadriller, trop longtemps laissé vierge. L'annulation de tout, au moins, sera l'événement. Le déni de nos vies aura lieu sous nos yeux. Nos archives seront complets et le dossier bouclé.

Parle à des cloportes, scorpions et autres bestioles invisibles qu'il semble retourner du bout d'un bâton et qu'il écrase ensuite à coups de talon.

Un autre être en naîtra, comme les scorpions radioactifs qui survivent ça survivra dans l'absence et dans le néant  et ça sévira sans faiblesse et sans émoi.

Se met à quatre pattes et se déplace vers les coulisses

J'y vais.

Le cycle s'accomplit. Le surhomme décline et périclite libéré enfin pour aller jusqu'au bout.

La voilà, la bête! Os par os la sublime créature se met en route.

Couché sur le dos une main sur le sexe, l'autre vers le ciel

S'il choisit la chute et l'abjection son voyage s'interrompt et il sera  une sorte d'homme, pas tout à fait l'homme comme nous tous. J'ai pour mission de chuter et de pourrir.  Il y a un homme de trop.


scène 3

Caresse et tapote tendrement la porte. L'embrasse et redescend. Murmure :"je n'y suis pour rien". Se couche sur le ventre et creuse le sol.

Approche morte. Ma peau ma sauvegarde. À défaut d'humains je suis territoire humain. Les poussières et les cendres l'ont bien compris. Il faut faire vite. Se transformer de nouveau en glaise avant la grande corruption.

Répand de la poussière sur sa tête et sur son corps.

Et vous, mes os, réveillez-vous et jouez votre scène vous êtes conçus pour ça. Faites vite. L'argile s'est transformée en cendre. Dieu le sait, mais il essaie tout de même de souffler.

            S'assoit en tailleur

Je ne disparaîtrait pas plus loin. Être ici suffira pour n'être rien, si on sait y faire.

Fait mine de ramasser des bêtes sur le sol et de les manger. Se tourne vers la porte et hurle:

Oui, je vous mange! Vous n'êtes ni plus loin ni plus près ni moins rongés qu'autrefois par la suspicion opiniâtre de votre inexistence. Ce sera quand même un peu plus nu un peu plus bestial qu'autrefois. Retournons donc à l'animal. Je n'ai personne ici pour  me distinguer  du cloporte de la blatte et du rat. Eux, ils savaient faire ça.  En leur absence je suis l'animal que je veux.

Perché sur des cageots mime une attitude de vol. Vers le public, geste circulaire de la main.

Quand je chuterai pour de bon je serai vous. Immuables, inaccessibles, impassibles. Absents et muets.

Gardiens du grand secret. Absent, disparus, aveugles, la différence entre moi, les choses, les étoiles, les mouches ne peut plus se discerner.

Saute. Se livre à une sorte de pas de danse rituelle, en frappant le sol des pieds.

Je rejoindrai les disparus, même enterrés, pour qu'ils m'absolvent. Mais la terre est bien dure, et la cendre trop facile. Je trouverai.

Ramasse des guenilles sur le dépotoir, (forme vaguement humaine) les tient dans ses bras comme un enfant comme un malade comme un mort. Leur parle.

Je vous désire quand vous disparaissez, voilà le plus étrange, voilà le cauchemar, je vous désire ici, gardiens de prison, policiers, bourreaux, inquisiteurs. Plus vous allez vers la mort plus vous me contraignez, vous devenez le sol, la borne, la frontière de tout.

Enfonce un piquet dans le sol, tape du pied. Jette les guenilles par terre et se tient debout sur elles. Leur parle.

Je vous outrage par ma bassesse, mon abjection, ma méchanceté, mon ignominie, en volez-vous encore, les mots ne manquent pas, j'en ait autant que vous voudrez. Vous voilà ici, collés à moi par en bas, saprophytes, nécrophages, scatophages. Allez-y, attrapez-moi, punissez-moi, dominez-moi pour voir. Vous n'êtes pas aussi loin que vous le prétendez.

Enfonce le piquet dans les guenilles et dans le sol.

Peut-être ici. Ici, les entrailles de la terre, les os de la terre, la machine géographique de la dernière perdition. Leur dernière lâcheté.

Accroche les guenilles à forme humaine en haut du poteau ( poteau lacéré, percé, ensanglanté) et fait une profonde révérence. Sur les genoux, pose le front sur le sol en attitude d'adoration. Lève la tête et parle à la guenille.

Il ne vous reste plus rien, à part l'avenir. Un avenir lointain pour devenir ce que vous êtes, ces espèces de dieux sourds, muets et aveugles que nous avons chéri. Vous voici. Les Vénérés nous rejoignent si nous savons bien nous accroupir.

Se roule en boule, puis en chien de fusil,  sur le dos, les genoux vers le front et les bras croisés devant les jambes.

Les dieux vivent la nuit, quand toutes les choses sont cachées et indiscernables. Phalènes, pipistrelles, vampires, loups-garous. Je vous ai toujours connus ainsi, et je savais. C'est à votre tour de me parler, de me deviner, de me fouler aux pieds, je vous verrai, vous avez besoin de témoins, vous avez besoin de moi. Vous avez besoin de témoins purs. Mais moi je vous avilis.


 

Scène 4

Se secoue, secoue ses vêtements et écrase une bête rampante, une blatte probablement, à grands coups de talon en hurlant "attrape ça, sale bête, tu t'en fous, hein? Voilà pour toi. T'avais pas à me chercher" recule jusqu'à a porte et s'y appuie.

Le dos collé à la porte, s'y agrippe des deux mains, regarde l'emplacement de l'animal écrasé.

Tu vois? C'était ça la mort. Il y avait donc une deuxième porte. (réfléchit) Moins bien, moins vraie, moins forte, moins concluante. La mort est une porte qui se repent, une porte qui lâche sa proie, qui ne s'ouvre pas, qui ne se ferme pas. Une porte qui perd ceux qui s'y engouffrent, et il y en a.

À l'animal écrasé."Ne crains rien c'est fini, t'a plus à te cacher, il n'y a plus rien de caché. C'est ainsi,  nous le savons."

La mort, la mort, comme on dit. On a beau s'accrocher on y va. Je m'accroche quand même. Je m'accroche au sol, aux herbes, aux racines,aux ferrailles déterrées. Je suscite le grand déguisement de la porte sous mes pieds, l'ersatz  de la fosse,mais une fosse bonne, une fosse charitable . (frappe la tête contre le sol et dis:) Fais-moi du bien.

Répète cette fois-ci vers son énorme valise:

 "Fais-moi du bien"

 et s'y introduit sans refermer complètement le couvercle. Parle à travers la fente. Probablement à un essaim de mouches qu'on entend bourdonner.

Ce n'est pas parce que je désirais passer à travers la porte noire qu'on ne franchit pas vraiment qu'il fallait m'y pousser comme des brutes. Mon désir n'allait pas plus loin que le désir. Je ne voulais rien de plus, comme tous les hommes simples. Je suis un homme simple. Je n'ai jamais rien voulu franchir.

Referme le couvercle de la valise sur lui, la rouvre un instant plus tard et  sort la tête. "

C'était  donc comme ça, le noir, l'asphyxie, rien d'autre".

Rentre de nouveau la tête, sans refermer le couvercle. Crie de l'intérieur:

Faire quoi? Avec quoi? Vide ici. Néant ici. Et si je m'accouplais au néant pour m'engendre tout neuf? Pour germer de nouveau dans les entrailles de la terre c'est comme ça qu'on dit. Je vais le faire. M'engendrer. Assez d'être moi.

Sort de la valise, et en extrait un chapeau et un couteau à cran d'arrêt. Massacre le chapeau à coups de couteau.

Me voici devenu le tueur de ces choses que je suis, on sera obligé de me garder pour me punir. Dans leurs casiers, chambres d'attente, loges vides avant la vie, ou jusqu'à l'exécution. Dans un cas comme dans l'autre je guérirai. Enfin, pratiquement. Mon poulailler déborde de coqs noirs, bons à sacrifier aux dieux des morts.

Sort le miroir de la valise, le pose sur le sol, le regarde, lui parle, et lui pose un pied dessus. (Le dos tourné au public ferait mine de pisser sur le miroir. Attitude et bruitage)

Voici la sentence. Je vais amadouer le juge, ressembler si bien au condamné qu'il ne trouvera plus ses mots. Ramper, souiller. Puisqu'il ne m'aime pas, il aimera mon abjection.

S'adresse à son ombre, grande et noire découpée sur le mur blanc. "Ah, vous voilà, vous! Vous bougez comme moi (bouge et regarde l'ombre bouger comme lui). Répète "Ah, vous voilà". S'éloigne du mur et l'ombre disparaît.

Mais nos deux abjections se sont bien séparées, chacune de son côté. Vous allez vers l'absence mais beaucoup moins vite que moi. Vous pénétrez dans la vie mais beaucoup plus vite que moi. Nous ne serons jamais dans le même monde.

Enlève ses vêtements,(veste,pantalon, chemise)  les dispose, debout, sur un grillage ou un tas de ferrailles, comme si c'était  un corps debout. Leur parle.

Et pourtant, si. Dans le même monde. Ce qui nous rassemble est le même en chacun de nous. Comme moi vous portez vos ossements partout, en pleine ville, en plein jour. Vos ossements candides qui ne savent rien du temps.

Reprend ses vêtements

Viens vivre!

Se rhabille soigneusement

 


scène 5

Regarde le mur, de bas en haut, suit du doigt le mouvement imaginaire d'une bestiole qui grimpe.

Je deviens lugubre. Et voici l'inévitable blatte noire des histoires lugubres. Finalement je suis un homme simple. Je décide d'être une chose simple, confondue avec le lieu où je suis. Comme toi. De citoyen je vais devenir pays et sol pour le retour des autres.

 (face tournée vers le ciel)

Les autres, en leur terre céleste, maîtres de l'abandon, ceux qui purgent le monde des types comme moi, et qui crient dans mon désert et n'obtiennent pas de réponse, ma langue de blatte ne sait pas bien articuler vos mots.

Couché face à terre

Il n'y a pas que les blattes. Les autres, ils ne sont pas loin, les autres. Ils sont ici, sous mes pieds, sous moi, dans la terre, en moi, en mon corps, ma terre qui les recèle, il est temps de faire jonction.

Toujours couché par terre, mouvements du bassin.

Sacrons notre union, toute la terre est notre désir d'épousailles, et sans nous, dessus et dessous,  la terre disparaîtrait. Prenez mon ventre prenez mon sexe, prenez mes tripes, mais là, là, tout de suite, à quoi bon attendre?

S'immobilise un long moment (cinq secondes)

Vous m'épargnez, je comprends Je suis votre ciel et votre père, le soleil de votre noirceur, et c'est vous qui fondez mon pays et ma gloire. Je vous rends donc hommage. Aimez-moi.

Se lève et s'incline; grand signe de croix.

Revient vers la porte, crie dans le judas:

 "quelqu'un? quelqu'un?"

Les garde chiourme meurent. Ils se transforment en ombre, en limaces de l'au-delà, ils rampent parmi nous et nous guettent. Ils s'installent dans nos tripes, au fond de nos entrailles.

Poignarde la porte. Revient vers la scène et marche à pas mesurés.

Mort le bourreau il ne reste plus que l'ange gardien. Il me rend meilleur, il me fait progresser, d'ici (montre l'endroit où il se trouve) jusqu'ici (fait un pas et montre l'endroit où il parvient). Et ce n'est pas fini.

Se palpe partout, produit quelques sons inintelligibles.

Je vis tout de même. Vous n'auriez pas dû. Il n'est pas bon de laisser un dernier homme sur terre, il se désignera comme la cause de votre disparition, votre fossoyeur, le grand fossoyeur des hommes et des dieux.

Tournoie sur lui-même, un peu chorégraphique.

Je peux tout aussi bien vous tourner le dos, vous annuler, vous transformer en tombe éblouissante, en monument invisible.

Marche de long en large exactement devant la porte, sans en dépasser les chambranles.

Je parade devant vous, merci. J'ai les mains propres, et j'ai quand même accompli le rêve des Guides, des Sauveurs du peuple, l'homme véritable le voici, faute de contradicteurs. L'histoire s'accomplit et termine. Aussi longtemps que cette porte reste close, pour toujours, peut-être  bien.


 

scène 6

On hisse un drapeau au sommet de la muraille. Trompette militaire. Produit une seule note (la bémol) pendant deux secondes.

Se met au garde-à-vous. Salue.

Ruines de la cité ça remue encore. Ruines du temple, déchets d'Empire, régner quand même. Tout drapeau qui se hisse est hissé pour moi.

On amène le drapeau

J'ai vu l'au-delà. C'est pareil qu'ici, c'est désert, c'est rien, c'est la fondation de tout. J'inaugure le Royaume.

Après avoir rampé sur les genoux jusqu'à la porte, les bras en croix. Dénude les genoux, semble les montrer au ciel, d'un geste de la main et du regard.

Quel meilleur prie-dieu que les os de mes genoux? Frisson de chair en guise de ferveur. Je donne mes os, je donne tout, on ne peux pas donner plus que ses os, le destin s'en  accommodera.

Se remet en marche sur ses genoux, en s'éloignant de la porte

Je pars! Voyager en moi, nef de sang, pour nul voyage, nulle arrivée. Partir seulement. Ainsi soit-il.

"Je peux aussi tout casser, si tu ne veux pas, tiens, tiens" : coup de pied sur les piles de ballots ou de cageots qui tombent sur lui et le recouvrent  jusqu'aux épaules.

( larmoyant ) Les voici, tous au-dessus de moi, n'importe qui peut me faire n'importe quoi, je suis seul je suis terrassé. Voici venir la gloire des bourreaux, dans mes os, dans la torsion de mes os.

Disparaît sous le tas de cageots et crie de l'intérieur

Je suis donc nécessaire! Mon abjection fonde leur puissance! Je suis captif là-dedans, Je suis le véhicule de leur voyage, je les laisser filer, partir, aller de l'avant, me dépasser infiniment.

 Se relève, fait un pas, titube, et retombe sur le tas, sur le dos, les bras en croix.

Ah, je vous vois comme jamais je ne vous avait vu. Je m'écroule, vous êtes dieu.

Se relève, se penche, très bas, vers la terre.

Je suis debout, je m'abaisse, je m'incline, montez, vous accèderez enfin à votre véritable hauteur. Je vous procure la gloire et la prospérité.


scène 7

"Chère  terre! (se roule pat terre), toujours dans la même orbite mais à chaque tour plus proche du terme. Tu es l'horloge de ton propre épuisement, et cela ne se voit pas".

Encore couché, tape des deux mains sur le sol.

Voici ma forteresse, j'incarcère l'absence. Vous l'avez voulu.

"Qui l'aurait dit, moi ici! Sous mes semelles le destin. Mourir ici! Si je courais? Si je prolongeais le doute? "

parle à la terre, qu'il tâtonne des doigts

 

" Donne ton dos, bête apeurée, je m'y inscris, en mâle, en lèpre, en prédateur!"

Trace un cercle imaginaire autour de lui.

 

Et je peux ici même m'expulser encore plus. Je suis le peuple qui mangera les pierres du sol et portera le Temple dans son ventre. C'est le privilège de la solitude.

Parle à sa peau. Peau du ventre vraisemblablement qu'il tripote, pince, malaxe.

 

 "C'est donc ici que ça finit. La dernière chair, la dernière jonction à toute chair. C'est ici. Concluons: la peau est la vérité de l'homme s'il n'y a personne d'autre".

 

Regarde dans le creux de ses mains.

Rien, heureusement. Entre moi et le but juste ce vide. Pou de néant pour contaminer le monde, pour le contaminer de moi.

Caresse sa peau, partout. Face, mains, bras, ventre.

Tu étais terre et déportation, alternativement. Tu étais dedans et dehors, chaque chose à la fois. Et maintenant tout se confond.

Crache sur la porte, la frappe violemment avec une barre de fer ramassée par terre, se décourage, range la barre de fer, s'assoit sagement, la tête entre les mains.

" Peut-être le temps, peut-être des bêtes, peut-être un virus, peut-être une épidémie, il fait bien que ça se scande, que toute cette absence s'organise. On ne quitte pas l'histoire tout d'un bloc. On n'entre pas dans l'histoire tout d'un bloc."

Je vous salue, oppresseurs, persécuteurs, je veux endormir vos suspicions. Sans moi vous ne savez pas que vous êtes la porte de l'avenir des hommes. Au lait noir de vos mamelles d'airain nous puisons l'espoir. Je vous requiers, je n'ai plus que mes os pour m'incarcérer, m'encercler du dedans vers le dehors. Vous nous manquez.

Serre les bras croisés sur la poitrine, et se tient les  épaules

Mon poids me ligote. Je vous prêter main forte, je consens, je vous amadoue, je m'emprisonne dans mes veines, je m'empale dans mes os.

Mais peut-être demeurez-vous, sous forme de sol, de glaise, de racines, de liens indissolubles, d'accueils torturants, les gens, les arbres, les immeubles, le ciel, tout est fermé on n'en sortira jamais.

Pinceau de lumière (tour de guet )  sur l'homme. Projecteur aveuglant. 

"Me voici, je suis une voie ouverte, vous pouvez venir, me piétiner, passer sur moi, je suis la terre des dieux, bonne à fouler[ii]"

Mais eux; ils vont passer et mourir. C'est ainsi que meurent les dieux, tous, du premier au dernier. Enfin. Ils dureront exactement ce que durera mon sang.

Le projecteur s'éteint.

Semble s'adresser au projecteur éteint, qui émet longtemps une dernière lueur rougeâtre. Sort  le révolver de la valise et l'appuie sur sa tempe.

 "Ne survivront ici que les dieux de fosse, ceux qui hantent les charniers, les morts mal morts, les morts sans nom, ceux  qui sont, eux,  de nature divine." 

Vous apprécierez de chuter avec ma propre chute, vous entraîner vers la terre c'est ma place et c'est ma fonction, c'est ce que vous avez fait de moi, j'obtempère. Tout devient clair, l'emprisonnement et l'expulsion c'était pour ça. Je sais quelle bête vous voulez que je sois.


scène 8

Assis par terre à côté du tas de déchets y enfonce un bras et en retire un gros rat qui gigote. Tient le rat dans le poing fermé, à hauteur de visage, et lui parle.

Comme c'est facile d'être un autre animal! S'asseoir par terre est déjà une exclusion.

Lâche le rat qui bondit dans son trou.

La paroi est fragile qui nous retient dans un monde d'humains.

Il suffit de mimer les gestes de la genèse, même mal

Cracher par terre, pétrir la glaise,

 

( Prend une grande poignée de terre noire, la frotte sur le ventre auquel il s'adressera jusqu'à la fin de cette séquence.)

Et où est le témoin  capable de statuer que ce qui en résulte n'est pas moi?

Va vers le fond, rentre dans une mare jusqu'à mi cuisse. Poignarde l'eau.[iii]

J'aimerai très fort mes boues, j'aimerai jusqu'au sang la chair de mes vases. Je m'exhiberai avec ça, dans un esprit de salut et de purification.

Extrait une sorte de gros crapaud de la vase, le brandi dans son poing, qu'il serre jusqu'à faire éclater la bête. Coulée de sang.

J'aimerai.  J'aimerai les embryons morts qui m'escortèrent sur mon parcours comme une légion d'anges écrasés. C'est celle-là, l'humanité qui manque à l'appel, c'est celle-là que nous cherchons.

S'adresse à  des lambeaux de vêtements et de chiffons, accrochés aux barbelés, et qui remuent dans le vent.

Voici le genre humain le vrai genre humain, les bourreaux déchus, les tueurs  humiliés. Les voici, guéris sans rachat. Ils se souviennent de la douleur infligée. Ils savent que nous sommes la douleur d'un autre.

Se saisira du bord de guenilles, qu'il embrassera, en esquissant  une génuflexion, courbé, tête baissée.

Ancêtres criminels, criminels parce que vous avez été vivants, et ensuite morts, et cela est un crime, c'est la grande malédiction qui ne se rachète pas. Nous ne sommes pas coupables. Nous ne demandons pas le rachat. Nous sommes quittes.

Martèle la porte des poings, puis à coups de pied.

On connaît leur tanière, et comment y accéder. Les appâter au moins d'outrages, crier vengeance. Les faire sortir, les mettre à notre portée les abaisser à notre niveau. Leur ôter un peux d'humanité, y faire l'encoche qui permet l'ajustement.

Prend la mitraillette genre kalachnikov dans la valise, l'exhibe très haut, la remet dans la valise.

J'en tuerai des gens, peut-être des personnes, quelque unes, au hasard, ce seront nos noces irréparables.

Ouvre la grande valise, étale très soigneusement des vêtements d'apparat, beau chapeau, veste, cravate,  décorations bien visibles épinglées à la veste. Les piétine lentement, songeur, sans colère.

 

"C'est ainsi que l'on crée une colonie, et son premier indigène".

 

Prend  sa veste couverte de décoration , la  tient à bout de bras au niveau de la figure et l' invective.

Les gens, eux, les vrais, ils ont raison de me fuir, de se carapater dans leur Grand Passé, d'être posthumes car en marchant je les bouscule et je les démasque. Je marcherai quand même, jusqu'à mon usure, jusqu'à leur destruction. Ceux qui valent quelque chose survivront.


scène 9

Sort son porte feuille, en extrait  des photos qu'il regarde, qu'il embrasse en gémissant. Parle à l'une des photos.  "Par pitié, lâche-moi,  oublie-moi".

Lémures et striges, papillons de l'enfer, je veux partir, ne m'aimez plus, ne me mangez plus, j'ai juste assez de chair pour aller jusqu'au bout.

Regarde autour, éperdu, les photos disposées  en éventail sur le sol. Ramasse un bout de fer, le jette, un bâton qu'il essaie contre la terre,  et qui casse.

" Pas de pioche, pas de binette, pas de bêche, la terre est dure, comment vais-je vous enterrer? Faites semblant seulement, résignez-vous, et on se reposera.[iv]"

Se cache les yeux des deux mains.

Je vous restitue à l'éternité, j'efface mon regard,  ça vous a  mal ressuscités. Parodie et dérision. Même en vous brûlant je n'annulerai plus votre image, morte et vivante en même temps.

Brûle les photos (dans un vieux récipient de métal rouillé)

S'abaisse, recueille les cendres dans le creux de la main, leur parle,

 

"Vous voilà trop proches à présent  pour que je puisse vous parler. Je peux vous aimer seulement"

 

 Se frotte la figure avec les cendres."

 

Vous me transfigurez."

Nous avons à présent la même chair et le même but. Vous êtes l'autre, le sourd, l'aveugle, le muet, tout ce qui peut s'aimer.

"J'étreints le vide (geste) je deviens nuptial."

Nous avançons dans le même sens vers les dernières retrouvailles. Il y a un seul point de jonction, vous y venez, de là-bas, du fond de la mort, vous me brûlez vous me déchirez vous m'enterrez vous m'annulez. Nous nous épousons. Je dois passer.

Sort de la valise un grand cadre photo (photo ancienne. Un couple) et l'accroche au poteau.

" Je connais vos droits et vos devoirs. Vous êtes qui vous êtes, semblables à vous-mêmes, nous subissons tous la même législation, vous comme nous, les sursitaires. C'est  prévu dans le code. Tout est prévu."

Je voudrais bien tricher mais vous vous immiscez, vous êtes partout, je vous rencontre dans toutes les rencontres. C'est à cause de ça qu'il n'y a jamais personne ici.

 Retourne le tableau vers le mur et lui parle

Votre stupidité est tonitruante, rien ne rend plus bête que d'être mort. Mais je vous entends toujours. Vous injonctions sont on ne peut pas plus claires. Être vous ou rien. Pas d'autre mot d'ordre.

Fait mine de fusiller le tableau retourné.

Index tendu, pointe l'envers du cadre:

 

 Voici ce que nous sommes, pour un temps. Des êtres gris, du néant crucifié. Mais même vous, vous êtes comptés, votre temps s'achève votre éternité dure ce que je dure. Ce qui aurait pu être est définitivement anéanti. Pour vous et pour moi.

Tend l'oreille vers le cadre retourné.

"Je vous entends, donc vous parlez. Vous êtes un mot, massif, entier, d'un seul tenant, impuissant et mortel. Mais regardez, je me retire, devant vous je suis un dieu qui danse, un dieu qui crache, un dieu qui rote et qui pète. Je suis plus malin[v] que vous." 


scène  10

Mime une course (sur-place par un moyen quelconque) Parle vers le sol."J'arrive, je suis presque arrivé, je suis presque ici". Trébuche et tombe de tout son long. Cogne le sol à coups de poing.

Tu vois bien que ce lieu m'attendait. J'ai même pas eu le temps d'aboutir.

Plus d'expulsion. Cette boue cette pierre me lestent. Nef de vase, je jette l'ancre.

Se palpe longuement du bout des doigts. La face la poitrine le sexe en regardant de biais son ombre sur la muraille qui reproduit ses gestes. Parle d'abord à son ombre sur le mur.  Recule, l'ombre disparaît. Parle au mur vide.

Même mort même endormi même frappé à  terre  tout avance en moi plus vite que moi. Ça me quitte! Ça devient je ne sais quoi meilleur que moi.

Tête en bas, les pieds au mur

Et comme ça? Va-t-on me reconnaître, m'entraîner de force, m'évincer, me faire partir?

Le projecteur de la tour de guet le circonscrit exactement et tout le reste devient invisible. l'homme se redresse et marche dans le cercle de lumière ( tourne en rond. Décrit un cercle limité, à toute vitesse.). Parle ( en gesticulant ) à la tour de guet .

Marcher. Oui, marcher. Puisque c'est inévitable feignons de le vouloir.[vi]

Mime différentes sortes de pas.

Pas décisif. Pas de danse. Pas de parade. Pas de l'oie, pas de l'ours, marcher, marcher, c'est la meilleure manière de ne jamais partir.

Compte ses pas, d'abord entre les dents puis d'une voix audible

            "Trente deux trente quatre tente cinq trente six trente sept"

Marcher change le sol. Au lieu de terre un nombre intermédiaire, pas l'autre,  celui qui commence, qui finit, qu'on ne connaît pas. Dévoré par le dernier pas, cette bête vide.

Son ombre [vii]se multiplie sur le mur, et ne cesse de se multiplier et de proliférer,jusqu'à une  multitude d'ombres qui apparaissent et disparaissent , et qu'il se met à apostropher.

Vous tous, pareil! Main horizontale, paume vers le bas, mouvement de trancher. Pas un qui reste en arrière, pas un qui dépasse son nombre compté de pas. Nous sommes ensemble.

Toutes les ombre se soudent en une seule ombre difforme et compacte.

Sauf ceux qui réussissent à ne pas marcher du tout,  à s'affranchir de toutes les manières de l'étendue du monde, de la terrible tentation de la surface.  Il faut le savoir.


scène 11

Icône quelconque fait de matériaux de fortune (un chapeau sur le poteau)

"Veux-tu savoir ce que c'est, l'homme? Regarde-moi rampant et claudicant, animal à quatre pattes, reptile sur le ventre, cloporte, crapaud, (mimique seulement ébauchée et rapide de chacun des ces objets) S'il ne reste que moi, c'est tout ce que l'humain aura été, en fin de compte, et nul ne l'aura su".

Mais je peux aller plus loin. Je m'immole je me brûle je m'outrage et je libère de moi le terre qui sera devenue terre des dieux comme au début. Je veux voir ça.

Marche à reculons, en tournant en rond. Démarche saccadée et mécanique.

Là, je hurle! Sûr que je hurle! Je crie contre cette muraille, le mur d'oubli qui se dresse derrière moi. Je gratte la muraille d'ombre qui se referme dans mon dos.  Je veux voir. Je veux surprendre les choses. Je ne veux pas tourner le dos.

Sinon je verrai mon nom, muet, incrusté dans les pierres, dans les cieux, dans les astres, tant il est difficile de s'effacer soi-même. On dirait que tout loge en moi, que tout s'abrite en moi, et que l'univers est une bête apeurée.

Descend dans une faille du terrain, seul la tête émerge entourée d'herbes.

 

"Me voici en état de copulation, avec moi, dans l'attente d'un fruit monstrueux. Vous m'avez poussé à cette extrémité".

 

Disparaît dans le trou, et crie très fort

Entendu. Pas de désir. Pas d'espoir. Ici, enterré dans la fosse des morts.  Et malgré cela tout est encore possible. Tous les recours sont recevables. On n'en sort pas.

Sort du trou

À genoux, la tête entre les mains, plié jusqu'au sol

La rédemption, le rachat, l'acquittement peut-être. Je veux effacer mon crime, le crime de procréation, dieu sait si j'ai procréé, des simulacres d'homme, et de femme, et d'esprits et de bêtes et de cailloux et de cieux et de dieux dont il ne reste rien. Le désert est mon pain.

Et pourtant ça remonte, ça remonte, le désir d'avoir été, tellement souillé de choses incongrues, hérissé de choses insoutenables.

Marche au pas, rythme militaire, posture martiale

 

"Voici le bruit de bottes, écoute le piétinement, la marche de l'invasion".

 Mouvement de garde-à-vous.

"Je suis l'occupant, je suis l'occupation du pays".

 

 Feint de tirer à gauche et à droite, rigide, froid."Je sévis".

Entreprend de fuir, se prend les pieds dans différents obstacles, manque tomber, s'arrêt en équilibre précaire, torse penché, bras arrondis, mains ouvertes.

Et voilà! La maîtrise du monde se réduit à cela, ce carcan géographique, accidents du terrain, embarras, barrières. Il suffit de ne pas bouger pour étouffer tout ça dans l'œuf.

Les mains presque tendrement posées à plat sur la porte, murmure audiblement : " Vous aimiez le passé, l'ordre établi, vous voilà enfermés dans le passé".

Toujours en caressant la porte.

"Pas morts, pas morts, ils agissent, ils agissent de loin. Mais plus je suis absent chez vous, là dedans, plus je produis des absents ici, les invisibles qui me hantent, les disparus qui me gouvernent. Si j'oublie vous n'êtes rien. Si j'oublie  je vous achève.

Se laisse glisser sur les genoux, toujours en frôlant la porte des deux mains. Agenouillé sur la dernière marche:

 

" Je vous vénère avec ce qui me reste, un souffle, une odeur, un poids. Contentez-vous en".

 

Se relève, tourne le dos à la porte, geste de rejet de la main.

Je les perds de vue, et ils s'éteignent, leurs corps s'étiolent, sauf ça, la gangue, le sédiment irréductible, l'odeur d'absence.

Prend un rondin et heurte la porte comme pour l'enfoncer.

"Là-dedans, barricadés dans l'absence, créatures démesurées. Mais ici, vous êtes des jouets, innocents et dérisoires".

Avec son rondin, frappe la statue d'un chef quelconque[viii] qui trône au centre de la place et qui s'écroule. Lui parle.

Beaux et grands! Tapis dans le passé, abolis et royaux, semblables à eux-mêmes à travers la déchéance et la décrépitude. La frontière est proche et vous ne passerez pas.


scène 12

Sort le pistolet de la valise, le pointe d'abord sur la statue de l'homme important, puis vers sa face ( à vingt centimètres, bien en face ). Semble lui parler.

On ne peut pas être moins qu'un mort.  La disparition n'ira pas plus loin.

Parle toujours à son pistolet

 

"Je sais cligner des yeux, je sais larmoyer, uriner, déféquer, roter,  on ne dira pas honnêtement que je n'existe pas".

Or, le règlement est explicite: il n'y a que le mort  qui ressuscite. Je dois souiller le néant, ça vaut résurrection. Un peu de sang, peut-être, suffira. Les morts ne sauront pas que j'ai triché.

S'approche du poteau [ix] l'étreint .

 

"Peut-être durer un peu".

Peut-être le sommeil.  Je suis dehors, on me verra dormir. Je serai le mauvais rêve de quelqu'un, présent ou absent. Je serai le mauvais rêve des morts, le cauchemar des disparus. On durera.

Tourne le dos au poteau, s'y appuie, la tête cachée dans sa veste qu'il referme par devant.

Il y a une voie, il y a un chemin, le lieu est précaire comme la vie,  il suffit de bien me cacher, l'asphyxie est sûre,  les anges savent maintenant où me trouver.

De nouveau le projecteur. L'invective, ( "tu n'as donc rien compris? ").

Voilà d'où ils agissent, d'un trou, d'un antre, d'un repère imprenable,  du fond d'un abîme médiocre, du fond de leur inexistence.  Ils sont indestructibles.

D'un coup de pierre détruit le projecteur.

Rien, je m'incline. Me voici seul à seul avec les nom des hommes, ceux qui peuvent nous dominer sans traîner parmi nous, préservés de  basse promiscuité. Je ne vous en veux pas de cette séparation. Je m'incline comme si je vous aimais. Je suis digne de votre main de fer.

Court à la valise, sort des vêtement de cérémonie et se déguise rapidement. Chapeau de luxe , cravate, gants blancs,veste parée de décorations voyantes. Se redresse et se rengorge.

"Voilà, messieurs"

C'est comme si j'en étais. Je suis sûr qu'ils vont me reconnaître. Dans le dégoût et dans la répulsion. Moi. Le retranché de leur nombre, amputé de leur corps comme un membre gangrené.

Monte sur le socle de la statue qu'il a fait tomber à coups de rondin.

C'est donc que je fus leur douleur, leur honte, leur contrition et je reste pour toujours une sorte de remords. Je suis donc leur unique rédempteur. Si je veux. Si je veux.


scène 13

Décor végétal  sommaire: quelque chose de vert et un glouglou.

Commençons par le début. Voir. Oublier le monde. Voir l'herbe, voir l'eau, voir les graines, voir les mycéliums,  parler à ça, parler aux germes, baver sur le désert, et, pour le reste,  le piétiner.

Et la voilà! La voilà déjà! Mon ombre, mon ombre la grande mouche noire  qui corrompt tout,  qui mange l'herbe, qui gobe les germes, qui s'imbibe de rosée, qui ronge les mycélium. Je suscite la pourriture, je contamine la terre, je la transforme en moi, une ombre, un crachat, mon nom. ( pointe la terre ). C'est moi, j'y suis.

Couché sur le ventre, les bras tendus, surplombant son ombre, posture approximativement pré coïtale.

C'est mon déchet. Et je l'aime autant que mes déchets. On ne m'arrachera plus à la terre. Rien ne m'en arrachera. Ni dégoût ni haine ni amour. Rien ne nous lie, nous nous élevons en même temps dans l'air, nous tous, nous errons dans l'espace d'un grand néant, inconnus et détachés.

Se couche de tout son long sur l'emplacement qu'il surmontait.

Mais si je t'accable de mon poids mort, nous roulons en grognant d'aise dans la même fange mortelle. Tu m'acceptes. Pauvre terre!

Tu m'acceptes comme un corps, votre corps que j'ai tant redouté. Le corps du démon c'est peut-être cela. Quand vous disparaissez, des démons vous relaient. Votre absence engendre ça, n'importe quoi, chose sans nom qui me sollicite.

Frappe le sol à coups de couteau.

Vous ressemblez à des bêtes, des monstres qui rampent, des dragons de la boue, des démons du sous-sol. Vous disparaîtrez avec moi, moi, ce peu de chose, cette peau ces viscères.

Tourne le couteau vers lui-même

Vous disparaîtrez avec moi, nous subirons exactement la même malédiction.

Soulève le crapaud mort du bout du couteau, plus haut que sa tête,  et lui parle.

Je cède à la tentation de vous élever au-dessus de moi. Je veux du réconfort et je paie le prix. Mais vous me décevez, grands hommes. Car quelle différence, morts ou intronisés, anéantis ou consacrés, rien ne vous change, rien ne vous atteint, mais c'est grâce à moi, si on y pense. Songez-y.

Je vous dresse très haut, mais pas plus haut que ma dérision.

Projette le crapaud au loin d'un mouvement du couteau.

C'est ainsi que vous sombrez. Mais si je n'anéantis pas les idoles, ils seront de nouveau ramenés au triste grouillement de la vie.


scène 14

Façonne grossièrement un mannequin (Son imperméable rempli de chiffons) auquel il s'adressera en le maltraitant. Feint de le tenir à la nuque et de le faire ployer jusqu'au sol.

Humilité! Motus! Pas de plainte! Ne pas outrager l'outrage! La chute est l'essence de l'homme et je le prouve

Feint de chuter avec son mannequin, maladroitement, se fait mal. ("merde!") Se redresse, s'époussette.

Ne chute pas qui veut. Encore un effort.

Tend la marionnette à bout de bras, devant lui, la manipule tout en se dissimulant derrière elle.

Je me précède, je suis avant moi, je me fonde, je me justifie. Je suis le manipulateur d'une marionnette outragée.

Fait mine de poignarder sa valise en l'invectivant "(Tu veux quoi? tu veux quoi?")

Fous le camp, tu mens et je te tue, l'issue est là, par le bas, avant de disparaître j'arriverai à bon port. Ici! (désigne son ventre du bout du couteau ) J'ai le monde pris dans mes tripes. La réponse est dans le ventre. ( geste du couteau ) Ouvert, fermé, ouvert, il va falloir trancher.

Plié en deux comme sous l'effet d'une douleur abdominale.

J'ai le sol natal dans le ventre comme nous tous. Nous ne savons pas y retourner. Ventre intact, bouclier du pire!

Rassemble des débris de cageot qui présentent vaguement le forme d'un prie-dieu. S'agenouille, pose ses mains jointes sur le rebord, en se tournant vers le poteau d'exécution

Pitié, soyez ignobles, de grâce, un peu plus ignobles, un peu plus pourris, un peu plus immondes. Vous savez faire ça. Ce serait plus clair, je saurais à qui j'ai affaire, je serais fixé. Je marcherais en territoire connu, archi connu, dans le territoire du mal épuré de sa part d'ombre.

Baisse la tête en attitude de prière, marmonne une incantation qui se transforme peu à peu en discours audible.

Si nous sommes semblables nous disparaîtrons de la même façon, nous serons tous abolis dans une seule disparition. Le rôle du bourreau est de réconcilier. Agissez. Accomplissez votre exploit éternel.

À l'adresse de la Porte. Ton larmoyant. Toujours en attitude de prière, agenouillé, les mains jointes. Grande ferveur.

Je ne vous voit toujours pas, morts probablement. Éternels et incorruptibles, vous avez la beauté d'un diable creux, l'exemplarité d'un assassin éviscéré. Je ne saurai pas tarder, je vais me racheter, récupérer le temps perdu. Je serai criminel, bourreau, victime, justicier, nous seront alors le même, semblables, égaux, identiques. Comme un seul homme. Une fois pour toutes.

S'approche de la porte

 

 "Me voici, me voici, me voici de retour"

Coup sourd violent de l'autre côté de la porte, peut-être une détonation. Recule vivement, en trébuchant. S'assoit par terre en balançant le corps d'avant en arrière.

Oui, Oui, entendu, c'est fini. Et pourtant, au commencement le mal était bien partagé, certains l'ont perdu en route, d'autres non.

           


scène 15

Dépose son mannequin ( cf. scène 14 ) dans un fosse ouverte (trappe bordée d'herbes)

Ce lieu m'enferme de plus en plus. Je suis à peine dehors. Les secondes poussent comme de la mauvaise herbe. Chaque seconde claque comme un verrou qui se ferme.

Redresse une croix tombée au bord de la fosse, et lui adresse sa prière.

Transforme moi, l'unique, en monument dressé de leur disparition. Car ils ont eu tort de m'expulser.

"Je ne t'ai pas assez vénérée, mère terre, je veux me racheter, me prosterner, m'avilir".

Récupère la croix, la défait, cherche autour, la coiffe d'un grande cruche fêlée , se prosterne devant cette icône improvisée.

Abîmez-moi, détruisez-moi, ouvrez-moi la porte de l'origine, du temps primordial. J'aimerai mon passé à  en crever. Je serai aussi riche en passé que l'homme agonisant. Presque aussi riche.

Étreint l'icône

Ici, seul, dans mon passé, je serai mon Grand Ancêtre, Mon Amant mystique.

Récupère son mannequin, l'assoit devant lui, le regarde de près, au visage.

" Et tous les regards perdus. Sans remède et sans retour. Voici un regard de mort qui me scrute pour rien".

Je vous aveugle, je vous déporte dans le lointain, dans un temps ancien, je vous condamne à la relégation, tous dans le même pays noir  où vous sévirez les uns contre les autres.

Maltraite le mannequin. Sévices divers. Le piétine. Un pied posé sur sa tête, parle:

"Il faut le faire. Si j'en fais trop, ils viendront. Vous pouvez m'écraser,vous pouvez me martyriser, mais soyez là".

Seul la Police Angélique, des petits dieux et des démons mineurs a autorité ici.

De nouveau coup de talon à la tête du mannequin.

Jette le mannequin au loin, peut-être vers les coulisses, ou contre la porte où il s'aplatit.

 "À mon corps défendant je vous bannis, je vous condamne à la péremption. Je suis perdu. Je le sais.  Je n'existait qu'en vous. "

Mais je ne reste pas seul pour rien, j'ai une mission et un but. Avec n'importe quoi, un caillou, un chardon, une empreinte dans la boue je donne corps et réalité à tout le passé du Monde et de l'Esprit.

Récupère son mannequin qu'il perche sur ses épaules, en semblant ployer sous le poids.

"Je subsiste pour être le véhicule de votre grandeur, le soutient de votre ascension. Je suis le tuteur le long duquel le divin lierre grimpera. Par moi vous êtes grands".

Hisse très haut le mannequin, à l'horizontale, au sommet de ses deux bras tendus.

De tout reste je reconstitue un dieu, et je le place dans le ciel, où je veux. Qui me contredira?


scène 16

Parle à la terre. En prend des poignées qu'il laisse couler. (mimé)

"Tu n'a pas rempli ton office, tu n'as pas pu m'enterrer. Sperme noir, procréation à l'envers, ta stérilité fait ma puissance, ton impuissance fait ma force, ma grandeur d'homme qui dure".

Répand de la terre devant ses pieds, selon le geste du semeur.

Un pas de trop toutefois. Juste un peu d'espace parcouru qu'il ne fallait pas parcourir. Un peu de temps. Il ne fallait pas. Je n'aurais pas du intercaler du temps et d'espace entre mon rejet et mon sacre. Si j'avais su abandonner la terre, je serais à l'heure qu'il est  le plus véritable des hommes véritables. J'ai voulu vivre.

Parle au mannequin toujours étendu par terre, les bras en croix.

 "Car la terre ne sert qu'à y tomber. Tu te couches comme un cadavre qu'il faut piétiner. Accroché à la terre tu es l'esclave de l'homme".

Parle en marchant de long en large d'un pas rigide, exagéré et bruyant.

Condamné à occuper, à marcher, à envahir, à détruire le chemin, pas à pas, pour achever le cycle de la déchéance du monde, au fur et à mesure.

Couché à côté de son mannequin, sur le ventre, caresse le sol.

 "Petite terre, tu reçois les excréments, les pisses, les crachats, les cendres. Tu es comme humaine, tu es un monument qui célèbre  la chair de l'homme".

 Se redresse et se palpe, revient sur sa poitrine, qu'il tient des deux mains.

Il reste mon cœur de vraie chair, de chair humaine, du muscle et du sang qui frappe comme la porte claquée avec fracas, je m'en souviendrai toujours, ça claque et ça m'expulse, je suis de plus en plus dehors, aussi éternellement dehors  que les morts.

Prend  une poignée de terre de chaque main,et les applique sur sa poitrine

." Notre jonction est comme un accouplement, tu es le fruit et la semence. Tu es la grande confusion et l'ouverture immonde inévitable. Je te foulerai  jusqu'au bout".

Je finirai éternel, et chassé par le sang, Vers la vie comme vers la mort.

Fait couler de la terre et de la cendre sur lui:" Montre-moi comme tu nous soumets et nous domines sous ton sommeil simulé, ta passivité toute puissante qui attend".

Je ne monterai pas plus haut que jusqu'à la sphère des anges, au royaume des Voix Autorisées. Je leur demanderai de corriger cette chose absurde, cette anomalie, moi, expulsé du néant sans droit,  pas dans les formes, indûment.

Marche en rond, sur un très petit cercle, aussi petit que possible. "J'obéis, je transgresse, j'obéis, je transgresse, chien qui veut mordre sa queue sans pouvoir, en rond, en rond jusqu'à notre commun épuisement".

Peut-être même jusqu'à l'acquittement, gracié peut-être, toute honte annulée, tout péché remis.

S'arrête de marcher; parle face au public 

Car enfin que suis-je? Je suis un simple humain comme vous tous,  je marche droit. Je veux la fin des histoires. De toutes les histoires.

S'époussette, ajuste ses vêtements, se rengorge.

"Vous me pardonnerez d'employer votre absence à tacher de me redresser, à tenir debout, à me surmonter, à me dépasser, comme un homme".

Mais comment faire sans trahir? Car s'il y a une terre, elle est la terre des autres, la terre des gens, sinon ce ne serait pas la terre. Ici je ne peux que prier l'autre, comme un dieu tutélaire. Et je viole sa demeure.

Brandi son pistolet. 

"Quand tout sera fini, et quand le désert sera de nouveau intact, ce sol aura été mien, j'aurai été tous les humains. Vous êtes les voyageurs d'un pays octroyé par les morts. Bientôt mon tour".

Je me charge de la sanction , de la punition finale, du salaire du péché. Je me charge du rachat!


scène  17

Baisse le  pistolet

Mes mains suffisent, ne trichons pas avec le destin. Jouons le jeu jusqu'au bout, comme ça, sans rien. Il ne faut pas détourner le cours de la fatalité, ça coule de toute façon, comme un fleuve, du haut vers le bas. Car toute chose a un butet tout ça avait un sens.

Jette le pistolet. (  Prévoir un parapet de pont, ou de fleuve, une margelle de puits, n'importe quoi  où les choses peuvent disparaître ).

Se couvre les yeux des deux mains. Un temps.

Ça approche déjà, l'origine de la vie vient reprendre tout dès le début. Ça requiert un lieu vide, un désert purifié, une absence  efficace. Pour que tout ne déchoie pas en présent. 

Sur le ton de l'introspection

 

"J'ai mal, j'ai du mal à cesser, j'en appelle aux purificateurs, ils savent anéantir les témoins, et susciter la mort lustrale de ceux qui en savent trop long, et qui perturbent le pur commencement de l'histoire. "

 

Monte les marches qui conduisent à la Grande Porte, et feint de prononcer une sorte de discours comme dans un meeting. Fort et déclamatoire. 

Trop vécu de choses superflues. Je ne suis plus l'homme tout court, celui qui redevient l'avenir de l'homme. Purgé de songes et de désirs, exempt de souffrance et de honte. En route vers le néant, pour que la vraie histoire commence. Mes amis, il faut naviguer. Hommes, il faut disparaître.

Se tourne vers la porte, la frappe de la tête. On entend un coup sourd très violent. Tombe sur les genoux assommé, puis, tranquillement, se couche en chien de fusil sur le seuil, comme mort.

Un temps.

La porte s'ouvre lentement, avec un fort grincement. On ne voit rien à l'intérieur.

fin




[i]               Le 11 septembre: "oh my God!"

[ii]              Primo Lévi si c'est un  homme. cendres humaines sur les sentiers du village ss.

[iii]              Hommage à Woyzek

[iv]              Tchekhov évidemment.

[v]              Nietzsche ecce homo

[vi]              puisque ces mystères nous dépassent, feignons d'en être les organisateurs (Jean Cocteau?)

[vii]             Trucage électrique à prévoir. Projection? Vidéo?

[viii]            Un Commandeur en quelque sorte.

[ix]              Lacéré, perforé, ensanglanté.

lundi, avril 25 2011

Le candidat

le candidat

 

[remarque: tous les intermèdes (entre deux scènes) seront ou bien joués, ou bien représentés en projection (cinéma ou vidéo)]

 

scène 1           (devant le guichet du Service National pour le Travail: SNPT)

 

dispositif pour toute la scène 1:

 sur une cloison neutre guichet ouvert juste au bord de l'avant-scène. L'intérieur du guichet est du côté du public. On suppose que le personnage est dans l'espace public, extérieur au guichet. On aperçoit une porte au fond qui donne accès à la  scène

Au fond à gauche sur une petite estrade surélevée représentation succincte d'un séjour: canapé table basse boisson télévision et télécommande. Le canapé fait face au public, qui ne verra que la partie arrière de la télévision; la projection d'un éclairage mouvant sur le personnage montre que le téléviseur est allumé.  Les modifications brusques et violentes de l'éclairage signalent que le personnage est en train de zapper. Porte au fond.

 

quand il ne dit rien, le demandeur regarde fixement dans la direction du supposé employé du SNPT, comme s'il suivait anxieusement ses faits et gestes.

 

Oui, je suis essoufflé, non,  je ne suis pas dans mon assiette.  Oui, j'ai l'air étrange,mais  c'est parce que tout ça me paraît étrange, voyez-vous. Je n'en reviens pas d'être ici, de me trouver, moi,  dans ce Service National Pour le Travail  dont j'entendais parler ici et là, avec horreur, avec  répulsion.

Voici mon formulaire rempli. Voici ma fiche d'identité. Voici mon curriculum vitae. Voici ma photographie.

Faut pas m'en  vouloir de ma nervosité.

J'étais tout de même directeur en chef du département des expertises socio économiques dans le secteur international!

 

J'espère que vous allez me comprendre.

Vous m'accorderez déjà et d'une que je ne suis pas à ma place

et que ce n'est pas normal de me retrouver ici.

Bien entendu, je sais pertinemment que  je n'ai pas le choix.

J'ai pour principe de me conformer à toutes les consignes.

Mais là, je sais exactement où ça mène. Là,  je suis coupable.

C'est bien la première fois.

 

Mais vous me guiderez n'est-ce pas? vous me direz ce qu'il faut  faire. Vous me prendrez par la main. C'est qu'en toute franchise je suis un peu perdu.

 

Voyez-vous, des lieux comme celui-ci je les ai toujours évités,

vous n'y êtes pour rien je comprends bien, je comprends bien.

Je sais que je parle trop, que je risque de vous indisposer

mais c'est pour vous faire comprendre.

La vie m'avait épargné les situations comme celle-ci

J'étais du bon côté, du côté où vous êtes et je vous en félicite

Mais moi, maintenant, je suis là, moi, dehors, exclu, séparé, exposé au pire.

 

"Je ne dis pas ça pour vous, je suis bien placé  pour connaître la précarité de toutes les situations.

En quelque sorte nous sommes tous logé à la même enseigne, vous et moi,  à une différence près."

 

Car vous êtes bien placé, vous,  pour savoir que le monde est coupé en deux.

Un simple guichet suffit.

C'est une paroi pernicieuse, qui m'expose et qui vous défend.

 

"Pardon, oui, je vais patienter. Je patiente déjà. Je patiente de toutes mes forces".

regard fixe, anxieux vers le supposé employé

s'éclaircît la gorge

 

Je peux vous dire quelque chose?

Vous ne le savez peut-être pas, mais le monde est ainsi fait.

Il y a les lieux peuplés et les lieux déserts.

Les lieux chauds, les peuplades chaudes, pas comme ici.

Je suis dans le froid et dans la glace éternelle, je suis mal.

Sanglote, renifle, se mouche bruyamment

 

Enlève ses lunettes, les essuie dans son mouchoir, s'essuie les yeux, se mouche de nouveau et replie le mouchoir dans sa poche.

 

Mais si, mais si, je vous crois, vous voulez m'aider.

Ça vous plait de me rendre service, vous aimez me réconforter.

Tenez bon, soyez patient, allez jusqu'au bout, soutenez-moi .

 

Grand sourire attendri, regard circulaire discret

 

car on m'aide, on m'aide, chacun à sa façon, tenez, mon chien, quand il me voit pleurer il me lèche les mains.

 

"ce n'est qu'un chien , mais ce pourrait être moins, une averse de printemps, un souffle de vent dans une après midi brûlante, la lettre d'embauche"

 

croyez-moi, c'est quand même de l'amour, et l'amour est le ciment du monde.

Et le travail honnête est l'aliment de l'amour, qui sans lui dépérit.

regardez ma femme.

vous représentez ici toute l'humanité.

j'embrasserait toute la terre le jour où j'aurait un emploi.

 

Tourne le dos au guichet, lève les bras, lève la tête, extatique,  vers un horizon de lumière

 

ma joie débordera, l'amour étreindra le monde!

tout m'aimera comme avant,

mon patron, ma femme, mes enfants, mon chien, mes voisins

ma pelouse, mes parterres fleuris, et même les humbles fleurettes des  champs.

 

Mon dossier, mon dossier, parfaitement

fouille dans un immense cartable, ou "attaché-case"

 

Mais bien sûr, que j'ai tous les papiers et toutes les pièces. Cartes attestations et certificats. Identité permis de conduire perte d'emploi vaccination, mariage, divorce, travail,

Demandez-moi, vous verrez. J'ai tout.

 

Reboutonne son blazer, ajuste la pochette et la cravate, se coiffe du bout des doits, se redresse, prend la pose en se tournant  légèrement de profil.

 

Je suis en règle. J'ai toujours été en règle.

J'étais en droit d'espérer  que ma situation fût assurée jusqu'à la fin, sans autre issue, sans fantaisie, sans danger.  Et quasiment sans mort au bout. Travail,retraite, et basta.

Tout était bien agencé, géré, organisé, structuré, planifié!

 

Tant de bons paramètres bousculés!

Regardez ça, ma photo au cours du grand séminaire international de Katmandou sur le déploiement utopique de la productivité primitive au cœur des banlieues urbaines.

J'y fus applaudi

Et maintenant…

Je veux du travail.

Le travail est la trampoline du futur!

Après la partie molle du temps, jouir dormir se lever se laver manger voyager. Entrer dans l'entreprise c'est poser pied sur le continent dur et définitif de la vie toute  entière.

C'est le grand consentement  à ma prétention d'exister.

 

Amorce un départ et revient aussitôt à la même place. débit rapide, anxieux, précipité

 

Vous comprendrez bien que c'est vous, désormais, qui représentez la vie possible, la croisière des chemins, la volonté qui terrasse l'homme ou qui le sauve et le redresse. Moteur caché de tout ce qui bouge, fontaine de vie donne-moi de ton eau.

 

voûté et servile, sourit humblement, se frotte les mains en signe de soumission.

voix mielleuse

 

Et s'il s'agît de remplir des formulaires, des questionnaires, des procès verbaux, ce que vous voudrez, je remplis. Tous les renseignements qu'il vous plaira de me demander, sans réserve, sans honte, sans secret. Je  ne pose aucune condition.

 

figé, regard fixe mais dans le vide. au dessus de la tête du supposé employé.

 

Je vous regarde, je vous interroge du regard, je veux savoir et je ne veux pas savoir. Comme le médecin qui communique le résultat d'une biopsie, comme le prêtre qui retient son souffle dans le confessionnel, comme la femme aimée dont on attend la réponse, l'examinateur, le juge, le recruteur. Ce guichet représente pour moi la porte qui conduit à l'humanité, ou qui se ferme. 

 

Déclamation musicale, pompeuse

"J'ai tant de choses à vous dire!"

 

J'abrège. Je vous écoute.

Dans la situation présente, la valeur de votre parole est incommensurable. Comme  lorsqu'on dit je déclare la guerre, je demande l'armistice, vivez, ne vivez pas.

 

Semble rapetisser. Sa tête arrive à peine au rebord du guichet.

 

Je suis humble, je suis nul , je ne suis rien. Même si ça se cabre encore par moments,  si je me rebiffe contre ce qui m'annule. Je ferai mieux demain. Je mangerai le pain de néant que la vie me tend. Je lècherai vos mains vides.

Mille fois merci.

À demain.

 

fermeture du guichet (store opaque)

prend place dans le décor de salon, sur le canapé. Télévision, boisson sur la table basse, télécommande, change frénétiquement de chaîne, s'endort.

 

scène 2: devant le guichet

 

Rentre par le fond

Ôte son chapeau, se penche vers le guichet, tend un petit carton et une lettre dépliée:

"Bonjour

"voici mon numéro, voici la lettre de convocation."

montre la lettre, attend un peu, la remet dans son cartable.

 

Me voici encore. C'est ici en quelque sorte que j'ai passé toute ma vie. De ce côté-ci du guichet, en ce désert extérieur, entre deux survies, deux succès, deux éloges, deux acquiescements, deux imperceptibles sourires, deux hochements de tête souverains.

 

histrionique, déclame avec de grands gestes de prédicateur, en reculant et en avançant de nouveau jusqu'au guichet.

 

Un monstre se tapit en ce désert, il forcit, il croît, il se charpente, il se redresse, il s'incarne. La gueule immonde de ce guichet, le jet de feu que vous allez peut-être cracher sur moi, pour me consumer, m'achever une fois pour toutes devant le trou béant.

Sachez-le

Vous cracherez le feu de l'enfer

ou l'eau vivifiante de l'espoir.

 

empoigne des deux mains les montants latéraux du guichet, s'y appuie, s'y agrippe comme à une bouée de sauvetage.

 

Comme les morts qui reviennent à la vie et qui racontent, la lumière sublime au fond d'un corridor obscur, semblable à cette fenêtre ouverte sur le destin. Il n'est pas exclu que je puisse encore ressusciter.

 

semble récupérer (par terre) son chapeau et son cartable qu'il avait laissé tomber les nettoie de la poussière.

 

Bien sûr que j'exagère! Mais qu'est-ce que vous préconisez? Quels sont les moyens modérés et raisonnables que vous me suggérez?

Car de votre côté, me refuser la vie, rien de moins, n'est pas non plus très  affable, ni même humain. Finalement, si vous êtes là, c'est bien parce que vous avez quelque chose à offrir.

Je ne fait qu'obtempérer.

 

Passe la tête et  les mains à l'intérieur du guichet, gesticule

 

Mettez-vous à ma place que Dieu vous en préserve.

Imaginez-moi, ici, nu et exposé au pire des dangers, provisoirement spolié du droit d'être humain, de vivre benoîtement dans mon coin, banal et discret.

Au lieu de cela, je m'étale, je m'impose, je m'abaisse.

Je vous contraint à être bon, ou à être méchant.

Et ça, je ne l'ai pas voulu.

 

Mélodramatique, les mains croisées sur la poitrine

 

Ce n'est pas pareil, être subalterne, dépendre des supérieurs, et ça.

Inférieur selon la chair et le cœur.

L'infériorité, la soumission,  tout ça obéissait à des règles  simples, claires, fonctionnelles.

Le prix était sans équivoque: compétence, capacité, investissement, initiative, rigueur, ponctualité, dévouement, honnêteté.

Et regardez à présent  tout ça est devenu, jusqu'à ma peu séparée du monde des humains. 

 

Se cache la figure dans les mains. Voix plaintive.

 

Ce guichet vous paraît vertical, dressé debout en quelque sorte. Mais en réalité il est horizontal pour ce qui me concerne. Il est à raz de sol. C'est un puits, c'est une fosse, je suis au fond.

J'y tombe, j'y plonge, tout les jours, de nouveau, jour après jour.

 

Garde les yeux fermés pendant quelques secondes.

 

Mais non, je sais, loin de moi l'idée de nier que tout ceci vous peine, que vous n'y êtes pour rien, que vous faites votre travail, point.

Mais vous me convoquez. Pourquoi?

Et ce guichet, pourquoi le maintenez-vous ouvert, ainsi, chaque jour?

Seriez-vous une Passion inutile?

 

Amorce un départ et revient, résolument.

Voix ferme ton décidé, technique et froid.

 

Que ce soit clair. Je suis ici parce que je veux vivre. Et tout ça, ce service, vous-même, vous êtes une magnifique machine à faire vivre. Sauf que manifestement je ne connais pas le mode d'emploi.

Et pourtant, j'ai toujours maîtrisé les modes d'emploi, quelle que soit la machine, les outils, les artefacts et même les personnes.

Mais tout me porte à croire que finalement vous êtes une machine à ne rien faire.

Et ça, je ne sais pas m'en servir.

 

Sort son stylo feutre  et un bloc de papier. Mime l'acte de dessiner un croquis explicatif, diagramme ou autre, qu'il exhibe à l'employé.

"Voilà!"

 

Ce que je veux n'est pourtant pas bien compliqué. Je veux que ça fonctionne. Je veux un mécanisme clair, simple, neutre, anonyme, sans ruse et sans méchanceté. Je donne ma vie, on me donne la vie. Stop. Dite-le aux employeurs.

 

Part en disant "je vais partir", revient en disant "je vais revenir"

répète ce va et vient en silence deux ou trois fois.

 

Mais oui, je vais partir je vais revenir. Vous êtes mon cauchemar.  J'ai l'air de vous harceler, de revenir sans cesse, de m'accrocher. Mais que voulez-vous? en dehors de ce guichet, je ne suis rien. Tant bien que mal, c'est ici seulement que je suis aux portes de la vie.

Ailleurs…, rien!

 

Épuisé, d'un filet de voix

 

Je suis prêt à acquérir toutes les compétences que vous voudrez. Je suis une terra incognita, une table rase, une feuille vierge. Dites-moi ce que je dois être et aussitôt je le deviendrai.

Je suis on ne peut pas plus vide.

 

Passe la tête à l'intérieur du guichet, les épaules appuyées contre les deux  montants.

 

Je ne l'ai pas choisi. Toujours ce trou, toujours voir la vie à travers un trou.

J'en viens à croire que  c'est par ici que tout passe, laissez-moi passer.

Laissez-moi m'y engouffrer, m'y abîmer, m'anéantir.

 

Se redresse, se carre, se rengorge, parle d'un ton hautain.

 

Plus je m'abaisse, plus je me  grandis. N'est-ce pas ce que vous demandez? N'est-ce pas ce que réclame l'employeur? Je le fais sans dissimulation, en plein jour, sous vos yeux.

 

Long silence. Comme absent.

 

Que faire de plus? Je convoque l'enfer! Je fais des offres de service aux chefs de l'abîme, aux entrepreneurs de la géhenne, au diable, pourvu qu'il me prenne. Mes états de service sont concluants.

 

Les mains jointes, suppliant.

 

Rien du tout, un petit patron, même un tout petit patron, un âne, un chien, une blatte, un scorpion, un vermisseau de la boue, rien, mais qui veuille de moi.

Merci encore.

 

Retourne au décor salon. Canapé, télévision, boisson, journal. Accomplit toutes les actions convenues d'un homme seul dans son salon, et s'endort. Se réveille, sort par la porte du fond

 

scène 3: devant le guichet

 

Bonjour

Je viens à tout hasard.

Qui sait

Comment savoir

On ne sait jamais, n'est-ce pas?

Si je ne viens pas je ne me le pardonnerais pas.

Je ne peux pas faire autrement.

 

C'est contradictoire, je sais, je veux naître et je suis dehors.

J'implore le trou, la grande faille dans le mur du monde.

Vous n'avez pas idée de l'énormité de votre pouvoir.

Aidez-moi.

Non, pas à naître, mais à faire semblant de naître.

C'est ce qui compte le plus.

 

Abattu, les coudes appuyés sur le rebord du guichet, tête basse

 

Pourquoi avez-vous ouvert ce guichet

Pourquoi  m'obliger à contempler la naissance de mon propre fantôme

le spectre nul et non avenu que je suis en train de devenir?

 

Regarde sa montre, la porte à l'oreille, la tapote, la regarde, se résigne.

 

Bien sûr que je viens ici depuis longtemps, depuis toujours

depuis le fond du passé le plus lointain

Je sollicite le monde. Je veux passer.

Et malgré tout je ne suis pas passé.

 

Larmoie, renifle, se mouche, s'essuie les yeux, se mouche de nouveau.

 

Je souffre

C'est dur de m'exposer ici, de me montrer, d'être visible

Je vais vous raconter

J'étais enfant et un jour d'autres enfants m'ont enterré vivant.

Seul la tête dépassait.

Ma tête était de trop.

Elle est toujours de trop.

 

Souriant, radieux, ému, plein d'espoir

 

Vous m'attendiez. C'est la seule explication. Pourquoi vous seriez-vous mis à cette place, devant ce guichet, les deux coudes appuyés sur le bureau, pourquoi retournez-vous ici chaque matin? 

Vous m'attendiez.

Je suis le Grand Attendu!

Et plus je m'anéantis, et plus je suis l'Attendu!

 

même ton. déclamatoire

 

Vous êtes l'Ouvert, vous êtes le Chemin et la Voie.

Vous dispensez la joie et le bonheur.

Je comprends votre attachement à cet emploi

Je comprends que vous ne  vouliez pas lâcher prise.

Je vous admire

Vous êtes enviable.

 

"Regardez-moi. Rendez-vous compte"

 

Il y a peu, nous étions frères, prochains, semblables, égaux.

Ma chair valait votre chair

Et ma dignité valait votre dignité.

Je m'en souviens encore

 

"Mais le souvenir s'obscurcit,noircit,  il devient noir, de plus en plus noir"

 

C'est comme ce jour où il y avait un mort, je me souviens

C'est comme si tout le monde était mort, plus ou moins

Comme si, sans le savoir, nous étions tous des morts.

C'est comme ça que ça se passe, à chaque fois qu'on meurt.

 

Attitude d'humilité, tête rentrée dans les épaules, regarde de bas en haut.

 

Vous me secourez de votre compétence.

Vous n'êtes pas le seul, vous n'êtes pas le premier. Parents professeur curés médecins tribuns, ceux qui frappent et ceux qui réconfortent, toute une légion de démons occupés à feindre de me faire renaître, et à y renoncer presque aussitôt.

 

Encore humble, mais déjà en train de s'énerver. le ton monte.

 

Toute une sarabande d'experts, de techniciens, les uns angéliques les autres démoniaques

que ma plainte effarouchait

que la sauvagerie de ma plainte frappait d'impuissance.

Ils tombaient comme des mouches au souffle de ma détresse.

Comme une impardonnable puanteur

 

Tourne à moitié le dos, parle en se retournant, par-dessus l'épaule.

 

Vous avez raison. Soyons sérieux. Je pars, je vais vous laisser.

Remarquez que je suis venu pour rien.

Il ne s'est rien passé

C'est peut-être ça votre boulot.

 

Franc, direct, "d'homme à homme", doigt tendu à la verticale

 

Encore un dernier mot, pour que vous sachiez.

Un jour j'ai remarqué que l'histoire était terminée.

Ma vie ne dépendait plus de moi.

Des hauts techniciens, gestionnaires du social, de suprêmes spécialistes de la vie publique s'en chargeaient.

Partout c'étaient des chefs, toute sorte de chefs, tous très importants, régissant ma vie en société. Une armée silencieuse qui décide, chacun à la place qui lui revient, depuis le début des temps.

 

"Je ne peux pas revenir dans ma vie, je ne peux pas retourner dans le monde, je n'ai plus de place nulle part, même pas sur les trottoirs de la ville. Seul le caniveau a encore l'air de m'attendre. Peut-être un peut trop tôt."

 

Ils m'ont expulsé du monde et pris possession de la petite place que j'y occupais .

La conquête se poursuit.

De proche en proche ils possèderont la totalité du monde.

Encore combien d'expulsés?

 

Se penche, se baisse, se plie en deux,disparaît presque,  parle comme du fond d'un abîme

 

Je ne suis rien, je suis le roi de la mort.

Je règle seul sur un royaume sans bornes, car dans la mort personne ne rencontre personne

ni les vivants ni les morts.

Je colonise un sale morceau du monde,

sur lequel vous ne souhaitez pas régner.

 

Tournoie lentement sur lui même sans changer de place

 

C'est un tout petit morceau du monde, ce petit bout d'étendue sans rien.

Mais c'est ici seulement que l'on règne véritablement.

Les autres demeurent à l'extérieur.

Comme des bagnards du néant.

 

Passe les doigts doucement sur la surface imaginaire circonscrite par le guichet

 

Ne croyez pas que je vous regarde, vous.

Ne croyez pas que je  peux vous voir.

cette paroi vide me reflète.

Je m'y vois.

Il n'y a pas de vide qui ne soit miroir.

Et depuis longtemps je me tiens face au vide et tout le temps je me vois.

 

sort

scène stéréotypée dans le salon

 

scène 4

 

le visage caché derrière son cartable

 

Je ne vous voit plus, à force.

Je me transforme en guichet

je prends la forme du grand trou dans le mur

vous êtes moi

vous êtes ma face.

 

Recule, tient son cartable au bout des bras tendus de façon à cacher le guichet.

 

Vous aller fermer bientôt, pour la dernière fois.

Vous serez fermé pour toujours.

Ça me rendra éternel.

Aboli et éternel.

 

Baisse son cartable sans avancer. "Adieu, adieu, adieu" énoncé très lentement, comme de très loin, peut-être d'outre tombe.

 

Je ne suis pas venu pour rien.

Ces comparutions stériles m'ont obligé à naître, mais de moi.

où je suis et comme je suis.

vous êtes superflu.

 

Réfléchit, une idée semble l'amuser. Semble approuver son idée d'un mouvement rapide et joyeux de la main."C'est pourtant vrai"

 

Supposez un instant que votre place a changé.

Vous seriez de ce côté-ci du guichet, et tout le monde serait de ce côté-ci du guichet.

Comment ferions-nous pour nous regarder en face?

Et sans face-à-face, comment nous aimer?

 

Les bras ouverts, comme pour amorcent une universelle étreinte.

 

Notre union est consommée.

Rien de votre côté et rien de mon côté.

Des noces blanches et mortes.

Vous allez bientôt fermer. Vous n'êtes plus rien.

C'est le but.

Dépêchez-vous.

 

Menaçant, gesticulation des poings fermés, ton rageur. "Trop c'est trop à la fin"

 

Je vais vous abandonner, vous et toutes vos pompes

ces classeurs, ces dossiers, l'écran d'ordinateur, le téléphone, le fax, la photocopieuse,

je vous plante là et toute cette quincaillerie vous sautera à la figure comme une mauvaise bête.

Vous auriez mieux fait de me garder, de me faire durer.

 

Vous n'avez rien compris. Vous me chassez, c'est ce que vous croyez, mais vous y perdez toutes vos raisons d'être, le sens de votre vie"

 

Et bien, je n'ai pas le choix je vais vous priver de moi.

Plus personne à sauver, à accabler, à secourir, à rejeter.

Votre jouissance est comble et terminée.

 

Tourne le dos, s'éloigne d'un pas  puis se retournant à moitié tend la main comme à un enfant vers le guichet et son employé putatif

 

Ou alors venez.

Venez de ce côté-ci, venez avec moi,

sans vis-à-vis, sans témoins, sans machine à séparer les gens.

venez et nous nous aimerons

Nous serons un seul corps et une seule bête.

Nous ne nous regarderons plus jamais.

 

"Ah, l'administration! abritée dans son squelette externe, comme les crabes, comme les scarabées!"

 

Sorti de votre forteresse, vous n'aurez plus que vos poings, que vos dents, que vos ongles pour sévir.

Peut-être le regard.

Si vous savez y faire, le regard suffira pour me remettre à ma place

Et vous recouvrerez une sorte de pouvoir.

 

"Je me heurterai éternellement à la dure pierre de l'institution! mais dans la froide carapace  se tapit toujours un être humain"

 

Vous disparu, le désert croîtra.

Car sans le vouloir, par la grâce des malheureux qui vous hantent, vous êtes le grand repère.

Vous êtes Rome, la Mecque, Jérusalem.

La centre et le passage.

 

"mais vous êtes aussi l'exil, l'ostracisme, la déportation, la relégation"

 

Ai-je eu tort? Je me suis précipité les yeux fermés sur tous les guichets du monde.

Là où il y avait un secours, j'ai accouru.

De refus en refus, j'ai parcouru la route de ma vie.

 

tête basse, regard tourné vers le sol.

 

Ne nous abandonnez pas.

Ne nous laissez pas croupir dans ce monde parallèle

dans ce monde au dessous du monde

Sans règle, sans critère, sans mesure,sans fonction.

Ici nous sommes des ombres de l'au-delà, des gens sans loi, des jean-foutre.

 

Se redresse, se place de profil, lève la tête, regard hautain, sourcils froncés.

 

Je vous fait exister en quelque sorte.

Moi et mes semblables.

Je suis le roi de votre royaume.

Un très grand roi, calamiteux et unique.

Je vous accorde d'exister.

 

lève le coude, mouvement infantile, comme pour se protéger des coups.

 

Non, je plaisante.

En vérité je suis un tout petit ver, un petit ver tout nu, qui se tortille.

La vie est le grand poisson carnivore apparemment rassasié.

 

retient des deux mains le store qui commence à se baisser pour fermer le guichet.

 

Attendez un peu avant de fermer.

Voulez-vous que je danse?

J'ai dansé pour toutes les cours, pour tous les grands de ce monde.

J'ai dansé dans ma tête et dans mon sang.

Pour leur arracher un regard, même bref.

Un sourire, même contraint.

 

Frappe de la main le rebord du guichet . Violemment: "Pourquoi souriez-vous"?

 

Je suis quitte.

J'ai fait mon numéro devant le grand guichet, le seul, l'unique,terrible et vide.

Dieu, le Néant, vous.

Vous m'avez rendu service.

 

scène 5           devant le bureau du DRH

 

Pour les scènes cinq, six, sept, huit: Bureau du DRH

 

grand bureau directorial sur le devant de la scène, exactement au bord. Le candidat est assis sur une chaise basse et modeste de l'autre côté du bureau. On suppose qu'il fait face à un Directeur des Ressources Humaines

 Sur la petite estrade à droit au fond, décor succinct de café. Guéridon, chaise, tasse, carafe et verre d'eau. Journal déplié.

Toutes les scènes se déroulant sur cette estrade seront muettes,( totalement mimées).

 

 

Mains posées sur l'estomac, se balance d'avant en arrière, à la façon de certains  autiste ou de l'orant juif.

J'ai lu votre offre, je sollicite le poste d'administrateur régional des œuvres caritatives.

J'ai le profil.

 

Je vais où vont les hommes. C'est ma religion. Le but, c'est l'entreprise car c'est notre destination commune. C'est la cause que j'ai toujours épousée. Comme une femme, comme une fiancée, comme une mère et tout le reste. Je l'aimerai de toutes les façons, avec tout ce que j'ai. Mes mains, mon cerveau, tout ça.

 

"Vous pourrez prendre tout, et me donner peu. Voilà les termes de l'échange."

 

Voilà pourquoi je suis ici. Je sais ce que je vaux, mais je ne suis pas vénal. Je ne me vends pas, je me donne, en échange de la vie, du temps, de l'existence.

 

Main sur le cœur.  "Je suis profondément motivé."

 

Je ne suis pas ingrat. Mon cœur n'est pas assez grand pour contenir l'entreprise, mais je ferai de mon mieux pour qu'elle y loge en permanence.

Car le travail est ce qui m'aime, c'est l'épouse, c'est les enfants, c'est le jour et c'est la nuit.

 

se lève à moitié de sa chaise, se penche par-dessus le bureau

"C'est pourtant vrai!"

 

Sérieusement, je suis bon pour l'entreprise  parce que j'y crois. Et l'entreprise a besoin d'enthousiasme, de dynamisme, mais également de tradition et de fondement. Je serait aussi bien le plus ferme soutient de la tradition qu'une source permanente de chaleur humaine.

 

Retombe lourdement sur sa chaise. Baisse la tête, se voûte, laisse pendre les bras.

 

Certes, quelque chose n'a pas marché, autrefois. J'ai péché par excès. Excès de scrupule, excès de compétence, excès de minutie.

Mais il existe certainement des postes, des fonctions où tout cet excès est une bénédiction. Par l'alchimie de votre organigramme, mes anciens défauts deviendront des qualités.

 

Et voici ma morale, voici ma religion, si vous permettez. Je fus tout de même haut responsable pour la dynamisation ergonomique des fonctions inférieures, je veillait à corriger par tous les moyens ce qui dysfonctionnait dans l'entreprise et autour.

 

Un défaut est plus sûr qu'une qualité, et bien plus difficile à perdre. Ce peut être le combustible d'un projet, le lubrifiant d'une performance. J'ai d'extraordinaires défauts à  mettre à votre disposition.

 

Mon curriculum plat a dû éclairer votre lanterne et vous prévenir contre ma candidature.  Mais une explication s'impose"

 

C'est parce que je suis base, et nullement sommet. Je suis aube, et nullement midi. Je suis ancre, nullement flèche.

Je désire  uniquement ce qui est, là où je suis. Où que sois, je crois.

Toujours vers le dedans.

           

Je m'enrichis vite, je mûris à toute vitesse.

 

J'entreprends sans détruire, j'ignore la négation.

J'appelle un chat un chat.

Oui c'est oui et non c'est non.

Peut-être est seulement peut-être et rien d'autre.

Vous dites ce que je suis, et je le deviens.

 

Bras écartés, attitude d'imploration mystique.

 

Chez vous je serai à l'abri. De Dieu à l'agent de police, j'ai toujours été en quête de l'aile protectrice.

Le chaud giron qui recueille, la main sévère qui punit. Vous êtes le sein et la loi. Vous êtes tout.

 

           

Se redresse, s'assoit profondément, torse droit, figé, le dos collé au dossier de la chaise,

 

Je ne veut pas aller de l'avant, je veux rentrer au bercail.

Je ne suis pas bien dehors. Ça manque d'oxygène, ça ressemble à une planète dépourvue de vie.

Faites-moi rentrer.

Vous êtes la porte et la voie.

 

"En dehors de ce lieu, je n'ai personne je n'ai jamais eu personne."

 

Non…. Ni les géniteurs, ni les amis, ni les professeurs, ni les amantes. Tout ça n'était que l'embryon de ce que vous êtes. La vie croyez-moi la vie n'existe pas.

 

            "Tout poste me convient, toute fonction me comblera".

 

Je ne sollicite pas, je ne demande pas, je suis tout entier sollicitation et demande

Et je le demeurerai, toute ma vie

 

 Se rajuste. Tire sur les revers de sa veste, enlève inspecte et remet ses lunettes. Se frotte doucement les mains

 

J'ai fait du chemin, pour me trouver finalement ici, devant vous, dans ce bureau. C'est une grande étape. C'est de bon augure.

Je ne suis plus dans l'impossible, je suis entre impossible et possible.

Je suis tout entier dans la transition.

Encore mieux que naître.

 

            "J'exagère un peu. Je m'explique. C'est simple"

 

Le temps que dure cette entrevue, j'existe, bien, dans les règles. Je suis autorisé.

Je suis sur le fil, mais enfin, l'autre côté de la vie est devenu tangible. J'y suis presque.

 

Ne croyez pas une seconde que je vous force la main. C'est juste pour  que vous sachiez. Voilà"

 

Quoi qu'il en soit, je ne veux pas vivre ailleurs.

J'expérimente mon entrée dans le monde réel, le travail, l'entreprise.

J'éprouve quelque chose, je tâte la ligne, je frôle la frontière, je sens la transition.

 

"J'attendrai de vos nouvelles, j'attendrait que votre décision me soit notifiée. Vous allez tenir compte de ma personne, certes pendant une courte période. Mais ce sera un fait réel et que rien n'effacera jamais."

 

Je remarque que ce bureau a deux côtés, aussi vrai et réel l'un que l'autre, et que j'occupe moi l'un des deux côtés.

Je ne saurai pas dire à quel point je suis reconnaissant d'être admis à prendre pied dans la réalité.

Ça sent la vie, ça sent le monde, ça sent l'histoire. Je hume le réel.

Je vous voit.

Je suis face à face avec le droit d'exister.

            se lève, s'incline, tourne le dos, sort.

 

scène  6          devant le bureau du DRH

 

Dans le décor de café. Consultation du journal, surligneur, agenda, appels sur le téléphone portable,inaudible, murmure incompréhensible, mime d'une conversation rapide. 

Ces actions se répèteront trois ou quatre fois.

Part en payant sa consommation

 avance de nouveau vers le grand bureau directorial.

 

Oui, c'est moi, le candidat au poste d'adjoint régional auprès du responsable de la direction financière. Je suis heureux d'être reçu. Croyez-moi.

 

Vous êtes le foyer, le bercail, le lieu où la vie a un sens.

Le paradis perdu.

Le protocole m'interdit d'étaler ma détresse.

Mais on a beau être candidat à un emploi, on n'en est pas moins être humain.

Alors, oui, je souffre.

            silence méditatif quelques secondes. Se penche en avant et chuchote:

"Personne ne nous voit. Restons entre nous, parlons d'homme à homme, de personne à personne, d'âme à âme"

 

Car enfin, je suis humain, vous êtes humain.

Nous sommes humains par cooptation.

Ma présence vous confirme, votre rejet m'atteste.

Vous voyez, cette entrevue n'est rien moins qu'inutile.

De toute façon.

Alors, encore un effort.

 

debout bras en croix  tête penchée sur l'épaule (pose du crucifié)

 

Construisons ici la grande famille humaine.

Exempte d'exclusion, de mépris, de douleur et de mort.

Embauchez-moi seulement.

Éloignez de moi la coupe amère.

 

            "Épargnez-nous le pire. Épargnez-vous."

 

Car enfin, ça ne peut pas aller.

Dans ma situation, je constitue un désordre social.

D'une manière ou d'une autre, tôt ou tard, la société sera obligée d'en tenir compte.

Pourquoi ne pas commencer tout de suite?

 

"Ne vous méprenez pas sur le sens de mes propos,  je sais que, vous et moi, ça n'a rien à voir.

mais si vous permettez, par honnêteté, je vous dirai ceci:"

 

Je serais vous, j'embaucherais le premier venu.

Tous les morts sont identiques, tous les gens qui n'existent pas sont identiques.

Nous n'avons pas de passé dans cette entreprise, que vous et les autres vous avez vous-même construite, jour après jour, avec effort, dévouement, et abnégation.

Laissez moi obtenir ne serait-ce qu'une bribe de passé, une heure de passé, et je serai des vôtres.

 

Le front dans les mains, les yeux mi clos. Soupire "ah, mon dieu"

 

Ne laissez pas le monde dans cet état, peuplé de gens à la mémoire vide

car c'est comme vous entourer d'une terre inconnue, être au milieu d'une peuplade hostile.

 Remplissez nos têtes de règles et de procédures et vous serez partout comme chez-vous.

 

            Rictus de haine, avance la tête vers l'interlocuteur imaginaire. Poing fermé.

 

Ne laissez pas le loup retourner dans les fourrés.

Je comparais devant vous, visible, offert, accessible, vulnérable.

Capturez-moi, je vous lècherai les mains.

Je serai votre indomptable gardien.

           

Obséquieux. "Vous avez tout à gagner"

 

Je ne vous demande pas toute l'éternité.

Une heure, un jour, un an, trente ans, cinquante ans, c'est à vous de voir.

 

Ton ferme et hautain. Calme et informatif.

Ne vous méprenez pas!

 

Je m'abaisse, je me rapetisse, mais c'est pour mieux progresser.

Je me trouve ici aux portes du futur

Devant vous, et aussi longtemps que vous voudrez, je me transforme  en passé pur et simple.

Facile à oublier.

J'oublie déjà.

 

            Anxieux et suppliant "Rappelez-moi à la vie, tendez moi une perche, même malpropre"

 

Rendez-moi utile.

Nul ne me soulagera de la mort et de la nullité dont je suis affligé.

Mais votre savoir faire peut transformer ça en aptitude, en fonctionnement, bref, en vie.

Vous êtes  en quelque sorte le Créateur.

 

            "Rien que de vous avoir là, devant moi, à m'écouter, je me sens renaître."

 

Votre bureau ressemble au fameux tunnel des morts qui revivent, le grand corridor d'ombre et au bout la lumière ineffable, le jour éblouissant, meilleur que la résurrection.

 

            "Permettez-moi de conclure. Je ne veux pas abuser de votre complaisance. J'en viens au fait".

 

Je vaux cet emploi, car je porte en moi un peuple de Maîtres, de Dieux, d'Anges, de Démons.

Des forces qui me dominent.

Vous n'avez rien à craindre, je sais obéir.

 

            "Quoique,d'un autre côté, je me permets de souligner le côté positif de mon acharnement".

 

Remarquez comme je me cramponne, je m'accroche, je m'impose.

Cette chaise est actuellement mon seul univers.

Je sens que j'ai vécu en ce lieu depuis l'éternité.

Je ne veux pas qu'on me chasse.

Je suis oisillon et je demande la becquée.

Je suis un vautour et j'attends vos entrailles.

 

            Bras tendu, montre du doigt l'espace qui se trouverait derrière le personnage supposé

            "Je vois! Je vois!"

 

Mon avenir est derrière vous, laissez-moi passer.

Ne tournez pas le dos à ce que je veux devenir.

Vous me confinez dans un passé impossible.

 

lève le menton. regard fixe et passes manuelles d'hypnotiseur.

"Voyons voir"

 

Je suis la butée, j'arrête les regards.

Mais vous, vous êtes la fenêtre qui ouvre sur la vie et sur le réel.

Et devant vous, je baisse le regard.

Si je pouvais vous regarder vraiment, je  passerais à travers.

 Debout.

"Partir? Pourquoi partir?"

 

Je ne suis rien, ici, mais peut-être est-ce ici le seul lieu vierge, matinal, pur et neuf dans la machine éprouvé qui est votre entreprise.

Ce lieu limpide que votre acceptation fera disparaître, que votre rejet fera disparaître.

 

"Appelez-moi".

S'incline et sort.

 

scène 7                       bureau du DRH

 

scène du café:tasse verre et  carafe d'eau  journaux, crayon, surligneur, agenda, portable.

 

"Monsieur…

Puis-je?"

S'assoit.

"Je viens pour le poste. Chef départemental des ventes ou bien un autre.

Voyez-vous, je sors d'une entreprise,  j'y étais superviseur de fabrication et expert en qualité, et voilà que déjà je cherche une nouvelle entreprise. C'est plus fort que moi.

 

L'entreprise est ma deuxième mère.

Qui me réussira mieux que la première.

Je vous demande seulement d'achever le travail

Me rendre propre à la consommation

M'obliger à donner le meilleur de moi-même.

 

"Car depuis le début, depuis le début de mon existence je veux dire, je suis loin du compte. Je sais de quoi je parle".

 

Passez-moi l'expression, je requiert une sorte d'utérus

Mais froid, technique, compétent, performant

 

            "Et qu'importe l'utérus si l'homme en sort grandi!"

 

J'ai toujours aimé le progrès, je me suis toujours attaché à mon travail.

J'ai toujours épousé le projet de l'entreprise

j'étais lié à mon travail par un lien nuptial.

Je l'aimais. Mon cœur me dictait la marche à suivre.

Transforme ton travail en emploi, et ton emploi en excellence.

C'est la voie que je me suis tracée et comme vous pouvez le constater, je pars de zéro.

 

Renifle, sort son mouchoir, s'éponge les yeux, se mouche.

"Pardon".

L'entreprise et moi,  nous nous sommes séparés et notre séparation fut déchirante. Mon cœur en porte encore la trace.

Mais il le fallait.

Ce fut le fer rouge qui cautérise la plaie. L'entreprise est plus saine depuis mon départ, et moi je vais guérir.

Je suis bénéfique.

 

"Lisez seulement mon curriculum, mes carnets scolaires, mon dossier médical, mon plan de carrière, ma stratégie professionnelle. Je ne garde rien pour moi."

 

Je vous donne tous pouvoirs pour disposer de ma personne.

Je vous donne du pouvoir.

Actuellement, tout votre pouvoir émane de moi.

Je suis votre matière première

Le sol que vous foulez

Ainsi, je deviens un peu meilleur  que moi.

Je m'élève

Vous faire face est déjà me dépasser.

 

"Bien entendu je ne fais pas de sentiment, vous ne me devez rien. Je ne vous doit rien. Sauf ma vie, sauf ma vie, sauf ma vie".

 

Je suis une enclave dans la formidable machine,

L'outil de production et de gestion des biens, des équipements, des artefacts

Et de proche en proche l'origine de tout ce qui existe.

Je m'admire.

 

"Admirons-nous, admirez-vous, admirez-moi".

 

Notre rencontre, longue ou brève, est déjà de l'histoire

Un épisode de  la grande histoire de l'entreprise,

Un épisode de  la grande histoire du travail humain

 

Écarte les revers de sa veste, tend la poitrine.

" Je vous suivrai partout"

 

Vous détenez ma vie et ma force,

mes mains, mon souffle, mon cœur,

Vous prenez la suite de la famille, de l'école, de l'armée, du bordel

et des êtres salvateurs qui partout m'y accueillaient.

 

Penché en avant, les coudes appuyés sur le bureau, les mains fébrilement serrées l'une sur l'autre.

"Oh oui, Oh oui" (sur un ton de gospel)

 

Ce rendez-vous est un énorme événement. C'était ça ou le néant.

Vous m'ouvrez  le grand chemin vers moi-même.

Et peut-être me direz-vous quel homme je vais être.

 

Se lève, et de quelques pas devant le bureau mime les deux façons de marcher en ville:tête haute et regard franc, ou bête de caniveau aux reins brisés.

 

Si je vous quitte, je m'écarte de la vie.

Selon le résultat de cette rencontre, je vais traverser la ville la tête haute et le regard franc,

oui bien ramper dans le caniveau comme une bête aux reins brisés.

 

Se rassoit.

Regard tourné vers le ciel, les deux bras levés à la verticale comme pour une adoration.

 

Vous êtes très haut placé, et vous êtes lié à des gens encore plus haut placées, et de proche en proche vous communiquez avec le suprême roi de toutes le nations.

Je suis le premier maillon de cette sublime chaîne.

Par votre intermédiaire j'ai commerce avec le bon Dieu.

Mais il est vrai que vous pouvez couper la chaîne.

 

Sort un paquet de cigarettes de sa poche, en extrait une cigarette  en frappe l'extrémité sur la surface du bureau, l'introduit entre ses lèvres, la reprend, la remet dans le  paquet qu'il glisse à nouveau dans sa poche.

 

           

J'ai certainement un peu de valeur, puisqu'on m'a laissé vous approcher.

On ne m'a pas arrêté, ni interné, ni battu à mort.

Je vaux quelque chose.

Acceptez-moi et Dieu m'acceptera.

 

           

"je sens que je sers  déjà à quelque chose".

 

Il est indéniable que la surface  de ce fauteuil est une parcelle de l'entreprise, et que je l'occupe.

Une place importante.

germinale, alimentaire.

C'est par ce biais que l'entreprise croît et se nourrit.

 

            "Je veux être votre enfant et je veux être  mangé. Tous les enfants sont mangés"

           

Je suis par conséquent le sein nourricier.

 De l'entreprise d'abord et ensuite du monde.

Profitez.

Moi ou un autre, l'homme est un bon aliment.

 

"Je n'ai rien dit. J'essaye de vous faire comprendre que je suis une lacune, un raté dans votre organigramme. On va arranger ça."

 

J'ai reconnu ma nullité, et c'est au nom d'une carence absolu que je me présente devant vous.

Je me prévaux d'un néant.

La moindre espérance, la plus incertaine acceptation sont pour moi un pas de géant.

Le plus grand bon en avant qui se puisse concevoir.

Une absolue ascension.

 

Gardez mes coordonnées, gardez-les pour l'éternité.

 

Je vous ai choisi.

Vous connaissez comme moi les milles chemins pour parvenir aux sommets de notre être.

Du vin, de l'alcool, certains médicaments, drogues, passions et extases, toutes les illusions du monde s'offraient à moi.

Je les rejette.

Il ne reste que vous.

            Faites-moi signe.

            S'incline et sort.

scène  8          bureau du DRH

 (scène au café; tasse, verre, carafe d'eau, journaux, crayon, surligneur, téléphone portable.

           

 

Je viens pour le poste de technicien qualifié pour l'administration des réseaux internes et externes. J'ai quelque chose à vous dire avant que les autres n'arrivent, ni les autres postulants, ni les autres recruteurs. C'est urgent.

 

Ceci restera entre nous.

Je ne le dirai à personne.

Nous sommes tous les deux des êtres de chair.

Le sang coule de la même façon dans mes veines et dans vos veines.

Personne ne nous voit, personne n'en saura jamais rien.

Contractons un pacte secret.

 

"J'ai quitté la vie pour venir vous voir. Vous me semblez seul."

 

Moi, je n'ai aucun lien.

Ni spirituel, ni charnel, ni symbolique, ni réel, ni métaphysique.

Mon âme est à prendre avec le reste.

En un seul lot.

 

Ouvre son porte feuille exhibe quelque photos

 "Même les traces du désastre, les ultimes débris mal balayés, toutes ces photos de moi et d'autres que moi. Je suis prêt à tout anéantir"

Déchire les photos et remet les fragments dans sa poche. "Là!!"

 

Pourquoi jour après jour touts les liens se sont-ils rompus?

Pourquoi cette marche à travers des décombres de vie

des épaves de désir?

Peut-être pour parvenir jusqu'ici.

 

"Vous devez me choisir, et sincèrement je ne suis pas sans vous plaindre."

 

Qu'est-ce qui compte pour vous?

Peut-être ma tête, mon odeur, ma stature, ma posture, le son de ma voix, ma façon de respirer, mon vocabulaire, ma syntaxe?

Que pèse-t-il mon pauvre curriculum vitae à côté de toute cette pléthore de causes

Causes de  rejet, causes d'acceptation.

 

sort une bible de poche, l'ouvre et lit:

"Est-ce bien, pour toi, de me faire violence, d'avilir l'œuvre de tes mains?"

            Regarde l'interlocuteur: "Livre de Job,  10, 3"

Remet la bible dans sa poche.

 

Vous ne le savez peut-être pas, mais vous êtes tout de même le premier échelon de la volonté divine.

Vous êtes le premier rouage du destin.

 

            "Si j'étais un démon tentateur, voilà comment je vous parlerais.

je dirais:"

Et si vous ne  le faites pas, qui le fera?

Et si tout le monde faisait comme vous, qu'en serait-il de la vie des hommes?

 

Et si votre entreprise a cessé de recruter, si elle n'embauche plus, laissez-moi remplir la fonction du candidat, définitivement, contre une somme modique, une rémunérations dérisoire!

 

Car vous pensez bien que je ne veux pas partir, sortir dehors

Replonger dans le doute, dans l'incertitude,  dans la détresse, dans  l'abandon, dans l'attente.

Dans les cruels espoirs.

Partir comme ça c'est faire le premier pas en direction de la mort.

 

S'assoit tellement au  bord de la chaise, les pieds en retrait, qu'il la renverse et manque tomber. S'exclame "ah, mon dieu!"

 

Toute la force du monde, toute la puissance sociale est ici entre vos mains.

Vous êtes le oui ou le non.

Je ne suis qu'espoir.

Je ne suis que remerciement.

 

Reprend la bible, l'ouvre au hasard, lit, lève le regard. "Job 42, 2 "Je sais que tu es tout puissant:

ce que tu conçois, tu peux le réaliser."

Remet la bible dans sa poche

 

Vous allez sursauter, mais songez seulement à la situation où nous nous trouvons, vous et moi,  et vous allez comprendre.

Vous êtes le vrai prophète, le messie, l'ange Gabriel, le démon peut-être.

Non, je n'exagère pas.

Vous êtes la vie et la mort, de désespoir et le salut, la damnation et la rédemption.

 

"Pourquoi pas la rédemption?"

           

Acceptez-moi et ce sera pour l'éternité.

Je saurai ce que je vous dois.

J'épuiserai ma vie au service de l'entreprise.

si j'obtiens une place elle sera trop précieuse pour que je la dilapide en recherches et en projets.

 

"Même mon curriculum vitae, vous pouvez le déchirer. Même ma photo. "

 

Vous voyez bien,  j'ai annulé ici tout mon passé, je repars à zéro.

Car vous êtes le commencement et le but, la première marche de l'échelle que je désire gravir, le premier pas sur la route où je rêve de marcher.

 

Sort une chandelle et un briquet de sa poche, la pose sur le bureau et l'allume. Moment de silence recueilli

 

Vous avez pouvoir sur des humains, vous détenez la clé de la vie.

Vous n'êtes pas un simple humain.

Vous décidez  de qui peut être et de qui ne peut pas être.

 

souffle la chandelle et la remet dans sa poche

 

éloigne la chaise sans se lever, et, toujours assis tourne le dos au bureau. parle sans se retourner.

 

Je n'ai même pas la prétention d'être ici avec vous.

Vous êtes tellement ailleurs et au-delà, qu'en quelque sorte je suis seul, réduit à moi.

En train de sceller moi-même mon propre destin.

Car je m'en rends compte moi-même, je n'ai pas tenu ici les propos adéquats.

Je me suis laissé emporter par trop de vérités.

 

Replace la chaise en position normale, se redresse.

Me voici, en personne, moi, en chair et en os.

 

Je joue la sincérité.

Je joue franc jeu.

J'étale devant vous mes vertus et mes qualités, humaines et professionnelles.

Reportez-vous au curriculum et aux certificats.

Mais je n'hésite pas à vous montrer également ma misère et ma précarité.

Quand je donne je donne tout.

cela fera peut-être la différence.

 

exhibe ses mains au-dessus du bureau, paumes vers le haut, légèrement creusées.

 

Je n'ai ici  que mes mains.

Vides certainement, mais vivantes, entreprenantes, serviables, avides d'action utile.

Mes mains sont mon véritable cursus, mon véritable curriculum.

 

Se lève, s'incline "Je ne vous oublierai pas"

 

Je ne suis pas un étranger.

Même dans la rue, en tant que citoyen et membre de la grande famille humaine, je sers l'entreprise, j'y remplis une fonction.

Je vis, je consomme, je désire.

Je suis une créature vivante dans le grand vivier où vous puisez.

 

Sort sans saluer

scène 9                       divan ou chaise y

Sur la petite estrade au fond à droite, décor de salle d'attente. chaises dépareillées, chromo au mur, table basse, tas de revues en mauvais état, vase portant quelques fleurs artificielles;

Se lève, pose sa revue, semble suivre quelqu'un, s'assoit face au public.

Long silence.

 

Parler, vous dites?

 

Je ne suis pas sûr d'avoir été bien orienté. Je n'ai pas de maladie, je n'ai pas de trouble, ni de problème, ni de malaise,

je ne suis pas que je sache atteint de maladie mentale, ni psychique, ma tête va bien

Je ne désire rien, je ne veut rien acquérir, ni aptitude ni bien être, ni charme, ni force.

Je veux seulement récupérer ce que j'ai eu. Ce qui était à moi.

Tout allait si bien.

J'étais comme un bon rouage dans une merveilleuse machine.

Tout le monde avait besoin de moi.

Autrefois, autrefois.

C'est comme si des siècles s'étaient intercalés entre ma vie et moi.

À dire vrai j'ai tout égaré.

 

Égaré, justement, dès l'instant où je suis né, et je n'ai plus jamais retrouvé le chemin.

 

Je me sens redevenir le monstre de l'ombre et des fluides que je voudrais ne plus être.

Je retourne à l'innocence, à la candeur primitive, à l'ingénuité de l'embryon.

Mais je suis homme.

Je veux être coupable.

 

petit rire et reniflement "ça  va pas être dur"

 

Je traîne ici, je ne m'occupe pas de ma vie.

Je perds du terrain, je perds du temps, je recule.

Je recule à toute vitesse vers la sauvagerie.

Rien ne me retient

Ni travail, ni prison, ni illusion.

Si, la gentil société m'a fournit cet entretient, autrement dit cette chaise pour m'asseoir dessus et  ne rien faire.

Je n'ai que cette chaise.

Un peu court comme ancrage.

Mais ça me tient, ça me bloque, devant moi et derrière moi.

Je sens que les dieux sont contents.

 

Vous, je ne sais pas.

 

C'est tout de même étrange, vous restez coi, sans remuer ni pied ni patte.

C'est tout de même un drôle de métier.

Vous vous exposez dans le présent, je m'abrite dans un passé invulnérable.

Vous voudriez vous lever, gueuler, chanter, hurler, votre déontologie l'interdit.

Comme si je l'interdisais.

Je comparais devant un maître que je domine.

En quelque sorte.

Pour peu de profit.

 

Rira bien qui rira le dernier, mais vous riez déjà dans votre barbe.

 

Depuis que je suis rayé barré, oblitéré, il n'y a plus de  Maître, ni patron, ni femme, ni chef d'aucune sorte.

Toutes ces idoles se sont écroulées.

À croire que j'en étais l'auteur.

 

J'en conçois quelque culpabilité. Car je me dois aux ancêtres, aux contemporains, aux pères au mères aux fils aux filles, et tout le bazar. Sans parler des descendants de tout ça.

 

Mais, vu ma situation, la dette s'éteint.

L'unique Grand ancêtre c'est moi. Même si je suis l'ancêtre d'un petit présent miteux, tout miteux.

On ne peut plus miteux.

 

Vous n'auriez pas mieux fait, à ma place, s'il y en a une.

 

Exister ça semble simple, gratuit, direct.

Mais nous ne sommes pas viables dans le monde.

Il nous faut un habitable  clos pour nous loger.

Comme des combinaisons spatiales.

Perdez votre emploi et vous verrez.

 

J'ai pourtant deux bras deux jambes deux mains et un cerveau au moins. Qu'est-ce que je fais ici?

Qu'est-ce que je fais de tout ça?

 

Je m'en veux d'accepter votre assistance.

Je voulais faire plaisir au bureau de l'emploi, acquiescer à la proposition de l'antenne de reclassement.

Mais recourir à l'homme pour être homme  c'est tout de même ramper bien bas.

Comme un embryon de vase. Presque piétiné.

 

Je ne m'en plains pas, au contraire. Tout ce que je demande c'est de continuer.

 

Ne croyez pas que c'est vivre que je veux

Je veux signer un contrat.

Je donne ma vie, je reçois ma vie.

Et pas le contraire.

Mais on m'a mal compris.

On a lu le contrat à l'envers.

 

Et j'ai tout donné, le meilleur pour ainsi dire le meilleur comme le pire. 

 

Je semble libre, mais je ne suis même pas maître du lieu que j'occupe.

Je ne suis nulle part. La surface de mes semelles  faisait partie du territoire de l'entreprise.

Et même ma peau..

 

Désolé je me méfie. On m'endort, on me chante une berceuse avant la fin de tout.

 

Je veux savoir où je suis

Dites-moi ce que c'est que ce lieu.

Est-ce le premier pas de la nouvelle vie, ou le  vestibule de la déchéance?

Le pas franchi vers la rue, le trottoir, le caniveau, la grille du métro, l'abri de fortune?

Est-ce déjà commencé?

 

Depuis mon expulsion du domicile familial, je dois faire très attention, rien ne m'est dû, bien au contraire.

 

entre moi et les gens il y avait le travail, il y avait mes outils de travail.

Il n'y a plus rien juste mes mains

je tombe dans l'appel au secours, la sollicitation sentimentale.

De tous mes artefacts il ne reste que ma personne.

Il faut que j'apprenne à pleurer.

 

Je dis ça pour rire.

 

Je suis faible.

Je sens que des monstres tendres sont aux aguets.

Ils ignorent que je repousse leur étreinte.

Mais le temps presse.

Il faut que le monde se dépêche de me manger.

 

Il faut que je cesse de me rendre immangeable .à force de courbettes et de meurtrissures, je ne suis pas loin d'y réussir.

 

Réflexion faite, c'est exactement ce qui arrive.

Le vivant en moi est dévoré.

Je suis dans la peau d'un mort.

Je fais fuir les vivants.

 

Méfiez-vous, je suis mortifère à mes heures. C'est pour ça que je n'ai pas réussi dans la vie.

 

Pourquoi m'ont-ils supplié de faire renaître le passé? Cursus, curriculum, formation, amours,  maladies diverses, traumatismes, expérience professionnelle, histoire familiale.

Ils s'obstinent à m'aimer en effigie.

Un véritable culte des morts, de tous les morts que j'ai été, toute une sarabande de striges, de goules, de vampires.

 

scène 10

scène dans la salle d'attente. Comportement ordinaire dans une salle d'attente: regarder les murs, ses chaussures, s'épousseter du bout des doigts, feuilleter une revue, la reposer, en chercher une autre etc.

Se lève et marche jusqu'à sa chaise.

Silence, se racle la gorge, se passe la main sur le visage.

"Oui, si vous voulez. Je n'aime plus du tout parler de moi. Permettez-moi de contourner la difficulté.

…bon…alors,…

 

Je savais tout faire.

Un peu.

J'ai tout fait.

Un peu.

Sans vraiment aboutir, mais enfin…

J'ai toujours accepté l'aide et le soutient des autres, des bons, de ceux qui savent.

Malgré eux, ils m'ont porté comme des chevaux loyaux, des mulets dociles, des ânes endurants.

Ils m'ont servi d'habitacle comme le chien à la tique.

J'étais en eux, mais comme la graine qui germe, comme l'arbrisseau qui pousse.

Comme un lierre dévorant

Et je n'ai pas fini de pousser.

 

J'essaie. Même ici j'essaie. Je ne demande qu'à bien faire, quel qu'en soit le prix. La preuve, je suis là.

 

Vous avez beaucoup travaillé pour faire votre métier.

Des années durant.

J'absorbe votre compétence, je me nourris de vos aptitudes.

Vous savez,

Comme ces plantes sans terre qui mangent l'air et…rien.

 

Rien, ça me connaît. Vieille histoire. Toujours écrit noir sur blanc, sur du bon papier,du vrai papier,  refus d'employeurs, lettres de rupture, échec aux  concours, bilan de santé, relevé bancaire, j'en passe.

C'est pour ça qu'ici, je tiens le coup, j'attends le verdict, le diagnostique, le pronostique et tout le bazar.

 

Je n'ai guère le choix.

Ici comme ailleurs c'est toujours et encore le chef qui dit le jour, l'heure, le lieu, la durée et le prix.

Je garde pour moi mon souffle et le néant.

 

Je ne savais pas que j'en avais autant. Je parle du néant.

 

Je ne m'en plains pas. Je me vide.

Et plus je me vide plus je m'élève.

Je me viderai de tous les mots.

Je serai silencieux.

 

Je sais que c'est interdit, et pourtant, ça éclaircirait les choses.

 

Car on me méconnaît. Dès que je m'endors, je suis César.

Ici c'est comme dormir.

Sauf que je parle

Sauf que je casse l'illusion.

Et puis après tout, si on le mettait ici, à ma place,

même mon directeur ne manquerait pas de pleurnicher.

Il verserait toutes les larmes de son corps.

Il ramperait à mes pieds, torturé de remords.

à condition  qu'il apprenne à parler.

Il n'a jamais su.

 

Mais vous, savez-vous soigneur les bourreau, les persécuteurs, les exécuteurs des basses œuvres? on seulement les autres?Ceux qui se défendent peu, ou mal?

 

Moi aussi, je me défendais.

Je passais dans mon blindage de faux mots, comme entouré d'une nuée céleste, d'une pestilence divine.

 

Je vous suspecte de vouloir m'en déposséder. Je ne marche pas. C'est mon âme, c'est la mort aux rats des âmes pernicieuses qui me cherchent noise. Et il y en a.

 

Je me viderai ici pour toujours de  ma parole vraie.

Il n'en restera plus rien.

J'irai ainsi dans la ville, nimbé de vide et de mensonge.

je siégerez parmi les grands.

 

Rien ne saurait m'en empêcher. Je n'ai rien d'autre à donner. Qu'est-ce qu'ils croient? Ma merde, je la donne de bon cœur. Sans ça se suis invisible, je suis nul et non avenu. Pire que mort.

 

Faites le mort, faites le revenant, faites le fantôme qui vient me tirer par les pieds quand je dors.

Vous n'existez pratiquement pas. Vous n'êtes rien.

Vous êtes ce que j'ai toujours été.

Je me vois en effigie.

Ça me permet de souffler.

 

Et dans les pauses tout peut arriver. J'en espère beaucoup.

 

Si ça bougeait

Si on nous expulsait d'ici, tous les deux, en même temps.

Si on permutait nos rôles

On serait à l'image du monde

Dans la cacophonie qui règne dans la distribution des places des uns et des autres.

 

Pour une fois je suis vraiment en surnombre, en saillie pour ainsi dire, car rien ne ressemble à cette place, dans le vaste monde trop réel, là-bas, dehors..

 

Quoique,

Un peu rigide tout de même, la géographie de cette enclave.

Toujours le même parcours.

Du donateur au demandeur.

du dedans vers le dehors.

ici et là-bas.

bon et mauvais.

et tout le reste.

Sans errance et sans égarement.

 

C'est quand même des choses qui ne se disent pas dans la vie, il faut trouver le moment, et ça m'a beaucoup manqué, le moment, l'occasion. Quelques fois... au bistrot....

 

Le temps est équivoque.

Une ponte d'araignée retorse.

Chaque seconde est en même temps mort et promesse.

Et je ne sais pas faire le pas de côté qui ramène à la vie.

Le chemin est tout près d'ici.

 

C'est une gueule ouverte à l'entrée de la tanière, si vous voyez ce que je veux dire.

 

Pour être tout à fait juste, ce genre de rencontres m'a toujours été profitable.

J'ai beaucoup fréquenté des gens comme vous.

J' ai fréquenté de muets, des aveugles, des morts, des inexistant.

Ça m'a permis de durer et de me respecter.

 

C'est peut-être pas bien. Mais à ce compte, tout le monde serait ici, à se psychothérapiser à mort, si j'ose dire.

 

Eux non plus, personne, faut pas croire.

Personne ne désire rencontrer les autres, les non aveugles, les non morts, les non inexistants.

Ce qui m'étonne c'est quand je les voit parés d'attributs terrifiants, de qualités mortifères.

Alors qu'ils se bornent à ne pas exister.

En réalité il n'y a personne.

En ce qui me concerne du moins.

 

Il faudrait savoir, à la fin. On veut que j'existe mais c'est juste pour me taper dessus. Si je me permets de ne pas exister, ils accourent, me sermonner, me réprimander, m'accabler, m'agonir.

 

Mais enfin, c'est licite. Ne pas exister c'est humain.

Le malheur c'est que j'en avais honte, je détournais le regard.

Alors qu'il fallait les regarder, face à face, dans les yeux

et les laisser consommer jusqu'aux dernières bribes de mon existence.

 

Ils m'en imposaient, vous savez, les gens de la vie, ceux qui remplissent bien leur place comme un sexe de putain, sans manières, qui se vautrent dans tout ce qui est bon pour leur gueule.

 

Exister, passe encore. Mais encombrer le monde, remplir une place, être quelque part c'est un  l'abus.

être là avec tout ce que cela entraîne, amour, haine, acceptation, rejet, un énorme tohu-bohu

Vraiment excessif.

Tous les lieux sont pervertis.

Même le tombeau.

On s'y intéresse trop vous ne trouvez pas?

 

scène 11

            scène dans la salle d'attente.

 

Très long silence, les cuisses serrées, les mains sur les genoux. balance la tête en signe de négation.

            Se racle la gorge, regarde le supposé psy, baisse les yeux.

 

Parlez, parlez, c'est vite dit.

Tout dire tout le temps ça me coupe la parole.

Je ne suis pas votre cornemuse.

Vous soufflez du vide et moi je produis des notes.

Des mots, des pierres qui chassent mon possible emploi là bas, dans la vie

 

Je comprends bien qu'il faut en finir. On n'est pas là pour l'éternité. Enfin…C'est ce qu'on dit.

 

Écoutez malgré tout, car je vais dire tout, absolument tout

À la fin vous irez leur dire

Vous leur expliquerez.

Il faut qu'ils sachent

 

Vaut mieux qu'ils ne sachent pas, ils n'y tiennent pas du tout, on dirait.

 

Ils s'en foutent.

Regardez-les, obsédés par leur propre avenir, possédés par leur soucis, ivres de leurs joies.

Je passe là-dedans comme on traverse des forêts magiques

Celles où les arbres sont de chair et de sang

On a du vous raconter des trucs comme ça, à vous aussi

Mais je ne savais pas que ça existait  pour de vrai.

 

Puisqu'il s'agît de déconner, je déconne. C'est bien la consigne, non?

Et je sais déconner croyez-moi. Vous n'en recevez pas beaucoup des comme ça, ici, des qui sachent si bien déconner. Par exemple:  

 

Moi, j'ai toujours été l'avenir de quelqu'un d'autre.

Violé par d'innombrables avenirs.

La famille la Patrie, L'école, L'entreprise, la Société, la Planète,

Une véritable dévoration.

Une véritable légion de démons.

 

Vous venez en missionnaire, et dieu sait si les esprits troubles comme le mien sont terre de  mission!

Vous venez en tiers, en intercesseur,mais ne savez même pas ni de qui ni de quoi.

 

Je n'en veux plus.

C'est bien la dernière fois que je m'expose au pire.

Je mérite toutes les humiliations du monde mais je ne veux pas y participer.

C'est le dernier entretien, le dernier rendez-vous.

Le dernier abaissement, juste avant Dieu.

 

Comme refus de répondre,  vous valez toutes les lettres de refus que j'ai collectionnées. Que j'ai balancées à la poubelle. Pour venir les retrouver ici.

 

Subir ça, me soumettre à ça c'est tout de même l'épreuve ultime.

Le curriculum suprême, la sollicitation absolue, l'exposition la plus crue de mes faiblesses et de mes désirs.

Je suis prêt à affronter le pire des recruteurs, le pire des chefs, le plus humiliant des patrons.

 

Du moins, ils sont manifestement dégueulasses, directement, en toute simplicité, gros comme une maison. Ils ont leur propre dispositif d'auto destruction, c'est le mépris qu'ils éveillent en moi.

            Ne vous croyez pas invulnérable.

 

La présence est la précarité des Maîtres.

Quels qu'ils soient.

Je tourne le dos, ils s'évanouissent.

Même Dieu, même vous.

 

Vous ne savez rien de moi, malgré vos qualifications. Vous avez affaire à une ombre, à du vent, à de la fumée.

 

Je vais vous dire ce qui est arrivé.

Un jour quelqu'un m'a rêvé.

Je n'ai jamais pu savoir qui était-ce.

ça me rêvait si fort,si fort, que je me pince encore, et que c'est du rêve partout.

Encore si c'était mon rêve.

Même pas.

Comment voulez-vous que je retrouve une situation?

Quelle entreprise sérieuse voudrait-elle d'un gars seulement rêvé

Et même pas rêvé par l'entreprise!

 

Vous, vous rêvez un drôle de truc, que moi  c'est moi,  que je suis là, et que ça concerne en quelque sorte le monde tout entier.

 

C'est comme ici.

Avec une simple chaise et du silence, le monde change.

Je suis dans  le plus étrange des lieux.

à ces enseignes je peux devenir ici n'importe quoi.

Vivant ou mort.

Je ferme les yeux  pour voir.

je sens la transformation.

 

Si on m'avait expliqué, je me serais débrouillé tout seul. On n'a pas été foutu de m'épargner cette épreuve. Je n'avais rien demandé. C'est le service de reclassement. Je me demande en quoi ça concerne mon projet professionnel.

 

De toute manière, je ne vais nulle part, je renonce.

C'est à croire que je n'avais pas suffisamment renoncé.

C'est vrai. Je ne m'étais pas assez annulé, là bas, dans le monde des gens  et de la vie.

Vous ne dites rien.

Vous m'aidez beaucoup à disparaître.

Merci.

 

Ils ne peuvent pas me voir, ceux qui m'ont envoyé ici. Je vais les trahir. Je vais profiter.  Pour moi.

 

Je ne retournerai pas là-bas avant d'être libéré.

Je m'enchaînerai à cette chaise s'il le faut, un jour un an un siècle.

 

"Ce n'était pas vraiment du travail que je cherchais. Encore moins le salut. Je cherchais une ouverture, un trou dans le mur.  Pour passer. Je ne savais pas. Je craignais les ouvertures."

 

Je sens que la première moitié de ma vie aboutit ici.

Je pénètre dans la deuxième moitié.

Mais pas trop vite.

Pas tout de suite.

On verra.

 

 

Je vous ai dit? Tout le monde est parti. Femme, enfants, père, mère, ami, ennemi. Disparu. Éclipsé. Plus rien. Vraiment personne.

 

Et ici c'est comme là-bas.

C'est factice.

Pas de vraie rencontre.

Je suis seul avec moi-même, et je ne me vois pas.

Je ne vois même pas la tête que j'ai

Je suis comme aveugle. Invisible.

Pas étonnant qu'on n'ait pas voulu de moi.

 

Et pourtant je me sens bien dans ma peau, elle est taillée exactement à mes dimensions.

 

Je suis dans ma peau comme un accouplement.

Je m'engendre tel que je suis.

J'accouche de moi.

Il y a de l'espoir.

 

Faut me voir! déjà les recruteurs, il ne me voyaient pas, pas vraiment. Il m'auraient pris, sinon.

 

Et voilà que ça recommence.

Faute de regard  je me sens disparaître.

Faute de réponse je suis au royaume des morts.

Mais à vrai dire ça va quand même.

Je ne m'en porte pas plus mal.

 

Je sens que c'est fini. Dois-je revenir?

 

Attendez, ne dites rien.

Laissez-moi le temps de  faire le pas.

Un court instant comme une mort additionnelle.

Le petit moment qui m'a toujours manqué pour mourir.

Quelques minutes.

Je serai quitte.

 

scène 12

 

scène dans la salle d'attente ( quodlibet )

 

Je ne sais pas,

 moi-même, j'essaie d'écouter.

Et ce n'est pas beau .Pas beau du tout.

 

Je me sens tiré par les pieds par toute sorte de fantômes.

Nous avons tourmenté les morts.

Nous regrettons profondément.

Nous sommes tout entier regret.

Combien de douleurs n'ai-je éveillé dans le monde!

J'ai été pour les autres, un destin.

Une fatalité.

 

Même les chiens, je l'ai bien remarqué, et tout le reste, ils m'ont regardé et ils m'ont attribué un sens, même flou, fugitif, volatile, mal formé. À moi et même à mes choses.

 

Mais aussi, il est si facile de signifier!

Regardez le monde, cet amas glandulaire de signaux de toute sorte!

Une féerie de signaux, continus et discontinus, analogiques et numériques,

ou de savants mélanges des deux!

Fax, téléphone, Internet, papier à lettres!

Et tout ça a servi à me rejeter.

Je n'en suis pas peu fier.

 

Toute la machine du monde qui s'acharne à m'effacer! depuis le  commencement de la terre jusqu'à sa dernière limite.

Mais là, ça a l'air de fonctionner.

 

Je suis dans une mauvaise passe.

Tout m'a pété dans les pognes.

Les monstres mécaniques s'étaient pourtant bien retenus de m'achever, ma vie durant.

Mais là, pardon, c'est l'Amarguédon, c'est le grand combat apocalyptique du bien contre le mal.

 

J'ai   intérêt à me terrer, à me carapater, à disparaître sous terre. Je n'étais pourtant qu'un rat paisible qui trottinait par la ville.

 

Il faut me régénérer, me rédimer, me réguler.

Me fermer à double tour, me cadenasser.

Me sauver du désordre et du néant.

Actuellement je suis comme une porte

une porte ouverte à toutes les perditions, à toutes les disparitions.

 

           

Vous semblez appartenir à la fameuse race que j'ai si souvent croisé, la race des seigneurs, la race des maîtres de la vie et de la mort des autres..

           

Mais dans la mort nous sommes égaux, miteux et déplorables.

Autant le pharaon que le pou du pharaon.

C'est par ce biais que j'accèderai à la grandeur.

 

Le tout c'est de vouloir, le tout c'est de demander, jamais à quelqu'un d'autre, mais demander tout court.

 

Le mal du monde provient du fait que nous demandons mal.

Toujours à  côté, aux gens accessoires, aux gens du bas, aux gens inférieurs.

Par exemple, l'employeur, qui donne du travail ou pas.

L'idéal, pour demander,  c'est Satan, c'est un quelconque gros diable qui signe des pactes et des contrats.

Mais pour de bon.

 

Malgré mes hautes fonctions, j'ai même été sous directeur des recherches et des études dans le potentiel communicationnel de l'entreprise, j'ai été gommé, moi et toutes mes fonctions, même les fonctions alimentaires. Précipité dans le néant.

 

Vous savez, je n'ai jamais eu besoin du diable pour réussir ma damnation.

L'indifférence des puissants a suffit.

 

Je ne jette pas la pierre, elle me tomberait droit sur la tronche. Et j'en ai jeté, j'en ai jeté, des pierres. Tout autour de moi, vers ceux d'en  haut, vers ceux d'en bas

 

Moi-même, je me suis bien souvent rejeté, expulsé, foutu à la porte.

Incarcéré, déporté,  séquestré.

Stigmatisé, Magnifié, oublié.

à vous de jouer.

 

Comme tout un chacun, je veux ce qui est interdit. Et le sommeil par exemple, je ne parle même pas de l'amour, le simple sommeil dans ma situation est un  méfait.

 

Dormir.

Si je dormais je saurais tout.

Car il n'y a plus de veille véritable  ni d'éveil autorisé. Même le cauchemar est punissable.

Ni dormir ni veiller, vivre seulement.

C'est la loi.

 

Exister dépasse ma compétence. Je relève d'une haute technicité, psychologique, socio économique, médicale, peut-être même politique.

 

J'ai perdu le moyen de vivre. Je ne suis plus un homme

Je suis un cas.

Un cas social, un cas clinique, un cas humanitaire.

On se penche sur mon cas.

Tout se penche sur mon cas.

Me voici promu abîme médiocre.

 

Mais qui est au fond reste au fond.. En croyant m'en sortir vous me prenez pour vous-même.

 

J'ai trimé, j'ai bataillé, j'ai cherché l'ascension pour pouvoir me pencher sur le monde et ses misères.

Au lieu de ça je tombe.

Je tombe de haut.

Je deviens objet et spectacle.

Vous m'examinez avec intérêt et bienveillance.

 

En ce moment on m'étudie partout, on étudie mon profil professionnel, on étudie mon cursus, mon curriculum, on étudie avec attention ma lettre de candidature. Je n'en demandais pas tant. On n'aura jamais fini de m'étudier et de m'examiner.

 

Et pourtant je suis déjà là

J'occupe déjà un petit  bout de votre monde,

Que personne ne veut récupérer.

Même ce petit bout de chaise.

Même le petit bout de trottoir que je vais piétiner.

Je suis parmi vous et vous ne le savez pas.

 

Je vais essayer de me taire pour voir. (Se tait)

Drôle de chose, le silence.

ça sert vraiment à tout

me faire parler, célébrer les grands morts, vénérer les saints, adorer le Seigneur!

Ne pas répondre à une déclaration d'amour, ne pas répondre à une demande d'emploi.

Je commence à le connaître, le silence des hommes.

J'apprends à vivre dedans comme les grand vers des fosses abyssales.

 

Mais quelquefois c'est pire. Il naît de drôles de monstres, dans la bave des silencieux. Et ça sort de temps en temps.

 

Vous au moins vous ne me dites pas des choses méchantes.

Peut-être les pensez-vous, malgré les précautions

Mais ça ne fait pas mal.

Que demander de plus à son prochain?

 

Je me disais pourtant attention, danger, mange tes mots en secret, c'est du pain béni dans ta bouche et du poison dans l'oreille des autres.

 

Eh oui, même moi, j'ai joué la carte du silence

mais ma carte était biaisée et on s'en est aperçu.

Je trichais pour qu'on m'accepte et je fus rejeté.

Voilà pourquoi je parle tant.

 

Il y a quand même un truc que je n'ai jamais dit, que je n'ai jamais demandé, que je ne suis pas à la veille de demander, c'est pourquoi je suis quelque chose et non pas plutôt rien.

 

Que je suis, par contre, je le sais, trop, tant bien que mal, mais ça va, merci.

Mais avec quoi ça a été fabriqué, ça, je demande à savoir.

De quelles estimes, mépris, aversions, admirations, tendresses, dégoûts, désirs et répugnances.
Savoir, enfin, de quels fils ma toile est-elle tissée. Autrefois du moins. À présent ça n'a plus d'intérêt.

 

scène 13         à genoux sur un prie-dieu situé sur le bord de la scène.(presque au niveau de la rampe)

les intermèdes entre deux scènes se passent sur un décor de plage nocturne, effet de vagues et de clair de lune. beaucoup d'étoiles visibles dans le firmament. Quelques rochers où il peut s'asseoir; alternativement: pose extatique, sanglots, colère (poing levé vers le ciel) contrition, simple tristesse.

 

Entre chaque tirade, murmure incompréhensible,  mais ressemblant beaucoup à une prière.

suivi d'une mention de quelque fait ou de quelque objet mystique (biblique ou évangélique)

 

 

[prière] "ecce homo"

 

Voici. Je suis à présent la somme de toutes mes indignités

Je ne ferai pas un pas de plus sur la route de l'abjection.

Je me suis abaissé devants les hommes jusqu'à te retrouver, Seigneur.

Je ne saurais pas aller plus bas.

J'ai épuisé touts les petits dieux du dehors, leurs charmes et leur pompes.

amen

 

[prière]" le fruit de tes entrailles"

 

Ceci était le but de mon empressement

Depuis le début.

Quand je mesurais  quarante huit  centimètre et pesait dans les trois kilos, j'étais déjà parvenu en ce lieu

Sans le savoir.

Insensé que je fus, j'ai voulu hardiment grandir et Vous savez, Seigneur, où cela m'a  conduit.

Interviens, mon dieu, agis, opère ma difformité, rapetisse-moi autant que tu voudras.

amen

 

[prière] un ulcère malin de la tête jusqu'aux pieds.

 

Je tremble encore.

Je déchiffre le message que tu inscris jour après jour sur ma chair.

Tu me disais d'être moins, d'être moins, d'être toujours moins

Jusqu'à ce que ta main s'appesantisse sur ma tête, laisse de ne pas être comprise.

Tu a dus te résigner à me faire endurer le bannissement, l'expulsion, le licenciement.

Comme un père qui hausse le ton.

 

[prière] …pas un dieu de morts mais de vivants…

 

Ça aurait pu être pire.

Combien n'en sont-ils morts de ne t'avoir pas bien compris?

Mon espérance fait office de butée.

Je ne peux pas mourir davantage.

Amen

 

[prière]…vous me chercherez et vous ne me trouverez pas…

 

Me voilà aussi inexistant que toi, peut-être aussi grandiose

Me voici en quelque sorte anéanti en majesté.

Amen

 

[prière]…à la sueur de ton visage tu mangeras ton pain…

 

Je comparais ici pour la première fois. Je réponds à ta convocation. J'attends ton verdict. Tu es le grand recruteur, l'employeur suprême, le bureau d'intérim, l'organisme de formation, c'est toi que tout d'abord m'a admis dans la grande entreprise universelle. Tu as fermé les yeux. Tu m'as laissé passer.

 

[prière]…vous me voyez et vous ne me croyez pas…

 

Les humains ont trahit ton dessein. Je répare. Tu me fis naître, je retourne dans ton giron. Chassé par tes créatures qui n'ont rien compris.

Car enfin, tu ne m'a pas fait chômeur, tu m'as fait homme, homme véritable, homme tout court, peut-être même grand homme. Si au moins ils avaient voulu!

 

[prière]…le royaume est parmi vous…

 

Je suis parvenu.

J'ai dérobé un petit bout du monde

J'occupe une enclave de l'univers,

De trois planches et deux os j'ai fondé un royaume.

Je ne demande rien.

 

[prière]…le grain de blé qui meurt…

 

Ne rien faire nous élève.

Contre toute loi

Sans remords

Rassemblé

Je ne me disperse plus dans votre monde humain.

 

[prière] …conduit au désert…tenté par le diable…

 

Je n'ai pas su bien présenter ma candidature

Peut-être ai-je mal aimé les gens, et j'ai été payé de retour.

J'ai reçu la damnation

Damné dans le monde je serai sauvé dans ce désert où je fuis.

À condition d'y rester.

 

[prière]…ma chair entre mes dents et ma vie dans mes mains…

 

J'avoue. J'ai aimé. J'ai méprisé. J'ai respecté. J'ai accablé. Tu ne me regardais pas. Tu m'as aimé, tu m'as méprisé, tu m'as respecté, tu m'as accablé. Nous sommes quittes.

 

[prière]…ressemble au mont Sion: rien ne l'ébranle il est stable pour toujours

 

Associons-nous et tout sera possible.

Tuer l'injure, frapper la bouche injurieuse, écraser comme une blatte leur écoute méprisante.

Le mal  gît à nos pieds, il rampe dans la boue, se tortille dans les cendres.

 

[prière]…marteau à mon usage,une arme de guerre…

 

Sévis, à travers moi.

Je serai le bras armé de ta justice, l'instrument de ta punition.

Les non qu'on m'a opposés éclateront dans leur bouche comme une bave corrosive.

Ils ne me mangeront plus. Je les affamerait, je les spolierai de ma vie.

Je resterait ici, au-delà de la crainte, hors de portée de l'outrage.

 

[prière]…ton Père est là dans le secret…Ton père voit dans le secret…

 

C'était donc si simple, de pénétrer dans l'absolu, de m'insérer dans la machine de l'éternité!

Même les gens qui sont ici ne sont pas ici. Chacun est enfermé dans son bout de ciel comme un insecte de l'ambre.

Nous nous annulons les uns les autres.

 

[prière]…l'avorton caché…les petits qui ne voient pas le jour…

 

C'est de l'éternité que je suis issu, c'est dans l'éternité que je fais retour.

À peine éclos d'un ombre éternelle, me voici de nouveau, le nez collé à une ombre éternelle.

Entre les deux, les tristes péripéties du travail et de sa perte s'effilochent déjà.

 

[prière] …car bientôt je serai couché en terre. tu me chercheras et je ne serai plus…

 

Ai-je bien renoncé? alors à toi de jouer.

J'ai tout abandonné

Procure-moi tout.

Procure-moi la vie, la voie, la paix.

Sinon t'es même pas dieu.

 

[prière]…mon Défenseur est vivant…se lèvera sur la terre…

 

Je ne peux pas m'occuper de tout à ta place.

ça commence à bien faire.

je ne vais quand même pas me procurer les bienfaits que tu me dois

je ne vais pas sévir pour compenser ta complaisance.

Mais je pense moi que tu es dieu.

Tu n'as d'autre choix que d'exister.

 

scène 14

 

Trois minutes. scène au bord de la mer. regards vers le ciel, regards vers la mer, regards vers le sol, pose extatique, pose coléreuse, pose contrite . quodlibet. départ

 

[prière]….mais, si nous marchons dans la lumière,…

 

J'ai toujours marché sur les genoux mais ça ne se voyait pas.

J'ai marché à genoux jusqu'ici, terme de tous les parcours du monde.

Et pourtant ce n'est pas encore fini.

 

[prière]…tu marcheras sur ton ventre et tu mangeras de la terre…

 

Je suppose qu'à certains moments j'ai dû me mettre debout.

Je ne suis pas près de recommencer.

Je l'ai payé trop cher.

 

[prière]…il menaça le vent et le tumulte des flots…s'apaisèrent…le calme se fit…

 

Je ne bougerais plus d'ici.

Je ne voyagerai pas autrement

Tout véhicule se vaut.

Je reste dans ce bon vaisseau, celui qui ne se trompe pas de route,

et qui arrive toujours à destination.

Partons.

C'est quand vous voudrez, seigneur.

 

[prière]… comme poussière et cendre…livré à des injustes…entre les mains des méchants…

 

En attendant j'ai des projets.

Si seulement on ne m'anéantissait pas, si on cessait de me tuer!

On me fait disparaître sans demander ta permission, oh toi, mon créateur.

 

[prière]…mon rempart…mon refuge…

 

Ce prie-dieu de bois est mon vrai squelette, ma vraie matrice.

Dis-leur, seigneur, que je suis ton œuvre et ton enfant

et qu'ils doivent m'embaucher

sans discuter, sans faire des manières.

 

[prière]… les lis des champs…ne filent…ne tissent… habille … l'herbe qui est là aujourd'hui

 

Pourquoi chercher

des bureaux, une usine , un chantier?

Ici c'est le meilleur lieu du monde et j'y suis déjà.

Certes seul, rejeté, isolé

Comme ton ermite sur son rocher.

J'attends le corbeau, l'aigle, le vautour qui m'apportera ma pitance.

Et l' histoire finira.

 

[prière]…la maison du deuil…la maison du banquet…

 

Je vis pourtant.

Le naufrage est impossible dans cet archipel de lieux secourables.

L'église, la soupe populaire, la mansarde

Je ne suis même pas foutu de ne pas vivre.

J'en perds mon latin

À la fin des fins, que veulent-ils?

 

[prière]…nef sacrée… ils survécurent

 

En ce port d'abri j'esquive la grand houle, la lame du refus, la vague du rejet.

Ma sollicitation ici est belle et haute

Je ne veux plus chuter.

 

[prière]…où sera le corps…les vautours se rassembleront…

 

Voici donc ma chair tout entière qui comparaît devant toi.

Les os les tripes les couilles le crâne le cerveau

démêle ce fouillis

sauve-moi tout ça.

 

[prière]…glaise du sol…haleine de vie…

 

Je repasse, encore un tour, entre tes mains d'artisan

dans la fabrique de la chair du sang et du souffle

Je n'étais pas achevé

quelque chose me manquait dans le monde où j'étais censé exister.

Personne n'en fut dupe.

 

[prière]…fils de l'homme…dans les nuées avec grande puissance et gloire…

 

Si ce prie-dieu savait se déplacer

et si je retournais parmi les gens installé sur ce véhicule consacré

et même si possible un peu crucifié

on cesserait de me haïr

 

[prière]…il n'y a qu'un corps et qu'un esprit…une espérance…

 

 Je me suis reçu tout entier et je n'ai pas su me donner tout entier.

J'ai hésité j'ai tâtonné

Je me suis donné morceau par morceau.

Ici l'esprit, ailleurs le corps, ici la force, plus loin la compétence, ailleurs encore la beauté.

Rassemble-moi afin que je me donne.

 

[prière]…qui aime sa vie la perd…qui hait sa vie… la conservera…

 

Je prie pour m'immuniser.

Me vacciner en quelque sorte.

Absorber un concentré de chef

Un bouillon de culture plein de soumission

Je vais repartir sur de bonnes bases.

Acquérir tout d'abord une odeur de mort

Une posture d'abaissement

Commencer par la grande génuflexion

Par la prosternation absolue.

Le reste est ma dépouille et je leur abandonne ma dépouille

On ne pourra plus rien contre moi.

 

[prière]…chacun les entendait parler sa propre langue…

 

En sortant d'ici j'en porterai témoignage

Patron, chômeur, prince, vagabond

Nous sommes tous la même blatte écrasée sous la même semelle

Les mêmes vers en attente de métamorphose

Et de notre éclosion dans la même vase sacrée.

 

[prière]…je serais étendu dans le calme je dormirais d'un sommeil reposant…

 

être ici comme être ailleurs

ce qui se passe en ce lieu hors du monde

c'est de la honte et de la fatigue comme partout

c'est notre épuisement 

c'est le sang qui circule dans les veines des chefs et des dieux.

 

scène 15

scène au bord de la mer. cf. scène 13 et 14

 

[prière]…gardez-vous de mépriser aucun de ces petits…

 

Songe, seigneur que je te consens de comparaître devant moi

et que si je n'étais pas ici il manquerait quelque chose à ton ubiquité.

Je suis le guichetier qui reçoit ta demande d'exister.

J'aviserai.

 

[prière]..quelqu'un veut être le premier il se fera le dernier…serviteur de tous…

 

Cette situation ressemble beaucoup à  l'emploi que j'ai cherché.

Le monde entier t'appartient et je suis dans ton monde,

pour ainsi dire dans ton entreprise

Tous les patrons sont toi peu ou prou

Et moi, ici comme ailleurs, autrefois, je suis le dernier des subalternes.

 

[prière]… le centurion et les hommes...saisis de grande frayeur…Vraiment…le fils de Dieu…

 

J'aurais dû faire comme toi, Seigneur.

J'aurais dû créer ma propre affaire.

Comme toi, avec quatre bouts de bois et une icône

je serais le roi du monde

 

[prière]...donc tu es roi…tu le dis…je suis roi

 

Sache, seigneur, que je fus tous les rois du monde.

juste avant toutes les décapitations que j'ai dû endurer.

à l'école sous l'emprise des maîtres

à l'armée sous le commandement des chefs

dans l'entreprise sous la dominations des patrons et de leurs suppôts.

Je ne sais plus être roi.

Il ne reste de moi que ma chair.

mon lambeau de chair martyrisée.

 

[prière]…une voix crie dans le désert…aplanissez les sentiers…

 

J'ignorais que je marchais sur un désert

un petit désert impitoyable

qui mesurait ce que mesure ma foulée.

Je veux rester ici

nulle part.

ne me chasse pas

 

[prière]… corruptible… incorruptible… ; méprisable… glorieux… ;faible… plein de force… ; animal… spirituel…

 

Je n'ai jamais eu de corps à moi.

Tu vois, le corps que je te présente

Fait de quatre morceaux de bois assemblés en forme de prie-dieu.

Mon corps qui a toujours emprunté la forme d'autre chose.

Siège de bureau, siège de voiture, piston de machine, manche à balai, j'en oublie

Et je suis si las de tant de  métamorphoses.

 

[prière]…voir ce qu'on espère ce n'est plus espérer…

 

Me voici devant le seuil, devant le guichet où je demande le salut, comme au service de l'emploi,

assis devant le bureau du recruteur, et autres frontières factices qui séparent de l'avenir.

et que l'on quitte à reculons.

je prie quand même

Le destin va peut-être s'entrebâiller ici devant moi.

Comment savoir. Prions.

 

[prière]…l'homme et la femme…des tuniques de peau…

 

Ma peau m'arrête et me condamne

Ma peau est mon péché

Ma peau est l'obstacle qui me sépare du salut.

Ma peau n'a servi qu'à mon accablement.

Pardonne-moi ma peau et lasse-moi passer au-delà.

 

[prière]…que cette coupe passe loin de moi…pourquoi m'as-tu abandonné…

 

Mais dieu a-t-il un cœur?

Marie a un cœur, Jésus a un cœur. C'est établi.

Mais du cœur de Dieu on n'en parle guère à ma connaissance

Comment prier encore?

 

[prière]…après les épreuves de son âme…verra la lumière…sera comblé…

 

Je suis perdu.

Mais une voix me dit que même le chômage, bien vécu, est l'anti-chambre de la résurrection.

Je veux le croire

Car enfin, que demandons-nous? Un simple boulot, ou l'affection du Seigneur?

Combien de défaites faut-il encore pour pouvoir t'approcher?

 

[prière]…celui qui a soif…de la source de vie… gratuitement…

 

J'ai la révélation.

Ce temps de vide et d'échec est parfumé aux roses de l'amour, et embaumé aux encens de l'église.

La détresse mystique est un pain nourricier.

L'ennui céleste est une fontaine d'eaux claires, comme une source de vie.

Amen

 

[prière]… Quand on secoue le crible, les déchets demeurent

 

Je t'ai aimé avec ce que j'ai.

Avec les déchets du temps et de la vie.

le reste, je l'ai donné, gaspillé, vendu.

Et me voilà tout entier déchet.

Tout entier amour.

 

[prière]…donne à César ce qui est à César…

 

J'ai rempli le contrat.

J'ai partagé les aléas du grand marché général

Ce que j'ai je le donne

J'ai de la détresse et de l'humiliation

Voilà ma monnaie

à toi d'en mesurer la valeur.

J'attends.

 

[prière]…une bande armée de glaives et de bâtons venant de la part des grands prêtres…

 

Même ici je subis.

Même ce lieu est soumis aux administrateurs

écrasé sous l'ombre du maître

tes prêtres, archiprêtres, bedeaux, sacristains, économes, artisans,hommes de peine

même ici je suis peu de chose

Je ne suis rien

C'est votre marchandise

C'est la denrée que vous négociez.

 

[prière]… me donne en sa hutte un abri…me cache au secret de sa tente

 

Je suis bien.

ça fait passer le temps, un temps précieux, un temps infini

le temps qu'il faut pour que tout rentre dans l'ordre

du travail pour tous

du moins pour moi

qu'une place se libère

retraite mort ou licenciement, je n'en saurai rien.

Je suis ici pour ne rien savoir.

 

[prière]…veillez et priez

arbre qui ne donne pas un bon fruit…on la coupe…jette au feu…

 

Je confesse ma faute.

La vie que j'ai reçue, je l'ai passée à gagner du temps.

Et je ne sais toujours pas y faire.

Donne-moi l'éternité.

 

scène 16

scène au bord de la mer. cf. scène 13 et 14

 

(palpe et secoue violemment le prie-dieu)

 

C'est mon nuage de feu, c'est ma nef spatiale,

c'est l'abaissement qui élève.

Merci, oh ma misère!

Tu es le noir archange qui me porte vers la vie.

 

[prière]…il y mit l'homme qu'il avait modelé…

 

Un emploi finalement n'est qu'une place dans le monde créé.

Tu peux bien me donner ça.

Expulse-moi encore du jardin de l'Éden, où l'on ne fait rien

mais cette fois-ci pour de bon et sans retour.

 

[prière]…la pierre avait été roulée de devant le sépulcre…

 

Je suis né à travers des portes.

c'est ma véritable matrice.

donne-moi des portes.

comme la porte de l'école, la porte de l'église, la porte de la caserne, la porte du bordel, la porte de la chambre nuptiale, la porte de l'entreprise, la porte de la mort.

Je veux me créer à ton image

toutes les portes ouvrent sur  quelque Paradis.

 

[prière]…ils prenaient le roseau et en frappaient sa tête…

 

Transformons la détresse en prière, les coups dans la gueule en cérémonie du sacre.

Qui va nous en empêcher?

Quel roi quel capitaine quel soldat quel voleur?

Qui s'en offusquerait?

 

[prière]…l'arche de l'alliance navigue éternellement…

 

Je me blottis en ce sein de bois cloué

car je suis un lieu extravagant

un lieu de trop dans l'ordre du monde

un monstre géographique.

Je fonde où je suis un pays d'absurdité

Et je m'y enracine, je m'y ancre,

Jusqu'au jour où les anges perdront patience et viendront m'expulser.

C'est alors que tu devras t'occuper de moi. 

 

[prière]…l'ouvrier mérite sa nourriture…

 

J'honore le travail, et ce prie-dieu est du travail.

Un humain l'a construit, scié le bois, raboté, assemblé, collé, cloué, ajusté le tissu qu'un autre humain a taillé.

Je m'immole sur l'autel du travail.

Même ici, même dans ta maison.

 

[prière]… aucun  idolâtre n'a d'héritage dans le royaume

 

Je n'ai jamais vu personne, ni ange, ni divinité.

J'ai dû toujours rendre hommage aux objets, vénérer les artefacts.

Y puiser ma vie.

Compte:

les icônes les chandelles l'autel et ses instruments

autrefois la craie, le tableau noir, l'encrier, le cahier, le livre.

et les fusils, les casques, les galons, les mitraillettes.

et plus tard le bureau le papier carbone les bordereaux les classeurs

et tous les ornements du monde, faits du travail des hommes.

et quelques corps à vrai dire.

 

[prière]…ta main occasion de péché…coupe-la

 

Et je fabrique, et je fabrique et je fabrique encore

Je fabrique pour rien.

Ce lieu du culte, que serait-il si je le ne construisais pas, par ma présence, par mon attitude, par mes propos?

Je m'abaisse et les dieux naissent

Je me prosterne et les anges s'envolent

Je prie les mains jointes et les diables s'agitent.

Je suis une manufacture d'âmes et encore d'autres êtres.

Et je ne serai jamais payé.

 

[prière]…un signe grandiose…une femme…enceinte…crie dans les douleurs… et le travail de l'enfantement…

 

Que ne fait-on pas avec une sorte de chaise!

Voici encore un être qui supporte passivement mon poids terrestre

Je ne m'humilie pas en me mettant à genoux sur ce prie-dieu.

C'est un rite sexuel, une copulation mystique, une possession charnelle exercée en effigie.

C'est tout ce qui me reste pour pouvoir renaître, féconder le destin,  m'engendrer.

Quatre morceaux de bois,

une pure fleur de cercueil.

 

[prière]… Ce qui est né de la chair est chair, ce qui est né de l'Esprit est esprit.

 

Comme une femme qui me subit sans m'aimer,

tu maltraites mon corps de chair

celui que je ne veux pas

celui dont le destin n'a pas voulu.

 

[prière]…la circoncision de l'esprit…

 

Je me suis abstenu d'être entièrement et pleinement

On m'y a beaucoup aidé

on a toujours trouvé la faille et le manque.

manque de beauté de caractère de compétence d'argent de force

tous ceux toutes celles qui ne m'ont pas aimé m'ont peu à peu façonné sans masque et sans tricherie.

 

[prière]…et tu aimeras le prochain comme toi-même

 

L'amour achève l'autre.

Et si l'autre est mauvais, il représente le poison du suicide.

Seigneur.

Toi seul tu peux aimer

Toi seul tu peux me consommer m'achever et en mourir.

Nous finirons ensemble.

 

(grand signe de croix. rideau).

 

12/12/2004

 

 

mardi, avril 5 2011

L'issue

L'issue

Ambiance de stade. Starting block et ébauche de piste. Musique.

L'homme champion, au physique neutre et moyen se livre aux mouvements classiques d'échauffement

 

 

scène 1

 

échauffement – sautille sur place – salue un public en délire – hymne vraisemblablement national – haut-parleur nasillard et saturé:"La dernière épreuve de l'homme champion, champion éternel et absolu de la course à pied. Vainqueur de tous les vainqueurs! Ce qu'il va vaincre aujourd'hui, ce n'est pas un adversaire,  c'est lui-même, c'est son propre record qu'il veut battre. Il court seul. Voici le départ du grand marathon en solitaire. La patrie lui dit merci"

l'homme champion lève les bras; signe de victoire. simule un départ. reprend l'échauffement.

solennel:

ce ne sont plus des pas

les os du talon qui frappent le sol

ce sont des dieux qui engendrent les héros et leur terre sacrée.

haut parleur :" l'homme champion est seul. l'homme champion va partir"

silence

face au public; regarde au loin.

"Nous voici. Une fois de plus moi et la piste. Combien de fois foulée.  Toujours aussi sauvage."

se met en place pour partir. Tir

Simule la course, à faible allure. Court face au public jusqu'à la scène 4.  Parle comme en confidence, pour lui-même.

coup de feu comme l'autre, le bon, dans sa vieille tempe, l'os de la tempe, la peau parcheminée, les cheveux grisonnants

même pas un coup de feu

même pas le bruit du coup

quelques centièmes de seconde juste l'écaille noire, le premier bord du tir et déjà rien, rien du tout, du temps, l'éternité noire, tomber, manger la terre, j'ai un appétit de dieu.

 

au dessus de sa tête surgit un ciel bleu éclatant orné de quelques cumulus très bas. regarde vers le ciel.

"toutes les traversées sont la traversée du ciel. je suis loin..

Il n'y a plus que le ciel et moi. Rien d'autre. "

plus personne.  c'est fini. plus d'interférence plus d'intervention plus de crime plus de sanction.

j'assume l'autorité entière entre mes grandes parois, respirer, grandes parois de souffle inviolables.

hors de la course il n'y a pas d'homme libre.

 

"ceux qui ne sont pas dans la course, je les éveille. Ils se tordent le cou pour me suivre du regard. Ils retiennent leur souffle. ils portent l'histoire sur leurs épaules."

Il ne reste ici que l'ombre des seigneurs. Ils se dressent ailleurs, entre la vie et la mort. Mes muscles leur servent de piédestal. Je les franchis comme l'ombre des poteaux.

scène deux:

 

regarde en arrière par-dessus l'épaule.

on entend le bruit des foulées et son halètement,  très amplifiés.

C'est la seule matrice le seul pays natal perdu, perdu à chaque fraction de seconde.

quand j'aurai perdu le monde derrière mes foulées je me dresserai debout sur le sol sauvegardé, don de la terre, debout de plein droit, véritable habitant de la terre.

 

Un corbeau vole quelques instants devant lui et disparaît.

geste de rejet de la main, très violent

"va!"

courir ici dans l'unique délai que nul ne veut raccourcir, un vide pour survivre, écart entre la chair et la mort, et je le raccourcis en courant, comme nous tous.

 

oh femme, oh isabelle, c'est bien ton nom, isabelle? tu n'es pas ici, tu n'es nulle part, j'accoste au vide, je me heurte au vide. j'ai mal. il faut en finir.

Vite le deuxième coup de feu, dans mes tripes

le deuxième départ dans les os, il faut que ça démarre et que ça coure.

Il faut produire le nouvel homme je le veux.

 

regard tourné vers le ciel

"la vie, maman, tu m'as donné la vie et je me tue, je m'immole, je m'annule. le peuple applaudira et toi tu n'en sauras rien.

Trop peu de temps pour engendrer la course qui me porte

Vite produire ici une sorte de mère faite de caillasses et de poussières

 

apparition du supporter, rapidement distancé; l'asperge d'eau, lui tend une bouteille qu'il rejette.

Punition du crime d'immobilité

je me fouette je m'immole je me sacre je me hisse,

vers la douleur, vers le vrai départ, vers le vrai starting-block.

après, exister.

 

haut-parleur: borborygme incompréhensible, puis plus nettement sur fond de crachotements et de sifflements:

"épreuve redoutable… titre en jeu…carrière en jeu… honneur de la patrie en jeu… heures sombres…espoir."

Bourreau de mon ombre

sacrificateur de mon poids

gabelou de mon sang.

toute dette se paye.

 

Un gloire à travers une percée des nuages tombe sur lui et l'illumine

Transformer la terre, transformer la poussière du sol en trône et en autel, miraculer la chute,

cette piste est le monde. rien ne ressemble plus monde que la surface de cette piste où je cours.

 

hymne national

Haut parleur (voix chuchotée)

"on nous annonce l'arrivée imminente de monsieur le président de la république"

Vous n'égalerez  jamais votre grandeur, rois sans royaume,  rois qui ne courent pas

le royaume des hommes est au bout de ma course

ici, poitrine ventre cuisses genoux

contre le vent et c'est le seul chemin.

 

scène trois

 

accélère- corps tendu, poings serrés, légèrement voûté par l'effort

on entend le bruit formidable de ses foulées.

la terre court

je la frappe au ventre, je l'assomme de foulées

il faut aller plus vite!

il faut aller plus vite que la terre.

en avant!

pas encore assez vite!

 

Grand gémissement. se penche d'avantage et se redresse d'un coup.

"la terre ne bouge pas!"

Bientôt la chute. Le chemin est tout tracé.

La terre mange mes forces, absorbe mes os, boit ma sueur, intoxiquée de moi, intoxiquée à mort de moi.

 

"père pressé, père hâtif, m'a fait en courant, m'a fait pour courir, je cours, je cours, et ça ne l'apaise pas".

cours encore

force le vide

violente le manque

viole le néant

n'attends pas la fin c'est inutile.

 

musique douce (berceuse)

haut parleur voix grave:" il progresse, nul doute qu'il parviendra. c'est notre plus cher espoir."

dépasser. courir avec les jambes, avec le ventre, avec le sang, avec le souffle, avec la vie.

avec la vie s'il le faut.

 

on hisse un grand drapeau au fond, battu par le vent.

musique patriotique dans le haut parleur; son saturé

voix grave, tonitruante:

" nous surmonterons l'épreuve, l'homme champion nous y aidera."

instituer le pays. je creuse une seule frontière

trace de mes foulées frontière toujours franchie et toujours inviolable.

frontière hors de portée pour toutes le polices

franchiret habiter.

c'est pareil.

 

crépitement de tirs peut-être de kalachnikov. le drapeau est rapidement amené.

silence subit.

eux, tous, transformés en spectres

réduits à l'impuissance,

incapables de m'asservir.

je suis hors de portée.

 

haut parleur:"ce n'est rien, c'est une fausse alerte, un incident sans conséquence, gardez le calme,  restez à vos places."

avec cette même force je peux tuer les rois et les tyrans, les capitaines et les chefs

les plus grands les plus impitoyables.

tous les usurpateurs, monsieur le président, tous les usurpateurs.

Courons plus vite, précipitons les événements.

accélérons le cours du temps.

je sais faire ça.

je sais faire ça.

 

 haut parleur, ton de journaliste sportif

"il disparaît dans le tournant, il n'est plus visible, il va réapparaître."

Je nettoie le terrain, je purifie le sol,

je donne un sens aux poussières aux cendres à ce qui est passé

ce qui est passé et qui attend le fondateur.

scène quatre

 

se cache la figure dans les mains,

"je suis dans l'ombre, je suis dans l'ombre, je suis dans le déblai noir de l'ombre"

creuser. la lumière me blesse. tout est trop clair.

sabots de porc groin de porc il faut creuser

grogner et arriver.

 

haut parleur: "le revoilà! nous l'apercevons, nous le voyons, il s'approche, il franchit la courbe, 728 mètres, 2 centimètres et 18 millimètres! et ce n'est pas fini!"

terre avide de nombres de dates et de célébrations.

terre comme un livre.

plein de lacunes mais sans ratures.

ce qui est, est.

 

une affiche publicitaire descend des cintres. femme nue et légende: isabelle pour toujours; achetez ça.

cours un bref instant à reculons, tourné vers l'affiche

" je te féconderai comme je cours, isabelle, ici, isabelle aussi étendue que la terre"

poids. corps sous le corps. propos de dévoration et d'engloutissement.

franchir le poids, acquérir du temps.

partir mort, arriver vivant.

autant que faire se peut.

 

sautille lentement sur place, les yeux toujours rivés sur l'affiche

dans ma tête je recule. ma chair recule vers l'origine de la chair.

chaque pas m'arrache. je détruis le départ.

c'est  le prix à payer!

 

changement à vue de l'affiche publicitaire

champ de ruines

légende: Acheter Reconstruire

va, courage, ingénieur du déclin, architecte de la chute, ouvrier de l'épuisement.

purificateur de la bête, constructeur de l'arrivée. Cours, parce qu'ils l'ont dit.

 

soleil violent. grande lumière crue.

haut parleur (reporter): "nous le voyons mal, il court dans la lumière, il nous éblouit. attendons son retour dans l'ombre."

déroute triomphale. créer le désert. colonie pénitentiaire sans humains, moi, condamné sans juges, spolié de prison, relégué dans ça, piste, stade, ce qu'ils voient.

 

sa main posée sur sa propre tête:

 "bénis-moi mon père je le mérite"

j'ai le souffle plein de dieux, les grands dragons du monde nichent dans ma poitrine et mangent.

géants égarés contents de ce repère.

 

subitement, sans aucun personnage visible, mitraillage photographique, éclair de flashes, et en anglais " this side please"

Je vous contente, foules, roi, président, sponsor, pourvoyeurs de vie, à condition de courir.

Vous n'êtes, Messieurs, que quand je le veux.

vous naissez avec mon départ, mon élan, mon arraché.

dans l'urgence et dans la douleur.

J'ai consigne de vous fuir et d'exister.

scène cinq

 

( court vers la gauche, jusqu'à la scène 8 )

enlève son maillot qu'il fait tournoyer au-dessus de la tête. se passe la main sur la poitrine

ici au moins devenir moi.

identique à ma carcasse

m'imposer à vous, chair contre chair, bête contre bête sans autre forme de procès.

au lieu de ça voici la route où je me perds.

la route où je perds mon corps.

pour devenir le grand corps glorieux qu'ils convoitent.

 

remet soigneusement son maillot, défait les plis, se recoiffe du bout des doigts.

grande lumière rouge au ciel, comme une aube ou un crépuscule.

voilà donc les humains

je les vois de loin au loin, mais creux, mais vides, sans rien

cavité vulvaire en guise d'horizon.

vas-y l'homme

cours encore, vers ça, vers la pénétration.

 

haut-parleur, ton confidentiel: "pas encore…pas encore…pas encore"

"ils ne crient pas. silence étrange. silence hostile. qu'est-ce que j'ai encore fait?"

ils me regardent. des humains regardent un humain, et nous nous séparons en deux.

naissance du jugement, on me mesure.

naissance de l'homme champion qui remplace les humains.

se sera moi, tant que je cours. à la fin je refermerai la boucle de l'innocence. Je serai avec eux. mais il faut courir.

 

"créer la bête. fabrique impitoyable. dressage. pesage. frottage. malaxage. confiance. endurance. espérance. motivation. mortification. "

Voilà à présent que mes muscles me jugent et m'exaltent.

dépasser les humains c'est un jeu d'enfant,

seul avec mes muscles bonnes bêtes

mulets du dépassement.

je sais

le verdict final est connu, la décomposition sera ma seule différence.

et encore.

si on prête attention, je sens déjà.

 

les deux mains serrées posées verticalement l'une sur l'autre, devant sa braguette, comme se saisissant d'un énorme phallus

"en attendant je suis là"

Royal et unique, père sans mère de tous les peuples.

je célèbre le rite de la procréation

je sors de moi, énorme et consacré.

 

haut parleur:"l'effort est surhumain. Pas même un mort ne ferait ce qu'il fait."

On me vénère, on m'abandonne, on me rejette loin de chez eux, au cœur du troupeau charitable. Seul avec ça. Corps mortifié.

Je n'ai plus commerce qu'avec la destruction.

 

nuage de poussière rouge qui l'occulte. (effet lumineux)

"je surgis du fond d'un nuage de sang!"

Toujours ici. toujours le même endroit. je l'écrase il renaît, je le tue, il est là.

c'est ma condition de héros.

car tout héros assassine la terre.

et nous n'y sommes peut-être plus.

nous avons été trop loin,

nous piétinons le déchet de la terre, la dépouille morte de la terre.

 

la lumière décline. pénombre et ciel gris et vide.

"c'est la fin, ça ne changera plus, c'est ici que tout termine."

éternité sous mes pieds.

éternité à chaque foulée

éternité à chaque coup de talon

c'est ce que l'histoire des hommes aura été.

une seule fois et pour toujours.

 

scène six

 

chant du coq et soleil levant (représentation infantile ou mystique)

j'ai l'air de quoi à me courir après, vers moi,  vers celui qui me devance, moi, qui me tourne le dos

et je cours et je cours vers quel accouplement je cours derrière lui, moi-même, devant moi, triomphal et désiré, vers quel viol

dieu fasse que je ne l'attrape pas.

 

se couvre les oreilles des deux mains

"allez-vous vous taire! allez-vous vous taire un jour? au bout de combien de courses? combien de victoires?"

Y mettre du cœur, du cœur à l'ouvrage, courir avec son cœur, c'est vite dit, c'est vite dit.

ça renâcle et ça résiste. ça se tapit, disparaît, renaît.

à la fin rien.

le royaume de la bête resurgira.

 

haut parleur:" l'homme champion est la démonstration vivante qu'un homme peut courir plus vite que lui-même"

"tricher en quelque sorte.

Si je me dépasse c'est parce que je ralentis, d'une manière ou d'une autre, sans le laisser voir"

Je cherche la loi. je m'épuise à chercher le chemin de la loi.

je m'anéantis comme un homme

c'est ça, chercher la loi, c'est ça retrouver la loi.

je me rachète d'avance.

 

"c'est vous qui courez. plus vite que moi.

je vous retrouve au départ, je vous retrouve à l'arrivée. les mêmes. au même endroit. toujours en train de me juger."

Pas plus loin qu'un pas, et je suis déjà trop loin.

vous ne pouvez plus m'écraser je n'y suis plus.

je n'y suis plus.

il suffit que je ne m'arrête pas.

 

"démence. douleur. esbroufe. à quoi ça ressemble. toute cette agitation pour simplement rejoindre les gens. pour avoir un corps comme les autres corps."

peuples, foules, maîtres!

le preuve est faite je ne peux pas vous atteindre.

je suis, moi, ce qui me sépare de vous

ce qui me sépare des vrais êtres humains.

mon souffle mes muscles mon poids, voilà l'obstacle.

Mais je passerai outre.

je passerai par-dessus.

 

"c'est l'heure de l'ange"

mouvements larges, au ralenti, somnambules. noir. une lumière douce et très blanche l'enveloppe. effet de phosphorescence du corps. les bras soulevés et penchés en arrière imitent deux ailes d'ange.

même les dieux sont perplexes, je devance la créature, je crée le monde au-delà du monde.

un mètre ajouté au monde, et même moins, une poussière, un filet d'ombre

la preuve est faite.

tant que je cours vous n'existez pas. je suis dans un monde au-delà du monde.

 

lumière normale, il se penche vers le sol, les bras arrondis, épaules relevés, allure vaguement bossue

"c'est l'heure du crapaud. l'heure du scarabée, l'heure du serpent. c'est l'heure de manger la terre, pain bien pétri."

le but,  l'arrivée, tout ça est sur la peau, sur ce caillou écrasé, le but est ici, sur cette ombre du poteau, la naissance du but sous ma foulée, apparue, disparue, apparue, disparue, pourvu que le dernier pas tombe juste.

 

presque à l'arrêt, trépigne sur place. nuage de poussière. ahan violent. râle libératoire.

je creuse comme le buffle des légendes, je cherche mon pays de poussière.

la terre devra céder je le sens.

 

scène sept

 

bras pendants, épaules rentrées, dos voûté. attitude quelque peu simiesque.

haut-parleur: "il ne peut plus. c'est navrant"

tréfonds du monde, terre qui s'ouvre, gouffre du monde sous mes pieds

je t'aime, je le prouve,

je te rends culte

abandonne-toi, cède à ma supplication, ouvre-toi à mon désir.

 

accélère terriblement l'allure. lumière rouge-sang sur lui. gémissement d'effort.

je suis le phallus du temps, et dieu sait s'il bande ici, le temps, à en faire mal, et vers quoi bande-t-il, mon frère  le temps qui s'accouple au temps par mon entremise.

 

la course se fige en un violent sautillement sur place. presque un tremblement.

Et la croûte de la terre transformée en tribunal, je suis pesé et mesuré et perdu. coincé entre deux barrières.

incarcéré dans les deux bords de la terre.

 

"je suis ici. loin de tout. j'ai accepté l'expulsion"

je suis le bras armé de notre droit à la terre, je sévis de plein droit contre les exigences du désert,

je soumets et j'occupe, je foule, je piétine, je pétris un monde nouveau.

pour moi, pour vous, pour tous.

 

on entend des clameurs de foule, hurlements agressifs inintelligibles.

foule des hommes je suis à toi

du sommet des os jusqu'au sol que je foule.

regarde-moi je ne suis rien en dehors de ton regard.

juge-moi

je ne suis rien en dehors de ton verdict

je suis ta chose, je t'appartiens, tu me fondes comme la terre.

 

haut-parleur: nous l'avons encore perdu de vue. espérons qu'il profite pour rattraper son retard.

entre deux foulées exactement entre deux foulées je ne suis rien pour vous.

même dieu cligne des yeux quand je passe d'un pas à l'autre.

j'existe dans l'écart.

C'est ici qu'un jour j'établirai mon royaume.

 

haut-parleur: toujours pas sorti du virage. toujours pas réapparu. trop long. mauvais augure pour l'homme champion.

toujours la même foulée. écraser toujours le même lieu. taper sur le même clou. soulever toujours la même poussière. se baigner dans le flot de la même sueur,

jusqu'à la nausée rédemptrice.

ce sera l'heure de passer outre

 

haut parleur: introduction musicale. carillon d'aéroport. ton d'annonce. "premier tour. douze minutes trente secondes cinq dixièmes. temps dépassé"

le recul m'écrase, le retard me brûle, un bout de terre comme le désert, un gué mortel

je ne traverse pas.

je reste en deçà et je règne en maître inexpugnable.

scène huit

 

bras tendus en avant,  à l'horizontale.

"j'ai oublié. pourquoi courir ainsi? pourquoi courir tellement?"

je ne te rattrape pas, et pourtant tu es moi, tu es moi avec une foulée en plus.

tu me devances de très peu. je veux te rejoindre m'unir à toi faire un seul avec toi.

tu sais combien ça manque à mon histoire. cède et consens, laisse-moi te rattraper.

 

tout en courant, on le voit reculer, perdre du terrain, en soupirant et en gémissant. disparaît dans les coulisses.

le sol nous aime. l'amour du lieu transforme nos pas en chute.

mêmes les pas les plus énergiques, les plus altiers, les plus violents.

mes prochains finiront bien par entendre le choc de mon corps contre leur sol.

et voir le bond de mon corps qui les implore.

 

trois fois le saut de l'ange. rattrape la distance perdue.

j'épuise le fouet, le déçois l'échafaud, j'accable le bourre          au

gare à moi si je m'arrête avant l'absolution.

 

voix off virile, sèche, autoritaire: contrôle ton souffle! maîtrise le rythme! frappe bien le sol! épaules décontractées!

le corps la terre voici les juges de ce que nous sommes et de ce que nous ne sommes pas.

la performance est le chiffre de la bête.

Je crée la loi.

 

tourne la tête en arrière par-dessus l'épaule, pointe du doigt derrière lui, sans cesser de courir.

juste avant le coup de feu, juste avant le départ je n'étais que l'un de vous, gratuitement, sans prix à payer. qu'est-ce qui m'est arrivé?

 

"pour être roi soyez seuls

et on vous retrouvera."

le grand reflux! l'interdiction de pénétrer dans mon royaume, le grand cercle des fauves qui attendent

et moi seul moi seul dans ce monde, animal royal enfin advenu.

Et d'un seul coup je me suis anéanti pour recouvrer l'humanité.

et plus tard vous me verrez, parmi vous comme au début.

 

"si vous me regardiez de haut en bas, de haut, de trop haut, vous auriez vu tout ce que je suis"

tant de choses qui courent avec moi. toutes les courses toutes les peines toutes les hontes toutes les craintes.

je cours devant une légion de démons

je me démène comme un troupeau de porcs démoniaques ver l'abîme miséricordieux où nous nous rassemblons de nouveau,.

de nouveau purifiés

 

surgit le supporter, rapidement distancé. porteur d'une cuvette d'eau, l'asperge comme pour un baptême.

ici le centre du monde, le nombril du monde humain ici sous mes pieds ailés

vivant et naissant

comme s'il n'y avait pas eu de monde avant moi.

 

scène neuf

 

( court vers le fond, se tourne en en arrière pour parler, parle par dessus l'épaule. Jusqu'à la scène 12 )

la même voix résolue, sèche, virile (certainement l'entraîneur)"non, ça ne va pas, tache de courir un peu,  ne traîne plus, reprends-toi"

je suis mon seul juge tant que ça dure

je juge mon corps avec mon corps et je punis moi même la rébellion de mon corps, les hésitations, les réticences.

je m'écrase je me célèbre, saint de chair, au-dessus des justes, au-delà du peuple de chair.

 

haut-parleur: " 10ème kilomètre. 18 minutes 32 secondes 14 dixièmes"

cette terre close! corral de bête tarifée, dépecée, débitée entre marchands! saisi par les yeux, naseaux percés, mâchoire blessée d'un croc, bête attachée pour l'amusement des enfants, harponnée, criblée de dards,

je suis la trahison de la terre

je suis le mensonge qui trahit la terre.

 

haut parleur: "nous interrompons nos émissions pour annoncer l'entrée du président dans la tribune présidentielle. "

Me voici, moi, battement de cœur de la Nation,  du meilleur de la Nation, la richesse, le pouvoir, l'espérance!

Je magnifie notre force, de peu de choses, un peut de terre, un peu de chair.

 

haut parleur: "monsieur le président applaudit".

hymne apparemment national

Le palais des Grands se pétrit sous mes foulées, brique à brique, cimenté de la sueur de mon corps.

Voilà ce qu'ils sont, voilà la grandeur du monde.

 

bruit croissant de battement de coeur, devenant peu à peu assourdissant.

le monde court debout dans mon corps et si je m'arrête il s'écroule.

Je suis le géant atlas

je porte le monde.

 

battement de coeur de plus en plus faible. un moment de silence complet.

habiter c'est chuter

bien, mal, n'importe.

j'ai bien chuté et j'ai mal chuté.

et je suis prêt à recommencer.

 

"non, ne revenez pas, chers disparus, même les femmes, père, mère et isabelle"

j'aime l'animal qui court, la bête de la course cousue dans mon corps, plongée au fond de mon corps dans la secousse d'un coït démesuré.

ainsi produis-je le fils sublime

à chaque centième de seconde.

 

"mais vous revenez, chers disparus, même les femmes, je sens la terrible approche."

bientôt l'épuisement bientôt la vérité.

bientôt la destruction du corps et du temps.

bientôt l'apparition de ce reste de monde que nous sommes

 

scène dix

 

halètement qui se transforme en râle aigu, comme un gémissement violent.

fatigue, peine de mort triomphale, exécution déguisée

estrapade noble, écartèlement prestigieux!

ah! combien d'hommes morts n'ai-je été!

continuer.

 

haut parleur: " l'homme champion se ressaisi. il gagne du terrain. tout n'est pas perdu."

vers le verdict, vers le verdict, au plus vite, vers la sentence prononcée depuis l'aube du temps. courir, aller vers ça.

 

"je ne vous vois pas, millions d'hommes. je ne vous voit pas, comme tout un chacun..

c'est la loi qui le veut".

voici venu le jour de toutes les absences

les absences mineures, les absences majeures, les absences immondes, les absences sublimes.

aujourd'hui c'est la fête de l'absence.

 

vous, vous pensez me voir. vous ne voyez que ma dépouille.

je rassemble toutes les intersections. tout converge.

triomphe et mort.

douleur et gloire

honte et fierté

je suis le rassemblement des forces,

les plus grandes, les plus définitives.

 

"oublié, peu- être oublié

je cours si ça se trouve depuis que j'existe.

et personne n'en sait rien."

dépouillement de rat, nudité de larve, pauvreté de cafard

de bons ingrédients pour composer notre figure vraie, notre image véritable.

encore un effort.

 

"mes déchets me poursuivent je les sens dans mon dos, air remué, odeur, sueur, ombre, empreintes et toutes les autres pourritures à venir."

ce qui compte dans la course c'est cet espace qui reste en arrière, avec cet homme qui reste en arrière. c'est on ne peut plus facile.

il suffit de courir.

 

"c'est juste devant moi que vous manquez cruellement. je n'ai rien j'ai la terre".

terre à manger

terre à ensemencer

terre à pénétrer.

bête de la terre à féconder

je prépare votre vraie naissance.

 

presque dans un cri:

"j'ai la terre! j'ai la terre vide!".

rien. personne. l'amour est sans futur. On ne projette pas d'aimer. je cours vers la séparation je cours vers l'indifférence.

je serai inexpugnable.

 

scène onze

 

marche militaire, guerrière.

haut parleur: "l'homme champion se surpasse. le regard de la patrie est braqué sur lui."

regardez mon pas militaire,  mon pas de conquérant;

je suis à moi tout seul comme une horde barbare

j'ai les jambes de touts les envahisseurs du monde.

 

"Ceci n'est pas un sol, c'est un chemin de braises. je dois passer."

jamais la loi ne fut aussi puissante, elle règne sur chacun de ces infimes cailloux que je remue, sur chaque poussière que mes pas soulèvent.

prions la loi.

amen.

 

car le pouvoir est vorace

le pouvoir aime la chair

ma chair de champion ajoute du piquant à la fadeur de l'aliment humain.

Que l'on m'achève, que l'on me ravage, que l'on me mortifie,  ma course demeure l'habitacle des maîtres du monde.

enfermés dans ma course comme des rois sur leurs chaises percées.

si je meurs ils sont dedans.

je ne cours pas pour rien.

 

je les devine sans les voir, mon peuple, mon public. rivés sur les gradins, frappés d'impuissance et de paralysie. je ne peux rien pour eux. à peine puis-je me sauver moi-même.

grand, je reçois la grandeur de la grandeur.

comment se fait-il que je sois toujours aussi vide, que je ne parvienne pas à faire le plein de ma propre grandeur? J'exhausse peu de chose, peu de gens, femme, enfants, amis, mais pas les autres, pas les autres! pardonnez-moi.

 

"on est si  peu de chose! si peu de poussière! si peu d'empreintes!"

à petits pas

qu'à chaque fois s'annulent

j'écrase la vermine morte sur le corps du géant

je me laisse ressusciter.

la terre sert à tout.

 

coup de tonnerre, éclair violent. Bruit de vent.

l'homme champion parle en levant les bras au ciel.

moi aussi je foule le raisin des origines

moi aussi je pétris l'homme avec la glaise du sol

et j'y insuffle aussi un souffle de vie.

je répare.

j'instaure.

 

ciel terriblement bleu, gazouillis d'oiseaux.

et si ça m'aimait?

ça me touille ça me tripote ça court dans moi,

le coeur qui bat les tripes qui se tordent, les os qui se raidissent, ça court.

ça court à reculons, ça m'aime certainement, ça me montre la voie.

reculer c'est renaître.

 

haut parleur: "vingt quatre minutes deux secondes un dixième. Il parvient! il nous émeut! il nous bouleverse! il nous magnifie! "

encore quelques minutes et l'humain rejoindra l'humain.

j'use l'intervalle, j'épuise l'écart, j'écrase la différence.

scène 12

 

( court vers la droite jusqu'à la scène  16)

"accordez-moi quelques secondes, un peu de temps, du temps à moi. Une écaille de temps, un souffle de temps, une poussière de temps."

je n'en peux plus. la main du destin s'appesantit sur moi.

le grand juge veux que je poursuive, je suis créé pour ça.

l'intérêt de l'espèce prime sur celui de l'individu.

pas l'espèce des gens qui courent, pas l'espèce des gens qui parviennent, mais l'espèce des gens qui gagnent.

Gagner. Ne serait-ce que d'un centième de seconde,  et je ne suis plus le même homme.

 

derrière lui, le rattrapant et se laissant distancer presque aussitôt, personnage en training, chronomètre en sautoir, qu'il observe et manipule frénétiquement avant de disparaître

( en même temps) je m'amenuise pas à pas. je vous quitte je vous tourne le dos.

j'anticipe bien sur la putréfaction.

 je suis insaisissable, intouchable

finir c'est ça.

 

haut parleur: bribes de l'hymne national, avec des ratés et effet larsen

c'est ici la terre qui ne m'appartient pas.

cette piste est un fragment du monde des maîtres, une enclave dans leur territoire.

j'ai le droit d'y passer en faisant allégeance à ce qu'ils sont.

courir et triompher pour leur ressembler un peu

 

le rythme de l'hymne national ralentit, devient grave, majestueux et funèbre

"ralentir! ralentir! c'est mieux comme ça."; ralentit.

ce pas cette secousse est la marche pour l'enterrement du roi.

je le surpasse. si je ne m'arrête pas il est sans pouvoir.

vers quoi je cours sinon vers l'arrêt et vers la servitude,

l'hommage est perpétuel.

 

se meut de plus en plus lentement, jusqu'à l'immobilité

héros sans rien faire, je ne fais qu'être là.

comme tout le monde en train de passer de vie à trépas de décomposition à renaissance.

je ne suis pas un héros je suis la matrice vide où ça peut naître.

 

foule et piétine le sol, sur place, sans mimer le déplacement.

et si un seul d'entre nous cessait de le pétrir, le monde disparaîtrait.

mais il ne nous dit pas merci.

 

solo de violon romantique, langoureux, mélancolique,

l'homme champion chantonne la même mélodie en nasillant

amour

amour de qui

muscle par muscle je suis asservi à une sorte de tyrannie.

ne pas tomber ça me sert de joie.

je n'ai rien de plus à vous donner.

et combien y en a-t-il qui font comme moi?

 

obscurcissement important et rapide

si on savait demeurer larves de l'ombre aucun de nous ne mourrait.

mais courir est le propre de l'homme

mourir est le propre de l'homme.

courons donc.

scène treize

 

"et le président me dira je suis certes votre roi, mais vous êtes, vous,  le roi de la course, le roi de toutes les courses, le roi de toutes les pistes. soyez une sorte de dieu du stade."

Roi de quoi

je règne sur le temps.

je règle sur les secondes je règne sur les centièmes de seconde et sur tout ce qu'il y a dedans.

quel est le roi qui règne sur un aussi infini royaume.

 

"et le président me dira encore vous les aurez, les décorations, les médailles, les honneurs, je vous donnerai tout en échange d'une victoire définitive."

par conséquent par conséquent le futur n'avait pas commencé.

voici son corps, mon corps, au-delà de l'humain, du côté de la mort.

c'est ce que j'ai.

le corps sublime sent la sueur et la douleur.

 

"mais bouge donc, bouge un peu, terre maudite, avant de m'épuiser."

je pèse sur toi

petite parcelle de terre tu es le monde tout entier depuis le temps que ça dure

que tu sois sol ou fosse, sable ou cendre humaine.

le monde a le centre qu'il peut

je ne l'en prive pas

 

semble perdre du terrain, courir à reculons presque sur place

tout est dans le départ, dans le point zéro de la piste

zéro du temps zéro du corps

et d'une seule foulée voilà la glorification du temps, la glorification du chemin, la glorification du corps

d'une seule saccade de bête et de dieu

une seule foulée qui disparaît

 

court en reculant vers les coulisses

tu veux faire fuir la mort ? cours-lui dessus.

ainsi fait-on aux fauves.

qu'on le veuille ou pas on le fait.

nous courrons vers la mort et nous n'y arrivons pas.

quoi qu'on dise.

 

reprend la progression normale de la course;

 "voilà, voilà, j'arrive!"

je me désire je cours. je cours vers mon souffle vers ma chair et vers mes os.

je cours vers ma peau

pas à pas je me refais

pas à pas peu à peu je deviens un humain comme les humains humains pour de bon.

 

un ange blanc, lumineux, portant une épée flamboyante traverse la scène en volant (personne ou marionnette) froufroutement de soie ou de foudre.

je cours, ils courent

je m'arrête, il s'arrêtent et ils s'abattent sur moi comme des démons affamés

il m'écrasent sous leur poids

sereins et figés sur place comme des pères implacables.

 

"et puis merde, allez au diable, j'ai suffisamment d'anges en moi, plus justiciers les uns que les autres"

( l'ange s'éclipse )

se mesurer, se mesurer, je me mesure, comme chaque humain doit se mesurer.

je soutiens la loi.

ce que je peux faire, tout le monde doit le faire.

j'accable, comme le destin

tout ce qui existe se mesure, en bien ou en mal.

scène quatorze

 

"meurs si tu veux, pourvu que tu arrives".

Et si je crève ici j'aurai couru à reculons vers le royaume des immortels.

 

haut parleur, en chantant (comme un finale d'air d'opéra):" acclamons… le… héroooos!"

bientôt je serai ce que je ne suis pas et ils m'acclameront.

j'approche,

chair contre chair, peau contre peau

mon renom me supplicie

souffrez que je me coupe les jambes

pour être l'un de vous, parmi vous.

 

haut parleur (commentateur sportif)" une fois de plus il disparaît dans le grand virage; nous ne le voyons plus!"

pays lointain présent déserté. je cours pour devenir un très vieux souvenir,  banal et inoubliable.

dans ce passé lointain que nous habiterons.

 

haut parleur:" il se dissimule dans le grand tournant où les coureurs disparaissent. "

ce n'est pas possible que cette épopée s'abolisse.

tout est recueilli quelque part, tout se rassemble, tout s'additionne.

rien ne s'effacera

même pas mes foulées

elles s'entassent une à une

escalier céleste

je grimpe.

haut parleur "nous ne le voyons toujours pas"

"vite, vite, apparaître, retourner à la piste, pénétrer dans la ligne droite!".

fuir c'est le prix à payer

fuir le monde et ses pompes

fuir l'amour du monde

parvenir à soi, sans rien,

et peut-être que je ne cours pas vraiment, j'épouse mon absence qui me fuit et me devance

depuis le premier départ.

 

haut parleur:" le voilà! le voilà enfin! on respire! ouf!"

trop d'âme trop d'esprit trop de souffle,

devenir chair pour de bon,  au sommet le plus extrême de la nature charnelle

s'épuiser jusqu'à la glaise

bâtir la maison de l'âme.

 

de nouveau mitraillage éblouissant par des flashes photographiques

mais moi je suis toujours pareil, ici comme un peu plus loin

pareil où je suis pareil où je parviens, laissez-moi arrêter

vos règlements sont inutiles, les consignes, les interdits, les recommandations, les protocoles,

ne servent qu'à satisfaire votre coupable jouissance.

 

haut parler: et voici venue l'épreuve de vérité! dernier tournant, dernière ligne droite! dernière course de l'homme champion! c'est ici que tout se joue! le destin mesure trois kilomètres.

jury, public, supporters, sponsors, mes muscles transforment le monde en tribunal.

hommes vous-mêmes, vous êtes au-dessus de l'homme,

grâce à moi, thaumaturge de complaisance.

comme vous tous.

scène 15

 

haut parleur:" attendons la fin de la course, et pas avant. nous commenterons alors les derniers épisodes  du désastre qui frappe la nation."

de proche en proche à partir du centre vif

les cercles des humains se déploient et s'organisent

un peu plus et je foule mon ombre

c'est le seul pas qui manque

 

haut parleur:" afin de ne pas troubler le déroulement de la course nous tairons tout ce qui concerne les récents attentats et la mort annoncée du président."

le Maître doit mourir pour justifier son emprise.

pas de mort pas de naissance

c'est la ruse qui le fait naître ici bas

l'inconvénient c'est la durée de sa vie

comme une course inutile entre le début et l'arrivée

il faut imiter le maître

il faut mourir ici bas

toutes ces choses du moins auront été

 

bondit et saute sur place de plus en plus haut (danses berbères, rituel peul de fiançailles)

je n'avance plus, je monte, je m'élève, ce n'est plus une course c'est une ascension.

j'abolis la surface, je tue l'horizontalité.

comme des herbes je remonte

par bonds de muscles obtus

je rejoins ma hauteur

 

reprend la course, dos voûté, presque accroupi, perclus, haletant, gémissant.

mon poids me retient au bord.

juste au bord

je ne passe pas.

une seule fois avant la fin

passer

aller au-delà

 

quelques pas à quatre pattes

écrase le serpent!

féconde le lieu!

engendre-toi comme tu dois être, sans mort

déjà dans l'au delà, semblable à ton image

ou tout comme.

 

crie, couché sur le ventre, en redressant la tête.

vaincre, franchir mon poids franchir mon ombre.

elle apparaît, tourne, disparaît,

elle me pourchasse, elle m'encercle, elle me sollicite.

passer au-delà, entrer dans la disparition

ma peau interrompt l'élan

je suis au bord

pas plus loin que le bord.

 

se dresse d'un bond, fait un grand signe de victoire, les deux bras levés.

se mesurer, être mesuré, être la mesure.

servir, seconder les grands arpenteurs qui façonnent la terre

tenir debout comme un repère

 

se tourne à moitié, montrant le poing fermé à l'espace qui le précède, comme en une imprécation.

je dépeuple

j'accomplis le vœu des gestionnaires, administrateurs, organisateurs.

derrière ma course je lâche un désert

propre, vide, soumis.

 

scène seize

 

haut parleur:" en cette heure de deuil national, l'homme champion nous éveille, nous transporte, nous rend meilleurs, nous ramène vers l'avenir et vers la vie!"

leurs dos courbés les dieux me portent.

ce n'est pas ma force, c'est la loi.

je la chevauche!

ils me portent où ils veulent

comme des bêtes ils cherchent un coin secret pour mourir.

nous courons.

nous courons vers la fin.

 

coucher de soleil accéléré. très rouge.

Toute la terre sous l'œil de Dieu sans différence ni discrimination.

Sous l'œil de Dieu tous les lieux sont l'arrivée

Si et seulement si je m'écroule et me permets de vivre

si je me permets de vivre où je suis.

 

lumière affaiblie, envol d'oiseaux noirs (la lumière continuera de s'affaiblir jusqu' à indication contraire)

toutes les choses de la terre courent comme moi

si je m'arrête ça court tout seul

je donne la chiquenaude qui fait se mouvoir l'univers.

ensuite  j'arrête si je veux.

 

haut parleur:" les yeux de la nation sont braqués sur l'homme champion, afin d'oublier les diverses tragédies qui nous accablent."

je trouble l'ordre de l'univers

d'une foulée de bête tard venue

si le monde meurt avec moi

si la terre s'essouffle et s'épuise en même temps que moi

un nouvel ordre règnera.

encore un effort.

 

haut parleur, voix faible, infantile, plaintive: "son insuccès ne ferait qu'ajouter à notre grande détresse"

il est inutile de mordre la poussière

il est inutile d'user la terre

user les membres suffit, user le corps suffit,

je suis le lieu de la chute inévitable.

La chute est dans ma chair.

 

des projecteurs remplacent la lumière du jour déclinant.

haut parleur: "nous le regarderons jusqu'à la fin, nous voulons voir le miracle."

voilà ce que c'est que d'habiter la terre.

ma peine a une forme de terre

une matière de terre

chaque grain de poussière travaille sur mon corps

et peu à peu l'achève

 

explosion et coups de feu très loin.

haut parleur: "nous annonçons que la direction de la course s'oppose à l'interruption"

les bords du monde sont évidents

édifiés comme une cathédrale plate et géométrique

dessinée par les deux bords de la piste

vers la convergence au loin.

 

haut parleur: "le service d'information et de propagande vient de nous signifier l'interdiction de mentionner tout événement ne se rapportant pas directement à la course qui se déroule actuellement"

rien en dehors du règlement de la course.

ni crier ni savoir ni penser.

accepter le parcours, la traversée des braises, l'ordalie froide

je dois moi passer par là pour exister

pourquoi moi?

pourquoi je dois passer à travers quelque chose?

scène dix-sept

 

( court face au public )

haut parleur: "nous nous devons de signaler le départ précipité de toutes les personnalités occupant la tribune officielle. "

ce qu'ils sont loin, ce qu'ils sont absents!

retirés comme les eaux de la mer rouge,

comme si je désirais passer.

ils se tiennent au bord, à l'écart, survivant par mon entremise

soutenus par mes pas, chacun, un à un.

un pas de plus et les maîtres renaissent

en courant je suis le père des Pères

 

Haut parleur: "Et voici la fin de la merveilleuse tentative."

Ce n'était pas prévu dans le plan de la création du monde.

ce territoire glorieux, je l'ai fait de rien,

de mes muscles de mes membres.

 

se retourne à plusieurs reprises, regarde par-dessus l'épaule, semble effrayé. (se protège du coude)

moi, destrier fougueux,  étalon de la poussière,

voilà que je tremble

voilà que je titube

comme un poulain nouveau né donné aux loups.

 

haut parleur: "en raison des événements tragiques que vous savez, la direction de la course vient d'ordonner l'interruption."

bientôt le tracé final, ligne d'arrivée bien dessinée.

ça manque ici

ça manque partout

c'est pour ça que pas à pas j'en fabrique, j'inscrit partout la dernière frontière

et la confusion du monde réduite à un seul trait sans équivoque.

 

rafale de mitraillette

 

rideau  15/09/2004

mardi, mars 22 2011

Le Germe

Nourrisson emmailloté jusqu'aux aisselles et accroché au mur

tête rasée, face blanchie, lèvres carminées, paupières fardées

lorsqu'il monologue il baisse les paupières.

Une chaise pour l'interlocuteur

une porte sur le côté par où la mère sort pour ouvrir aux visiteurs, et où elle se retire pendant le dialogue.

lumière crue venant de la fenêtre, et qui changera  scène après scène: bleuté, blanc, rouge, gris, noir

 

 

Introduction: ( 20 secondes )

Noir. Bruits d'accouchement , cri perçant de nouveau-né.

 

La scène s'éclaire. Sonnerie. La mère vient ouvrir. Indique le nourrisson et quitte la scène.

 

 

1          le médecin

 

le médecin

je ne reste qu'un moment. je ne fais que passer. les journées sont courtes, horriblement courtes, et le mal progresse inexorablement. les naissances se multiplient.

je viens m'enquérir de ton état de santé

je viens vérifier que mes efforts ont abouti et que je t'ai bien sauvé de la mort.

mais vite. je n'ai plus le temps.

 

le germe

le temps. du temps. nous sommes tous dans le même jour. toi et moi dans la même journée. ton temps et le mien se valent. même pas une journée. beaucoup moins.

le médecin

j'étais là, moi.

j'étais là quand tu as été conçu.

j'étais là quand tu a été tissé dans le ventre de ta mère.

j'ai tout su, j'ai tout vu, j'ai tout compté. Tous tes os tous tes organes tous tes membres.

tu es entier, intact, complet. je le dis. ne me désavoue pas.

je veux que tu vives.

sans déchéance et sans usure .

je n'ai pas d'autre consigne.

 

le germe

 

je serai fort et habile

âpre à la  mort

sans rien devoir.

 

le médecin

nous sommes ta dette.

tu naîtras encore.

tu naîtras chaque jour

même au moment de mourir tu naîtras.

mais tu ne naîtras plus que par moi.

quoi que tu fasses je suis l'artisan de ton être.

jusqu'à la fin, jusqu'à la fin qui nous guette.

 

le germe

 

je m'organiserai.

tu as oublié  mes bras mes mains mon souffle mon cœur ardent.

je chevaucherai la vie

je serai hors de portée

 

le médecin

 

folie, témérité,  insanité!

quelle vie veux-tu vivre, sans règle et sans méthode?

tout ce sang qui pulse toute cette palpitation des chairs, ce souffle et ces battements de cœur illicites, c'est de la fausse monnaie.

tout ça  échappe à ma compétence.

ce qui n'existe pas

dans les règles de l'art.

j'y mettrai bon ordre.

 

le germe

tu ne peux pas.

je suis ma capsule j'en sors si je veux

j'ai une peau je ne crains rien.

 

le médecin

mais je suis dedans.

mes remèdes coulent dans tes veines

toute vie naît de moi et se prolonge par mes œuvres.  tu en es la preuve.

par le biais de mon art j'ai part à la vie de tous les humains

 

le germe

 

et à notre mort également

époux de la mort qui trahit la mort

pour moi

pour ma chair d'humain.

 

le médecin

tu vis, tu le sais, tu vivras encore.

maintenant tu m'échappes

tu me rapetisses.

tu m'amoindris

quand je me hisse au-dessus de toi tu m'as déjà dépassé.

même une petite approche te fait grandir.

ta machine charnelle n'est plus à ma merci.

mais je suis l'auteur du premier branle.

 

le germe

ne t'en prends qu'à toi.

fabrique de vie, jour et nuit, tu produis trop de vie.

on n'en demande pas tant

ça finira  par un désastre.

le médecin

ça a déjà mal fini.

tu m'as l'air encore bien mortel.

j'ai dû certainement saboter le travail

il n'y a qu'à te voir

et  je ne dis pas tout!

 

le germe

mortel.

mortel mais pas assez

j'ai un délai

je vais le mettre à profit

je saurais t'utiliser, te vider, te manger

je mangerai tout, toi et  ta science, toute la machine qui me fait être là.

 

le médecin

arête de geindre.

tu l'as voulu.

tu as osé convoquer tout le savoir du monde

le mettre à ton service

pour te parfaire, pour te compléter

pour te transformer en monument.

 

le germe

oui, j'ai triomphé du sang et de la vase.

puissance du monde dans mes membres

science des homes dans mon souffle

siècles de pensée dans mes boyaux.

 

le médecin

grâce à moi. sinon tu serais mort tout bonnement mort.

et moi, je n'ai jamais été aussi près du bout.

produire  un être humain tout entier, arraché au néant

de mes mains, de mes maladresses, de mes incapacités tisser une chair d'humain

presque moi.

 

le germe

 

tu as brutalement triché.

avec des fers avec des couteaux des tenailles des tranchants d'acier

et un peu de sang, très peu de sang.

j'ai tout vu

j'ai vu comment c'est, jusqu'au bout.

 

le médecin

je sais pourquoi tu parles de la fin.

et tu ne te trompes pas.

j'ai détecté en toi un poison,  une tumeur, un horrible virus, un bacille mortel

une difformité  rédhibitoire

ça t'attend au loin, très loin

tu as le temps.

 

le germe

je parle de ta mort à toi.

ton rôle est terminé.

je vis, tu n'es rien.

je vis, sans toi, je t'expulse vers le néant.

 

 

le médecin

mais pas les mains vides.

j'ai obtenu ce que devais obtenir.

tu es mon arme et mon instrument

pour faire pièce au destin.

l'affliger de ce peu de viscères

glissé entre lui et lui-même.

 

le germe (yeux clos)

 

à tant que faire d'être son complice

je l'utiliserai jusqu'au bout , je ne l'épargnerai pas

il me donnera de la vie jusqu'à n'en plus pouvoir.

jusqu'à demander grâce.

 

le médecin

tu mesures donc ta dépendance et ta détresse.

tu ne peux même pas  prendre ta vie en charge

tu ne peux pas prendre en mains la survie de ton corps

tu nais incompétent.

 

le germe

 

je meurs incompétent.

je suis ce spectre que tu fais revivre et apparaître où tu veux.

tu sais m'obliger à hanter le monde jusqu'à la fin.

je suis la survie d'une hallucination dans ta tête

je suis un monstre  technique.

le médecin

de chair et de sang.

arraché à la mort.

ajouté aux  centaines d'organismes qui sont en quelque sorte mon corps et mon œuvre.

aussi chétif que tu sois, tu es ma vie.

 

le germe

il n'y avait pas de nuit, il n'y avait pas de néant, il n'y avait pas de  vide.

avant, il n'y avait rien.

et à présent j'ai le néant et tu m'empêches d'y puiser

j'en suis chassé comme un chien qu'on  frappe

 

le médecin

ça ne durera qu'un temps.

je ne suis pas dieu.

même si je te dis tu ne comprendras pas

je vais te dire:

j'ai pondu un œuf de vie en chacun de tes organes comme une mouche carnassière

l'éclosion est proche et brève.

tu seras larve.

tu ramperas en toi jusqu'à la disparition.

 

le germe

 

 

tu sais tout sur tout

sur ce qui est et sur ce qui n'est pas

tu as un pied sur chaque rive

un pied sur le premier néant et  un pied sur le deuxième néant

comme un mort nouveau né.

 

le médecin

 

tu ne peux pas savoir ce que je sais.

tu ne sauras pas que tu n'est que la tumeur qui ronge ton  inexistence

et que tu ne seras finalement que ça

mais pour toujours.

je t'y attends.

 

le germe (les yeux fermés)

 

il n'est que le premier d'une longue série

il est le représentant de tous ceux qui me forceront à vivre

je ne le tue que si je meurs

la mort le dénie

il faut s'y mettre

 

le médecin

 

je te suivrait jusqu'à la fin

je soulagerai tes douleurs, j'apaiserai tes angoisses, je te ferai mourir content.

je sacrerai le cadavre.

ne hais pas le cadavre

ton frère jumeau

qu'à peu de choses près tu es déjà

je le vois et je m'y connais.

 

le germe (les yeux fermés)

 

je ne suis plus rien que sa table de dissection

ses instruments à étriper

ses fioles ses remèdes et ses baumes

son outillage dépourvu de sens

 

le médecin

 

tu me connais mal.

je viens finir mon travail

je veux t'épargner l'affreuse transition

je te ferai dormir.

même sans le savoir  tu dormiras.

je t'inoculerai l'innocence et la léthargie.

je t'injecterai l'absence

tu ne souffriras pas.

 

(lui fait une piqûre et part

le germe dort

la mère se lève et referme les rideaux.

pénombre)

 

on sonne à la porte

la mère se lève, introduit le père (embrassades stylisées, théâtrales) et tire les rideaux ; lumière crue.

 

 

2          le Père

 

le père

réveille-toi je suis là

 

le germe

 

tu es là!

mais la vie t'appelle déjà ailleurs

tu ne tiens pas en place

d'autres missions t'attendent

ici tu a finis de créer

tu pars déjà mais pas ta marque en moi

tu n'es pas quitte

 

le Père

 

où que je sois tu me désignes

tant que tu existes, je suis le père.

c'est toi qui me crées.

c'est toi qui a commencé à m'engendrer.

tu poursuivras jusqu'à ta complète disparition.

en vérité c'est moi qui naît.

 

le germe

 

tu es celui que je vois

le premier qui me cache tous les autres.

celui qui restera l'inconnu

même si je t'ai vu

même si je ne peux pas t'oublier

tu es celui qui se montre.

 

le Père

je suis quelqu'un, apprends-le

sois-en fier

je me dresse de toute ma hauteur

pour te garder, pour te protéger, pour te rendre meilleur

ne rejette pas ma grandeur

n'abuse pas de ton état pour m'ébranler, me fragiliser, m'ôter de la matière et de la réalité.

 

le germe

père, comment tu fais?

comment fais-tu pour me retenir

pour me garder  et dans quoi?

y a-t-il aussi un habitacle en toi? sinon, comment en sortir?

 

 

le Père

 

c'est toi qui me vides

de temps, de vie, d'espoir.

tout cela t'appartient à présent

tu es tout ce qui manque en moi

j'en perds un peu de  mon être

je découvre l'étendue de ma mutilation.

 

le germe

 

 

avant moi  il n'y avait rien

le monde était désert

pas d'habitants  beaux et forts

sans fatigue sans usure et sans mort

à l'image de ce que tu as produit

à l'image de moi.

 

 

le Père

 

je t'ai vu apparaître

mais malgré moi je sentais que je te tournais le dos

et que c'était définitif

malgré mes simulacres et  mes simagrées

c'est notre lien. c'est notre secret.

n'en parle jamais.

 

le germe

 

tu ne peux pas disparaître aussi longtemps que je te désigne.

mais si je ne t'accepte pas tu n'existes pas.

tu vis et tu meurs dans mon regard.

et aussi dans ma pensée

 

le Père

 

adieu.

on ne saura jamais ce qui nous relie

je ne te donne ni sang ni chair ni lait ni esprit ni souffle de vie.

je ne te donne rien

on passera notre vie à ça.

alors adieu.

 

le germe (les yeux fermés)

 

ce n'est que mon hallucination

ça va passer

il n'est pas là

il n'est pas grand.

je suis déjà plus grand que lui, usé, vieilli, dévasté.

infiniment plus grand

 

le Père

 

on n'est pas père impunément

ne me regarde pas

tu ne devais pas savoir.

tu ne devais rien savoir de moi, ni que je suis, ni que je ne suis pas

tu ne devais pas vouloir savoir

quand ça tournera mal ne t'en prends qu'à toi-même.

ça tourne mal déjà

 

le germe( les yeux fermés)

 

toujours là

toujours loin

spectre modeste, revenant servile, je le laisserai rôder autour de moi

et je serai lui, je serai père, à sa place

lui il ne peut pas.

 

 

le Père

 

on n'est pas père pour rien et il faut en finir.

agneau du sacrifice

mon nom et mon ombre

seront le couteau posé sur ta gorge.

être père c'est pouvoir t'égorger

et ne pas le faire

 

le germe

 

c'est donc ma chair qui te magnifie.

peu de chose

fraîchement issue de la mort.

tu as feint de retourner pour te parer de ma gloire.

te réclamer de ma beauté

 

le Père

 

 

laisse-toi faire

tu n'as guère le choix

regarde-moi et regarde-toi

tu n'es que l'outil de la paternité.

 

le germe

 

 

est-ce que je crie après toi?

est-ce que je te connais seulement?

qu'en sais-tu?

je ne t'ai pas encore appelé. Je prends mon temps

le temps qu'il faudra.

ainsi, tu m'attends

je te reconnais quand je veux.

 

le Père

 

je ne  me fais pas d'illusion

e qui est fait est fait

certes, j'ai procréé.

mais je ne t'ai pas créé

toi, l'inconnu, le sans vie,

non, j'ai fabriqué ton néant.

débrouille-toi avec.

 

le germe

 

tu mens

tu veux m'effrayer

mais je me suffis. je me contenterai de moi.

je serai pour moi le chef le maître le guide et le dieu

j'ai ce qu'il faut

tu es mort.

 

le Père

 

pas à ce point là

mais en effet

tu prends un peu de moi

tu grignotes mon être

mais tu le paieras cher.

tu rembourseras c'est obligé

 

le germe

 

jamais.

je suis venu pour t'absorber

je suis venu pour te manger

il ne restera rien de toi

 

le Père

 

je profiterai pour me débarrasser de ma personne

de mon épouvantable réalité

et je serai comme neuf

loin de toi

laisse-moi donc naître, moi.

ne prends pas toute la naissance pour toi,

j'y ai droit

 

le germe

 

je me souviens quand tu n'étais pas là

ce ne fut pas un temps très long

quelques minutes d'absence quelques heures d'absence

mais j'y ait goûté la dernière saveur de la vie

lait noir, affreux breuvage

 

le Père

 

au départ tu as tout, tout ce qu'un humain peut avoir.

ne te perds pas en chemin.

pense à moi.

je te guide vers le but

je suis ton but

 

le germe

 

tu es debout sur ma tête et tu tournes lentement

comme sur un astre en dérive.

 

le Père

 

non, ce n'est pas moi.

je ne t'ai rien fait, jamais.

je ne t'ai pas donné la mort

la vie non plus.

tu n'étais même pas là

alors, cesse d'accuser.

 

le germe (les yeux fermés)

 

il sait tout ce qui se passe

c'est comme s'il savait tout sur moi car tout ce que je suis provient de lui.

il sait avec sa chair sans même savoir.

il suffit qu'il se gratte  et j'apparais sous sa peau.

 

le Père

 

tu es trop petit pour savoir

tu es tombé comme une pierre dans la toile d'araignée qui me reliait à ma naissance.

tu m'emportes dans ta chute.

nous périssons ensemble.

 

le germe

 

ne joue plus à la mort avec moi.

je sais.

la séparation est trop grande.

si nous restons séparés nous mourrons, l'un par l'autre.

confonds-toi avec moi.

fais comme si

je te ressemblerait.

 

le Père

 

arrête, je pars.

tu arrives dans le monde comme une bête débusquée

la mort en travers de la gueule

ne t'attends pas à ce que je te coure après

 

le germe(les yeux fermés)

 

je ne le connais pas

je ne sais pas ce qu'il dit

je ne le vois pas

ça n'a fait que partir et s'écarter

c'est de ça qu'il est fait

dragon d'absence, cracheur d'un feu de pacotille

 

le Père

 

je pars afin que tu dormes.

je sors pour te cacher le monde.

ainsi, je ne t'aurai rien montré

tu n'auras rien perdu

tu habiteras chez toi.

3          l'accoucheuse

 

le germe

 

 

je te reconnais

tu es l'accoucheuse

tu m'a sauvé de quelque chose

tu m'as appelé dehors.

je ne sais pas de quoi tu m'as sauvé

toi tu le sais.

 

l'accoucheuse

 

tu me questionnes

tu poses des conditions.

tu t'installes.

tu prends tes aises, tu débordes

tu abuses de ma complaisance, tu exploites ma faiblesse.

il s'agissait de naître. que de naître. point à la ligne.

c'est fait c'est fini.

bien fini.

tu me remplis de fierté.

j'étais là et j'ai tout vu.

 

le germe

 

vous n'avez rien vu, vous avez cru voir, mais les battements du cœur, les secousses dans les os, l'écrasement de la tête, la déchirure du souffle, les éblouissements rouges , vous n'avez rien vu

 

l'accoucheuse

 

j'en ait suffisamment vu.

toi et les autres

toujours pareil.

je les ai vu tous passer

j'ai vu la chair devenir verbe et en pâtir.

 

le germe

 

tes mains

tes mains de monde  tes mains de chair tes mains de terre

c'est la terre qui m'arrache à la terre

 

 

 

 

l'accoucheuse

 

j'ai bien fait, tu dois t'en réjouir

tu as présenté ta tête au monde

mais c'est moi seule qui t'a tenu debout

et obligé à poser les pieds sur ton chemin.

 

le germe

 

je l'aurait fait de toute façon

même en rampant

même à quatre pattes

même sur trois pieds.

vous n'avez  fait qu'y ajouter  le rituel canonique.

 

l'accoucheuse

 

je t'ai ramassé encore tout englué dans le néant.

et il en restera toujours un peu.

je ne peux pas faire mieux.

mais tu en trouveras peut-être

 

le germe

 

je m'y prêterai

ton souvenir me guidera

mon premier abandon,

charnel, physique

grâce à toi je sais comment faire

 

l'accoucheuse

 

attends, tu n'es pas encore dans le monde

le monde appartient à ceux qui tiennent debout

ton petit moment de verticalité t'a monté à la tête

tu n'arrêteras jamais de te  redresser.

tu n'arrêteras plus

et tu auras besoin d'un grand nombre de chutes.

 

le germe

 

et dire que je ne t'ai pas vue!

premier et dernier visage proche par le lien de la chair et de la présence.

ce sera toujours trop tard pour voir.

 

l'accoucheuse

 

nous n'étions pas ensemble

ni avant ni après

j'ai arraché un astre à la boue

à la vieille gangue

au bouillon de chair qui retient les créatures.

 

le germe

 

j'aurais du le faire tout seul

tes mains sont le seul phallus auquel j'ai dû acquiescer.

je vais me rattraper ma vie durant.

 

l'accoucheuse

 

mais tu es déjà grand et puissant

c'est par là que tu as commencé

n'oublie jamais ton grand voyage

ton incroyable ascension.

de la nuit blessée à ta douce animalité pulsatile

jusqu'à la montée du cri

fait durer ton cri et tu ne mourras pas.

 

le germe

 

tu es plus grande que moi

tu m'as sorti la tête et dressé de bout comme le roi de la chair

le roi de toute la chair du monde.

 

l'accoucheuse

 

tu mourrais

et alors tu as respiré et tu es né pour de bon

d'un souffle, tu es né.

et ce sera le seul

aussi longtemps qu'il dure.

de longues années

d'innombrables années.

 

le germe (les yeux fermés)

 

elle parle

elle m'exalte

ce n'était pas prévu.

le passé me persécute.

la dette ne fait que croître

elle aurait du disparaître en même temps que mes glaires et mon sang

peut-être est-elle disparue.

pourquoi est-elle ici?

es-tu ici? je veux te voir pour te chasser

te toucher pour t'abolir.

t'aimer pour te  perdre.

 

l'accoucheuse

 

il est trop tard

tu ne m'as même pas regardée

tu ne m'aimes pas

tu ne me touches pas

et ça, ça  va manquer toujours dans ta vie

je suis ton manque

il aurait fallu profiter quand il était encore temps.

 

le germe (les yeux fermés)

 

peut-être une illusion

mes poussées et contorsions l'ont peut-être inventée.

peut-être était-elle mes glaires et mon sang

ayant parole et forme humaine.

 

l'accoucheuse

 

non, je ne suis qu'un geste

mais sans ce geste tu ne serais pas dans le monde.

je dévoile le début, je perce le secret du commencement

tu es le messager du néant

que je débusque

que j'expose

que je mets au jour.

 

le germe

 

nous sommes extérieurs

c'est notre fraternité

j'ai fait mon chemin, vers l'inconnu

tu as fait ton chemin vers l'inconnu

et c'est là que nous avons signé un pacte

le monde est notre rencontre

 

 

l'accoucheuse

 

et tous les autres de même

nous sommes tous des gens du dehors

tu ne trouveras plus que ça

nous sommes tous là

nous nous occupons de toi toujours de la même façon

traction, torsion, secousse.

tu seras toujours extérieur comme nous.

 

le germe

 

tu as cru me sortir alors que je n'y étais plus

tu n'as rien compris.

j'ai pourtant crié, loin, plus loin que ta présence

j'étais déjà au-delà quand tu croyais encore me manipuler

 

l'accoucheuse

 

parle-moi de toi

montre-toi encore

je commence à oublier

est-ce aussi sûr que c'est bien toi que j'ai fait naître?

c'était peut-être un autre.

il y en a tant!

 

le germe (les yeux fermés)

 

arrête,  tentatrice!

je sais qui tu représentes

je sais que vous êtes là

meute de matrices errantes

quand l'une met au monde les autres s'en émeuvent et me guettent

l'encerclement  s'achève

je suis fatigué de naître.

tu es venue pour m'achever

 

l'accoucheuse

 

je ne suis pas un fossoyeur

c'est exactement le contraire.

ne feins pas de mourir pour m'accabler.

 

le germe (les yeux fermés)

 

la vie, la vie, en apparence

elle me saisit

me mit debout.

c'était pour m'exposer nu à la disparition.

 

l'accoucheuse

 

la mort est venue après

tout de suite après

entre la mort et toi il y avait mes deux mains,

et tu les emporteras dans  ta  mort

si c'est comme tu dis  je me repends. je me rétracte.

je ne t'ai pas tiré du néant

mes mains sont innocentes

ne les condamnes pas.

 

le germe

 

et pourtant,

ce fut la première intrusion du monde dans ma maison de viscères.

rapide et violente

et je n'étais pas encore chair mortelle

tu m'as arraché par surprise à l'infini.

 

l'accoucheuse

 

on t'en arrachera encore

chaque jour, n'importe qui

on ne cessera plus de te prendre par la tête par le cou par les épaules

pour t'interdire de disparaître.

 

le germe

 

ce sont vos mains qui me traînèrent

ce sont vos mais qui m'ont arraché à ma fin

je n'y étais pas encore

je n'y parviendrai jamais.

 

l'accoucheuse

 

rassure-toi

qu'est-ce qui nous relie?

le sang  le mucus l'enduit, le cri?

c'est peu de chose

bonne à oublier, facile à dénier.

nous ne savons rien.

4          la Mère

 

le germe

 

tu m'as rempli d'alvéoles. sanguinolents. vivants.

 

la mère

 

je continuerai jusqu'au bout à te donner mon vide, mon creux

mon intérieur sera ton ange gardien.

 

le germe

 

je n'ai pas assez mangé de ta chair

 

la mère

 

tu m'as purgé du vide comme une sangsue angélique

tu as absorbé tout le creux tout le néant en moi.

 

le germe

 

bientôt je te regarderait il y aura ça entre nous

 

la mère

 

vois cet espace qui nous écarte l'un de l'autre

c'est le modèle du monde

c'est la durée de ta vie.

 

le germe

 

je ne connais pas le sol. juste ta chair. je dois partir

 

la mère

 

reviens.

tu es ma faim

tu es ma privation

chacune de tes respirations me chasse comme un vent mauvais.

 

le germe

 

je ne sais pas revenir

qui a pu naître, jusqu'où peut-il aller?

qui a fait le plus, qui a su piétiner la mort n'arrêtera jamais.

 

la mère

 

tu m'as presque tuée

ton envol veut du sang et du corps.

tu a pris en moi ce qu'il te faut.

 

le germe

 

je ne t'ai même pas entamée

tout est vraiment loin du compte.

tu me dis que c'est fini

je n'ai pas commencé.

 

la mère

 

tu as toute ta vie pour m'achever.

nous serons tous morts quand tu triompheras encore de la mort.

tu es l'éternité

tu es le Vénérable.

 

le germe

presque rien.

je n'étais qu'un caillot dans l'ombre.

tu m'as inventé et tu ne cesseras plus de m'inventer.

 

la mère

 

je te connais

tu monteras très haut

tu iras très loin

mais tes pieds seront toujours empêtrés en moi.

 

le germe

 

ce corps m'emporte

ça grandit

ça craque et ça remue

ça croît irrémédiablement

cellules, sang,regard, paroles.

 

la mère

 

tu grandis, tu grandis, et l'amour qu'on te porte grandit avec toi

quand tu seras immense tu auras à supporter un immense fardeau.

 

le germe

 

ce n'est pas trop demander

ce ne sera jamais assez

moi plus que toi j'ai dû me déchirer

me rompre en deux

deux corps, deux mondes.

et voici le dernier corps

et voici la dernier monde

 

la mère

 

je suis entre les deux

je suis ta parenthèse de sang et de nuit que je refermerai.

 

le germe

 

je n'y suis plus

je t'ai quitté

c'est en te quittant que j'ai pu te voir

et te sauver de moi.

 

la mère

 

tu me retrouveras.

entre-temps tu  auras été un homme,

un non né, un sans source, affranchi d'origine.

 

le germe

 

tu es là

tu ajoutes du temps au temps

tu crées le temps plus encore que la vie

l'autre ventre qui finira par m'expulser

 

la mère

 

qu'en sais-tu?

qui peut savoir?

je détiens ton dernier secret

je le scelle dans ma chair

tu ne sauras jamais.

 

le germe

 

je sais bien

je t'ai perdue de vue

je t'ai cherchée en vain

il y a trop de vie qui s'est glissée entre nous

trop de temps et trop de vie

un énorme écart  qui rapetisse déjà.

 

la mère

 

tu as encore le temps d'apprendre.

on t'expliquera

on emploiera les mots adéquats

on dira "tu es né"

mais tu n'est même pas sûr de ce que tu as fait

tu vivras sans le savoir

et tu ne sauras rien de ta fin.

 

le germe

 

je sais ce que je suis

je suis ta transfiguration fécale

sanguinolente, affamée, hurlante

je suis ta laideur.

 

la mère

 

je suis ton déchet

j'ai servi

je t'ai dévoilé le chemin.

ne le prends pas à rebours.

il n'y a plus de néant.

le mort n'existe pas

 

le germe

 

sauf si je te montre ma mort

sauf si tu me montres ta mort

nous avons pris l'habitude de marcher du même pas

et de tomber de la même chute

il ne faut pas que les chemins se multiplient.

 

la mère

 

va

je ne peux plus te retenir

je t'ai lâché

tu as  atteint le but.

à partir d'ici le déclin.

la permission de chuter.

tu peux t'amoindrir et te défaire.

le sommet de ton existence a été atteint en une seule fois.

 

le germe

 

tu veux m'abandonner

tu prétends me tourner le dos.

de quel droit?

tu n'es plus toi

tu es le monde et tous ses maléfices.

j'en sortirai peu à peu.

 

la mère

 

je me rappelle ton cri

parti de moi tu te précipitais déjà dans les travaux et les angoisses du retour.

tu crieras toute ta vie.

tu n'arriveras jamais.

 

le germe

 

je ne t'entends plus

je ne te vois plus

je ne veux pas savoir

je pars au sommet de ma gloire et de ma fierté

c'était donc moi

l'aimé, l'attendu, l'espéré

la promesse, la rédemption

et la malédiction qui s'accomplit.

je ne l'oublierai pas.

( ferme les yeux, s'assoupit )

 

la mère  (tourne le dos et en se parlant à elle-même)

 

tu aurais pu rester

mon corps t'aurait gardé

pourquoi ce voyage

pourquoi cette  migration dans ta chair?

tes pulsations me rejettent

ton souffle me dénie

tu le paieras cher.

tu ne peux pas savoir combien.

 

 

 

mardi, mars 15 2011

L'approche

Tétralogie de l'autre

Première pièce: L'approche

Deux hommes se réfugient au fond d'un très profond cratère, une sorte de puits. Il sera question d'en ressortir.

Scène:

Impression de cratère étroit et  profond, presque un puits

Fragment de ciel visible en haut (trou)

Sur la paroi végétation sèche et rabougrie

Quelques tas de pierres

Didascalies (en général)

Le premier homme est déjà en scène, mais recouvert entièrement sous une sorte de vieille capote militaire remontée sur sa tête

Le deuxième homme parvient sur scène attaché à une corde comme quelqu'un qui descend au fond d'un puits, en glissant le long de la paroi.

Une fois parvenu, récupère la corde.

Sa tenue est presque identique à celle du premier homme: vielle capote militaire déchirée et crasseuse.

Monologues (récitatif)

Les monologues d'introduction à chacune des 54 séquences seront nettement identifiés comme des monologues.

Par exemple,

  1. Le personnage silencieux, assis par terre, se dissimule sous sa capote
  2. Un effet d'éclairage isole le récitant
  3. Le récitant regarde ailleurs
  4. Le personnage silencieux tourne le dos à la salle, le récitant venant parler à l'avant-scène
  5. Le récitant marchera de long en large au bord de l'avant-scène
  6. Une altération de la voix et de l'intonation pourra signaler le monologue
  7. Le récitant peut s'installer en une position élevée (tas de pierres, niche creusée dans la paroi, etc.).
  8. Un effet musical ou un fond sonore (respiration bruyante par exemple) pourra accompagner la récitation
  9. Ou bien plus simplement, le récitant se met un peu à l'écart.

Occupations en arrière-plan

Le temps de la pièce pourra comporter des ponctuations, consistant en des actions en arrière-plan, comme:

  1. Allumer un feu
  2. Préparer un aliment (faire griller un serpent ou un rat)
  3. Manger
  4. Boire (récolter l'eau dans une flaque, ou dans une excavation dans la paroi)
  5. Pisser contre la paroi
  6. S'épouiller
  7. Réparer ses chaussure (frapper sur les clous de la semelle avec une pierre).
  8. Ramasser des brindilles pour le feu

Distribution du texte:

54 séquences doubles, indiqués dans le texte par leur numéro seulement

Le reste, ad libitum

 

1-1

P2

 

(récitatif)

C’est donc ici

Dos au mur

Face à la brèche

(Pause. Tourne en rond)

Ce lieu ressemble aux orbites

Aux trous dans l’os du devant

Il ne reste plus qu’à regarder

 

P2

(s'assoit par terre)

Je crois que tout recommence comme avant.

P1

(gémissement) Avant…

P2

soulève les pans de la capote de P1 et le découvre)

C'est complet. Quelqu'un d'autre. Un des leurs. Le piège se referme. Toujours le même

P1

Tu n’as encore rien vu.

P2

Je te connais. Tu es de ceux qui m'ont précipité dans l’abîme. Toi et tes semblables.

P1

Ta venue est peut-être une bonne chose.

P2

Une aubaine. Pas pour toi, pour la bête. Une fête pour le maître du pire.

P1

Va-t-en. Tu dois t’en aller.

P2

Je crains bien d’être arrivé pour de bon, cette fois-ci.

 P1

Arriver pour de bon! T’as encore du chemin à faire

P2

Un chemin très court. Même vers le pire.

 

 P1

T’as encore rien vu.

P2

Quand c’est sans issue le pardon n’est pas loin. C’était le but.

P1

Tu parles d’un but

P2

Disons un abri. Un trou. Le fond d’un abîme de boue. De quoi durer. De quoi voir venir.

 P1

Je ne suis pas là (se recouvre de sa capote)

P2

Je t’ai trouvé sans savoir qui tu es. Moins tu bouges plus je te trouve. (ramasse une brindille et le tapote) C’est toujours comme ça. On va rester ici bien paisibles, sans bouger, au fond du trou, un jour ou l’autre on nous retrouvera.

P1

Ne me touche pas. Plus jamais.

P2

 (se couche sur le dos) La paix, tout de même… Rien du tout. Ni voyage ni errance ni quête ni chasse à l’homme. C’est leur tour de nous chercher. Même si c’est pour nous abattre.

 P1

Ils m’avaient tué. J’ai pu ramper et tomber dans le gouffre. J'étais seul.

P2

(sentencieux) À trop se déplacer on devient introuvable. J'ai appris la leçon. Tu es dans le vrai, finalement.

P1

Finalement. Douze balles dans la peau, voilà le vrai.

P2

Une grande plaie mais à l'extérieur. Un gouffre quelconque, un trou, une excavation, un fossé. L’oubli, mais dehors. Rien, mais partout.

 1-2

P1

(récitatif)

Deux absent dans le même lieu ça fait un absent de trop. Il n'y avait qu'un seul nom sur mon laissez-passer. Un seul nom.

Une absence suffit pour vider le monde. Une seule à chaque fois. Même si toute une foule disparaît d'un seul coup. Le monde se dépeuple personne par personne. Voilà ce que je suis. Un disparu. Une plaie. Une unique plaie sur la poitrine des maîtres.

 

P1

J’ai tout prévu. Ici c’est ma place. J’ai pris des mesures. Tu ne rentreras pas. T’as beau ramper, glisser, ne pas bouger, faire le serpent.

P2

 Et à quoi tu vois ça?

P1

C’est écrit. Ouvre les yeux. C’est écrit partout. Jour après jour, ici, j’ai écrit mon histoire. Ces cailloux ces herbes ces bêtes qui se mangent, le filet d’eau dans la boue. Tout ça. Écrit en toutes lettres.

P2

 C’est un peu court

P1

J’écrirai tout le reste. Jusqu’au dernier grain de poussière. Jusqu’à l’ombre du dernier grain de poussière. Tout aura été écrit. Tu n’auras plus qu’à t’en aller.

P2

 Imagine que nous crevons.

P1

Je ne fais que ça. Rien ne s'efface. Trop de signes. Trop de marques. On ne sait même pas lesquelles, on ne sait même pas où.

P2

 Tu as fait quoi? Pissé? Craché? Entaillé? Mordu?

P1

Voir suffit. Essaie de voir. Apprends à voir. Si tu retournes là-bas tu peux délivrer le message. Comment on disparaît et comment on meurt. Pour le cas où ils l'auraient oublié.

P2

 Moi? Et pourquoi moi?

P1

Parce que, même toi, je t'écris. Je vois ta figure et tu ne la verras jamais. Aussi longtemps que je veux je te vois et tout ce qui est autour avec. Essaie d'en faire autant.

 

P2

 T'es pas le seul. Des millions de gens en sont capables. Il suffit que je sois là.

P1

Ils verront ce que je vois. Ils verront ce que j'écris. Ça te sortira par les yeux, ça te sortira par les pores de la peau. Ce qui existe quand tu es là, ce qui existe quand tu n'es pas là. Tu trimbaleras partout la science de ce qui est et de ce qui n'est pas. Comme si c'était écrit. Comme si c'était toi.

P2

 Et ça t'avance à quoi?

P1

On devinera d'où ça provient. Ils sauront que quelque part celui qui voit toutes les choses est l'absent qui attend. Ils sauront. Va dans le monde les harceler

P2

 Je ferai quoi?

P1

Tu les harcèleras comme un taon, comme un dard, comme un aiguillon dans leur plaie. Même s'ils ne savent pas. Regarde bien mon absence (se dissimule sous la capote)

 

2-1

P2

(récitatif)

On n'en saura jamais rien.

Nous voilà descendus dans la fosse!

Vivants dans la fosse noire!

Dans la fosse noire, la mort au milieu du monde.

On nous a eus.

La quarantaine dans l'ordure.

Lépreux peut-être, pestiférés, porteurs d'un mal inconnu, véhicules d'une épidémie foudroyante,

Mais ce n'est pas ainsi que l'on traite les malades.

Et eux, là bas, peut-être qu'eux-mêmes se sont mis en quarantaine et qu'on ne pourra pas se retrouver, jamais.

Et que nous ici, nous somes là pour renaître.

Renaître dans ce cloaque noir.

Ça se peut.

 

P2

En attendant il n'y a personne. Rien que ça. Pas âme qui vive. Je suis bien! Enfermé avec un mort. Une sorte de mort.

P1

(se découvrant) Pas moi. Pas moi. Égaré. Expulsé. Pas mort.

P2

On n'en sait rien. On peut tout dire. Égarés, transfuges, déserteurs, rescapés, bannis, tous leurs mots vont y passer.

Tant qu'ils ne sauront pas nous ne sommes rien. Vivants ou morts. Pas plus.

P1

Tu parles de qui?

P2

Peut-être d'eux, ceux de là-bas. Ceux de là-haut. Si ça existe toujours. Comme autrefois. Ou peut-être un monde plein de morts, plein de corps indéracinables. Sur les champs de bataille, les routes de migration, les camps retranchés, les friches, la ville, le désert. Tous là. Une masse, une barrière, un encerclement.

P1

Et nous, alors?

P2

Le reste. Toi, moi. S'ils sont tous morts, là-haut, nous ne sommes rien. Nous sommes le dernier excrément de la bête suppliciée.

P1

Tous morts, c'est vrai, je me souviens.

P2

Souviens-toi encore. Tiens bon. Sans nous, les morts ne sont rien. Pense seulement que tu es mort et que je ne suis pas là. Penses-y un bon moment.

P1

C'est trop énorme.

P2

Regarde-moi bien. Leur mort est là, dans ma tête, dans mes yeux. C’est là qu’ils pourrissent. Tu les sens, là-bas, se défaire minute après minute, la chose floue, les bords baveux de leur figure qui se défait.

P1

Imagine toujours. T’es rien, pour eux. Zéro.

P2

Rien, rien, mais c’est ça, justement, leur cimetière. Le temps que ça dure. Ils ne sont que leurs ombres mal remémorées. Ici, et aussi longtemps que nous vivrons.

2-2

P1

(récitatif)

La mort certainement. Et pas un mot sur le mal. C’est le fouet seulement le fouet qui nous montrait le chemin. On nous guidait. L’arme au poing. Toujours l’arme au poing. Aucune colère. Application. Sollicitude. Les soigneurs armés. Les infirmiers armés. Les guérisseurs prêts à tirer. Un seul remède la balle. La mort dehors la mort dedans le chemin était tracé. Avec ça, l’espoir. Come si nous vivions.

 

P1

Tu m'accordes un délai. Je dis que tu m'accordes un délai. C'est tout comme. Tu me fais durer. L'heure venue, je ne serai plus là.

P2

 Obligé de te regarder. Regarder un mort.

P1

L'heure venue je ne te verrai pas me regarder. Voilà à quoi ça tient. A deux, ça fait un monde. Seul, je ne sais pas. J'ai oublié comment c'était.

P2

 T'en fais, des histoires. Tu peux crever, va. Te gênes pas. C'est comme si c'était fait. Un mort de plus. Toi ou moi.

P1

En attendant on peuple. On inaugure. On défriche. On fonde! Même pourrir ici produit du monde. En avant! Le lieu où il y a des hommes morts est encore le pays des hommes.

P2

 Toi par exemple.

P1

Un homme! Jamais le bon. N'importe qui, mort ou vivant ou les deux ou ni l'un ni l'autre. De travers! De travers! Le monde avance! Le monde croît! Il suffit d'être là!

 

3-1

P2

 (récitatif)

Peupler! Je sais. J'ai vu. J'ai vu les rues peuplées de morts. Pas de vivants. Pas de place pour des vivants. Pas d'autres habitants. Tous ailleurs. Souterrains, galeries, sous-sols c'était là le monde des hommes vivants. Pas ici. Les terriers peuplés de gens. La ville peuplée de morts.

 

 P2

Et plus de terre. Même pas d'espace où tomber. Trop abîmés pour la chute. Encore debout malgré le pire. La corruption du sang. La fleur maligne.

P1

Vivants

P2

Ici. Pire que le pire. Pas suffisamment pour qu'on vienne nous secourir ou achever. Pas assez morts.

P1

Encore heureux. Il faut durer. Quelqu'un viendra.

P2

Pas assez de douleur. Trop peu de signes. Pas de message. Nous ne signifions pas assez. Nous ne sommes même pas une image, une hallucination. Nous ne sommes même pas leur cauchemar.

P1

Peut-être un souvenir. La mémoire, tout de même…

P2

S'il en reste. S'il n'en reste personne, toutes les guerres finies, les champs de bataille arasés, les camps de concentration des prairies fleuries, les cités réduites à de grandes dalles de béton, toute la terre un vaste dépôt de cendres.

P1

Nous restons

P2

La dernière disparition. La dernière erreur rectifiée. Nous sommes ça.

3-2

P1

 (récitatif)

Nous partirons. Nous disparaîtrons. En marchant dessus nous détruirons nos empreintes. A chaque pas une trace écrasée. Derrière nous la terre reconstruite. Nous y serons des fantômes dépourvus du mort qui va avec. Anonymat absolu. Pire qu'une pluie de soufre ardent. On sera tout ce qu'on est, mais sans nom.

 P1

Une poussée, un élan imperceptible et nous nous mettrons en marche. Disparaître, ce n'est pas si dur. Je ne dis pas perdre une main, un œil, je ne sais pas, mais perdre tout.

P2

 Si ta main te scandalise…et tout le reste.

P1

Tu te retranches tout entier! Tu te retranches et tu te jettes au loin. Ça aussi c'est avancer. Si tu veux, fais semblant seulement.

P2

 Je fais semblant. Même d'être là, je fais semblant. Mais tu ne te rends pas compte. T'es aveugle

P1

Justement. On va jouer à ça. Je ne te vois pas et tu ne me vois pas. Nous ne sommes plus rien nulle part ou c'est tout comme.

P2

 Tu me vois, toi. Tu me donnes du sens et ça m'incommode.

P1

Très peu, très peu! Juste ce qu'il faut pour disparaître, pour te faire disparaître, paisiblement, entre nous. Faire passer la honte, affaiblir le dégoût.

P2

 Le dégoût!... quand je te vois je me vois…alors, le dégoût, tu parles!...

P1

Fais semblant. Je marche. Déjà on n'a pas de nom. Demande-moi et je ne te verrai plus. Tu pourras faire semblant d'être un homme.

P2

 Et si tu mourrais, là, carrément?

P1

Vas-y. Régale-toi (accroupi, se cache entièrement sous les pans de sa capote.)

4-1

P2

(récitatif)

(Palpe comme un aveugle les parois du trou) Ici, paroi partout, rétention, crispation d'un muscle monstrueux. Ici. Crever d'abord. Pas le choix.

Sous leur botte. Et leur racines enfoncées en nous. La grande bête timide. Incapable de se dresser debout. Incapable d'apparaître. Enfermés aussi, en quelque sorte. Enfermés chacun dans son aire mortelle. Un petit espace si on y songe. Séparé du monde ajouté au monde. Alvéoles de la cité mortifère. Ça les fait vivre. À l'abri dans une zone interdite. Pas plus grande que leurs corps.

Ils pourraient nous voir. Il faut les aveugler. Être la taie le chancre la brûlure absolue de l'œil qui nous voit. Pas Dieu. Toi et moi.

 

P2

C'est plus la peine de disparaître, c'est fait. C'était ici. On s'est bien égarés tout le monde n'en peut pas dire autant. On a trouvé l'endroit. Même si on s'égare, même si on disparaît, ici, ce n'est pas pour de bon.

P1

Tu parles d'un trou. Bien malin celui qui s'y égare.

P2

Pour ne pas être là, tout fait l'affaire. Ce trou comme l'océan. Le désert. Une ville rasée. Un bagne désaffecté. Un fossé.

P1

T'y es

P2

Moi ou un autre. D'un fossé à l'autre combien de fois avons-nous rampé et chuté? Toujours au fond du même fossé.

P1

Le dernier

P2

Comme tu dis. Peut-être pas. Peut-être un mauvais présage. On verra. Ils nous retrouveront. Tiens le coup. Il retrouveront bien quelque chose. Ici. Des ombres, des empreintes, des larves sans parole.

4-2

P1

 (récitatif)

Si on est ici, c'est qu'on est morts. Les vivants sont fuyants et sommaires.

Cette mort en plein jour c'est la bonne matrice. Tout va recommencer.

Ça rôde. Ça rôde et ça ne peut pas. Ils sont dehors. Disparus, barrés, annulés. Agglutinés sur la paroi externe. Sidérés devant le vide, paralysés devant la grande esquive. Sans pouvoir sur nous.

À l'abri et abîmés nous sommes introuvables. Si abimés que nous-mêmes nous ne pouvons pas nous voir. Si on nous trouve on saura où on est. Nous sommes arrivés, cela est sûr. Certainement ici. Mais c'est ancien, trop ancien, on ne peut même pas être sûr de le savoir. Aveugles dans l'aveuglement. Dans la glu de l'aveuglement.

 

P1

C'est pas rien, d'être ici. C'est pas rien d'être dans un trou pareil, même vivants.

Comme quoi la vie ne demande que ça. Recommencer n'importe où. Dans le pire. Ce n'était pas fini. Il faut qu'ils viennent ici s'ils veulent nous capturer, nous tuer, nous asservir, nous exhiber dans les foires.

P2

 Le beau programme!

P1

Tenir, parfaitement. Tenir debout et pourrir debout. Être sûr de mériter la haine et le dégoût. Pour la suite on verra bien.

P2

 J'ai vu la pitié, une fois, dans un regard ou quelque chose comme ça

P1

Il ne faut pas crier trop tôt. Mais si nous nous sentons mourir, alors il faut gueuler. Appeler. Sanctifier les absents, ceux qui ne nous secourent pas. En criant tu préserves le doute. N'essaie pas de savoir.

5-1

P2

(récitatif)

On traîne jusqu'ici les plaines de boue les morts frôlés dans les fossés noirs, la sueur la pisse et les autres odeurs de la peur.

 

P2

Ici nous sommes bien. Comme tout le monde. Dans une sorte de fosse. C'est le lot commun. Certains le savent.

P1

Une fosse

P2

Toi et moi. À deux ou à mille. Imagine. Le monde. Là-bas. Des myriades de fosses. Les une grandes comme un pays, d'autres petites comme un corps. Les unes ouvertes et les autres fermées. Les unes silencieuses, les autres pleines de vacarme. Les unes éteintes, les autres en flammes.

P1

Des gens. Il y avait des gens. Dans les champs. Dans les villes. Des gens partout.

P2

La Grande cité des fosses. Peu à peu. Chacun dans la sienne. Le temps aidant. Bien séparés pour une fois. Chacun dans son trou. Chacun dans sa peau de boue.

P1

Ne t'approche pas

P2

Table rase. C'est là que nous arrivons. Nous regardons de haut. Seuls et debout. Nous leur rendrons leur regard de mort.

5-2

P1

(récitatif)

Et nous? Peupler quoi, tant qu'on y est. Ou on comble ou on creuse. Entaille ou sédiment. Être là, ça dure longtemps. Le temps de s'effacer et le temps de s'inscrire. Semer nos pas comme des graines, ou arracher des racines à chaque fois qu'on se déplace. On ne peut tout de même pas rester ici sans bouger, même peu, même le moins possible, quoi qu'on fasse.

 

P1

Voilà pour nous! Tout ça! Les fossés, les crevasses, les fissures, les lézardes. Tout ça à habiter! Un monde! Le monde qui nous manquait.

P2

 On sera mieux là-haut.

P1

Mais tu ne comprends pas. Nous défrichons! Nous occupons! Nous colonisons! Grâce à nous ce chaos fera partie du monde! La conquête! La conquête! Nous ne croupissons pas, nous nous acquittons d'une mission. Nous sommes envoyés.

P2

 Jusqu'à quand?

P1

Jusque à la fin! Il y aura une fin. Nous retournerons là-bas. On recommencera.

P2

 Maintenant! Tout de suite!

P1

Tu dis ça, mais tu sais. Tu sais ce que tu retrouveras. La balle dans la nuque, la schlague, et le regard, et les mains! Leurs mains et tout ce que ça peut faire aux hommes. Vas-y! grimpe la paroi, et si la sentinelle est vraiment morte, ce sera sans retour.

P2

 Et s'ils sont tous morts?

P1

Pas sûr. Attends encore un peu. Rappelle-toi. Ce qu'on était là-bas. Des esclaves, des choses, des proies, des aliments, des poisons.

 

6-1

P2

 (récitatif)

Des morts. Moi. Ma gourmette, ma plaque d'identité sur le corps mort. Vol ou méprise. Moi. Un nom de mort ajouté aux noms des morts. Moi. Un mort malgré la bête qui se cabre. Sauf le corps debout excessif et entêté.

 

P2

Profitons d'être vivants, tout de même. Il faut agir. On n'est pas seul. Nous sommes deux, tout de même. L'un avec l'autre, l'un contre l'autre.

P1

Je ne veux pas

P2

Qu'est-ce que tu vas croire! Battons-nous, jouons à des jeux, la guerre, la haine, les grimaces, les ruses. Un gagnant, un perdant.

P1

J'ai déjà donné

P2

Des cérémonies, alors. Des rites, des liturgies, des sacrifices. Garder la ressemblance. Faire comme s'il se passait quelque chose. Compter les pierres, dresser des statues, inventer des idoles.

P1

et c'est toi qui vas inventer tout ça?.

P2

À tour de rôle, l'un après l'autre. Nous ferons la bête du sacrifice, chacun son tour. À tour de rôle. Le sacrificateur et le sacrifié. L'un et l'autre, ça fait du monde.

P1

Tu vois pas ce que nous sommes?

P2

Ce que nous voulons, si on s'y met. Les augures, les devins, les prêtes, les fétiches, les icônes, les inscriptions sacrées. Être humains, à la fin. Comme les autres.

P1

Ils sont loin, les autres.

P2

Mains ils seront ici. Nous sentirons leur présence dans les objets du culte. Et dans nos mains, qui sont comme leurs mains, si on veut.

 

 

P1

C'est trop tard.

P2

Mais le temps, il est là, il faut seulement s'en emparer. Pas notre temps à nous, le leur. Le temps des humains.

P1

Notre temps à nous est fini.

P2

Mais il peut encore se passer des choses! Libérons seulement nos mains et tu verras. Regarder, regarder! Vois mon regard et tout recommencera.

P1

Ton regard, merci bien. Que ça finisse, c'est tout.

P2

Tu attends, c'st ce qui compte. N'arrête pas d'attendre, l'espoir suit.

 

6-2

P1

 (récitatif)

Être là suffit (tape du pied). Sous mes pieds le monde. Une sorte de monde. Et moi debout sur le monde. Bâtisseur, terrassier, maraudeur, chasseur de rats et de lézards. Vagabond d'une poubelle à l'autre. Le monde possible.

  P1

Mon monde à moi. Tu es dedans, pauvre homme. Regarde-toi.

P2

 Me regarder!

P1

Non, tu ne te vois pas. Tu m'écoutes, c'est tout. Je vais te dire. Tu rapetisses, tu t'effaces. Tu diminues, tu t'estompes, tu te simplifies, tu te purifies. Tu t'annules peu à peu.

P2

 Et toi donc!

P1

Tu deviens humain, de plus en plus humain. Heureusement que je suis là pour t'empêcher.

P2

 Tu fais comment?

 P1

Je te vois. Tant que je te vois tu n'est pas toi-même. Je t'écoute. Tant que je t'écoute tu dois mentir. Si je disparais, tu deviendras parfait. Une chose. Que de la présence. Comme les broussailles, les pierres, la terre. Le monde sans regard, sans parole, sans action.

P2

 Je ne parlerai pas, je ne verrai pas, je ne ferai rien. Voilà.

P1

Tu auras du sens. Être là c'est déjà avoir du sens. Le reste est du déchet, de la poussière, de la crasse, de la boue qui nous recouvre. Être ici c'est manquer dans le monde, là-bas, chez eux.

 

7-1

P2

(récitatif)

Là-bas je connais. Sous les pas, les os. Le crissement de la terre. Le chant de la grande fosse. Chaque pas fait crier un nom d'homme. C'est peut-être ici que tout se rassemble. Nulle part. La terre vide.

 

P2

Là-bas, c'est autre chose. Que veulent-ils? Je vais te dire. Que veulent les morts? Qu'on soit mort, pour qu'ils comprennent. Rescapés, survivants, nous sommes incongrus. On ne se sauve pas comme ça.

P1

On n'est pas sauvés. Personne ne vient. On ne peut pas en sortir.

P2

Morts, ça ne change rien pour nous, qu'il n'y ait plus de vivants pour nous sauver ou pour nous tuer. Faut tenter le coup. Sans brutalité.

P1

Je vis, moi.

P2

Un peu, un peu. Pas beaucoup. C'est la chair qui résiste. La bête se cramponne. Pas assez épuisée. Ça souffle, ça sue, ça pue, ça frémit. (regarde ses mains) Ça, ça dure, ça recommence, ça nous sépare, ça produit du temps.

P1

Du temps, c'est pas ce qui manque

P2

Oui, mais nous c'est pas pareil, le temps. C'est du temps pour rien, du temps vomi, pour rien, pour durer. Pour nous exiler. Pour nous faire rejeter. De plus en plus rejetés.

P1

Depuis le temps que ça dure!

P2

Mais c'est pas pareil, ici, ici, c'est le bannissement qui s'éternise, c'est pas la vie qui va son chemin. Tant que tu vis, ils ne veulent pas de toi. Mort, tu n'en sauras rien.

P1

Nous ne sommes pas si vivants que ça

P2

Un peu détruits, c'est vrai. Pas suffisamment. Tu verras. Quand on sera en lambeaux, quelqu'un viendra se rendre compte. Un passant, un promeneur, un vagabond. Il nous regardera et il nous reconstruira dans sa tête. Voilà des hommes, dira-t-il. Et s'il s'agît de cadavres, il lampera sur nos corps sa propre mort, et la trouvera à son goût. Comme s'il était mort et en même temps se voyait. Les morts servent à ça. Nous servirons à quelque chose.

7-2

P1

(récitatif)

C'est nous, nous seuls, qui les transformons en dieu. Les distants, ceux du monde.

Nous sommes le placenta gris qui nourrit tous les prodiges.

Plus nous nous éteignons, plus ils resplendissent.

Ils se dressent sur nous comme l'ange debout sur le serpent.

Il faut durer sans faillir.

P1

Toi, c'est comme si tu m'avais choisi. Comme si tu m'inventais. Tu vois ma différence, c'est obligé du moment que tu es là. Tu peux toujours t'en aller, remarque. Mais en attendant, tu me donnes vie.

P2

 Vie, c'est trop dire.

P1

Tu m'actionnes. Même les yeux fermés, même les yeux crevés, tu ne peux pas t'empêcher. Tu me vois ou tu te rappelles. Il suffit que je le sache. Il suffit que je croie.

P2

 Tu ne sais rien. Tu te leurres. Je vois ce que je veux. Tu ne sais même pas.

P1

Je m'en fous. Je t'utilise. Tu me sers d'ombre et de boue. De fange où je prends racine. Regarde. Ton ombre est à moi. Je suis debout sur ton ombre. Je crois, je grandis. Tu es là. Tu sens. Je m'épanouis dans ton odeur.

P2

 Tiens donc..!

P1

Mais t'est un prodige. Ne pas être moi! Comment ça se peut? Et pourtant. Tu es là, je te vois. Ça m'épate, ça me sidère. Ça m'impressionne. Merci! Merci!

P2

 Et moi, je suis quoi, moi?

P1

Vous êtes des bêtes miraculeuses. Vous ouvrez une porte. Vous m'emportez vers le lointain, très loin de moi. Votre figure. Votre figure est un trou dans le mur avec de la clarté derrière.

8-1

P2 (récitatif)

On n'a même pas pu déserter pour de bon. Il ne manque ici que le poteau d'exécution. Les balles du peloton nous auraient légitimés. On ne fuyait pas le combat, on satisfaisait le monstre, la bête qui haletait et bavait de désir. Qui voulait notre corps, notre chair, nos membres, nos ventres. En désertant nous l'avons gavée. Nous l'avons étouffée, remplie de mort jusqu'à la gueule. Voilà où nous en sommes.

P2

Finalement personne ne vient nous tuer. En fin de compte c'est nous qui les annulons. Ne pas sortir d'ici c'est presque les réduire à l'état de morts. Ne bouge pas, ne pense pas, ne les imagine même pas.

P1

Je les vois tout le temps, les uns et les autres, les tueurs et les sauveurs. Dans ma tête. Ça fait foule.

P2

Entraîne toi. Un peu d'oubli et ils seront sourds, muets, sages et impassibles. Efface leurs images et ils seront aveugles.

P1

C'est un jeu

P2

C'est un bon jeu. Nous ferons les vivants et ils feront les morts. Et puis on mourra, les uns et les autres. Nous, ici, tout doucement, et même notre mort disparaîtra avec nous. Tout sera le même monde. Plus de différence entre ici et là-bas.

P1

Combien de temps? Si on sort d'ici on meurt certainement

P2

On mourra ici. Jour après jour, doucement, poliment. Comme les autres. Pareil que ceux de là-bas.

 

8-2

P1

(récitatif)

Morts. Du respect pour commencer. Il faut respecter l'homme. L'homme intact, paré de tous ses membres, maître de son esprit, détenteur de toute sa raison. Je savais ce qu'il devient aussitôt après la bataille, l'assaut, le feu, le sang, les plaies, le cri, la mutilation, la démence. L'homme a déserté. L'homme a pris la fuite. Nous avons sauvé l'homme. Il a suffit de courir un peu. Courir du bon côté.

 P1

Toujours pareil. Toujours un de trop. On est obligé de se voir l'un l'autre et ça complique tout. Je te vois. Je rumine. Je me dis que toi, ce n'est pas pareil.

C'était la frousse qui les déformait. Tu me fais voir ma frousse. Je te vois et je t'imagine, larmoyant et reniflant, et je me vois larmoyant et reniflant.

P2

 Fais ce que bon te semble. Pleure, hurle, vomi, appelle. J'en ai vu d'autres. Tu n'es pas le premier, ni le dernier.

P1

Tu me pardonnes. Tu m'autorises. Bientôt tu me jugeras. Et ce sera comme avant. J'ai fui pour rien. Tout recommencera. Le fouet, l'éloge, la dérision, l'encouragement. L'ordinaire des hommes.

P2

 Tu ferais mieux de me laisser dormir.

P1

Je ne peux plus. Avant toi j'attendais. De la tête aux pieds comme un animal affamé. Avant toi. Avant ta présence. Ta saleté de présence.

P2

 Une belle saleté. Mais moi je n'y suis pour rien. J'ai jamais voulu tomber dans ce trou.

P1

Mais tu m'entraînes! Je ne peux plus t'effacer. Quoi que tu sois. Même honteux, même écrasé, même fictif. Même aplati dans la boue tu t'arrangeras pour que je m'y enlise.

P2

 Je t'y laisse. On sera deux. Vaut mieux.

P1

Tu nous voit deux? Tu comptes mal. Je ne vois que toi. L'intrus, le bizarre, l'excentrique, chassé du monde, rejeté par les autres, relégué, transfuge.

P2

 Concitoyen! Frère! Camarade! National! Prochain! Semblable! Congénère! Là-bas, là-bas! voilà ce que je suis là-bas!

P1

Chante toujours. Psalmodie tes incantations! Je connais. Je suis tout ça si je veux. Si quelqu'un est comme ça. En attendant je suis l'immonde. Je ne veux pas m'élever au rang des hommes, de ceux qui ne sont pas ici. Ceux qui n'ont pas le nez trop long, ceux qui n'ont pas le nez trop court. Eux, tout simplement.

9-1

P2

 (récitatif)

Même en marchant sur des chemins ensoleillés

Il y avait nette nuit inavouable qui remontait le long corps

Comme quand couchés au fond de la fosse des morts

On attendait la nuit

Et la nuit tapie dans la poussière du sol

Comme vous savez le corps est déjà la matière dont on fait les morts.

 P2

Ça restera entre nous. On est vivants après tout. Ce sera notre secret. On fera durer. On fera semblant. On préservera la continuité des choses. Pas de trou dans le temps. Grâce à nous.

P1

Y a qu'à être là et pas bouger. Je suis volontaire.

P2

Que tu le veuilles ou pas. Nous pouvons même faire les morts, les bons, les définitifs, entreprenants, résolus, inventifs, vifs, lucides, éternels.

P1

L'éternité, je ne suis pas partant.

P2

Ça ne fait que commencer. Tu verras quand tu seras gavé de temps, prêt à manger les pierres et la terre et le monde, histoire de changer.

9-2

P1

(récitatif)

Dans le désordre général est homme celui qui hurle je suis l'homme. Celui qui sait hurler "je suis l'autre" quand tout le monde se tait.

Nous savons tous qu'il n'y a qu'un seul homme, que tous les autres sont des autres, mais nous ne savons pas lequel. Un, n'importe, fait l'affaire.

Et ne pas être celui-là est un interminable calvaire. Notre chair même est honteuse et nous n'osons pas penser.

 P1

Tu répondras de ma vie. C'est le lot commun mais on ne le sait pas toujours. Ici on sait. À tout moment tu peux me tuer. Je deviens une chose sacrée parce que je peux mourir de ta main.

P2

 Ça change quoi?

P1

T'as des yeux pour ne pas voir et des oreilles pour ne pas entendre. Regarde au moins. Je ne suis pas toi. Mais il n'y en a pas d'autre. Ça, le seul visage qui n'est pas ton visage, la seule peau qui n'est pas ta peau.

P2

 Pour ce que je te vois…

P1

Regarde. Je suis dehors, je rôde, j'encercle, je piétine. Je te spolie. Tu ne seras jamais ici. Ici. J'en fais ce que je veux.

P2

 En attendant tu fais le pitre. Ça me distrait.

P1

Le pitre ou le maître, tu ne peux même pas me voir tel quel. Tu me transfigures quoi que tu fasses. En grand ou en petit. Un Dieu ou un rat, c'est égal. Toi, tu te trimbales dans toi, et c'est petit. Je le sens d'ici. Rien que d'y penser ça m'étouffe. Regarde-moi. Je vais et je viens, partout et dans toutes les directions. Partout en même temps, comme je veux.

P2

 Fais voir. Montre-moi comment tu vois tout ça.

P1

J'invente. Mais c'est ainsi que tu vois les choses. Obligé. T'es claquemuré. Tu vois par les fentes. Une brèche dans la paroi, une lézarde, une excavation. Tu vois ce que je te dis. On est comme ça.

P2

 Mais t'es quoi, t'es qui, pour me débiter ces balivernes. On se connaît même pas, je ne sais pas qui tu es.

P1

Je suis le prince du monde! Imagine, si tu peux. Ne pas être toi!

P2

 Parce que je suis moi, moi?

P1

En tout cas, t'es là-dedans. Je n'ai pas le choix. Je vis ici, en dehors de toi, et c'est un sale pays à vrai dire. Je suis dans ce dehors comme dans un crématoire. Tes os me crucifient. C'est comme ça que nous sommes.

10-2

P2

 (récitatif)

Devine les exilants. Un grand tribunal comateux qui hurle le bannissement.

Leur chair est autre. Leur corps est un véhicule qu'eux-mêmes ne parviendront jamais à rattraper

Ici par contre il suffit de durer pour se consommer jusqu'au bout. Comme les messages d'espion, ces papiers qui brûlent tout seuls. Voilà ce que nous sommes.

 

Pour un certain temps. Pas pour toujours. On part tout de même d'une manière ou d'une autre. Même accroupi même recroquevillé. Même enterré. Je te vois partir. À toute vitesse. Porté par le temps. Monture indocile. Tu y vas.

P1

Nous y allons tous. Tous à la même vitesse. Même s'il y a des chemins qui semblent plus longs que les autres.

P2

Tu te quittes toi-même. Avant de partir tu es déjà loin. T'es un voyage, mec. Dans ta crasse et dans ta bave un sage sommeille, un prophète rampe et s'en va.

P1

Laisse-moi donc dans ma crasse. Ça m'enveloppe. Ça me permet de tenir en place.

P2

Et les autres, c'est pour quand? Quitte-toi, tu iras vers tes prochains. Attire-les. Sois un abîme et ils s'y précipiteront. Deviens une bête qui court et tu les verras déferler à tes trousses.Ce sera la fin. Sauf si tout est fini, là-bas.

10-2

P1

(récitatif)

Si c'est la fin nous finirons enterrés ici. Comme ça. Debout et tête haute. Ensevelis dans la solidité du monde. Le monde plein où il ne reste plus de place à prendre. Tout s'est refermé dans notre dos. Les villes, les maisons, les rues.

Nous les ferons exister. Nous les exciterons comme la verge d'une bête. Leur durée devient immense et sans bornes. Eux, ils deviennent terribles et majestueux. Nous les imaginerons ainsi.

Par notre entremise et sans rien faire ils retournent en maîtres dans le temps où nous ne sommes pas, ils entrent dans le temps où nous ne serons jamais. Ils souilleront souverainement le temps.

 

P1

J'étais bien. Tu me gâches le martyre. Tu me consoles pour rien. Arrête de me rendre humain ça m'affaiblit. Ça excite les tueurs.

P2

 Tu n'excites plus rien du tout

P1

C'est parce que tu n'entends pas le bruit des couteaux qui s'affûtent. Fais le mort et tu verras leur déception.

P2

 Tu souffres pour rien. Qui te voit? Qui s'en soucie?

P1

Souffre toujours, il ne seront pas quittes. Pas trop vite. Souffre pour voir. C'est comme s'ils le savaient. Comme s'ils se souciaient de nous.

P2

 Tu n'en sais rien. Tu n'en sauras jamais rien.

P1

Je le pense c'est déjà ça. Je rends hommage à ceux qui vont venir. Qu'en sais-tu? Tu connais leur appétit pour les monstres, les détruits, les tordus. Ils en sont affamés, ils en vivent. Comment seraient-ils humains si on les spoliait d'avortons?

P2

 Tu n'es rien et tu ne sers à rien. On ne sait même pas que tu manques à l'appel.

P1

Peut-être leur faut-il des morts. Des morts estropiés. Ils veulent tant être vivants! Nous aurons servi à quelque chose. Même décomposés, nous leur ouvrirons une voie, une sorte de voie.

 

11-1

P2

(récitatif)

Si bas si morts si détruits que tout devient espoir. Même tenir debout. Même se rouler en boule. Même un râle.

 

P2

Même toi. Tu me sers de piste. Je te renifle et je sais où ils sont. Tu sens l'humain. Tu sens l'autre. Et le plaie. Tu sens la plaie. Et la coupure et la séparation.

P1

J'essaie, j'essaie, je n'y arrive pas.

P2

Tiens le coup, retiens-toi, ne pourris pas tout de suite. Je veux encore te flairer. Je t'ai débusqué, moi, après tout. Tu es mon chien pisteur.

P1

Sors-moi de là. Tu connais le chemin. Tu viens d'arriver.

P2

Ensemble. On s'épaulera. Rapatriés ensemble. Ensemble comme des humains. Là-bas, venus d'ailleurs. Nous prophétiserons. Ils verront à quoi ressemblent les bannis. ils regarderont les expulsés, et ils sauront qu'ils sont chez eux, et que leur monde est béni.

11-2

P1

 

 (récitatif)

Qu'est-ce qui nous reste. Faire quoi. Penser quoi. Vouloir, ça, c'est sûr. Le moins possible. Vouloir être humain. Peut-être encore possible. Avec ce qu'on a. Des images dans la tête comme les vieilles photos. Vouloir être ça. Réel comme une grande ombre mutilée.

 

P1

Dormir suffit. Dormir depuis toujours. Ni eux, ni nous. Ni morts ni vivants, ni présents ni absents. Dormir les fais disparaître. Mon sommeil les anéantit comme des poux asphyxiés.

 (P2, assis par terre, semble dormir. P1

 s'assoit contre lui, et ferme les yeux.)

P1

Et nous-mêmes, dans le noir, peut-être aurons-nous figure humaine. On pourra s'éveiller. Chacun pour soi. Chacun à sa propre image et ressemblance. (Se redresse. Regarde P2)

À deux nous sommes méconnaissables. Une race extravagante. Un semblant d'humanité. Un monstre à deux têtes.

P2

 Personne ne viendra. Nous ne ressemblons à rien.

P1

Sauf si on se tuait, sauf si on pourrissait, sauf si on poussait des vagissements, sauf si nous pouvions de nouveau baver et nous souiller.

P2

 Une renaissance!

P1

On y était presque. On nous entourait. Nous étions répugnants. Encerclés par la haine et par l'exaltation. Même nos déchets les intéressaient. Même nos excréments.

12-1

P2

 (récitatif)

Il le fallait. Toujours dans le neutre, toujours dans le gris. Il s'agissait de vivre encore une heure et encore une heure. Pas plus. Voilà pourquoi.

Presque la vie. L'obscur l'incertain le douteux, ça faisait matrice, ça faisait cloaque. Une poche tiède et sombre qui engendrait une sorte d'homme endormi.

 

 

P2

L'exil, la libération, tout ça pour tomber sur toi. Enfermé dans un trou. Et pourtant, ce ne sont pas les issues qui manquent.

P1

Si tu remontes tu seras abattu comme un chien.

P2

Ici, les issues. Des centaines d'issues. L'absence, la disparition. T'enfoncer dans la terre, violer la paroi. Creuse un trou, ouvre un chemin.

P1

Tu veux que je crève!

P2

Prends ton temps. Décède. Noblement. Comme un homme. Pas comme ceux de là-haut. J'en serai témoin.

P1

Tu le raconteras?

P2

Si jamais. Je peux déjà commencer. Ça m'occupera. Dans ma tête. Tu n'en sauras rien.

12-2

P1

 (récitatif)

Ne pas penser. Pas encore. Ça retarde le chantier. Ce qui se pense est toujours pire que ce qu'on fait. Jusqu'au jour où n'importe quoi se pense. Jusqu'au jour de la plongée dans l'impensable.

(pause)

Ma tête dehors dans le dehors. Parmi les cailloux et les broussailles. Peuplée de bêtes de rats et de lézards. De quoi bâtir, brûler, manger. Nouveau monde. Toutes les choses à puiser à mordre à laper. Pas un lambeau pas un déchet où il ne s'agisse de la vie et de la mort.

 

P1

C'est dur. J'arrive pas. J'arrive pas à penser qu'il n'y a personne. Ou j'invente ou j'ai la fièvre. S'ils savent que j'ai la fièvre ils viendront me secourir. Ils sont en marche. On ne les a pas vaincus on ne les a pas tués. On alors c'est ma tête qui est morte et je vois les morts. Je les vois.

P2

 Ne regarde pas les morts ils te voleront les yeux.

P1

Leurs yeux. Tu as vu leurs yeux? Ce sont des yeux de ressuscité. Tout vides, tout neufs. Pas comme toi pas comme nous.

P2

 On ne se voit pas beaucoup

P1

Avec le temps. J'ai mangé tes yeux et tu as mangé les miens. Ils peuvent s'approcher sans crainte. Nous ne les verrons pas. Nous serons une chose aveugle et paisible qui sait attendre.

P2

 Peut-être morts.

P1

Peut-être fous. Pour ne pas savoir que personne ne vient ici, jamais. Ne nous éveillons pas. Notre éveil les brûle comme des bêtes dans la flamme.

 

13-1

P2

(récitatif)

Ça avance.

Marcher culbuter ramper

Toujours de l'avant

Même sans rien.

Même égorgé même enterré vivant ça progresse

Même les yeux crevés même les mots enfoncés dans la gorge

Même sans moi ça progresse.

 

P2

Le pire, c'est ça. Bras, jambes, ventre cœur, poitrine, respirer! Respirer!

P1

La vie, en quelque sorte.

P2

La chair vivante. Tout ce qui est vivant est bon à brûler. Les bûchers sont prêts. Notre chair vivante les excite. Ils vont nous l'enfoncer dans la gueule. Nous étouffer avec ça.

P1

Tu penses aux fosses. T'arrêtes pas d'y penser.

P2

C'est là-dedans (geste vers son corps) là-dedans qu'ils vont nous enterrer. Je m'y vois.

P1

Et s'il nous veulent vivants. T'y as pensé?

Les vivants les repoussent. Si tu veux qu'ils viennent, pue le mort. Laisse parler la charogne. Un message explicite qui les atteindra un jour ou l'autre. Ils voudront savoir.

P1

Nous ferons de beaux morts.

P2

C'est pas gagné. Regarde-nous, et quels drôles de morts nous faisons. Bien tordus, bien souillés, bien barbouillés. Bien griffonnés de signes, de toute sorte de signes.

P1

Et qu'est-ce qu'ils y comprennent?

P2

Ils comprendront tout de suite. En passant, comme ça, sans s'arrêter.

13-2

P1

 (récitatif)

L'animal en forme de zéro est notre ancêtre commun.

Quand il pourrit, commence le néant.

Ils nous envoient ici comme les petites bêtes mangeuses de vide.

Comme les asticots sur la plaie qui pourrit.

Le vide sera propre et fécond.

Ils pourront apparaître en majesté.

 

P1

Tu ne vois pas ce que je vois. Où je suis, je suis tout seul. Je vois où tu es, et tout ce qu'il y a autour. Je vois ce que tu ne verras jamais. Le monde est ce que je vois.

P2

 T'en as déjà trop vu. Ils viendront et t'arracheront les yeux.

P1

Tu seras dans le noir. Dans la vase noire. Mouche dans la mélasse, embryon dans sa gélatine. Tu n'auras pas de visage, c'est moi qui te crache ça, qui te crache un visage en pleine figure. On ne saura plus à quoi tu ressembles. On ne pourra plus te retrouver.

14-1

P2

(récitatif)

Eux, humains, ils ne pouvaient pas tuer

Donner la mort à leurs prochains

Aux hommes aux femmes aux enfants

Derrière les fenêtres tirer sur les vivants

Leurs frères leurs pères leurs mères leurs enfants leurs fiancées.

Sauf si nous, les soldats anonymes, nous devenions leur arme

Car il fallait déblayer toutes ces vies qui retardaient la victoire du bien.

Et quand ce fut fait ils nous ont détruits en cachette

Nous sommes devenus la cible à abattre

Les inhumains

Une cible de plus.

 P2

Pour nous racheter nous allons repeupler tout ça. Repartir du vide. Trop de monde dans la tête. Des vivants et des morts. Ceux qui marchent ceux qui tombent. Tout ça dans la tête.

P1

Ma tête est morte et je m'en trouve bien.

P2

Pas assez, pas assez, il faut que ce soit vraiment vide, décapé, cureté, sans résidus. Casser ce qui barre la route.

P1

Casser la tête, casser l'os, brûler les images

P2

Pas à pas, tu vas voir. Oublie, mélange les lieux et les dates, oublie que tu étais là. Marque le territoire.

P1

Avec quoi, des discours peut-être, des mots comme autrefois.

P2

L'oubli, la confusion, l'incertitude. De plus en plus d'incertitude. Un fait après l'autre, entasse le déblai. Brise les souvenirs, mets du gravois mental à la place des faits. Déploie un désert. Nous y vivrons un certain temps. Nous le peuplerons.

P1

Et où tu vas le trouver, ton peuple? T'envisages tout de même pas de te reproduire, croître et multiplier, remplir la terre, l'assujettir.

P2

C'est fait. Pour nous c'est plus facile. On commence du début. Tiens! ( dresse sa capote sur un piquet planté dans le sol ). Voilà le monde, voilà le peuple du monde.

P1

Ça? Ça ne vaut pas mieux que nous.

P2

C'est pas grand-chose. Mais ce n'est quand même pas le même que si nous étions seuls.

 

14-2

P1

 (récitatif)

Je reconnais. Une cible. Et pourquoi devenait-elles soudainement des hommes, des femmes, des enfants, des animaux et même certaines choses? Qui avait signé ça, et où, qui nous transformait mécaniquement en monstres, en bêtes à abattre? Et comment la vie allait-elle recommencer? Enterrés dans ce trou, dans cet incubateur, peut-être allons-nous ici germer, grandir et renaître. La mort sera remise à sa place. Et nous serons à nos postes.

 

P1

Si on sait s'y prendre, ce sera un monde comme un autre. Et je serai comme ton prochain. Regarde bien, ça commence. Regarde dans quel état je suis. À cause de toi.

P2

 Tu y serais sans ça. Je suis arrivé après.

P1

Mais depuis, depuis. Je suis ce que tu sais que je suis, que tu le saches ou pas.

Mon visage, c'est toi qui le vois.

Et ma tête, mes épaules mes bras mes mains mes cicatrices mes plaies mes fringues ma crasse.

P2

 Ça suffit.

P1

Et plus encore. Mon souffle, le souffle de ma gorge, le souffle de ma voix qui vient du dedans, qui sent encore la chair du dedans.

P2

 Je ne sais même pas qui tu es

P1

Je suis ce que tu vois.

J'ai oublié le reste.

 

15-1

P2

 (récitatif)

Il poussera des yeux partout.

Même sur les murs.

Même sous la chaux vive.

La suspicion nous rendra mortifères.

Chacun sera la douleur de l'autre.

Et le malheur et la mort de l'autre.

Nous serons encerclés par nos doubles et nous serons détruits.

 

P2

Voilà pourquoi tu te caches. Tu penses au guetteur, au gardien, à la sentinelle, à la guérite, à l'échauguette, au mirador. Là-haut, au bord du gouffre. Regarde (lance des cailloux par dessus la crête)

Et voilà. Voilà ce que tu voulais savoir, ce que tu craignais de savoir. Il n'y a personne. Peut-être une sentinelle morte.

P1

C'est un mort qui nous regarde. Ou alors rien.

P2

Rien. C'est un signe. Nous sommes dans le cul du monde. On ne viendra pas nous chercher. Voilà pourquoi, voilà le sens des choses. Voilà pourquoi ils ont mis un mort dans le mirador.

P1

J'avais deviné. C'est pas pour rien qu'ils nous font garder par un homme mort.

P2

C'est pour dire qu'il ne viendront jamais ici. Le mort s'en charge. Le mort qui ne nous sauve pas, qui ne nous capture pas, qui ne vient pas à notre secours, qui ne sait même pas nos achever.

P1

On pourrait s'en aller

P2

Encore un peu. Encore un peu de bassesse. Encore un peu de déchéance pour éveiller leur pitié. Nous y sommes presque.

P1

Plus bas que ça c'est le pourrissement.

P2

Pire. Haïssons-nous l'un l'autre comme des bêtes, en grognant, en nous déchirant, comme dans les livres. Qu'on s'assassine au besoin, qu'on se viole, qu'on se mange.

P1

Il faut s'en aller

P2

Détruire d'abord. Disparaître de l'avenir des hommes. Ils n'en sauront rien. Ils nous rendront grâce.

15-2

P1

 (récitatif)

La parole des morts disait ce que nous sommes. Improvisés, mal façonnés, mal achevés. Des créatures conçues à la hâte, produits d'un dieu amateur.

Et pas d'échappatoire. Nous étions obligés de marcher dessus, d'enjamber, de contourner. Ils s'obstinaient. Les morts régnaient en maîtres. Nos chemins en étaient couverts.

Mais à chaque mort notre savoir s'est agrandi.

 

P1

Et alors il suffit de rester. Tu me verras mourir et tu sauras ce qu'est la vie. Et si tu ne me vois pas mourir, je meurs comme une bête.

P2

 Et qu'est-ce que ça peut bien te faire?

P1

Mais rien, tout de même, tu te rends compte,…Même pas un regard distrait, même pas un crissement d'os sous leur talon. Rien que je puisse imaginer. Et pour de bon, encore! Je n'aurai rien eu, à la fin.

P2

 Si ça t'arrange, mais ne traîne pas trop. Profite que je garde encore les yeux ouverts.

P1

Regarde la fin. Regarde bien. Assiste à la grande restitution . Je rends tout. Tu m'en tiendras quitte. Je rends tout. Même le souffle, même la terre.

 P2

 Tu te réveilles trop tard. Ton heure est passée. Ça ne sert plus à rien.

P1

Je libère un peu de monde. Tu peux quand même imaginer ça. Imagine. Dis-moi comment c'est, quand je suis mort. Raconte moi comment tout ça se repeuple.

 

16-1

P2

 (récitatif)

Et même quand il n'y a personne, ce lieu est un espace sacré. Ce n'est rien dans le monde. C'est vide et tout peut s'y passer. Tous les miracles et tous les désastres que personne là-bas ne peut vivre. Un trou. Tout entier et d'un seul tenant. Tout entier visible et franchissable dans toutes les directions. Et c'est là que je me dresse debout.

Il y a un dehors. Le royaume de l'autre. Là-bas, le grand outrage infligé au monde. Le sacrilège d'être là, sans crainte et sans égards. Là-bas. Sphère souillée.

Quoi que je fasse ici je n'entame même pas les parois du monde. C'est ainsi que je suis incorruptible.

 

P2

En attendant l'invasion, le déferlement, l'occupation. Et un grand piétinement humain sur notre terre.

P1

Qui ça?

P2

Eux. Des corps. Des âmes. Des corps. Ici. Presque ici. Presque à portée de main. Des corps comme ça (se touche le corps à deux mains) partout des corps comme ça.

P1

Je ne te verrai plus

P2

On ne se verra plus. Il faudra les traverser pour pouvoir fuir. Et tu les connais, ils s'agglomèrent. On ne trompera personne, dans notre état. On ne pourra pas se fondre dans la masse. On ne pourra pas les franchir.

P1

On est comme les autres.

P2

C'est ça. Fais semblant. Oublie qui je suis. Pense que je suis l'un des autres. Après, ce sera mon tour.

P1

Tu ne leur ressembles pas.

P2

Ouvre les yeux. Sens ma présence. Lourde, tangible, et mon odeur d'humain et ma sueur. Et ma lourdeur d'humain bien planté sur le sol, sur mon sol. Sens l'énorme distance de toi à moi.

16-2

P1

 (récitatif)

Il était là depuis toujours, ce trou. Comme quand on n'y était pas. Ouvert de partout. Et personne n'est venu.

Et le monde entier est un chemin qui mène à ce trou. Pas un seul homme qui ne soit déjà en route. On sent la bousculade tout autour. Ils ne savent pas.

Il faut tenir cette position. Il ne faut pas que ça change. Comment être là-bas si on oublie d'où l'on vient? Comment aller de l'avant si on oublie où tout ça mène?

 

P1

Même toi, tu ne le sauras pas. Tu attendras que je sois mort pour comprendre de quoi il retourne, et tu te tromperas. La leçon des morts est toujours trompeuse. Et c'est tout ce tu auras compris.

P2

 La mort, c'est vite fait et vite dit. Même la tienne.

P1

Une histoire fausse et mal racontée. Comme pour tous les autres. C'est comme mourir au milieu d'une ville au centre d'une foule, sans avoir jamais existé avant. Tout pareil.

P2

 Qu'est-ce que t'en sais? Tu l'as fait souvent, ça, mourir?

P1

Mais si jamais… Quand je ne serai rien, j'aurait été ce que tu penses de moi, rien d'autre. J'aurais été ce que tu dis de moi, mensonge ou blasphème.

P2

 Et pourquoi on me poserait des questions?

P1

Pour connaître. Ils aiment connaître les morts. Principalement les morts. Ils connaissent les morts plus mal encore que les vivants.

P2

 Quels vivants?

P1

Tous les vivants. Les absents, les invisibles, les inconnus. Pas nous.

17-1

P2

 (récitatif)

On nous identifie, quelque part. On n'est pas là pour rien. C'est une mission. Ça porte un nom. L'administration nous connaît. Tout ça correspond à quelque chose. Un classement, une sanction, une confirmation. Nous sommes déserteurs, pestiférés, évadés, transfuges, aventuriers, conspirateurs. On n'y échappe pas. Même maudits.

Même fous. Même morts. Nous sommes la propriété du service central.

P2

Et s'ils viennent, s'ils envoient quelqu'un, ceci deviendra leur circonscription, leur territoire, leur patrie.

En attendant c'est à nous. C'est nous les humains. On fait avec ce qu'il y a.

P1

Pas pour longtemps. Ils sont en route.

P2

Mais bien sûr, et il faut s'y préparer. Il faut les imaginer. Je les vois. Il portent treillis, uniforme, blouse blanche, tunique, soutane, complet cravate, imperméable mastic, bleu de travail. Et des bottes, casques d'acier, foulards insignes médailles badges toute sorte d'étiquettes.

P1

Et un certain nombre de bourreaux, d'assassins, de persécuteurs, tous les impitoyables seront là.

P2

Nous foulons déjà leur sol. Il faut se préparer. Il faut répéter. On partage les rôles. Par exemple, au hasard, tu feras le paria, l'expulsé, le pas comme nous

P1

Et ça consiste…?

P2

En rien. Je te dépouillerai de tes déguisements, de tes hardes de ton nom de tes mots. Et tu te rachèteras. Tu te rachèteras par le bas. Par le plus bas.

P1

Plus bas que moi? Encore plus bas?

P2

Tu seras la bête, l'admirable, le désirable, le vergogneux, le prohibé. Même si je dois te battre et t'abrutir.

P1

Il y a du chemin à faire.

P2

Dans ma tête c'est fait. J'oublie ton nom et ta figure. Je ne t'entends plus parler. On sera prêt. On ressemblera au monde. L'un de nous deux sera certainement sauvé. Nous ne savons pas lequel.

17-2

P1

(récitatif)

Ça fait foule. Nous ne pouvons plus nous discerner plongés dans cette foule factice. On est quoi. Écolier employé militaire prévenu patient traitre déserteur partisan militant otage. Enfermés dans tout ça. On en sortira, si on dure. On en sortira, à la fin, dehors, comme une méduse sur le sable.

 

P1

S'ils relâchent leur surveillance. Nous sommes guettés, malgré les miradors vides et les sentinelles mortes. L'ombre nous espionne. Nous ne sommes pas seuls. Ni l'un avec l'autre.

P2

 Nous sommes face à face

P1

Oui, chacun espionnant l'autre comme à travers le judas , l'œilleton de fer. J'y ai craché. J'y ai craché un jour. Je ne savais plus si c'était mon crachat ou l'œil qui me regardait encore. Encore aujourd'hui.

18-1

P2

 (récitatif)

J'ameutais le tout-venant. J'allais parmi le peuple gris je hantais la masse sans destinée. Je racolait les inoffensifs. Ceux qui ne savaient pas. Je rassemblait les hordes de ceux qui n'ont pas de nom. Agitateur mais vers le pire. Bâtisseur d'un sol serein pour la semelle des vainqueurs. Je faisais la terre où se dressent les maîtres. Pas d'autre grandeur que notre bassesse. Pour une fois.

 

P2

Il est temps de remonter la pente. Dans l'ordre de l'immonde nous avons tout prouvé. Allez, on va argumenter. Chicaner! Débattre! C'est pas tout de crever, et même pourrir ne sauve pas la mise. Il nous faut une rideau de mots, une muraille d'imprécations! Je vais plaider notre cause. Tu devras parler.

P1

Rien à dire. Jai fini.

P2

Comment veux-tu les accabler? Les clouer à leur propre abjection comme des animaux malfaisants sur une porte de grange? Même toi. Même moi. Tous les autres. Les inhumains. Nous.

P1

Croupis en paix et épargne le monde.

P2

Nous sommes les accusés. Nous sommes persécutés! Persécutés par tout, par le vide, par nos peaux. Empoisonnés par nos souffles.

P1

Dormir. Si on dort il ne se passe rien.

P2

Debout! Nous allons sévir et resplendir. Nous sommes maîtres des mots. Hurle, râle, gémis et je te donnerai du sens.

P1

Ou tu m'accableras.

P2

Tu te tais. Tu retardes le rachat. La rédemption! Le retour sur terre. Des mots pour ne plus s'insulter. Ni par la bouche ni par les yeux ni par l'esprit ni par les mains.

P1

Je n'ai plus de mots.

P2

T'as qu'à dire ça. Pour rester humain. C'est suffisant.

18-2

P1

 (récitatif)

Je suis assez clair comme ça. Je n'ai jamais manqué  de signes, ni de paroles. Depuis mon nom jusqu'à mon numéro matricule. Toujours été quelque chose que tout le monde comprend.

Mais la folie l'a emporté. Ils ne savent plus déchiffrer. Je ne sais plus me lire. Et tout ce que j'étais est devenu illisible. Le reste aussi.

 

P1

On leur a déjà suffisamment mis des bâtons dans les roues. Leur mission était pourtant claire, à ces cochons, loups-garous, chimères, tous les autres…. Je les entends d'ici. Qu'on ne soit rien, qu'on n'ait jamais été.

P2

 Ça se fera, ça se fera, tu vas voir.

P1

Il en est des plus malintentionnés. Ils nous ont bien aidés à disparaître., pour n'être rien, il faut de l'aide. Tout seul ça ne marche pas. Nous nous sommes bien efforcés, avec beaucoup d'acharnement et de haine. Mais il en reste encore, il en reste encore. Des voix, surtout des voix. Des voix dans la tête, des voix dans l'air, on ne sait plus. Beaucoup trop.

P2

 Et te boucher les oreilles, te couvrir les yeux des deux mains, comme ça?

P1

Et les mains, les mains, je les touche, je te vois et je pourrais te toucher. Ça ne veut pas disparaître. Comme s'il ne fallait jamais mourir.

 P2

 Morte la bête

P1

Mort le venin, et là où il n'y a plus de chair il n'y a plus de vermine. Regarde-nous, regarde tout ce qui reste encore. Beaucoup trop. On a du chemin à faire.

19-1

P2

 (récitatif)

Et pourtant j'ai duré.

Très en bas, très en-deçà

Mais le sang, c'est quelque chose.

J'ai sauvé le sang

On saura me reconnaître.

 

P2

Secoue-toi l'heure approche. Quelque chose nous voit. Je le sens sur ma peau. Un frôlement, un frisson. Ça vient du ciel, là où c'est creux et ouvert. Vois le ciel. Vois la grande orbite, regarde la grande excavation optique.

P1

Regarde pas.

P2

Même sans regarder. Partout les failles, les meurtrières, les judas. Regarde (fouille le sol) même cet os, cet éclat d'os percé, cette orbite lamentable.

P1

Jette-le.

P2

Mais les murs nous voient. Les parois, les talus, nous fixent. Dès que c'est vide nous sommes exposés. Tu le sais. Tu me vois. Tu vois tout.

19-2

P1

 (récitatif)

On nous verra, c'est sûr. Il y aura des témoins. Si nous pourrissons, nous aurons les mouches.

Si nous mourrons, nous aurons les charognards. Aplatis sur le sol, nos racines nous épuiseront. Si nous ne sommes rien, qui les engendrera? Bêtes mortes.

Et sur nos flancs de bête morte

Notre engeance orpheline qui grouille et qui geint.

 

P1

Aussi morts ici que là-bas. Et voilà que tu m'interpelles, que tu me fais presque penser. Tu t'arranges pour rendre tout compliqué. Tu m'obliges à comprendre, à expliquer, à répondre, à devenir intelligible.

P2

 C'est toi qui t'étales. Même que tu m'envahis. Et il n'y a personne pour m'en débarrasser. Pas de recours.

P1

Je suis là. J'y suis, j'y suis. Tant que t'y es j'y suis. Un parasite dans tes yeux, un excrément de bête sur tes paupières. Mais d'autres hommes viendront et tu ne me verras plus comme avant. Sinon j' n'aurais été que cette chose immonde.

P2

 C'est toi qui dis tout ça. Je ne sais même pas si je te vois vraiment.

P1

Les gens vont venir. Bientôt ils seront tous là. En attendant ne me regarde pas. Si tu t'entêtes à me voir je te crève les yeux. Si tu t'obstines à dire ce que je suis je t'arrache la langue.

P2

 Tu seras condamné.

P1

Le crime attire les anges comme la sanie attire les mouches. Quand j'aurais fait tout ça ils arriveront.

20-1

P2

 (récitatif)

Et pourtant il faut rester ici. Malgré l'état où nous sommes. Rester ici dans un endroit minable comme le monde quand nous y sommes, à y bien réfléchir. C'est tout le monde qu'il y a. L'histoire aboutissait dans cette fosse, ça se laissait prévoir.

Là-bas si ça existe tout continue.

Les barbelés les miradors la faim les coups la peur la mort de même.

Le monde ne peut pas exister.

P2

Alors, l'humilité peut-être. C'est peut-être le bon laissez-passer. Flotter sur l'humilité comme une charogne au fil de l'eau et accoster. Retourner auprès d'eux par la décomposition. L'important c'est l'approche.

P1

C'est pas comme ça qu'ils vont t'accueillir. Ils ne te reconnaîtront jamais comme l'un d'eux.

P2

On ne sait pas. L'humilité! Penser petit! Les grandes pensées sont toxiques. Un poison mortel pour des gens dans notre situation. Les pensées dans la tête, et les mots dans la bouche.

P1

Pourquoi les mots?

P2

Garde-les. Garde-les bien dans ta bouche. Les grands. Les durs, les importants. Ce sont des pierres pour les lapider.

P1

Tu ne les atteindras pas. Tu ne sais même pas où ils sont.

P2

Il savent. Ils sentent. Ils ont l'oreille douce, le tympan sentimental. Douceur, toujours douceur. Chansonnette, murmure, propos accort, geignements inaudible, sanglot retenu. Et des mots tout gris, des mots bien sots, en attendant le râle, et la fin.

P1

C'est par là que j'ai voulu commencer. C'est pourquoi tu m'as trouvé à demi mort

P2

C'est en bonne voie. Si on sait s'abaisser partout jusqu'à la terre, ramper jusqu'au limon, sur la vasière de la terre déjà peuplée de vers, on habitera avec tous les autres et dans le même monde.

 

P1

Il n'y aura plus rien.

P2

La terre grouillera de nouveau vivants tels qu'on n'en avait jamais vus.

P1

Ils seront comment?

P2

Presque rien, de la vermine qui ne sait pas. En attendant supportons le piétinement.

20-2

P1

 (récitatif)

Le camp s'ouvrait en plaie de terre. La faille qui n'existait pas. Ce lieu n'est rien. Ce n'est rien d'être ici. Avec ce déchet d'espace nous avons fait le monde. Fosse oubliée au bord du camp. Peut de chose une sorte de cassure., de défaillance de la terre, une interruption de tout sous les broussailles. Une tentation animale. Plonger dans le pire. Franchir le corps, la torture du corps. Dévaler vers le fond noir, la lie noire. Chavirer dans le vide. Avoir corps avoir nom. On dira que c'est un homme.

 

P1

Comme quand nous étions tous dans le monde. Avant le désastre. Tous ensemble. Présents et identiques.

P2

 Qu'est-ce qu'ils avaient d'identique?

P1

Leurs peaux. Qui étaient comme nos peaux. Le regard. Rappelle-toi le regard. Tout à fait comme le nôtre. Et l'attente. Rappelle-toi l'attente. La même attente pour tous. Pour nous, pour eux. Et ça continue. Voilà l'espoir.

P2

 Tu te racontes beaucoup d'histoires. T'es un chien en train de crever avec son lambeau d'espoir dans la gueule. Il ne se passera rien d'autre.

P1

On n'a qu'à attendre. Tu verras. Ça se saura. Ils sont bien quelque part. Nous les rejoindrons. Ils sont là, dans un lieu noir. Ils grouillent toujours dans un cloaque noir.

P2

 Tu vois ça…Comment tu fais pour voir ça?

P1

(se couvre les yeux des deux mains)Voilà ce que je vois. Regarde. Essaie toi-même.

21-1

P2

 (récitatif)

(se couvrant les yeux des deux mains) Oui, ça grouillera dans le monde désert.

Derrière les broussailles derrière les rochers derrière les troncs d'arbre derrière les pans de mur écroulés

Ça grouillera d'apparitions. C'est ce que nous serons.

Le no man's land s'était disséminé. Il y en avait partout. Particules, poussières, empreintes. Même nos peaux.

Le pays était prêt. La terre attendait son peuplement. Le désert attendait le retour des humains. Tous ceux qu'on ne peut pas voir.

Et peut-être y sont-ils déjà. Étalés sur la charogne du monde.

Sous forme de crasse, de poils, d'acariens, d'insectes, et toutes les autres choses dérisoires.

Et cette odeur qui dure, l'odeur du baiser au lépreux. Ça nous appelle.

P2

Car nous sommes nombreux. Beaucoup d'autres se sont égarés. Ça erre, ça tourne, ça nous encercle. Nous sommes assiégés.

P1

Par des pierres et des rats.

P2

Pire. Il n'y a pire menace que la horde des égarés. Ceux qui agissent pendant notre sommeil. Ceux qui viennent avant l'aube et nous capturent. Ils s'emparent de nous par traitrise. Ils nous barrent la route qui mène au monde, ils nous coupent le chemin de la vie.

 P1

Le monde, la vie. Tu devrais en être repu. Qu'est-ce qui te manque encore?

P2

Nos frères cannibales. La horde des rois morts. Comme moi, comme toi.

P1

Les rois de la boue et de l'ombre.

P2

Nos ombres seront des corps, nos souffles seront des âmes. Leur râle de mort imite l'esprit. Il faut les arrêter.

P1

Il faudrait déjà savoir où ils sont.

 

P2

Ils sont partout et n'arrêtent pas de naître. Ils s'arrachent au sol et ils bourdonnent comme des mouches.

P1

Ils nous trouveront. Morts ou vifs.

P2

Retiens ton odeur. Évite d'être une cible. Ils trouveront ici nos deux momies et ils comprendront.

21-2

P1

 (récitatif)

Ils viendront et ils verront. Jusque là nous sommes vivants. Nous sommes, chacun de nous, l'hécatombe de tous les autres. Chacun de nous est un théâtre sanglant, une scène de massacre, un tableau d'apocalypse.

Je revois tout d'ici. Trop de rues désertes trop de villes sans habitants trop de routes sans voyageurs. Être là devient une mission. Venus d'un monde de morts, issus d'un vaste utérus mortuaire, le seul fruit vivant de ça.

 

P1

C'est pas comme ne pas exister. Nous sommes peut-être les derniers. Va savoir. C'est comme ça les hécatombes. Après-coup. On se compte.

P2

 Deux de trop

P1

S'il n'y en avait pas d'autres? Pas un seul? Ne te cabre pas, laisse mourir. C'est facile à penser. Dans ta tête, les voilà spoliés de tout. Sans témoins, sans spectateurs, comme s'il ne s'était rien passé. Et c'est ce qui va arriver pour chacun de nous. Tout le monde.

P2

 Toi et moi.

P1

Sans vie, sans espoir, sans pensée. Mais je pourrait encore le raconter. Ce qui ne se raconte pas n'est rien.

P2

 Tu le racontes déjà.

P1

Pour l'instant je suis une vague distorsion dans ton oreille. Un accroc à ta surdité.

 

22-1

P2

 (récitatif)

Qui nous voit nous tue. Qui nous voit colle un masque sur une face morte. Comme si ce que nous étions avant n'avait jamais été.

Tels ils étaient et tels ils seront. Les humains que nous retrouverons sont ce qu'ils ne sont plus et on ne verra jamais rien d'autre. Regarde bien.

Alors, être ici comme si c'était vrai. C'est peu de chose. Un pas, un pas très court, un pas infime, un souffle, un accident et nous y sommes. Séparés et métamorphosés. C'est l'égorgement rituel d'un passé encore vif et pantelant.

 

P2

Nous. Mis au rebut. Encore menaçants. Inconnus, secrets, occultes. Clandestins. Les annulés, les guetteurs.

P1

Rien, c'est rien. Voilà ce que nous sommes. Même pas des pensées dans la tête des gens.

P2

Suppose qu'ils y songent. On nous redoutera peut-être. On échappe à leur emprise. On esquive la sanction. On n'est nulle part. On peut être tout

P1

Des rats. Des blattes. Des crapauds. Des poux accrochés au ventre du monde.

P2

Au hasard: des monstres qui rampent, des diables, des cannibales. Des mangeurs de terre, des mangeurs de boue. Ça ou autre chose. Quelle différence puisqu'ils ne savent rien de nous.

P1

Ils ne savent quasiment rien les uns des autres. Comme toi et moi.

P2

Ça pourrait être pire. C'est quand même pas pareil que si tu m'avais abandonné, lâché dans un désert dont tu ne sais rien. Tu ne me vois pas. Qu'est-ce qui reste? Ma bestialité, ma destruction, mon anéantissement. Ma disparition

P1

T'es pourtant là, en chair et en os.

P2

C'est bien ça. J'apparais. Le retour. La rédemption. L'absolution en quelque sorte. Regarde-moi, regarde mes mains. Des mains humaines. Tu leur diras.

22-2

P1

 (récitatif)

Je dirai, je dirai, tant pis. Dès que tu dis un mot t'es entre la vie et la mort. Ils sont dans ta bouche et te gouvernent.

C'est eux le grand réceptacle. Ils recèlent tout. Tous les mots, les vrais et les faux. Et tout le reste.

Fais n'importe quoi et ça s'ajoute à leur histoire. À la seule histoire des humains qu'il y aura eu. Tu peux même grogner, aboyer.

 

P1

Ils sont disparus. On fait ce qu'on veut avec les disparus. On peut même être Dieu, si personne ne nous contredit. Plus modestement mais à coup sûr être le prophète, l'envoyé de Dieu. Rien ne nous en empêche. Rien ne nous réfrène.

P2

 Si ça t'occupe…Vas-y toujours, ça va me distraire. Et si t'es convainquant on fondera une église.

P1

Et on prédira leur fin. On leur annoncera qu'ils sont en route vers la disparition. Qu'ils sont un peuple élu et qu'ils marchent vers un pays de cendre et de boue.

P2

 Et que nous ouvrons la marche.

P1

Pense ça. C'est comme s'ils existaient. Comme s'ils marchaient derrière nous, comme si ce trou était la Terre Promise. Je te sacre grand prêtre. Dis tout ce que tu voudras, ce sera vrai. Sans les vivants, tout est vrai.

23-1

P2

 (récitatif)

Chaque seconde ici compte pour un crime, une insurrection, une désobéissance. Un défi, un affrontement. Pour une fois on sait ce que ça veut dire de durer.

 

P2

Sinon, vis ou meurs, il ne se passera rien. Sans témoin, tout est permis.

P1

Comment savoir?

P2

Et qui le saurait? Si personne n'écoute, même le vent ne souffle pas. Essaie. Pense que tu me tues ici. Que tu me tues salement, mets-y tout ce que tu sais de la mort sale, de la mort barbouillée de tout ce que tu voudras, du sang ou de la merde.

P1

Et je resterais là à regarder ça?...

P2

Ou toi. Tu verras. Taillade-toi le ventre, et attends la suite. Rien. Comme tout le reste. Tout se peut. Rappelle-toi le désastre. Rappelle-toi comment c'est arrivé.

P1

Que veux-tu que je me rappelle?

P2

La soudaineté des choses. L'indignité, la désertion. L'avilissement. Et comment nous avons fui la loi et le meurtre. Comme nous avons dû nous cacher dans des trous. Ramper sur la terre. Épouser la boue.

P1

Je me rappelle si je veux.

P2

Tu ne peux pas. Avoue que tu ne peux pas. Et si tu le pouvais, tu le raconterais à qui?

P1

À toi, à moi.

P2

Ça ne compte pas. C'est aux autres qu'on raconte. Si on était resté là-bas, on serait tout de même quelque chose. On saurait que nous y étions. Ils auraient joué peut-être avec nous comme avec leur bon vieux jouet éventré.

 

23-2

P1

 (récitatif)

On est quelque part. La terre est là. La terre monte le long du corps, de bas en haut, la boue, l'argile, la chaux, la matière pourrissante de la terre remonte et nous recouvre. On est le monde. La tête attend son tour.

 

P1

J'ai tout pensé avant que tu n'arrives. J'ai dit toutes les paroles qu'il fallait. Et tu veux me faire parler encore.

P2

 Parle seul si tu veux

P1

On ne parle pas seul. Regarde là, regarde dans l'ombre. Regarde tout ce qui remue dans l'ombre. On ne sait pas quoi. Comme si c'était des gens.

P2

 Comme moi?

P1

Depuis que tu es là l'ombre s'est dépeuplée. Il n'y a plus que toi. Tu as tué mon désert. Tu n'es rien, et il est trop tard pour disparaître.

24-1

P2

 (récitatif)

Disparaître ça me connaît. J'ai été tout ce qui se présentait. Successivement. Aussi irréel qu'un délire. Aussi indifférent à ce que j'avais été qu'un mort, mort, pareillement, quoi qu'il ait vécu.

Disparu, le passé est sans limite. Une minute, un million d'années c'est la même inexistence. J'y étais, partout, d'une manière ou d'une autre, allez prouver le contraire.

 

P2

Ça ne disparait pas comme ça! C'était toute une armée, une multitude, tout un peuple. Disparus corps et biens. Même leur souvenir se décompose.

P1

Nous les avons pourtant vus.

P2

Peut-être pas. Ils n'ont jamais existé si ça se trouve. C'est peut-être quelque chose que nous pensons seulement. Que nous ne devrions pas penser.

P1

Ce que tu penses, ce que t'as vu, tu ne peux plus savoir.

P2

J'ouvre le crâne et je regarde dedans. C'est là qu'ils s'engouffrent et qu'ils s'incrustent. Ils sont tapis dans la tête. C'est pas moi c'est la tête qui voit c'est la tête seule qui sait. Tout est là, comme c'était. Y a plus qu'à y aller voir.

P1

C'est tout vu. Il ne faut plus penser.

P2

Comme dans le temps, quand on ne délirait pas, quand personne n'était fou. Et personne ne trimbalait ma gueule sur sa gueule afin de me faire honte. (se touche la figure) Voilà l'emplacement du désastre. Tout est là.

24-2

P1

 (récitatif)

Je n'ai pas de dette, j'ai trahi. Je me suis fait du bien. Enivré par le pouvoir de trahir je l'ai cultivé, entretenu, fait durer. J'en gardais pour la fin et maintenant c'est trop tard. Que pourrais-je trahir, à l'heure qu'il est?

Je suis grand à cause du grand péché commis. Je suis grand par privation de pêché. C'était tellement possible!

Apte à tout, apte au pire, j'étais, moi, la loi. Je portais en moi tous les actes possibles, propres et sales, concevables et inconcevables. Surtout inconcevables. J'étais le roi du possible. Et ça a duré un certain temps.

 

P1

Le temps n'a pas duré. Tout s'est replié en nous. Nous avons tout avalé. Les tueurs, les sauveurs, les camarades, les ennemis, les hommes, les bêtes, les anges, les diables. Tout là-dedans. Le monde qui reste.

P2

 Et ça? (montre l'espace autour) Ça se laisse habiter, tout de même. Ça fait partie du monde. Nous sommes dehors.

P1

Un trou comme le monde. L'énorme trou plein de choses, la cavité dans le corps. C'est vide c'est noir ça sent ça suinte. On trimbalait ce monstre creux parmi les hommes.

P2

 Personne n'en savait rien. Sauf le couteau des assassins.

P1

L'ombre du dehors n'est pas moins sale, mais ça se voit. L'ombre du dedans ne peut pas se voir. Qui verrait ça dégueulerait, nous jetterait aux ordures, dans les fossés, dans le feu.

P2

 Ça s'est fait. Pour moins que ça.

P1

 Et ça effleure de nouveau, la chose. Ça ne ressemble plus à une ombre c'est un fouillis de plis et de sécrétions. Et quelques souvenirs de gens. Encore dans leurs peaux.

25-1

P2

 (récitatif)

La durée s'épaissit. Couche sur couche les humains s'ensevelissent. Il faudra des pelles et des pioches à creuser le temps. Peut-être les retrouver. Les dégager de l'ancienne boue.

 

P2

Tu vas savoir ce que c'est, d'être oubliés. N'avoir rien dit, n'avoir rien entendu. Ne pas savoir d'où je viens, ne pas savoir d'où tu viens. Tu n'a pas su qu'ils sont disparus, que nous survivons, nous ne savons pas à quoi. Tu ne sais pas qu'ils sont morts.

P1

Il faut y aller voir. Il y a peut-être quelqu'un.

P2

Peut-être de la cendre, encore un peu de cendre, beaucoup de cendre. Et rien. Pas un regard pour regarder la cendre.

P1

Ça, je l'ai vu. Je l'ai vu comme je te vois. Comme si je le voyais encore.

P2

Eh bien, n'en sais rien. La fatalité sort de ma bouche. Essaie de ne pas entendre. Si tu m'entends, tout devient irrémédiable.

P1

Je sais tout.

P2

Alors je dois te tuer pour que l'espoir renaisse. Si je te crève les yeux je deviens présentable, presque humain. Mais tu me vois. Tu m'entends. Tu me condamnes. Tu me pourris.

25-2

P1

 (récitatif)

Regarde-moi en face.

Tourne le dos à ton chemin.

Rebouche la grande porte.

Exhume-moi pour voir.

 

 

P1

Ils ne sont pas morts. Ils nous tournent seulement le dos. Ils ne regardent pas de notre côté. Ils regardent du côté du monde. Les yeux grand ouverts. Face à l'aube.

P2

 Tu imagines trop de choses. Il n'y a rien. Il y a ce trou. Et nous cachés dedans. Rien d'autre.

Ils nous tournent le dos, je te dis. Ils ne nous voient pas. Depuis longtemps ils tournent le dos au désert. Nous y sommes. Dans le déchet du monde. Eux, ils mordent le lointain à pleines dents.

P2

 Comme nous. Sauf qu'ici le lointain est tout proche.

P1

C'est toi qui barres la route. Ma gueule aussi. Ma peau aussi. Une muraille de peau. Toi. Chacun de nous est la muraille de l'autre. (se saisit d'un bâton et menace P2) Faut casser tout ça! Sortir d'ici. (tente d'atteindre P2 et le manque). Les rejoindre!

26-1

P2

 (récitatif)

Supposons par exemple la guerre et la défaite. Il y aurait eu beaucoup de sang pour rétablir le passé. Nous aurions massacré et pillé. Peut-être détruit ceux qui n'avaient pas à exister, pillé ceux qui n'avaient pas à posséder. La défaite ensuite, prématurée, avant l'achèvement de la mission. Et nous, à notre tour, expulsés et exterminés. Pas nous, les fuyards, les soldats guenilleux. Ils tuaient ceux qui les avaient tués. Nous étions leur misère. Nous étions leur dévastation. Peut-être bien que les chose se sont passées comme ça.

 

P2

Et malgré tout tu es innocent. D'ici je le vois. Si tu es encore quelque chose, c'est un petit tas de nombres.

P1

Impossible. J'ai enterré ma plaque d'identité. J'ai avalé mon ordre de mission.

P2

Des nombres. Des dates. Naissance, une date. Disparition, une date. Mort, une date. Un jour, comme ça. Si on y ajoute ton nom, ton histoire est complète. La seule. T'en auras pas d'autre.

P1

Tout ça est mon affaire, et de personne d'autre.

P2

C'est l'histoire de tout le monde, et voilà pourquoi tu es l'un des leurs, tu t'additionnes à leur nombre, tu complètes. Tu combles. Dans la horde des gens, comptés et mesurés.

P1

J'y étais bien. Ensemble. Avec autre chose qu'un trou dans la terre, des déblais, des ronces, des cavités lépreuses sur les talus. Manipulé comme un pantin par tout ce qui m'entoure. Enfermé avec ta voix.

P2

Mais c'était un capharnaüm! Essaie de revoir comment c'était. Tout était mal agencé en vrac et comme ça vient. Des gens, dis-tu? Je t'en fous. Des vestiges, et de pauvres vestiges. Aussi menus que les os, à la fin. Ce qu'il en reste. Et le maelstrom des organes jusqu'au calme final, jusqu'à l'absolution.

P1

Je n'ai jamais vu ça. Tu n'as jamais vu ça.

P2

Mais regarde ce que tu es! Animal de terrier, rat de dépotoir, même pas de figure. Du temps, des bribes de temps, du temps tronçonné. C'est tout ce que tu as. Si je ne te vois pas tu disparais. T'es une petite impureté qui traîne dans mes yeux et rien d'autre.

P1

Et si tu ne me vois pas t'es pas grand-chose. Sans moi ce que tu dis n'est ni vrai ni faux ni rien.

P2

Et voilà. Ça se redresse. Ça m'affronte. Ça me menace. Toi, le petit animal tout blotti dans se plis et qui n'en sortira pas.

26-2

P1

(récitatif)

On te connaît, toi. Tu pillais comme nous tous. Nous l'avons tous fait, avant le retour des troupes. C'était la consigne. Étends la main et touche à leurs os et à leur chair. Respecte pourtant leur vie. Mais il n'y avait plus ni des os ni de la chair. Des choses comme les décombres. De quoi passer outre. Par des portes défoncés des murs écroulés, par toutes les brèches et les ruines. Nous récoltions les fruits du désastre. Des richesses et des pauvretés. Nous nous sommes baissés et cueilli. Une simple récolte de cultivateur consciencieux.

 

P1

Nous devrions pouvoir rentrer. Nous sommes si peu de chose que notre retour passerait inaperçu. Réduits à rien, quasiment anonymes. Il n'y a plus que nos ombres pour croire que nous existons encore.

P2

 Méfie-toi des ombres qui tuent. Elles sont aux aguets. Elles nous attendent là-haut.

P1

Et si nous ressemblions aux ombres, comme les autres? On ne nous tuera même pas.

P2

 Ils ne sont pas si regardants. T'es pas rien. Il y a encore de quoi faire. Ils ne se pencheront pas sur ton cas. Même pas sur ton cadavre.

P1

Et ce trou alors? Cette machine à disparaître? Pourquoi nous sommes là? Encore un effort et il n'en restera pas grand-chose. Nous n'avons plus de nom, ni de figure, ni de signes distinctifs. Des vides, des blancs, sauf encore un peu de sang. On est ce qu'on veut.

P2

 On n'a pas beaucoup de choix.

P1

Il n'y a pas de témoins. On fait ce qu'on veut. On peut même se respecter. C'est comme s'ils étaient morts. Y a plus qu'un dieu qui peut nous regarder. C'est pas rien.

P2

 Il nous a assez vu. Et nous aussi, on l'a trop vu.

P1

S'il n'y a plus que nous, il n'a pas le choix. Il est obligé. Comme moi, je n'ai que toi. Mais Lui c'est pour l'éternité. Si nous disparaissons, Il regarderait qui? Et il serait quoi?

27-1

P2

 (récitatif)

Rien. Le gouffre tant redouté s'est déjà ouvert dans notre dos.

Pas de paroi où s'aplatir.

Le monde mort s'ouvre grand ouvert derrière nous.

La seule protection c'est le pas en arrière.

Notre préservation mesure l'étendue d'un pas d'homme.

Nous pouvons aussi nous retourner et cracher.

Exhaler la haine.

 

P2

Vas-y voir. Tant qu'à crever, du moins, on aura su. T'es fini, tu ne crains rien. On te tue ou on te laisse vivre. Si on te tue, c'est vite fait, tu ne sauras même pas que t'es mort. S'ils te laissent vivre, ton passé sera effacé d'un coup, net, vide, propre, comme au début.

P1

Et s'il n'y a personne ?

P2

S'ils ne sont plus là, toi, tu y seras. Tu seras le seul. Tu seras le monde. Loin d'ici. Loin de moi.

P1

Je suis déjà loin de toi. Je ne te connais pas. Je ne t'entends pas. Je te vois si je veux.

P2

Non. Tu me fais penser. Tu me fais penser des choses, faire des choses, faire des mines et des grimaces, et sortir des mots, quoi que je fasses, tu m'obliges à faire semblant d'être comme vous les humains.

P1

J'ai pas le choix. J'ai pas choisi d'être là.

P2

Tu es ma honte. Si tu n'étais pas là je serais ce que je veux. Un rat une pierre un centaure une sirène une chèvre une chimère. Et tout le reste.

27-2

P1

 (récitatif)

Je ne suis pas aveugle. Tout le peuple fut frappé de cécité sauf le Grand Bouffon. Rien ne réfrénait plus ses tours et se simagrées. Ni les mutilations publiques, ni les scarifications, ni les brûlures, ni toutes les autres sortes de mort spectaculaire.

(un silence)

Dans le grand nuage toxique on se devinait à peine, par un frôlement, un heurt, un souffle rauque qui s'approchait. C'était comme ça que nous étions.

(un silence)

La grande clarté leur avait brûlé les yeux et tout était comme ne rien faire. En tuer quelques uns ou ne rien faire du tout c'était le même. Autant ne pas le faire. Être prêt seulement.

 

P1

Il faut qu'on sache. S'il n'y a plus personne tout est permis. On peut grogner et marcher à quatre pattes. Grimacer. Baver. Se mettre à avoir des pensées de rat, de porc, de chien. Des pensées de chose.

P2

 C'est pas ça qui les fera venir

P1

Faisons pire. Jouons une horrible scène. Faisons mine de nous étriper. Nous saurons ce qu'ils perdent. On sera une sorte de spectacle. On ne sera pas rien. On aura duré.

28-1

P2

 (récitatif)

Ils existent. Ils occupent le mode et ils ne le savent pas. Mais à cause de nous ils sont les absents, ceux qui doivent venir.

(pause)

À force de prendre toute la place, à force d'être réels les gens réels engendreront des monstres qui les transformeront en monstres.

(pause)

Ici, toujours un seul, le même, l'identique, malgré la multiplication du même, malgré les fantômes pluriels. Par rapport à ceux de là-bas, les très nombreux, nous ne parviendrons jamais à être plus qu'un seul.

 

P2

Et maintenant que c'est fini, on peut causer. Arrête de songer à sortir d'ici et raconter. Oui, fais pas semblant, tu y songes. Je te vois. Délateur, dénonciateur, diffamateur. Je serais moi le monstre que tu fabriques. L'autre. Comme tout le monde.

P1

 Tu n'es pas un bon monstre. Ni autre chose. Et je n'en veux rien savoir.

P2

Vous le faites tous. Vous fabriquez vos monstres, patiemment, pièce par pièce, vous trimbalez vos monstres de foire en foire. Un jour ici, un autre ailleurs. Et vous vous invitez les uns les autres à la curée.

P1

 Je ne sais même pas si t'es un monstre, ni quel monstre tu es.

P2

Je n'ai rien laissé voir. Je ne t'ai rien montré. Tu n'as rien vu. Tout était faux. Le visage, les mots et les gestes. Je me suis caché avec ça.

P1

 Et c'est quoi déjà, ton but? Tu peux pas disparaître sans te donner en spectacle?

P2

J'attends les autres. Je me garde pour ceux qui ne m'ont jamais vu.

28-2

P1

 (récitatif)

Le pire, voilà. Nous nous habitons. Nous devenons une chose d'ici. Une sécrétion de cette paroi noire. La faune d'un monde creux. Une engeance du vide.

(pause)

Nos prochains qui sont là-bas. Même s'ils sont devenus des monstres, des géants, des blattes, nous ne le saurons jamais. Ils se figent peu à peu. Pas un pli pas un souffle ne dépasse. Les ancêtres sont inébranlables. On ne raisonne pas les morts.

(pause)

Demi homme demi vie. Voilà ce que nous sommes. Nous sommes une disparition qui ne s'achève pas. Ça nous est tombé dessus et ça nous a tranché par le milieu.

 

P1

Il n'était pas trop tard. On nous aurait fait bon accueil. Regarde les enterrements. Regarde les cimetières. Et comme l'humanité des morts est reconnue. Du début jusqu'à la fin, avec tous les détails. Les deux dates, quelquefois un portrait, l'humain tout entier dans sa totale plénitude.

P2

 Il aurait fallu sauter sur l'occasion. Je les vois d'ici. Ils nous soulèveront, nous hisseront par des cordages, jusqu'en haut, jusqu'au monde, ils pencheront la tête au-dessus de nos dépouilles, songeurs et contrits.

P1

Le pli est pris. Maintenant que nous sommes mis à faire les vivants, à nous distinguer, à nous séparer. Mourir ne suffit plus. Il faut faire encore mieux. Être tombeau, ou cendre, vestige, humus, déchet, minéral. S'incorporer.

 

29-1

P2

 (récitatif)

Un simple répit aurait suffi. Ni la paix ni la réconciliation. Un répit. Passer inaperçu sans jamais se cacher. Concevoir un plan, mettre en place une stratégie, organiser le retour, ourdir la réapparition.

 

P2

Cache-toi si tu veux me voir vraiment. Ils ont toujours fait comme ça. Ils ont regardé l'endroit où j'étais et où ils n'étaient pas.

P1

Mais si je me cache trop je ne te verrais plus du tout. Il faut bien une brèche, une ouverture, je ne sais pas.

P2

Des judas, des fentes de palissade, des bourrelets de peau, poils de cils, nœuds de barbelés. Des choses obliques, des choses de biais, des choses en retrait, des choses comment dire latérales. Alors que toi tu te plantes face à moi, excessivement, de face, tu m'absorbes tu m'incorpores. Tu ne peux pas me voir.

P1

J'en vois assez comme ça. Même que ça m'arrangerait de regarder ailleurs, toujours ailleurs, toujours ailleurs.

P2

Tu ne te prives pas d'essayer. Tu me vois par lambeaux, par morceaux, tu me fragmentes, tu me mutiles. Tu serais aveugle, je serais entier.

P1

Va donc chez les aveugles, il n'en manque pas là-haut.

P2

Oui, là-bas c'est infesté de rôdeurs aveugles. C'est ce qui nous attend, il faut s'y préparer.

 

29-2

P1

 (récitatif)

Aveugles, dissimulés, tu te racontes des histoires. Ça ne s'explique pas. Soit qu'ils sont morts, soit qu'ils sont vivants. Pour être comme eux, il faut choisir. S'ils sont morts, nous devrons mourir. S'ils vivent, nous devrons les rejoindre. Or nous vivons.

P2

 Parle pas de malheur.

P1

Nous durons. Nous émettons de la durée. Nous sécrétons du temps. Nous ne disons pas des mots, nous dégorgeons de l'éternité.

P2

 Les morts aussi. Ceux que j'ai vu. Mais pas pour très longtemps. L'éternité ça s'use vite. Ça dure autant que les témoins.

P1

Il n'y a pas de témoins, pas de raison pour que notre éternité finisse. Qu'il n'y ait personne c'est comme être mort.

P2

 N'est pas mort qui veut. T'as du chemin à faire. T'arrêtes pas de durer.

P1

Je voudrais t'y voir. Si tu crois que c'est facile, arrêter, un rien suffit pour aller au-delà. Même frissonner c'est déjà du temps. Et c'est ainsi que l'éternité commence. Quoi qu'on fasse.

30-1

P2

 (récitatif)

Tel que tu me vois, je suis quelqu'un qui a tout dit, en une seule fois, une fois pour toutes. C'est vrai, que je suis né, que j'ai gueulé et que tout était dit. C'est là que j'ai dit tout ce que j'avais à dire. Après je n'ai plus rien dit, rien ajouté. Redire le cri, un peu, de temps en temps, suffit.

 

P2

J'explique. Je dis ce que j'ai dit. C'est fatal, si c'est moi qui le dis. Souffle-moi des choses à dire que je n'ai jamais dites. Même des choses mauvaises, même le pire. Je les dirai. C'est comme si je ne les avait pas dit vraiment.

P1

Je n'arrête pas de le faire. Et tu ne fais que ça.

P2

Mais je n'en profite pas vraiment. Chaque fois que je parle, je dis ce que j'ai déjà dit, longtemps, depuis toujours, ça ma vient comme ça.

P1

Sauf ce que tu ne sais pas que tu as dit. C'est là, et plus on avoue plus ça se cache.

P2

Oui, avouer. Aide-moi. Invente des aveux et je les fait. Des choses qui ne sont pas salies par la traversée de ma vie, par la traversée de moi. Ce sera plus propre. Plus réel, si tu vois. Arrache-moi des mots.

P1

Quels mots? Tu veux dire quoi?

P2

Des mots qui ne viennent pas de moi, pas usagés, pas souillés. Ni baveux ni mordus ni coupables.

30-2

P1

 (récitatif)

Nous sommes dans trop de vies. Des restes de ce que d'innombrables humains ont vécu.

Il suffit qu'on nous ait vus. On nous a vu. Et nous sommes un fragment du passé de milliers d'humains.

Même s'ils ne s'en sont pas aperçus. Même un sédiment, un tout petit déchet. Un petit copeau de leurs vies. Même pas oublié, jamais repéré, mais réel. Un frémissement de leur vue, une horripilation fugace de leurs yeux c'est de cette glaise que je suis bâti.

Nous sommes ça; nous sommes en eux comme une fatalité. Même réduits à un discret haut-le-cœur, à un dégoût passager.

C'est moi, cette parcelle d'histoire, j'y suis, je fais partie du monde qui existe, du monde du vaste oubli, du vaste peuple des oubliés et de ceux qui oublient. Comme ça, tel que je suis. Toujours gris, toujours lisse, toujours propre, toujours nul.

Je ne suis pas rien! Avec moi un morceau de vie réelle, de vie organique, s'est ajoutée à l'histoire des hommes. Au moins. À l'histoire de la terre et du cosmos et de l'univers. C'est ça en plus. Des choses de muqueuse de mucilage , des odeurs de viscère, des choses de sang. Ce n'est pas rien. Et ça ne finira qu'avec le monde, et encore.

P1

Voilà pourquoi je dis que nous manquons quelque part, et c'est tout comme si on nous cherchait. Même s'ils ne savent pas. Nous sommes pires qu'un souvenir.

P2

 Qu'un seul nous retrouve et ce sera fait.

P1

La traque ne s'arrêtera plus. Qui dit disparu, dit recherché. C'est le même animal. C'est le même gibier. Ils ne cherchent jamais ceux qui sont déjà là. C'est nous qui manquons. Pas leurs chiens pas leurs femmes, pas leurs enfants, pas leurs morts. Seulement les disparus. Nous, comme qui dit.

P2

 Me voilà promu disparu. Et pourtant je suis bien là. N'est pas disparu qui veut.

P1

Le temps passe. Laisse le temps passer. Plus le temps passe et plus nous disparaissons. Le dernier pas est un gouffre. Ça se creuse, c'est un cratère de cendres, c'est un abîme.

P2

 Personne ne manque. C'est le contraire. Les absents encombrent.

P1

C'est parce que tu ne sais pas. On ne manque pas partout, on ne manque pas n'importe où. Il faut viser juste. C'est un travail, c'est un ouvrage, c'est un chantier.

P2

 Tu ne peux pas savoir si quelqu'un est au courant, ou personne.

P1

Il faut travailler. Tu as le droit. Tu y étais tout de même. Obligatoirement ça fait un vide.

P2

 Travailler! C'est bien le moment. Bien planqués, nous sommes. Il faut tenir bon. On verra ce qu'on verra, un jour ou l'autre.

P1

Rien, mon vieux, rien de rien. Laisse-toi aller. Tombe dans le gouffre. Ébats-toi dans le vide. Laisse germer le manque.

P2

 On va germer, on va germer. À force de germer il nous poussera des racines et c'en est fait du départ.

P1

Pas sûr. Un jour, on donnera signe de vie. On remuera le sédiment. On touillera la mort. Comme si on était toujours là.

31-1

P2

 (récitatif)

Un souffle de présence.

Préserve le souffle!

Déchiré souillé amoindri

Réduit à peu de chose.

Toujours là, sauvegardé.

J'ai sauvé le souffle.

Avec ça je dirai encore quelques paroles d'homme.

 

 

P2

C'est le rôle du dernier arrivé, c'est le privilège du dernier des hommes.

Tu étais là et je ne t'ai pas vu venir. Que je disparaisse avant toi est dans l'ordre des choses. Tu pourras raconter.

P1

Tu parles d'une corvée!

Tu étais, tu seras, et ils te verront. Tu n'auras rien à dire. Tu seras le survivant. Ils sauront que c'est fini, et que la mort est une chose périmée.

P1

Il n'y a que ta mort qui me transformera en survivant. J'attends. Je partirai après.

P2

Je vais te montrer. Tu seras obligé de voir comment on meurt. Tu regarderas longtemps le dernier mort.

P1

Un mort, c'est vite vu.

P2

Ma honte, alors. Ma dégradation. Ma déchéance. Ma misère. L'un dans l'autre ça pourra faire l'affaire. Il faut honorer les vivants. Tu leurs diras qu'ils vivent.

P1

Parce qu'il manquait un martyr dans le tas, un sauveur dans la multitude des morts, un visage dans le grand entassement ?

P2

Ma mort sera votive. Ce sera leur éloge. Ils se dresseront debout sur ma dépouille, ils piétineront mon ombre. Ma puanteur dilatera leurs narines. Leur âme en sera remplie. Ils se tiendront face au soleil, dressés sur mes sanies. Tu leur diras tout ça.

31-2

P1

 (récitatif)

C'est faisable. Faiblir à fond. Se défaire par les épaules. Par le ventre par les tripes par les couilles. Se liquéfier par le bas. Devenir une flaque sale et fertile. Laisser renaître le germe de l'autre.

 

P1

Comme nous tous. L'homme créé à l'image de Dieu est bel et bien mort. Réapparaissons, mais à l'image de l'homme.

P2

 Même nous?

 P1

Ça vaut pour nous. Malgré les apparences. Le tout est de ne pas trop pourrir sur place. Nous outragerions l'image de l'homme.

P2

 Y a qu'à pas se montrer.

P1

C'est pas faute d'avoir tenté. Depuis le temps. Toujours à nous cacher. Recroquevillés dans le noir, plongés dans la boue, bien à l'abri dans la chaleur boueuse de la chair. Sans figure et sans forme.

P2

 Il ne faut pas exagérer. Nous ressemblons encore à quelque chose.

P1

Trop. Quand nous serons méconnaissables on ne pourra plus nous condamner.

32-1

P2

 (récitatif)

Le peuple, la nation. Nous avons été envoyés. Au loin. Dans le simple monde. Et chacun de nos pas, le moindre déplacement et même l'odeur de nos corps transformait ces espaces vierges en territoire national, possession, colonie.

Éclaireurs, explorateurs, conquérants, avant-garde, nous avons débroussaillé, jalonné, dressé des cartes. Et il en manquait toujours autant.

Il était temps d'aboutir et de fonder. Nous voici. Un trou absent de toutes les cartes. Notre première possession.

 

P2

Tout ça pour eux. Pour personne. Pour rien. Eux. Chacun dans son sac. Tout plein de choses, de nombres, de récits douteux. Et rien d'autre.

P1

Ça fait du monde

P2

Personne. Tous disjoints. Même les morts, même le peuple des cimetières. Chacun son emplacement, chacun ses dates, chacun son nom, un portrait quelquefois, des phrases qui les concernent.

P1

Comme nous. Comme eux. Comme les gens.

P2

Pareil. Faut en parler. Tout le temps. C'est comme ça qu'ils existent. Tout comme. Ça naît dans les mots. Ça insémine les absences.

P1

Mais nous ne parlons pas bien. Avoue que ça manque de style.

P2

Même les mots inférieurs, les mots bancals, les mots puants. C'est toujours l'haleine de vie que tu insuffles.

32-2

P1

 (récitatif)

Il suffit d'être là. D'arriver tout le temps. D'envahir de conquérir d'occuper de marquer comme les autres animaux. Mais avec des désignations, avec des noms de lieu, à la place des odeurs et des urines. Même ce trou n'est plus un territoire vierge. C'est à nous. On en fait ce qu'on veut.

 

P1

Sauf s'ils arrivent, s'ils sont arrivés, s'ils sont déjà là. Si c'est le cas, nous ne sommes plus rien ici. Quelquefois j'entends l'approche, et je me recroqueville. Quelque chose nous a repérés.

P2

 Je t'ai repéré. Tu ne règnes plus.

P1

Non. Ceux qui nous voient sont toujours cachés. Un éclaireur, furtif, qui nous décèle et s'éclipse. Nous ne savons pas ce qu'il a vu. Nous a-t-il pris pour des bêtes, des nuisibles?

P2

 Des virulents, des dangereux, des contaminés.

P1

Voilà. Ils reviendront. Ils auront l'ordre de nous tuer. Ils ne trouveront pas grand-chose.

P2

 Déjà nous-mêmes…

P1

Et comment ferions-nous? C'est pas avec ça (se désigne) que nous allons fabriquer des humains. Même factices. Ils nous trucideront sans même s'en apercevoir.

P2

 Même pas. Pourquoi s'en donneraient-ils la peine? Pour devenir coupables? Pour se condamner? Pour se salir?

P1

Malgré eux. Ignobles sans rien faire, même réduits à une idée, une ombre, une vermine, une poussière toxique.

P2

 Ils nous écraseront peut-être avant de nous faire injure

P1

Comme ça, ils nous écraseront (piétine le sol) comme les animaux de poussière que j'écrase. Écraser les invisibles ne porte pas à conséquence.

33-1

P2

 (récitatif)

Je n'en ai jamais vu. Des vrais, je veux dire.

J'ai vu des simulacres d'homme bâtis de bric et de broc.

Des répliques d'homme mal achevées.

Des hommes contrefaits

Des copies du premier homme, l'original, la matrice, le seul homme pour de bon. Celui qui manque.

Il y a un seul absent. Il est absent partout. J'étais celui-là.

Après, ce sera la cendre.

Après la crémation de tous les habitants c'est le seul terreau pour la naissance de l'homme.

La cendre de tous les hommes.

 

P2

Que vois-tu quand tu me regardes? Je fais leurs gestes, je parle leur langue, je dis leurs mots, je pense leur pensée. Tout ce qui sort de moi leur appartient.

P1

Je ne t' avais rien demandé. J'étais là. Il n'y avait personne. Je m'en accommodais.

P2

Tu ne me vois même pas. Tu ne peux pas me voir. Je te vois. Tu te recroquevilles pour ne pas être là. Tu te retires, tu te tais, tu te lasses faire. Tu t'affaisses comme un tas de chiffons.

P1

Tu m'importunes.

P2

C'est pour que tu ne me cherches pas. Réfléchis. Si je me cache, tu me cherches. Si je me tais, tu me questionnes.

P1

Même pas. Pas moi.

P2

Tu sentiras un malaise, un manque, une attente, peut-être un espoir. Tu croiras que je suis l'un d'eux. Et tu voudras que je revienne.

P1

T'es venu une fois de trop

P2

Comme un Messie. Comme nous tous. Tu prieras pour que je ressuscite. C'est comme ça que ça se passe. Depuis très longtemps. C'est une vieille histoire.

33-2

P1

 (récitatif)

Va savoir. Une épidémie peut-être. Ça s'est passé comme ça. Chacun était le rat de l'autre. La puanteur du prochain nous accablait. Nous suivions la trace de leurs pas comme des traînées visqueuses de limaces.

Le mal nous rapprochait. Nous nous sommes entassés. Tous dans le même enclos. On ne savait plus si on était quelqu'un. Trop d'inconnus, trop d'étrangers, trop de monstres. Dans ce grouillement d'humains on n'avait plus de langage commun.

Chacun se retenait de pourrir. Toutes les tentatives se valaient. Agitation, trépignement, crispation, retenue , cri joyeux, geignement, râle, suffocation. On était devenus des sortes de sphincters tourmentés.

P1

Si tu veux qu'ils détournent le regard, pourris. Ou peut-être que saigner suffit, saigne seulement. Mais pourrir ensuite pour que tout soit dit.

P2

 C'est fait.

P1

Mieux que ça! Mieux que ça! Il faut qu'il le sentent, là-bas. Qu'ils le devinent, qu'il en éprouvent une sorte de malaise. Il faut être mal. Être leur trouble-fête, leur désespoir.

P2

 Nous sommes bien, ici. Nous survivons. Très loin de la mort.

P1

Mais nous ne sommes rien, là-bas. Ça fait souffrir. Il faut qu'ils le sachent. Je n'aurais la paix qu'à ce prix. Rien d'autre ne m'apaisera.

P2

 Tu le seras, tu le seras, tu seras bel et bien apaisé, la gueule ouverte, là, couché sur le ventre, visage dans la boue, et si tu veux j'ajoute un oiseau qui te survole très haut dans le ciel.

P1

Mon cadavre même trônera au centre des grandes places de leurs grandes villes. Sinon, du moins mon ombre vide, le soupçon indéfini que nous avons pu exister un jour. Notre odeur peut-être. Quelque chose. Même un chien crevé sur la dalle fera l'affaire. Mieux que rien.

P2

 Tu me survivras peut-être

P1

Je t'emmènerai alors, pour qu'on sache. Je traînerai ton cadavre le long de toutes leurs routes. Notre sillon sera tracé.

34-1

P2

 (récitatif)

N'en fais rien. Ne rien faire suffit. Être identique à tous les autres, ceux qui ne sont pas de là-bas et qui ne pourront jamais y parvenir. Ceux qui ne seront jamais comme les autres, comme eux tous. Prophètes, Sauveurs, Héros, Criminels de haut vol, Demi-dieux. Sans lesquels les autres, les humains ne pourraient pas être l'humanité. Tout-court. Pour de vrai.

En haillons ou en gloire, ils nous créent comme l'éclat qui émane de ce que nul ne peut être.

Chimères de feu, insectes de lumière, à cause de nous quelque chose leur manquera toujours pour être des humains complets, vrais et réels.

 

P2

Si j'apparaissais là-bas en majesté, drapé de sang et portant une plaie sur le côté. Que deviendraient-ils, dépouillés du droit d'être là?

P1

Ils te tueraient d'abord, et ensuite ils n'oseraient plus se regarder en face, épouvantés de leur méfait. Sans savoir que faire.

P2

Se cacher, disparaître, s'éteindre les uns après les autres, et vers quelle espèce d'aube? J'y serais éternellement un spectre tourmenté. Ils vénèrent leurs spectres.

P1

Je ne marche pas. La vie de spectre ne m'intéresse pas.

P2

Mais regarde-toi, regarde-nous. Que sommes-nous d'autre? Fais donc le mort, et tu verras. Vénérés ou outragés les morts savent y faire.

P1

Pas moi. La vie de mort ne m'intéresse pas. Je n'ai jamais appris, je ne saurai jamais.

P2

Justement. On a le temps. On s'entraînera. On prendra bien soin des morts que nous sommes, et c'est dans cet état que nous retournerons là-bas. Nous n'y serons jamais autre chose.

34-2

P1

(récitatif)

Ici par contre tout est possible. Et ça peut aller très vite. Au bord de l'abjection. Au bord de n'importe quoi. Imagine ce que tu veux. Comme si c'était fait.

Tout seuls face au pire. Il n'y a que nos tripes qui nous retiennent de tomber. Malgré l'envie.

Nous avons accepté. Nous ne sommes plus leur plaie, nous sommes la cicatrice. Encore quelque instants. Un reste. Une vague purulence, une gangrène douce. Il faut s'en contenter.

 P1

Et même pas ça. Fourvoyés dans ce trou pendant que le monde guérissait. Leurs rangs se sont reformés. Épaule contre épaule, sans vide, sans répit. Nous ne sommes rien. Nous portons des noms de mort. Disparus, capturés, tombés au champ d'honneur, évadés, déserteurs, rescapés, inconnus, anonymes, dispersés, jamais nés.

P2

 Après tant d'années, c'est sûr que nous n'y manquons pas beaucoup.

P1

Si, une sorte de plaie sans douleur. Un chancre dormant et bien toléré. Ils vont, sans savoir, blessés à mort. Tous autant qu'ils sont.

P2

 Ça ne se voit pas, quelqu'un qui manque.

P1

Essaye voir. Pense que je suis mort. Que tu t'es penché sur mon cadavre. Et qu'ensuite tu oublies. Essaye. Il en restera toujours quelque chose. Si peu que ce soit.

35-1

P2

 (récitatif)

Certains le savent. Des informateurs signaleront notre disparition. Des employés de bureau en rempliront des fiches. Des chefs de service contrôleront la bonne marche de l'opération. D'autres chefs des chefs exploiteront les données. Et ainsi de suite, de chef en chef, services statistiques, police, services sanitaires, état civil, tout se remplira de nous, nous serons en permanence au centre de quelque chose, au cœur de quelque opération. Même une mouche qui chie sur notre nom. Ça se fait comme ça.

 

P2

Toi, moi. Un de trop, nommé et compté. Même un mort est quelqu'un de trop. Même celui qui n'a jamais existé mais dont on connaît le nom et l'absence.

P1

Qui ça? Il n'y a que les vivants et les morts et personne d'autre.

P2

Et moi donc? Pour eux, je suis mort. Mais ce mort-là, il est ici, je peux le toucher ou le blesser. C'est moi, c'est pas rien. C'est le rempart, c'est l'obstacle.

P1

Ils marchent dessus, sur ton obstacle, sans même s'en apercevoir.

P2

Mais il faut y aller, même pour m'anéantir. C'est du travail. Qu'ils le sachent ou non. Aller de l'avant c'est toujours tuer un mort.

P1

Je n'ai rien fait de tel. J'ai seulement vécu.

P2

Comme les autres. Vous marchez à reculons devant les morts comme devant le roi du monde. Moi, c'est autre chose. J'en suis. Je suis dans le pays des morts. C'est mon poids et ma racine. Je suis une racine d'ombre dans une vasière d'ombre.

P1

Tu es ce que tu veux. Laisse vivre.

P2

Mais c'est là-dedans que vous vivez. Avec moi. Vous avancez si j'avance, vous reculez quand je recule. Jusqu'à la fin. Et je ne veux pas vous voir disparaître en même temps que moi. Je ne veux pas vous tuer.

35-2

P1

(récitatif)

Mais la terre entière est une honnête entreprise funéraire. Consciencieusement occupée des disparus. Toute occupée à sauvegarder les gens anéantis. Et à l'annoncer clairement. À tel point que la gestation des vivants dans le monde des vivants en prend modèle.

 

P1

Ça tient à si peu de chose. On ne sait pas comment c'est arrivé. On n'a fait qu'un seul pas et voilà le désert.

P2

 C'est ce qui t'a fait vivre. Le pas à faire. On nous tuait là-bas.

P1

Mais tout de même. C'est trop. Nous ici et eux, eux tous, là haut. Vivants ou morts, on ne saura peut-être jamais.

P2

 On ne le saura que trop, si on y retourne un jour.

P1

Pas de retour. Ce peu de chemin a usé nos pieds et nos jambes. Nous voilà mutilés et cloués sur place. Et cette fois-ci c'est pour de bon.

P2

 Arrivés à bon port. On n'ira pas plus loin. On ne rebroussera pas chemin. Que nous. Mis à part les rats et les lézards. C'est peu de chose. Ce n'est pas rien.

P1

C'est toute la vérité. On n'avance pas, on ne rebrousse pas chemin. Les bêtes non plus. Elles mangent en marchant. elles marchent pour manger. Elles broutent, mordent, respirent la durée, boivent le temps à la source.

P2

 Voilà où nous en sommes. On ferait bien de chercher les autres, on ferait de changer de bêtes. Pour voir

P1

Encore si on savait. Qui ils sont où ils sont combien ils sont, s'il en reste. Il y a nous, c'est indéniable. Déchets chirurgicaux de la grande amputation que personne ne vient incinérer.

 P2

 Va donc leur dire. Montre-toi. Tu verras bien. Ils ne te brûleront même pas.

P1

 Mais la honte? Mais nos peaux? T'a pensé à nos peaux? Tu nous voit dehors, là-bas, parmi eux?

36-1

P2

 (récitatif)

Mais moi aussi, moi aussi, je peux amputer, bruler, exterminer. Je suis même un assez bon exterminateur. D'un regard je fait disparaître. Ceux qui me regardent s'avilissent. S'infectent de moi irrémédiablement. Ils attrapent mon odeur, ne sont plus tout à fait un autre. J'y suis, les voilà défigurés. Je les corromps, je les annule.

Ça a commencé très tôt.

Me mettre au monde a ravagé le monde. Des dents et des baves. Une grande brèche, un trou absurde. Un abîme stupide, là, au bord du monde.

 

P2

On regardait ça. Ce que je ne peut pas voir. Ça. (se pointe du doigt) . Que tu regardes. Que tu regardes quand tu veux. Comme si je me voyais.

P1

Je peux fermer les yeux. Et même fermer définitivement les yeux. Pour ce qu'il y a à voir…

P2

Tu es là, je me vois. Tout comme. Tu me forces. Jusqu'à l'écœurement. Tu me vois mal. Je subis ta maladresse. Tu en souffres. Tu ne sais pas ce que je vois. Et c'est toi que je vois.

P1

Vois ce que tu veux, je ne te demande rien.

P2

Moi, ça me fait quelque chose. Ça m'alourdit, ça me cloue sur place, ça me barre la route. Ça me dédouble. À ta façon tu t'interposes, tu me sépares.

P1

J'aurais mieux fait de te chasser, de te liquider sur le champ.

P2

À ta façon. C'est mou, c'est rampant, c'est gris. Quand je fais quelque chose, c'est comme si tu l'avais déjà imaginée. Je suis ton rat de laboratoire.

P1

Un rat tout-court. Tu me ronges. Tu me bouffes. Tu me grignotes la tête.

P2

Tu te rends pas compte. Je pourrais être là, sans plus, et durer paisiblement. Au lieu de ça, je te scrute, je te hais, je te cherche. Et tu ne sais même pas disparaître.

P1

Et que ferais-tu d'un mort?

 

P2

Pas mort, pas mort, surtout pas mort. Il n'y a rien de plus présent qu'un mort. Rien, ça m'arrangerait. Mais surtout pas de mort. Pas ici. Je serais encore plus étrange. Quoi que tu fasses tu es ma monstruosité.

36-2

P1

(récitatif)

C'est parce que je parle. Je m'expose. Je m'étale. J'ai toujours été bavard, volubile, bouffon, grimaçant. J'étais comme la vermine qui pue pour dégoûter le prédateur. J'étais ça, dans leur tête. Ils ne m'ont pas recraché. J'ai dû fuir.

Ils acceptent tout. Même qu'on soit là. On est un coup de force. Les gens se résignent peu à peu. Souvent à contre cœur.

 

P1

Rien demandé. Jamais. Rien à foutre ni des uns ni des autres. Nous, c'est pareil. De la peau, des guenilles. Et les poux qui vivent dedans.

P2

 Tu vois bien, nous ne sommes pas seuls. Il y a moi, toi, et la vermine. Sur nous, et tout autour.

P1

Et aussi au loin. L'engeance des sauveurs qui ne viennent jamais. Même s'ils n'existent pas ça démange. Il y en a partout. Des nids de diables. Une ponte brûlante, à même la peau, la figure, les yeux.

P2

 Jamais vu des trucs comme ça. Des diables. Pas ici. Peut-être ailleurs. Jamais vu.

P1

Eux, ils voient. Ils voient tout ce qu'on peut voir, tout le temps et partout. Quand je me regarde c'est leur regard qui me voit. Des poux extra lucides.

P2

 Les poux, ça se gratte et ça s'écrase.

P1

Pas eux. Ça ne se gratte pas. C'est ta peau que tu dois arracher. C'est là qu'ils sont. Et dans ta chair et dans ta pensée. Faudrait tout gratter tout arracher.

P2

 Ça vient de toi. T'es infesté de vermine, de gale, toute sortes d'infections qui germent dans ta tête.

P1

Ça m'arrangerait. Qu'ils se transforment en ce que tu dis. En animal, en vermine, en crapaud. C'est l'espoir qui sauve.

37-1

P2

(récitatif)

Supporter, tout est là.

Tenir bon.

Ne jamais s'arrêter.

Il ne manquera pas un mot à ce que j'avais à dire.

Pas un battement de sang à ce que j'avais à vivre.

Tout y sera.

Durer, ça travaille.

 

P2

Aller de l'avant. Ne pas laisser filer le temps. Le devancer. Bondir par-dessus l'instant. Un sursaut, un éveil, une illumination.

P1

Tu me raconteras ça, quand ce sera fait, pas avant.

P2

Tu vas m'aider. Tu m'oublieras d'abord, et ensuite tu me verras tout entier.

Allez, un effort. Reprenons à zéro.

P1

Ne parle pas de malheur. Si ça se trouve la fin est proche.

P2

Justement, c'est la dernière opportunité pour que chacun de nous soit ce qu'il est. On s'est trop emmêlé l'un dans l'autre. Les mots de l'un et de l'autre, presque les mains et les bras.

P1

Moi, j'étais seul. Tu es venu tout emmêler. Je ne m'y reconnais plus.

P2

On s'est enlisé l'un dans l'autre. On n'est plus en état de retourner là-bas, chacun de nous tel qu'il est.

P1

Je verrai bien, une fois arrivé, là-bas, ce que je suis et ce que je ne suis pas.

P2

Ici, ici! C'est pas humain qu'on s'enlise ainsi l'un dans l'autre, que je sois ta vase et que tu sois ma vase. Chaque pas que je fais s'englue en toi. Comment veux-tu que j'en sorte?

37-2

P1

 (récitatif)

Moi aussi, moi aussi.

J'ai visité tout les lieux .

Partout, où il n'y avait personne.

J'ai aussi piétiné au milieu des foules.

Traîné parmi les visiteurs du musée de l'absence

J'en ai bousculé et j'en ai meurtri

Professionnels ou amateurs, rémunérés ou bénévoles

Tous ceux qui feignaient d'être humains.

D'être les semblables des humains.

Et qui allaient jusqu'à le crier très fort.

P1

Ce n'était pas comme ça. Autrefois il y avait des gens. Je les vois encore.

P2

 Tu vois

P1

Oui, mais tellement, si fort, je les vois, qu'il est impossible qu'il n'y ait rien. Être c'est être, que diable! Exister est exister!

P2

 J'ai déjà donné.

P1

Ce n'est pas fini, mais c'est tout pareil. Plus je vais vers la mort et moins je les vois. J'en perds déjà la trace. Et à le fin je ne saurais plus rien sur eux. Comme si je n'avais jamais rien su.

P2

 Tu parles de qui? Que veux-tu savoir?

P1

Je parle des bons et des méchants, des grands, des petits, des nobles, des ignobles, des humains, des inhumains, des tueurs, des tués.

P2

 Quand tu les verras, ça va te rafraîchir la mémoire. Ils sont tous là. Tous. Tout le temps.

P1

C'est trop tard. Je vais crever ici. Je ne saurai rien. Je n'ai que toi à regarder, et toi, tu n'es tout de même pas les autres. Pas vraiment. Pas tout à fait.

P2

 J'en ai autant pour toi.

P1

Il s'agît bien de nous! Tout s'éloigne pas au loin, mais vers le fond, vers la profondeur des yeux. Bientôt nous ne saurons plus ce que nous pouvons être ni ce que nous ne pouvons pas être.

P2

 Il n'y a pas de témoin, pas de juge, pas d'inspecteur pour te juger. Tout ça est disparu. Il n'y en a plus!

P1

Et ça ne change rien. C'est ça le pire. Qu'ils existent ou qu'ils n'existent pas pour nous c'est du pareil au même. Ça ne change rien. Tout est possible, tout es permis.

P2

 Encore faut-il que je sois d'accord.

P1

Mais on peut même se bouffer l'un l'autre, il ne se sera rien passé. J'ai vu un prêtre, vers la fin. Il prêchait dans la rue. Il disait la grande disparition s'est enfin accomplie. Quelqu'un à dû le tuer.

P2

 Profite un peu de la paix. Pour nous la guerre est finie. Tant pis pour eux.

P1

Mais ils sont là, tous, debout, derrière l'os (désigne son front). Ça ne s'efface pas.

38-1

P2

 (récitatif)

Les hordes étaient dans la ville. Les plaines en étaient couvertes. Ça dégoulinait le long des pentes, ça descendait de la montagne.

Nos armes se sont tues. Il ne restait que nos corps, exactement, la peau, la chair, le ventre. Face aux barbares nous étions une proie animale ou un dépôt sacré.

Nous avons fui pour franchir ça. Vers un autre temps où il n'y a que des humains.

 

P2

Réduits à les invoquer. À faire le chaman, le prêtre, le voyant, le medium, l'acteur. L'un pour l'autre. À imiter les humains.

P1

Toi. Je ne suis rien. Je suis ici pour partir. Uniquement pour partir.

P2

C'est forcé. Nous sommes les uniques. Les disparus, les occultés. Ceux qu'on ne peut jamais voir, remplacés toujours par un quelconque quidam. Un intrus, un gêneur, un simulateur.

P1

On est un sacré échantillon, nous deux.

P2

Mais on peut y arriver. On va y arriver. On n'est pas que des guignols, il y a de l'être là-dedans! De la substance! On a de l'espace, on va gonfler tout ça! On va être!

P1

Merci pour moi. Sans façons. Être ça ne m'a jamais réussi.

P2

Mais être partout! Tout plein! Comme les statues, les affiches, les généraux chamarrés et décorés, avec de l'être qui dégouline partout! Souviens-toi. Les inaccessibles! Voilà comment nous serons, débarrassés de nous-mêmes. Sans même devoir se tuer.

 

38-2

P1

 (récitatif)

Mais c'était eux, les gens, notre peuple, subitement emporté dans la sauvagerie. C'était eux, les envahisseurs. C'était eux les hordes barbares. Nous avons subi la pire de invasions. Nos proches. Partis très loin mais dans le temps, en arrière, vers le pire. Nous sommes restés seuls dans le dernier désert. Dans les entrailles de la terre. Condamnés à préparer le retour.

 

P1

On apprend beaucoup en regardant son ombre. Voilà l'autre. Et il y a encore d'autres choses humaines. Même ici.

P2

 Il n'y a rien de réel ici. Surtout pas des humains.

P1

Des ombres et des choses d'ombre, pas plus réelles pas moins réelles qu'ils ne l'étaient, les humains, dans le temps. Qu'est-ce qu'on en savait? Il faut s'accrocher à ce qui reste d'humain. On ne veut quand même pas devenir deux déchets, deux animaux.

P2

 Va pour les ombres. Si ça te réconforte…

P1

Faut prendre ce qu'on a si on ne veut pas mourir seul. Pense que c'est des gens, comme des gens, comme s'il avaient ressuscité.

P2

 C'est flou, tout ça. Ça ne tient pas. Ça disparaît pour un rien. Un nuage, un éblouissement, l'obscurité.

P1

La nuit venue nous retrouverons le désert. Nous en prendrons possession. C'est notre monde. C'est la terre qui nous revient de droit. Nous sommes les gardiens du désert. Sans trace et sans ombre.

P2

 Ça se fait tout seul. Nous n'y sommes pour rien. Le désert est sale et nous sommes la saleté du désert.

P1

Respecte la boue du sol. Ne souille pas l'absence. Préserve le retour. On ne sait pas.

39-1

P2

 (récitatif)

Nous partirons. Nos corps s'imprimeront comme ça, frontalement, à même l'espace vide.

Ça fera des cavités, des matrices fortes.

Il faudra traverser ça. L'épouvantable vide. Sous forme de flammes et de ruines. C'est par là qu'on doit passer.

Toujours à travers la chair. C'est là que le monde commence et c'est là que le monde finit. Même la chair morte. Même la chair brûlée. Le temps passe par là.

 

P2

En attendant, vivons ça. Ici, sans rien, sans personne. Pour la première fois. Au bord du monde désert, rempli de morts. Et nous.

P1

Nous ne mourons pas. Depuis trop longtemps oubliés. Ce n'est plus la peine.

P2

Justement. Aussi morts que les autres, mais gratuitement, sans cause et sans droit. Ni suicidés ni assassinés ni endommagés.

P1

Ça risque même de durer longtemps. Toujours peut-être.

P2

Ça finira bien un jour, tout sera comme avant. Il y aura des tueurs , il y aura des sentinelles dans les miradors, il y aura des salles d'exécution correctement équipées.

P1

On restera là. On n'en sortira pas. On ne verra pas ça, ce que tu dis.

P2

Sur la crête de ce trou se dresseront des soldats armés et équipés qui nous braqueront. Comme des retrouvailles. Nous serons reconnus. Une sorte d'espoir.

39-2

P1

 (récitatif)

Je vois. Ils s'engendraient les uns les autres, interminablement. Dès qu'on en voyait un, on voyait son engeance innombrable. On ne savait pas depuis quand.

Il en arrivait toujours. D'aussi loin qu'on pouvait voir. D'un horizon à l'autre. Il y en avait partout. Nous étions submergés de corps vivants.

Le nombre mangeait le nom. Et chacun était content de nourrir la bête arithmétique.

 

P1

Mais j'oublie. J'oublie comment c'était. Est-ce que ça parlait? Pouvait-on leur parler? Ils nous voyaient? Pouvait-on les voir? Est-ce qu'ils nous touchaient quelquefois? Pouvait-on les toucher?

P2

 Regarde-moi. Ça t'aidera.

P1

Je les entrevois encore. De temps en temps. Mais leur chair, leur peau, leur souffle, c'était comment? Les vrais, je veux dire. Pas les autres.

P2

 Tous ceux que j'ai vu, c'était des vrais. Quand je les voyais. Avant, après, je ne sais pas. Je n'étais pas là.

P1

Peut-être des monstres, des faux semblants, des acteurs. Anormaux, évincés, transfuges. Il y en avait. J'en ai vu. Je n'ai vu que ça. Les monstres.

P2

 Et nous? Et les humains?

P1

C'est ça. Nous, les monstres, les humains, moi, ma crasse, mes tripes, tout ça grouillait dans la même fange. Des germes d'homme dans la vase. La grande matrice de sang et de merde où nous allions tous naître de nouveau.

P2

 Il y avait de l'espoir cependant. Plus ça sombrait plus l'espoir était fort. Au fond du plus profond du pire, ça respirait fort, de plus en plus fort.

P1

Le moule. Le moule noir. Le moule du miracle. La première boue. Le premier limon. Comme si tout allait commencer encore. Dommage que nous soyons disparus avant.

 

40-1

P2

 (récitatif)

D'un autre côté, et quoi qu'on fasse, nous sommes les plus forts. Plus forts que le monde. Ici nous sommes toute l'humanité qui existe, va savoir. Tant que ça dure. Et ça peut durer toujours. Pourquoi non?

Que cherchent-ils, tous, autant qu'ils sont? Ils veulent voir les morts pour savoir qui vit et qui ne vit pas. C'est ainsi qu'ils sont vivants. Nous servons à ça. Ils ne viendront pas voir.

Ici nous pouvons tout. Martyriser le temps. Il est à nous. Ça nous a été donné comme l'animal du sacrifice.

 

P2

Pense qu'en dehors de ce trou il n'y a rien, ni personne. Ceci serait le monde. Le seul. Qu'est-ce qu'on en sait.

P1

Il est trop tôt pour la folie.

P2

Qu'y a-t-il d'autre? Là où nous sommes il n'y a pas d'absents. Ni ceux qui meurent ni ceux qui vont naître. C'est donc le dernier lieu du monde, et c'est ici que tout devait finalement aboutir.

P1

Mais il n'y a rien, ici.

P2

Mais c'est bien ça. Rien. Le jugement dernier. Un peu bancal, mais le seul vrai, le seul qu'on peut vivre. Sans dedans et sans dehors.

P1

Sans barbelés.

P2

Fini, les mouches qui volaient au dessus des murailles qui pouvaient rentrer et ressortir. Fini, les brebis qui paissaient au pied des clôtures électriques.

 

40-2

P1

 (récitatif)

On ne sort pas d'ici. Tend les bras et tu verras. Touche la frontière. C'est là que tout s'arrête. Au bout des doigts. C'est notre mur. C'est par là que tout peut rentrer. Les maléfiques, les bienfaisants. N'importe quoi.

Et tant qu'ils voudront bien faire comme les morts, nous serons leurs spectres. En quelque sorte nous vivons.

Tout tient à rien. Peser. Ne rien faire. Un peu de bruit pour tromper le destin. Nous existons.

P1

Il n'y aura rien ici, comme si nous étions partis. Des momies peut-être des épouvantails de peau sèche.

P2

 Tu oublies toutes les bêtes qui rôdent et qui attendent. Les rats bien sûr et jusqu'aux fourmis peu à peu qui achèvent le travail.

P1

Alors la terre. La terre seulement et aucune histoire à raconter. Nous n'aurions eu le courage de faire quelque chose d'inoubliable, avant.

P2

 Tu sais faire des choses?

P1

Il suffit de copier. Les idées ne manquent pas. Tout a été fait. Même ce qui ne se peut pas. Se dévorer les uns les autres par petits bouts, c'est fait.

P2

 Trouve autre chose

P1

Tiens, me dévorer moi-même, par petits bouts. Les bras d'abord. Ça ferait déjà une sorte de message. Un avertissement. Ça voudrait dire quelque chose

P2

 Dis toujours

P1

(déclamatoire) Regardez. Voilà l'affreuse détresse dont vous n'avez jamais rien su. (ton normal) Ou quelque chose dans ce genre.

P2

 Trouve autre chose.

 

 

P1

On n'a plus le temps. Ça file. Les minutes se dévorent et se recrachent sans arrêt. Un petit cataclysme. Une catastrophe minuscule. On ne peux quand même pas mourir comme les poux.

P2

 Imagine, alors. Ça fera la différence.

P1

Je ne sais pas. Quelque chose de scandaleux qui ne peut pas s'oublier. Un déluge, une pluie de feux, un nuage ardent qui nous fige qui nous perpétue. Noyés brûlés desséchés pétrifiés. Des hommes de cendre et de boue. On n'en est pas loin mais quand même.

41-1

P2

(récitatif)

C'est l'affaire d'un pas on ne sait pas lequel. Un pas. Il est bien quelque part. il nous a conduits ici. Il nous en fera sortir. Si on sait tout bien piétiner on le retrouvera. Peut-être ici. Se balancer tout d'abord d'un pied sur l'autre suffira peut-être à l'engendrer.

 

P2

Avant, on avait le temps. Des intentions. Des pistes. On connaissait le pays. On pouvait y aller.

P1

 Policiers, gendarmes, infirmiers, garde-chiourmes, soldats, prêtres, professeurs, topographe, géographe, c'est à eux, les chemins.

P2

Faisons place nette. Dans la tête. Le désert. Enfouissons les noms géographiques. Même en respirant on peut effacer des traces. Et les mots qui nous pistent dessèchent dans leurs gorges.

P1

 On est perdus. Et quand on est perdu, il n'y a plus qu'à revenir au début. Retrouver le point de départ. Repartir.

P2

Encore moins, encore moins. Il faut exister beaucoup moins. Se réduire à la graine, semer du vent, épandre du rien. Se laisser croître, tout seul, sans témoin, sans perturbateur.

P1

 Attend que je m'en aille si tu veux jouer à ça.

P2

C'est vrai que tu es là. Tu rôdes. Tu espionnes. Tu m'obliges à être ce que je suis. Tu m'interdis d'oublier.

(s'accroupit et se recroqueville en position fœtale)

Comme ça. J'y vais. Je commence. Je ne sais rien de toi. Je ne sais pas que tu es là. Rien de rien. Voilà la certitude. Voilà le point fixe. Si le cœur t'en dit, prends un levier et soulève le monde.

41-2

P1

(récitatif)

Pas ici. Ça manque de chemins. On ne peut ni partir ni arriver. Ça nous sépare de nous. On est trop quelque part, là, pour que les autres nous retrouvent. N'oublie pas qu'ils sont ailleurs. Rester, oui, mais là où nous étions. On n'y est pas. On n'est rien.

 

P1

Rappelle-toi leur marche inexorable. En avant. Et nous autour. Sur les flancs en sentinelle, devant eux, en meneurs, en guides, en chefs. Derrière eux, comme un peuple soumis. Jamais à l'intérieur de la colonne. Tout ça allait trop vite. On s'était trop montré, trop exposé, impossible de pénétrer, de nous fondre dans la masse, nous anéantir dans le nombre.

P2

 On s'est anéanti autrement. Les gens aussi peut-être bien.

P1

Les gens. Anéantis. Nous, anéantis. Voilà la grande jonction. L'embrassade des millions d'hommes. L'étreinte de tous les êtres.

P2

 Et on n'en sait rien de ce qu'on va retrouver, à notre retour, va savoir. Peut-être rien. Peut-être bien.

P1

Tous inexistants, tous des monstres sans chair, des monstres qui ne nous ressemblent pas. Des sirènes, des chimères, des Léviathan, des striges, des goules, des avortons, et encore d'autres noms, d'autres noms, on ne sait pas.

P2

 Ce sera personne, ce sera n'importe qui.

P1

Ce sera nous. Les derniers. La dernière révélation de que c'est l'homme. Le dernier acte de l'histoire. Ce à quoi finalement tout devait aboutir.

P2

 Nous? Tu veux rire?

P1

Nous. Moi, toi et la vermine qui nous recouvre. On sera là. On se regardera.

42-1

P2

(récitatif)

La voie est libre. Même vers rien. Cette fois-ci c'est sûr. C'était promis. Mieux que toutes les autres fois. On peut avancer même dans le vide. Au lieu de piétiner et de tourner en rond. Progresser même vers le néant. Ressusciter dans le pire.

Sûr que l'animal jouit, friand d'espace toxique. Né dedans, et non pas dans la merde et les urines. Pas dans le jour. Surtout pas. Né dans le ravage. Dans le lambeau de temps qui empoisonne le temps. Sans halte et sans répit.

 

P2

Nés ici. Prêts à la transformation. Nous devenons des animaux sans témoin. Nous aurons mangé toutes les herbes. Nous aurons bu toutes les flaques d'eau. Et mangé toutes les bêtes. Celles qui marchent et celles qui volent et celles qui rampent.

P1

 Jusqu'à la pierre. Le monde.

P2

Nous serons maudits comme le dernier fléau. Et si cela ne suffit pas nous nous mangerons nous-mêmes. Les membres d'abord. Qui résistera au désir de nous voir?

P1

 Il y aura des livres. Des récits. Des articles. Des études savantes.

P2

On nous exhibera dans les foires. Nous leur procurerons de la joie.

 

42-2

P1

 (récitatif)

Là où j'étais, j'ai vu beaucoup d'humains. Un peu partout.

J'étais là, assis sur un banc de l'avenue, appuyé contre un mur, attablé à une terrasse de café, dans ma guérite, du haut du mirador, j'engloutissais par les yeux d'innombrables créatures. Chacune était entière et unique. Je me souviens. Mais je ne sais pas si ce que j'évoque c'est du vivant ou du mort, du réel ou du spectre.

Je suis un charnier équivoque.

Je pouvais jouer longtemps à ça. Pénétrer par effraction dans leur regard et y jouer une saynète très brève, une seconde suffisait, quelquefois moins. J'avais marqué un esprit, qui n'en savait rien. Marqué mon territoire dans sa mémoire. Mais il y a tant de monde sur terre. Pour la plupart des gens, pour la plupart des animaux je n'ai été absolument rien. L'occasion ne s'est jamais présentée.

 

P1

Ne laisse pas tomber. Bientôt nous ne saurons plus parler leur langue. Ils ne sauront pas comment on les a massacrés. Nous devrons rouvrir leurs charniers.

P2

 Où ça, des charniers? Pas ici du moins. Il faut chercher ailleurs.

P1

Partout où l'on creuse il y en a. De pleins charniers de gens. Remarque comme ils évitent de fouiller. Comme ils avancent posément, comment ils foulent le sol, prudents, d'un pas mesuré. Observe l'innocence des vers et des lézards

P2

 Ça ne m'arrête pas. Je passe dessus. Plus on est loin mieux c'est.

P1

Comment savoir. Les charniers sont dispersés. On ne sait jamais s'il y en a ou pas. Il vaut mieux ne pas trop bouger.

P2

 Creuse donc si ça ta rassure.

P1

Je ne veux pas. Je sais. Ici il y a tout. C'est l'aboutissement du monde. Notre charnier à nous. Le charnier des autres. La terre. Il y a aussi nos ombres. En attendant.

43-1

P2

 (récitatif)

assis en tailleur se tâte les bras, les flancs, les jambes.

Radeau d'os sur la boue.

Au moindre vent ça se disloque.

C'est peut-être le biais.

Couler et prendre racine.

C'est difficile de couler.

Le rapatriement n'est pas pour demain.

 

P2

Sauf si je rentre là-dedans. (pose ses mains sur la poitrine et sur le ventre). Je rentre et j'y reste. C'est tout près et c'est bon.

P1

 Pas ragoûtant. On est mieux dehors.

P2

Dedans. Bonne fosse pleine de choses. Et le noir. Je vois des cavités noire des matières noires. Des fanges des mousses des coulées chaudes.

P1

 Attends de crever et tu verras.

P2

Je serai bien. Dehors il fera jour, peut-être, encore, je n'en saurai rien. Rentrer et fermer tout. Fermer les yeux et tous les mots.

P1

 C'est déjà étouffant ici, dehors, comme tu dis.

P2

Essaie. Respire-toi. Laisse-toi guider par ta puanteur. Tu sauras rentrer en toi.

43-2

P1

 (récitatif)

On disait "massacrer". On les a massacrés au détour d'une route.

Un peuple en embuscade les a tués jusqu'au dernier.

Et la horde a foulé leurs corps. Ils ont piétiné et franchi le corps des morts. Et encore franchi le corps des morts. Il y en avait toujours. Ils n'ont jamais pu arriver au bout du chemin.

 

P1

J'ai vu. De loin je voyais la longue colonne des hommes en marche. L'interminable tortillon noir sur l'asphalte.

P2

 Il ne fallait pas voir. Tant qu'on n'est pas dedans, il faut laisser passer.

P1

Je m'y voyais. Ils ressemblaient tellement à tout le monde que je pouvais pas ne pas m'y reconnaître.

P2

 Parce que tu ressembles à tout le monde? Voilà bien de la vantardise. Tu t'illusionnes. Il n'y a qu'eux qui ressemblent à tout le monde.

P1

Ils étaient bien quelque chose. Évacués, déportés, conquérants, migrants, tous pris dans cette gigantesque expulsion qui noircissait la route. On n'y échappait pas.

P2

 Où as-tu vu ça? L'as-tu vu au moins?

P1

La grande route. Flanquée de morts et d'estropiés où nous avons longtemps progressé. Flanqués de disparus de plus en plus nombreux. Des débris de la colonne qui ont peu à peu peuplé le monde. Les évadés, les oubliés, les épuisés, les exécutés.

P2

 Comme partout. On le sait, ça.

P1

Partout. Ainsi va la vie, ainsi va la terre. Un seul pas à faire. Et même pas un pas, un élan coupé, une secousse, une titubation. Faute de cet unique pas, le temps s'achève et l'histoire est engloutie. Dans nos corps d'abord dans la boue ensuite.

44-1

P2

 (récitatif)

Ça s'est passé.

Un jour tous ceux qui semblaient être blancs. Un autre jour ceux qui semblaient non blancs. Et on a encore distingué ceux qui inspirent avant d'expirer, et ceux qui expirent avant d'inspirer. Ceux qui avancent le pied gauche avant le pied droit, ceux qui avancent le pied droit avant d'avancer le pied gauche.

Nous tous finalement. Exception faite des voix qui hurlaient des anathèmes. Exception faite de ceux qui se dressaient derrière le hurlement.

Nous partions humiliés, porteurs de quelque indignité encore dépourvue de nom.

 

 

P2

Et ça recommencera. D'un simple regard nous les avilissons. Ça ne changera pas. Même ici, en te voyant je te décompose. Tu n'es que ce que je vois. Je t'assimile, je te digère par les yeux. T'a déjà entendu parler des étoiles de mer? Elles sortent l'estomac pour digérer les proies. J'en fais de même avec le regard.

P1

Tu as mal regardé. J'ai appris à les voir comme ils étaient quand je n'étais pas là. Maîtres et clochards, toujours propriétaires du monde. Des seigneurs.

P2

Ce qu'on ne peut pas voir. Dès qu'on approche, les voilà transformés en porc, en dragon, en limace. Quelquefois en proie, en aliment, en poison. J'ai tout vu.

P1

Tu as eu tort. C'est de la brutalité, regarder les gens comme ça.

P2

Comment, alors? D'en bas? Comme une bête plate? Pour ne pas les froisser, pour ne pas les effaroucher, pour les garder comme ils sont, juste avant le rat ?

 

44-2

P1

 (récitatif)

Partout, tout le temps, le responsable, chargé d'établir la liste noire nous demandait qui nous étions. Nous disions "quelqu'un". Jusqu'au jour où le tour de "quelqu'un" arriva. Nous étions condamnés. Il fallait, alors, n'être personne. Nous n'avons pas pu.

 

P1

Ils sauront. Je leur dirai j'étais là. J'étais là et vous m'avez égaré. C'était moi et vous ne m'avez pas reconnu.

P2

 Je t'ai retrouvé, je t'ai vu, je t'ai reconnu.

P1

Tu as cru ça? Tu as marché sur une épave de terrain vague. Et quand je dis "tu", je ne sais pas ce que je dis. Je ne sais pas qui tu es.

P2

 Tu en sais suffisamment; il n'y a rien à savoir.

P1

C'est donc ça. Encore un égaré, un expulsé, un oublié. Et deux oubliés ça ne fait pas un peuple.

P2

 Tu me rappelles de mauvais souvenirs. Il n'y a plus de peuple. Et ne t'avises pas d'en créer un.

P1

Mais cent oubliés, mille oubliés ne font pas non plus un peuple. L'avenir est sauf. Nous ne serons plus jamais nombreux. Le nombre n'y fait rien.

 

45-1

P2

 (récitatif)

Il a fallu ramper. Seul les reptiles ont échappé à l'écrasement général. N'importe quoi nous sauvait. Un caillou une fissure du sol, une poutre incendiée.

Les morts sous les décombres, ceux qui pouvaient espérer. C'est là qu'il fallait être. Du moins un certain temps. Le temps que tout disparaisse.

En plein jour, nos os nous servaient d'abri, notre peau nous dissimulait. Nos yeux entraient en ébullition et éclataient. C'est ce qu'on appelait voir.

 

P2

 se couvre la tête des pans de son manteau et pousse quelque gémissements

Ne geins pas trop fort ça attire les fantômes. Et ils ne sont pas loin. Regarde, dehors, ça grouille d'âmes en peine. Condamnées à l'errance, frappés de bannissement, déportés dans l'autre monde.

P1

C'est nous, ça. C'est ici l'autre monde.

P2

C'est le monde et nous sommes dedans. Pas les autres. Tant pis pour eux. Qu'ils oublient le chemin qui ramène à nous et la transformation sera parfaite.

P1

Et s'ils n'en savent rien?

P2

Nous savons. Ils sont là-bas, damnés comme les damnés éternels qui ont oublié leur sort. Ils y pourvoiront. Ils se façonneront un monde de détresse où chacun sera banni à chaque pas.

P1

Nous y retrouverons nos frères.

P2

Ils sauront. Meurs et tu verras. Je hisserai ton corps en haut d'un mat. Tu seras visible de partout. Ils verront le fragment de leur monde qui manquait. La grande lacune sera comblée.

45-2

P1

 (récitatif)

Je revois. Le désert s'était infiltré partout. Sous nos semelles et dans nos orbites. Dans les plis de la peau. Entre deux mots prononcés.

Dans le silence total des villes la rumeur tranquille des envahisseur qu'y rentraient comme le fiancé dans la fiancée.

Affiches publicitaires panneaux de signalisation et autres inscriptions mortes. Dans la ville déserte la parole tenait bon.

 

P1

Lambeaux de parole. Tout ce qui durait encore. Car beaucoup trop de monde manquait à l'appel. Des millions. Tombés, détruits, dépecés. Et d'autres, des millions, privés de mort, frappés de disparition seulement, comme des choses.

P2

 Et les rescapés, ceux qui se cachent, ceux qui se terrent, ceux qui font le mort.

P1

Morts seulement, dans un corps qui n'était plus le leur. Ailleurs que dans leur vie. Ailleurs, comprends-tu? Sans vie, arrachés à leur naissance ici-bas. À la chair de leur naissance. Aux morves aux glaires aux déchets sanglants de la naissance.

 P2

 Tués. Sans haine. Sans rage. C'est pas une mort humaine.

P1

Disparus seulement, annulés, comme nous, disparus, niés. C'est pour ça que nous pouvons parler. Le temps est venu. Si tu es mort, tu peux raconter ta vie. Il faut. On ne meurt pas comme ça.

 

46-1

P2

 (récitatif)

Nous tous, nous sommes les expulsés. La présence des autres c'est l'acier, nous sommes l'acide qui corrode l'acier. Nous rongeons nous entamons leur ancrage dans l'humain, le simple humain.

Et ils tiennent bon, obstinés dans leur forfait. S'obstinant à exclure, à produire le déni d'être, le flot noir du déni. Contre les expulsés, passés par dessus bord à la faveur de quelque incident bête et mécanique.

 

P2

De toute façon il est trop tard. Trop de plaies trop de guenilles. Le sang ne saurait pas tarder. Ton sang par exemple. L'heure arrive.

P1

Mon sang. Faut le chercher. Tu seras déçu. Trouve autre chose.

P2

Il faut. Tu es là, en plein jour, la gueule ouverte, à respirer notre air. Et l'air, l'air qui sort de toi, nous l'avalons, c'est forcé. Ça nous rentre dans le sang, comprends-tu?

P1

Ton sang. Pas versé que je sache. Bien enfermé, bien au chaud, bien croupissant.

P2

Parce que tu es là. Tu me coupes la route. Tu me retiens. Tu es un lambeau de ma vie que je ne peux pas effacer.

P1

Je n'ai rien demandé. Ça s'est fait comme ça. Un scénario mal ficelé.

P2

Je n'y ai rien à faire. Pas né pour ça. Tu me rétrécis le monde, et il n'en reste pas grand-chose.

P1

En ce moment c'est plutôt toi qui remue de l'air et qui remplit l'espace.

P2

Oh, moi, c'est pour dire. Moi ça ne compte pas, je pue autant que toi, tout pareil. J'ai les mêmes plaies et les mêmes guenilles. Bientôt le même sang.

46-2

P1

 (récitatif)

Là, pondus par la bête, excrétés par rien du tout. Une sorte de néant prolifique. Nous n'en sortirons pas avant la destruction de tout. On ne sait pas encore comment ça va se passer.

Nous avons appris à être les bannis et nous ne savons plus être quoi que ce soit d'autre. Si on ne nous rejette pas nous ne sommes rien. N'importe qui parmi n'importe qui. Un résidu digestif. Quelqu'un.

Quoi qu'ils soient. Sauveurs ou destructeurs nous leur appartenons. Même si nous feignons de nous regarder l'un l'autre.

 

P1

On sera bien. On ne tentera plus rien. Humains ou bestiaux, on ne nous aura jamais vus. Même les miradors sont vides. Les sentinelles nous ont tourné le dos. Tout va bien.

P2

 Je ne suis pas sûr que c'est l'impression qu'on donne. On penserait quoi, si on nous voyait?

P1

Tout va bien. Il n'y a plus de juges, il n'y a plus de guetteurs. C'est tout de suite le monde, le seul monde qu'il y a. Le monde définitif.

P2

 Dans quelques heures on devra chercher de la nourriture. Un abri pour la nuit. Tendre l'oreille, rester éveillé, aux aguets, si jamais quelqu'un venait. C'est pas définitif.

P1

Il faut s'y faire, il faut se faire à tout. Il faut s'adapter. Tout ira bien. T'as qu'à me regarder. Vois comment je fais bien l'encerclé, le captif, l'écrasé, le paralysé, le tremblant. Le personnage qu'il faut. Corps écrasé esprit écrasé. Fais-le et tu verras. C'est comme si tu t'en remettais à leur bon vouloir. Sens leur présence et ne fais plus rien.

47-1

P2

 (récitatif)

Rien. De l'espace, c'est passé dans le ventre. Le vide, le grand vide, le beau vide. L'issue par les tripes. Le voyage qui commence. Tout sortira de là. Je sortirai par là. Juste un effort. Ne pas résister.

 

P2

Le creux du monde. La bonde, le trou d'écoulement du monde. La pure absence. C'est vers ça que tout s'écoule. Le plus bas du plus bas.

P1

C'est dans l'ordre des choses. C'est le destin. C'est la fatalité. C'était écrit. On n'y coupe pas.

P2

On se débat, on se débat. Ils se débattent pour ne pas tomber. Pour ne pas glisser au fond de ça. Ce pèlerinage honteux qui les convoque. Vers le bas, vers le même désastre qui nous a engloutis.

P1

Le désastre, c'est qu'ils n'en sachent rien. Même des morts, ils en savent plus long.

P2

Nous manquons. Voilà la vérité vraie. Et plus nous manquons pus ils sont attirés vers le gouffre. Nous les devançons seulement, nous sommes leurs représentants dans la fosse terminale. Si nous pourrissons ici, nous serons leur pourrissement. On est des humains tout de même!

47-2

P1

 (récitatif)

Tout est ici. Tout le passé est sous terre. Sous cette terre. C'est tout comme. Sinon, pourquoi sommes-nous là? Comment expliquer l'attirance, l'attrait, l'attraction qui nous tient en place, là, contre la croûte, contre la paroi, contre la membrane dure impénétrable de la terre. Même couchés dessus.

 

P1

Reste le temps. Le temps sans la mort. Le temps dans ma tête. Le temps qui dévore les autres. Comme de la vase noire. Et ils disparaissent dans la vase noire de ma tête.

P2

 Tu disparaîtras avant, c'est sûr, rien qu'à te voir.

P1

C'est fini. Plus personne dans ma tête. De la cendre noire et pas de visage. C'était leur destin. De disparaître. Brûlés dans ma tête, incinérés dans ma tête. Sans forme sans nom sans figure.

P2

 Même pas mal. Ça ne me fait ni chaud ni froid. Joue donc avec des morts, dans ta tête. Je n'y suis pas.

P1

Il ne reste plus que toi, mais tu y ressembles si peu, aux autres.

P2

 Moi, c'est moi. Je n'y suis pour rien. Si t'as besoin d'un autre il faut chercher ailleurs. Être un autre, je ne sais pas y faire. Jamais su.

P1

Essaie quand même. Recule d'un pas, foudroie-moi du regard, deviens menaçant. Tu peux même aboyer. Harcèle-moi, surveille-moi comme un maître-chien. Remets-moi à ma place.

P2

 Vaut mieux pas. Pour toi, je veux dire.

P1

Même une place de rat, une place de blatte, une place de mort. Si ça te va, ça me va.

48-1

P2

 (récitatif)

Je suis là. Sorte de prophète opaque, j'ajoute un peu de honte à la fierté des hommes. Je les sacre d'obscurité et de sang. Moi tout d'abord. Fatigue et puanteur. Chair et viscères. Je relie l'homme et la terre.

Depuis longtemps. Déversé ici, resté ici. Pas plus loin. Pétri de muqueuses, enchaîné à des organes. Gestation vers le dedans. Rien à voir avec les hommes qui sont nés.

 

P2

On va trancher. On ne les voit pas, mais on les voit quand même, en quelque sorte. Marre des absents! Suffit, les demi mesures. On va les congédier.

P1

Dans l'état actuel des choses, ça va pas être dur. Ils sont congédiés par nature.

P2

Pas assez, pas assez! On va mettre des spectres à leur place. Ils l'ont bien cherché. Ils nous ont donné l'idée. Ils ne méritent pas mieux.

P1

Je leur dirai. Ça les fera bien rire, les "spectres".

P2

Et tu appelles ça comment, les créatures manquantes? Ça s'appelle des fantômes, des larves, des sirènes, des centaures, des hippogriffes, des chimères, images furtives d'hommes bâtis à la 6-4-2!

P1

(ironique) Pas comme nous! On existe, nous! Qu'est-ce qu'on existe!

P2

Rigole toujours. Nous du moins, on peut nous voir, si on veut. Eux, ils ne sont même pas des spectres. L'enfer a brûlé. Ce sont des démons calcinés, des absents éternels.

P1

Si quelqu'un, là-bas, pouvait penser ça de nous, on serait déjà moins seul.

P2

Dans leur monde, c'est nous qui manquons. Ça doit faire quelque chose, là-bas, une faille, une hésitation. Nous sommes quelque chose pour eux. Leur honte peut-être, leur peste, leur crime. Même s'ils ne le savent pas.

48-2

P1

 (récitatif)

C'était ça mon idée. Déambuler et déambuler. Piétiner leurs chemins. Effacer leurs traces sous mes pas. Comme un meurtre et comme un inceste. Pénétration du corps dans un grand territoire ouvert. Aucun repère qui permette d'arrêter. Je n'y suis plus du tout. Je voudrais retourner.

Toujours évité les lieux vierges. Entiers, sans trace d'intrusion. Intacts. Presque de la chair. Pas comme ici, ce vide corrompu, ce monstre innocent qui ne demande rien.

 

P1

Tout compte fait, il vaut mieux de ne pas disparaître. Quoi qu'on soit là-bas, on les encombre quand même un peu. Qu'on soit traître, transfuge, renégat, banni, expulsé, évadé, relégué expatrié proscrit on est quand même quelque chose.

P2

 C'est ici, qu'on est tout ça. C'est ici qu'on est tout ce qu'on est.

P1

Il reste des traces, on est toujours un peu là-bas, même vergogneux et invisibles. Nous ne sommes pas partis seuls. En partant nous avons traîné avec nous toute la honte toute la pourriture toutes les mouches qui hantent le monde. Ça s'efface mal.

P2

 Je te traîne, toi, c'est déjà quelque chose. Quelque chose de là-bas. Pas le meilleur.

P1

Nous. Les derniers. Quand ce sera fini on ira voir. D'ici là, nous serons deux.

P2

 Je ne vois que toi

P1

Tu te vois, alors. Il y a si peu de différence. Les mêmes stigmates les mêmes difformités. C'est pas comme si on ne nous voyait pas.

49-1

P2

 (récitatif)

On n'a pas tout tenté. S'aplatir contre la paroi. Étouffer la bête qui nous mange le dos. Ou se coucher ventre en l'air et ramper. Remplir de terre sale le grand désert. Le gouffre ouvert derrière nous. Ou alors l'utiliser comme si c'était un cri.

 

P2

Ce n'est plus que des mots. Ils existent, ils n'existent pas. Pas de différence. Que je sache. J'attends toujours celui qui me prouve le contraire. Et ici il n'y a personne. L'absence est complète et palpable.

P1

C'était plus simple, avant que t'arrives. Le vide était d'un seul tenant.

Je t'apporte la nouvelle. Ils sont absents. Tu sais comment c'est quand on est enterré dans un puits de cendres. Ils sont comme ça mais plongés dans l'absence. Dissous dans l'immobilité.

P1

Ce qui nous guette.

P2

Ils y sont. Dans l'absence, dans l'immobilité. Ils mangent ça, ils boivent ça. Ils s'empoisonnent. C'est ainsi qu'ils durent. Leur durée est toxique et ils en mourront tous.

P1

Belle histoire. Et nous?

P2

Il suffit de durer. Tu vas voir. Patiente, dure seulement, et à la fin ils seront tous morts. Ne bouge plus ne pense plus. Tu seras comme les absents.

P1

Mais toujours ici, présent, à en dégueuler.

P2

Sois attentif. Tu sentiras la distance grandir, le froid te pénétrer, et la nuit qui te rend aveugle. À la fin, tu ne seras rien. Tu seras ce qu'ils sont. Lointain, aveugle, inexistant.

49-2

P1

 (récitatif)

Le sol est le terrier des morts. Moi ici, debout sur leur tanière.

On a la terre qu'on peut.

Debout. Ferme sur leurs mandibules.

Et s'ils me grignotent par les jambes la rencontre ne saurait pas tarder.

P1

Sois un rat et tu les connaîtras. C'est peut-être ce qui manque dans leur monde. Un rat qui les ronge. Une sorte de maître, celui qui manquait. Quand le rat arrivera, ils seront au complet.

P2

 Un rat de trop

P1

Ils se tiendront sous lui, au chaud, sans séparation, corps contre corps. Ils sentiront le corps des autres, les bannis, les rejetés, et ils s'en repaîtront. Car un homme doit manger.

P2

 Les bannis sont leur poison.

P1

Leur breuvage. Leur narcotique, leur alcool, leur drogue. Nous les rendrons heureux. Ils viendront nous rejoindre. Nous sauver peut-être, car un homme a besoin d'être bon.

P2

 Pas d'humain, pas de bienfait. Et nous ne sommes rien, dans le monde, là-bas.

P1

Ils nous voient quand même, tout inexistants que nous sommes. Nous sommes leur hallucination. Car ils sont obligés d'imaginer les autres, ceux qui ne sont pas comme eux. Sinon comment pourraient-ils exister eux-mêmes?

P2

 Vaut mieux être imaginé de loin qu'anéanti de près. Même dans la haine.

P1

On peut quand même y habiter. Chez eux il y a plein de places vides où quelques monstres quelquefois se logent. Et qui survivent dans le vide.

P2

 La preuve…

P1

Il est facile de vivre dans les creux. Il suffit de bien respirer. Respirer le néant à plein poumons, ça dilate la poitrine comme une sorte de joie.

P2

 On peut essayer même ici. Il faut tout tenter pour se faire du bien.

P1

Mais c'est pour eux. Nous leur instillons la vie. Ils sont sous perfusion. Ils consomment du monstre. Sans quoi ils ne se ressemblent pas.

50-1

P2

 (récitatif)

Braver le tyran nous a transformés en chose à détruire. Notre nom à présent faisait partie du vocabulaire policier.

Pas un nom humain. Pas un nom d'habitant du monde.

Nous avons choisi de survivre à la tuerie finale. Nos sommes maintenant obligés de savoir pourquoi.

 

P2

On se rejoindra, les vivants, les morts, les rescapés, les détruits. Si tu doutes, regarde ton ombre, et comment elle rétrécit et te rejoint à la fin. Ça va se passer comme ça. Tu n'es pas seul.

P1

Nous et nos ombres. Oui, ça commence à faire du monde.

P2

C'est le début du peuplement. Car sous l'ombre il y a la cendre. D'innombrables créatures. Et sous la cendre il y a la terre. C'est là que ça grouille et que ça germe on ne sait jamais.

P1

Même si des dieux sont là enterrés je ne veux pas savoir. Je veux m'en aller d'ici.

P2

Reste debout et à ta place. Debout sur ton ombre sur la cendre et sur la terre. Et peu à peu tu sauras.

P1

Je m'en vais.

P2

Au premier pas tout ça se mettra à crier. N'éveille pas les anciens hurlements. Attends seulement.

50-2

P1

(récitatif)

Hurler. Ça n'arrête pas. J'entends encore: qui ne tue pas la bête boit son venin. Forts de cette sentence ils ont ouvert les charniers. Ils ont nommé la bête et l'ont marquée d'un nombre matricule. Notre nom était devenu le nom de la bête. Nous avons dû chercher notre propre charnier, pour y vivre.

 

P1

Ici. C'est tout de même un monde, ce cul de basse fosse. Et peuplé qui plus est. Peuplé et bien peuplé. Comme ailleurs. Avec ses nationaux et ses parias.

P2

 Un peuple, une race, une langue.

P1

Nous geignons et nous grognons, nous crachons, on dirait même par moments que nous parlons. Ça nous fait une langue, un sol, une culture, une nation. Vivants ou morts les autres errent au dehors, même s'il n'en reste pas.

P2

 Ils vivent. Nous les avons vus. Nous allons les retrouver.

P1

Debout ou couchés, sous des gravats ou dans des fosses, décomposés ou conservés, stockés et étiquetés comme dans un grand cimetière. Garde-les vivants si tu veux. Même si tout est devenu un grand cimetière. Ils suffit de ne pas savoir.

P2

 Vaut-il mieux survivre ici ou rentrer dans la mort commune? Il faut tout de même avoir une place sur la terre.

P1

Si, là-bas, tout est un grand cimetière, chacun de leurs esprits est une épitaphe. S'il ne nous regardent pas, nous les regardons, complets, entiers, comme un regarde les morts.

 

51-1

P2

(récitatif)

D'un pas, pas plus. Presque pas. Le temps s'est écroulé derrière nous. Les murs du temps ont tout enseveli. Certains remuent encore dans les gravats et dans la poussière. Ils y resteront aussi longtemps que nous ne nous retournerons pas. Ne nous retournons pas.

Je me souviens. La mémoire tout d'abord a été détruite. Ils allaient de ci de là sans reconnaître les chemins. C'est ainsi que la terre fut de nouveau occupée.

Chacun traînait derrière lui tous les corps en lambeaux qu'il avait été. L'odeur du mort avançait plus vite que nos pas. C'était déjà là quand on y arrivait. C'était une sorte d'accueil.

 

P2

Tu aboutis. Depuis le temps. Tu as vieilli. Tu es méconnaissable. Toujours toi, malgré l'évidence. Le temps ne t'a pas rejeté. C'est toujours ça.

P1

Et ça continue. Même si tu ne le vois pas. Même si personne ne le voyait. Même si je ne me voyais pas.

P2

Ça t'accueille, ça t'engouffre. C'est l'estomac d'un monstre qui dort. Ça digère tout, les bêtes, les gens, les choses. Les bêtes d'ici et les bêtes de là-bas. Les gens d'ici et les gens de là-bas. Les choses d'ici et les choses de là-bas. C'est là que tout se rassemble et qu'il n'y a pas de dispersion.

P1

Tout se rassemble! Dis plutôt que tout disparaît, bel et bien. On ne peut rien faire.

P2

Eux non plus. Tous plongés dans le même acide. Aussi impuissants les uns que les autres, tous accaparés par leur propre destruction. Millimétrique, millimétrique, la plupart du temps.

P1

Certains naissent, aussi, ça retarde la progression.

P2

Parlons-en, de ceux qui naissent. Créatures du néant. Ils naissent dans la même fange noire où nous étions nés, une boue très ancienne, plus vieille encore que le temps.

51-2

P1

(récitatif)

En partant on restituait le monde. Mais dans la ville on marchait sur des êtres manquants. Sur des absents, des effacés, des lointains. On marchait dessus comme sur des cafards.

Comme si on nous avait enfermés. Englués dans la similitude comme des mouches dans la glu. Malgré les efforts et les contorsions l'homogénéité nous rattrapait. C'est le pire qu'ils nous ont fait.

Les autres, pas comme nous, étaient parmi nous comme dans un four crématoire. Et leur extinction faisait appel d'air comme si tous les autres devaient réapparaître.

 

P1

Suppose que tu survis à tout ça. Avec quoi tu vas retourner là-bas, comment vas-tu te montrer? Tu devines leur dégoût, leur sidération.

P2

 Je ne devine rien du tout. Ça ne ressemble à rien, ce que tu racontes là.

P1

À moi. Ça ressemble à moi. Depuis toujours les gens m'ont accusé, rien que parce que j'étais là. Comme si je m'étais vomi moi-même au milieu de leur saleté de monde.

P2

 C'est pas pareil si on y arrive à plusieurs. À deux par exemple. Ça devrait aller.

P1

Si nous sommes tout ce qui reste. Ça se peut. Ils étaient la chair du monde et ils se sont décomposés. Nous demeurons. Nous sommes l'os du monde. Attendons les chiens.

P2

 Ni les chiens ni les gens ni rien. Il n'y a plus personne ici ni à sauver ni à détruire.

P1

Et pourtant nous sommes humains. Leur chair nous colle encore à la peau. Des prurits, des plaques de pourriture à arracher encore. Il faut poursuivre jusqu'au sang! On est des vivants tout de même!

P2

 Tu nous portes la poisse. Attends pour savoir. On verra bien si nous vivons ou pas. On verra bien si nous en sommes dignes.

P1

C'est notre mission. Humblement, gratter la purulence. Arracher ça, sur ma peau, ces choses qui ne sont pas moi. Cette peau d'humain, ces mains d'humain, c'est ainsi que ça se nomme, là-bas.

51-2

P1

(récitatif)

Pauvre barrière. Minable barrière. Être en-deçà tient à peu de chose. À des choses ridicules comme un peu d'espace, quelques instants d'absence, un pas, une chute, un trébuchement, du sang répandu si besoin.

C'est tout ce qu'il faut pour ne pas être là.

Eux, ils ne sont pas ici. Ce n'est pas un retrait, c'est un élan vers nous, pas une absence, c'est une expansion vers nous.

Ils se recréent, ressuscitent, accouchent opiniâtrement d'eux-mêmes. Vers nous, toujours vers nous. Quand il fait silence on perçoit leur ahan.

Soyons raisonnables. C'est quand ils manquent qu'ils devraient être là, et non quand ils sont là et qu'ils ne manquent pas. Les absents qui sont là sont de faux absents, des absents périmés. Des existants anachroniques. Des fantômes dévoyés.

P1

C'est ce que je sens. Ils approchent, sans arrêt. Le temps est tout de même quelque chose. Il s'y passe des choses. Quoi qu'on fasse.

P2

Pourquoi viendraient-ils? Ils ne savent pas. Nous ne sentons plus la bête. ils ne nous reconnaissent pas.

P1

Mais tout le temps quelqu'un s'approche de quelqu'un. Pour rien, pour tuer, pour sauver, pour bousculer, pour repousser. Ils viendront, ils passeront. Ils nous passerons dessus, distraitement, sans intention, mais ils passeront.

P2

On s'est pourtant bien planqués au fond de ce trou, sans que nul n'en sache rien. Un endroit où l'on ne vient pas.

P1

Un coup pour rien. Il ne fallait pas rester réels. Intelligibles. Utilisables. Ça pardonne pas. Quand tout sera terminé, on sera parmi eux comme depuis toujours, comme un déversement ininterrompu de vie et d'histoire. Et tout ça, ce sera moins qu'un songe.

P2

C'est stupide. Mais on n'avait pas le choix. Il fallait bien s'enfuir.

P1

C'est un peu court. On aurait du profiter mieux. C'est quand même pas rien, se terrer comme ça; disparaître au fond du trou du cul du monde. Sans témoin, bien des choses auraient pu se passer.

 

 

P2

Pourquoi se casser la tête? On se cache et puis on se montre. Voilà. Rien de plus banal. Ça me suffit.

P1

Imagine, on serait devenu monstrueux, tellement monstrueux qu'on ne pourrait même pas nous décrire. Ils auraient émis des râles et des cris. Nous aurions hurlé et prophétisé.

P2

Laisse-moi dormir en paix et me réveiller en paix.

P1

Ici! Un lieu vide! Une matrice de mort! Plantée là, au milieu du monde!

 

52-2

P1

(récitatif)

On n'est pas rien. Un trouble, quelque part, un léger trouble. Quelqu'un a dû remarquer quelque chose quand nous sommes disparus. Une sorte de vide. Un doute, une interrogation. On est une paille dans l'œil du destin et c'est déjà ça.

Malgré l'effort la bête souffre. Nous ne sommes pas digérables ni même dénombrables. On ne sait pas combien il y a de manquants, et on ne saura jamais.

Entre la vie et la mort, c'est dans cette zone que nous sommes de trop. Ça durera ce que ça durera.

 

P1

Ça progresse c'est sûr. Ils n'abandonnent pas. Le moindre vestige humain. Vivant ou mort. Ils incluent, absorbent, englobent, reconnaissent.

P2

 C'est à voir. Ça urge. On n'est pas éternels.

P1

Même des os, ils s'en soucient, je l'ai vu. Même un seul os est tout une affaire, chez eux. Là où ça vit. Ils s'y arrêtent, s'en occupent, manipulent, réfléchissent.

P2

 Je n'en ai rien à foutre, de mes os. J'ai d'autres soucis. En attendant. C'est déjà pas mal de survivre.

P1

C'est pas très différent. Nous savons ne pas bouger. Alors… Sans bouger, on creuse sa place. On s'instaure. On fait son trou. C'est comme mourir en quelque sorte.

P2

 Pas si vite. Ce que je veux c'est de retourner là-haut. Faire ma place.

P1

Mais mourir ne rate jamais. On l'a tout de suite, sa place. On est entouré, conservés, enclos. La veille sépare. Ferme les yeux.

P2

 Je veux les regarder en face, une fois.

P1

Ferme les yeux. Les regarder les rend féroces. Ils rentrent par les yeux et te rongent le dedans. Tout. Il ne reste rien. Plus tu les regardes plus tu retardes l'échéance.

53-1

P2

(récitatif)

Malgré soi on résiste. On s'accable. On alourdit le dossier à charge. On prouve qu'on a vécu. On répond de chaque instant d'existence, les propres et les pas propres. Eux, ils enregistrent.

 

 

P2

La paix, tout de même…

Et tant pis pour les humains. Une autre fois peut-être. Si tant est que ça existe, a existé, existera. Probablement une espèce disparue. La preuve, en as-tu déjà vu?

P1

 Ça y ressemblait, d'après ce que j'en sais.

P2

Tu as vu. Tu as vu un vestige, un fossile égaré dans les entrailles du sol. Des momies de peau desséchées par le vent. Brûlées du dedans. Brûlées par le vide. Des pierres. Si ça remuait, là-haut, on le sentirait. Il y aurait comme une vague onde de choc. Il n'y a rien.

P1

 C'est parce que nous sommes immobiles.

P2

Nous. Regarde-nous. Nous devenons du passé. Tout le temps. Sacrés dans le même sacre qui les a déjà sacré et anéanti. Nous sommes brûlés par le même feu. Un temps crématoire. Bientôt nous pourrons tout ignorer.

53-2

P1

(récitatif)

Et si chacun des habitants, un à un, fourmilière sans fond, descendait dans ce lieu ignoré de tous, que deviendraient les chefs, les espions des chefs et les caporaux des chefs, et les hommes de main des chefs? Et s'ils descendaient tous, ici, avec les autres? Ou même encore plus bas?

P1

Ils ne sont pas là. Que tu sois là n'ajoute rien à rien. On n'est même pas deux. Pas assez de différence. On ne peut pas savoir.

P2

 C'est toi, qui ne sait pas compter. Tu ne vois que moi. Qu'en sais-tu de la différence?

P1

Montre-moi. Je ne demande qu'à voir. Grime-toi, ou plutôt non, pas la peine. Tel que tu es tu est déjà grimé. Danse voir.

P2

 (commence à se mettre debout, s'époussette les jambes, prend une profonde inspiration, met les bras à l'horizontale, comme quelqu'un qui se prépare à entrer en scène) La bonne idée! Ça nous changera.

P1

Et puis même, pas besoin de danser, tellement tu es déjà tordu, de plus en plus tordu. Je te le dis, moi qui te vois. Et guenilleux avec ça, de plus en plus guenilleux.

P2

 (se recroqueville dos tourné à la scène, et se cache sous les pans de la capote. Geint) Dégueulasse!

P1

Laisse-moi voir. (fait le tour de P2, regarde sous la capote) Ta tignasse, tes poils de barbe, ta tronche bien crasseuse, ça me va. Tu feras le clown et moi le spectateur.

P2

 Le monde à l'envers.

P1

Peu importe. L'un ou l'autre…Tu seras une chose qui n'est pas comme moi. Y a plus que toi. Je serais bien bête de ne pas en profiter.

P2

 (se cache de nouveau sous les pans de la capote, face à la scène cette fois-ci) Arrête de me regarder! Tu continues je t'arrache les yeux. Tu seras bien avancé.

 

 

P1

Allez, je disais ça comme ça. Viens par ici. Là, à côté de moi. On s'assoit. Et maintenant regarde bien devant toi. Voilà. Le monde. Nous sommes le public à présent.

P2

 (s'exécutant) Quoi?

P1

Devant nous, rien. Mais en y regardant de plus près, peut-être bien une ombre, une sorte d'effigie, un homme debout.

P2

 Rien. Rien de rien.

P1

On aura essayé. On n'est plus tout-à-fait comme avant, comme si on n'avait rien fait. Il suffit que ce soit devant. Rien, un monstre sans forme, un spectre, du vide.

Regarde devant toi et fabrique des fantômes. Tu souffriras moins.

Intermède de la vieille femme

(voix venant des cintres. En même temps chevrotante, comme la voix d'une très vieille femme, et, par un effet d'écho, empreinte d'une tonalité majestueuse et oraculaire.)

(plaintive)

Aïe, aïe, aïe

Là non plus, là non plus!

Là non plus il n'y a personne.

Peut-être au fond

En bas, tout au fond

Là où on ne voit rien il y a peut-être quelqu'un

(ton de monologue solitaire)

Je chercherai, je chercherait ici et je chercherait ailleurs

Toujours ailleurs

S'il n'y a rien je pars

(jette un caillou)

Ça ne crie pas c'est mauvais signe

(cri aigu) Je pars!

Dans la cendre sans personne!

 (la voix devient lointaine)

On veut vivre et on ne sait plus comment

Ni comment parler, ni comment haïr, asservir, tuer

C'est fait

Tout est perdu

Trop de misère! Trop de misère!

54-1

P2

(récitatif)

Tout n'est pas perdu. Il reste ça. Il reste le mutilé. À quoi tout a abouti. L'une après l'autre, toutes les petites amputations au jour le jour. Ce qui reste suffira pour mesurer la survie.

 

P2

Ça va se combler et se peupler. Tout ça. Il n'y aura plus de place dans le monde pour les hommes absents, tous ceux qui manquent. Tu comprends maintenant le sens de tout ça. Le trou dans la terre, la respiration de la terre.

P1

Je ne cherchais pas ça. Juste un passage. Rien qu'un passageP2

 

P2

On passe par le désert, ailleurs c'est encombré de gens. Restes-y. Si personne ne le voit, si personne ne l'imagine pas, il n'y a pas de désert. Il faut que quelqu'un soit là, pour de bon ou en rêve.

P1

Je m'en fous de ton désert. Je n'ai rien demandé. C'est pour retourner là-haut que j'ai plongé dans ce trou.

P2

C'est le ventre fécond qui accouche du temps. Le trou du monde. Une grande absence de pierre et de terre. On fait avec ce qu'il y a. Tout ce qui existe provient du vide. Regarde bien où tu es. C'est l'excavation miraculeuse où tout va recommencer.

P1

Et moi? Et les autres? Tous les autres? Les vivants? Les survivants?

P2

Les humains poussent dans un désert. C'est là que ça surgit et que ça disparaît. C'est notre lot à tous. L'unique consigne est de durer dans le désert. Car nous sommes les derniers. Ce qui croît dans cette ombre, c'est nous, les nouveaux humains.

P1

Tu parles d'un progrès! Drôle de destin. Le hasard. Une culbute dans le vide. voilà pourquoi nous sommes là.

P2

C'était écrit ou tout comme, puisque c'est ça qui s'est passé. Que tout disparaisse d'abord, pour que les vrais humains renaissent. Tu devrais savoir. On te l'a pourtant dit et répété. Tout doit recommencer du début.

 

P1

J'ai commencé, et à zéro, depuis belle lurette. Je ne veux pas recommencer à commencer, ça me flanque la nausée. C'est fait.

P2

Ça n'a rien à voir. Nous sommes les seuls. Tout ce qui se passera ici ce sera l'unique histoire du monde. nous sommes les derniers, et il n'y aura pas de juge.

P1

Et on fait quoi, si on peut tout faire?

P2

Tout est bon, tout est juste, tout est permis. On ne nous voit pas. L'éternité est au fond de cette brèche noire.

(se tait, tend l'oreille comme pour écouter un bruit)

Écoute! Non, rien. Ce n'était rien. Même pas quelqu'un comme nous, un homme de trop.

 

54-2

P1

(récitatif)

J'ai tout franchi. Des pays, des déserts, des terrains vagues, des friches, des tranchées, des charniers, des corps, des corps vivants, des corps morts, des no man's land, des foules. Pas pour arriver quelque part. Il n'était pas question d'arriver mais de passer outre. Pas comme ici. Ici il faut franchir chaque caillou, chaque ombre, chaque poussière du sol. Juste pour faire comme les choses qui durent.

 

P1

Nous passerons. De gré ou de force nous passerons. Une ombre suffit. On se passera de point fixe. Une brèche dans la terre, un trébuchement. Le tout est de passer. Passer dessus, se rapprocher, les atteindre peut-être.

P2

C'est fait. Nous sommes arrivés au bout.

P1

Il manque toujours un pas. Où qu'on soit. Tiens! Écris leur nom sur la poussière et piétine-le. Tu les verras renaître, courroucés, comme un dieu qui trépigne.

P2

T'en as vu beaucoup, toi, des dieux?

P1

Nous, tiens! Qui nous empêcherait, ici, d'être des dieux? Juste pour voir? Quand on est seul on est obligé. N'oublie jamais d'être dieu, pas une seule seconde. C'est ça ou la chute, l'humiliation, l'indignité.

P2

Un dieu pour rire, un bouffon divin, peut-être bien.

P1

Tu es dieu, ou tu es de la boue. Pas de demi-mesure. Tu feints d'être humain, et les humains t'écrasent. Montre ce que tu es. Chassé, tu es un Dieu qui s'approche. Protège l'approche. Préserve la fulgurance de notre apparition future.

 

fin